Maudit soit Juin !

Ce texte est inclus dans le chapitre d’Ouvriers et Capital intitulé “Premières thèses”, dont il constitue le quatrième point.

La première édition d’Operai e capitale a été publiée en 1966 aux éditions Einaudi.

La traduction française, réalisée par Yann Moulier, avec la collaboration de G. Bezza, a été publiée en 1977 chez Christian Bourgois.

Mais voici que se produit le coup de tonnerre de 1848, coup de tonnerre attendu et redouté, prévu mais non préparé même par Marx. L’Europe se voit tirée en sursaut de sa somnolence bourgeoise. “ En imposant la république au gouvernement provisoire, et à toute la France à travers le gouvernement provisoire, le prolétariat occupait subitement le devant de la scène comme parti indépendant ” (les Luttes de classes en France de 1848 à 1850). Certes, les prolétaires ne faisaient pas ainsi la conquête de leur propre émancipation révolutionnaire, mais celle du terrain sur lequel celle-ci pouvait se produire. Ils avaient fait la révolution de février avec la bourgeoisie; ils cherchaient désormais à faire valoir leurs propres intérêts à côté de la bourgeoisie et non contre celle-ci. “ Une classe dans laquelle se trouvent concentrés les intérêts révolutionnaires de la société, dès qu’elle s’est soulevée, trouve immédiatement dans sa propre situation le contenu et la matière de sa propre activité révolutionnaire: abattre ses ennemis et prendre les mesures dictées par les nécessités mêmes de la lutte. Elle est poussée en avant par les conséquences de ses propres actions. Elle n’entame pas des recherhes théoriques sur ses propres buts. La classe ouvrière française n’en était pas à ce niveau: elle était encore incapable de faire sa propre révolution. ” La lutte contre le capital dans sa forme moderne et déjà suffisamment avancée dans son développement, la lutte du salariat industriel, contre le capitaliste industriel, ne représentaient en France qu’un fait extrêmement partiel ; la “ lutte contre les méthodes d’exploitation capitaliste qui étaient encore au second plan ” se confondait avec le soulèvement général contre l’aristocratie financière. En ce sens la république de février n’était vraiment que la république bourgeoise: conquise cependant par les prolétaires avec l’aide passive des bourgeois. Et les prolétaires “ se considéraient avec raison comme les vainqueurs de février et manifestaient les prétentions arrogantes d’un vainqueur ”. Néanmoins leurs revendications ne se contentaient pas de ne pas coïncider avec celles de la bourgeoisie, elles entraient en contradiction avec elles. Contradiction entre des revendications opposées les unes aux autres, deux regroupements autour d’objectifs imposant une alternative, et cela non seulement sur le plan politique mais aussi sur le plan social: d’un côté, le prolétariat parisien tout seul, de l’autre toutes les fractions de la bourgeoisie, et toutes les couches de la société française désormais rassemblées autour du pouvoir républicain. On ne pouvait résoudre un différend de cette nature que les armes à la main. Il fallait battre ces prolétaires dans la rue: “ Il fallait leur montrer qu’ils étaient battus dès qu’ils ne se battaient plus avec la bourgeoisie mais contre elle. ” “ Ceux-ci répondirent le 22 juin par la terrible insurrection qui marqua la première grande bataille entre les deux classes en lesquelles se divise la société moderne. ” De longs cortèges d’hommes et de femmes parcourent la ville en répétant: “ Du pain ou du plomb! Du plomb ou du travail! ” Le matin du 23 les barricades se forment. Der proletarische Löwe, comme dira Marx quelques jours plus tard, le “ lion prolétarien ” est debout. Le “ front sombre et menaçant ” du prolétariat en armes monte sur la scène de l’histoire .[[Voir l’article “ Die Junirevolution ”, in Werke, 5, pp. 133-137.

Le prolétariat avait été acculé à l’insurrection. Et là se trouvait déjà contenue sa condamnation. Dans la lutte de classe, du côté ouvrier, seule une stratégie offensive peut garantir la victoire. La défaite le convainquit définitivement de la vérité “ que l’amélioration la plus insignifiante de sa situation, à l’intérieur de la république bourgeoise, est une utopie qui devient un crime dès qu’elle cherche à se réaliser ”. Après juin et sa défaite il n’y aura plus place dans la lutte de classe politique du prolétariat pour des “ revendications ” à arracher à l’adversaire comme des concessions: à l’avenir ce qui lui succédera c’est “ le mot d’ordre hardi de la lutte révolutionnaire: renversement de la bourgeoisie! dictature de la classe ouvrière! ” Au cours de son développement la bourgeoisie y répondra par son propre programme: domination du capital, esclavage du travail. Mais elle trouvera désormais perpétuellement en face d’elle son ennemi prolétaire, irréconciliable, invincible, “ invincible parce que son existence conditionne l’existence de la bourgeoisie ”. Ainsi la défaite prolétarienne de juin a créé pour la première fois les conditions qui permettront à l’initiative d’une révolution ouvrière de prendre corps. C’est là que réside toute sa portée historique. “ Le 25 février 1848 avait doté la France de la république; c’est la révolution que le 25 juin lui impose. Et après juin, la révolution, cela signifiait: renversement de la société bourgeoise alors que le premier février avait signifié, lui: renversement de la forme de l’État. ”

Ainsi 48 déroulait devant les yeux de Marx un mouvement révolutionnaire classique de la classe ouvrière, ou plutôt – ce qui n’est pas la même chose – Marx, en fonction de l’évolution précédente de son point de vue, voit tout de suite un mouvement de ce genre dans juin 48 à Paris. Engels dit dans son évocation de Marx pour la Neue Rheinische Zeitung : “ L’insurrection des ouvriers de Paris en juin 1848 nous trouva à notre poste. Dès le premier coup de fusil nous prîmes position sans réserve en faveur des insurgés. Après la défaite, Marx célébra les vaincus dans un de ses plus puissants articles. ” Le hasard (ou la prévision des événements ?) a voulu qu’ils aient eu alors à leur disposition un instrument public pour faire connaître leur jugement politique. C’est le 1er juin 1848 que sort le premier numéro de la Neue Rheinische Zeitung.[[Voir ces articles dans Werke, 5 et 6, Berlin 1959 et 1961. C’est dans les pages de ce journal qu’il faut chercher l’origine pratique et immédiatement politique de ce que l’on appellera les “ œuvres historiques ” de Marx: les Luttes de classes en France, le 18 Brumaire etc., publiées ailleurs par la suite. Pour un historien qui lirait ces œuvres en historien, il serait trop facile de découvrir de grossières erreurs grammaticales. Mais il n’y a pas de dirigeant ouvrier révolutionnaire qui ne soit pas obligé de revenir périodiquement à cette source politique toutes les fois qu’il lui faut déterminer dans la pratique son attitude dans la lutte de classe. L’expérience de direction de ce journal, qui court de 48 à 49, constitue une étape fondamentale du discours marxien sur le travail et sur le capital: on s’en aperçoit tout de suite après, à la forme même que prennent les œuvres “ historiques ”. C’est dans ces écrits grossiers, violents, sectaires, partiaux, du point de vue politique, non justifiés dans les faits, mais limpides dans leur prévision des futurs développements, que seule la haine de classe est capable de conférer, que nous voyons la rencontre et la superposition du concept abstrait de travail avec la réalité concrète de l’ouvrier. La synthèse qui en est résultée est une conception du prolétariat déjà bien arrêtée, et non plus seulement entrevue par la puissance du génie, comme c’était le cas dans les reuvres précédentes. Un concept de prolétariat qui ne contient pas encore cependant toutes les caractéristiques de ce que sera la classe ouvrière. Nous aimons voir entre le prolétaire et l’ouvrier la même succession historique et la même différence logique que celles que nous avons déjà rencontrées entre le vendeur de force de travail et le producteur de plus-value. Le prolétariat représente la figure politique simple, élémentaire, de l’ouvrier industriel, du salarié de l’industrie, et c’est pour cela qu’il en représente la forme de classe la plus générale. Le caractère particulier de la marchandise force de travail se manifeste après juin 48, en ce qu’elle est, sur le terrain politique, prolétariat; et pas seulement prolétariat contre la bourgeoisie, mais prolétariat contre la société bourgeoise dans son ensemble; et pas seulement sous la forme d’une opposition démocratique, mais dans l’organisation d’une alternative de pouvoir violente; une classe en armes contre l’ensemble de la société comme si celle-ci constituait à elle seule une autre classe. A partir de ce moment-là, le discours qui a trait au travail, à la force de travail, à la valeur et au capital, vient s’emboîter définitivement dans l’analyse des mouvements ouvriers, dans la recherche des lois du mouvement de cette classe ouvrière qui, dans sa lutte permanente contre le capital, est la seule à pouvoir apporter une solution pratique à tous les problèmes théoriques. Dès lors toute personne qui se réclame du point de vue ouvrier de Marx, n’a plus le droit de séparer ces deux niveaux l’un de l’autre. Pour s’en convaincre il suffit de reparcourir encore une fois chez Marx le processus au cours duquel la force de travail en vient à s’emboîter de plus en plus dans la classe ouvrière au fur et à mesure que le capital se développe.