Michael J Piore ” Beyond individualism”

Sur Michael J. Piore, Beyond Individualism, Harvard University Press, Cambridge, Mass, 1995. La question du « politiquement correct » américain fait l’objet d’une mécompréhension plus ou moins intéressée chez nous. Les adversaires des discours « minoritaires » ont tôt fait de présenter comme chaotique et dangereuse pour la paix civile, toute défense des groupes qui ne borne strictement pas leur expression politique et civile aux besoins de l’individu consommateur de l’économie libérale, ou à ceux du citoyen abstrait « sans qualité » de la République, puisque le « fédéralisme parle bas-breton » et que toute référence communautaire est suspecte. Pour ceux qui ne lisent pas l’anglais, Philippe Mangeot dans les deux premiers numéros de la nouvelle revue Vacarme,[[ Philippe Mangeot, « Bonnes conduites ? Petite histoire du « politiquement correct », in Vacarme , n° 1, février-Mars 1997, pp. 57-59, et n° 2, avril/mai, pp. 52-54. Vacarme, 54 bis rue de Lancry, 75010, Paris. fait intelligemment justice des ronds de jambe de nos « républicains » à propos d’une notion qu’ils semblent ne pas comprendre à moins qu’ils ne veuillent rien entendre.

Le dernier livre de Michael J. Piore, Beyond individualism (1995) malheureusement encore non traduit, constitue une bonne introduction aux vrais enjeux de la crise actuelle de la catégorie du politique en démocratie et de sa mise à nu par la contrainte financière de la mondialisation. Michael J. Piore, économiste, s’est fait connaître dès les années soixante-dix en Europe par sa théorie de la segmentation du marché du travail. Ne se contentant pas d’opposer les emplois garantis, du secteur structuré, aux emplois non protégés, il a montré qu’il existait une complémentarité entre eux et que les travailleurs secondaires (les précaires) demeuraient confinés dans ce segment inférieur du marché. Dans les années 1980, Piore s’est intéressé avec Charles F. Sabel, au district industriel et à tous les facteurs hors coût de la compétitivité économique. Il n’est pas étonnant qu’il débouche sur les questions de la segmentation de la politique et de la réévaluation du rôle des groupes et des réseaux identitaires dans l’activité économique.

L’auteur part d’un problème factuel très simple: l’émergence d’un côté des minorités depuis l’ère de la Grande Société Kennedy-Johnson avec les Noirs, les Amérindiens, les féministes, les homosexuels, de nouveaux sujets de l’activité politique et de l’autre, la traduction économique du « déficit social » en problème budgétaire que les administrations Carter, Reagan, Bush ont combattu jusqu’à faire de l’orthodoxie comptable la règle d’or des relations internationales et de l’actuelle mondialisation. La réponse démocrate encline à ne comprendre et à ne traiter que les demandes collectives émanant des syndicats, des groupes de pressions économiques, comme la réponse républicaine en terme de responsabilité individuelle n’ont pas suffit à apporter des solutions satisfaisantes aux trois grands problèmes des politiques publiques qui tournent tous autour de l’exclusion: l’éducation, la santé et l’emploi. M. J. Piore diagnostique dans l’absence de reconnaissance institutionnelle des nouveaux groupes identitaires la difficulté majeure de la société américaine à traiter de façon satisfaisante, progressiste, la question de la contrainte économique, elle-même profondément bouleversée par l’émergence croissante des facteurs cognitifs comme éléments de la productivité sociale.

A la conception d’une société politique résultat de l’agrégation d’individus ou de la juxtaposition de groupes de pression, il oppose deux principes : celui de l’interactivité des communautés et celui de l’individualisme communautaire (individualism as realized through community), la communauté renvoyant à une communauté d’action aussi bien qu’à une communauté de sens. Aussi, la constitution politique Etats-Unis comme son ordre économique doivent dépasser une conception fédérative où l’autonomie originelle de chacun des éléments constitutifs tant à l’échelle de l’individu qu’à celle des groupes doit être préservée et où une hiérarchie de règles doit présider à leur interaction. A une démarche essentialiste et fixiste doit se substituer une théorie et une ethique constructionniste et dynamique.

Dans le domaine des relations entre l’économie et la société, Piore est ainsi conduit à réfuter catégoriquement la vision purement (re)distributive de la politique des citoyens et des politiques publiques, l’économie constituant une sphère à part qui fournirait, selon ses règles propres intangibles, les ressources et délimiterait ainsi les fameuses contraintes raisonnables. Qu’un tel dualisme soit mortel pour la démocratie est amplement démontré, mais il y a une autre raison pour le refuser qui surgit de l’analyse économique elle-même: l’innovation technologique, l’efficacité productive est impossible si elle ne s’adosse pas constamment sur l’interactivité sociale et sur la pluri-appartenance d’un même individu à plusieurs groupes. L’encodage de cette interactivité dans le marché n’appauvrit pas seulement les individus, les groupes et leur horizon de libération personnelle, ne mutile pas simplement l’action collective et la sphère publique, il condamne rapidement l’activité productive tout court dans tous ses développements les plus récents et les plus prometteurs tels ceux des technologies cognitives, des modèles écologiques, des externalités d’innovation.

L’action collective, dans cette perspective interactionniste n’oppose plus l’unité vide et déclinante des syndicats traditionnels qui organisent la représentation d’un aspect social particulier et morcelé de l’individu, et de l’autre, la représentation rhapsodique des communautés qui écraseraient l’individu et sont vite taxées de « mafieuses » (opposition traditionnelle sur laquelle certains débats franco-français ont eu lieu récemment). Elle fait apparaître le rôle des institutions frontières qui organisent la traductibilité des langages spécifiques, la construction transversale d’un nouveau langage politique qui raconte aussi de nouvelles histoires. Piore donne l’exemple positif du rôle des minorités ethniques provenant de l’immigration dans les industries de l’habillement ou le bâtiment.

La traduction de Au delà de l’individualisme de M.J. Piore, serait oeuvre de salut public. Cela montrerait à tous nos contempteurs de la political correctness [[ La traduction « politiquement correct » est polémique ; il faudrait parler de « rectitude politique » ou de l’affirmative action [[ Traduire affirmative action par politique des quotas ou discrimination positive , c’est prendre parti contre elle. Il faudrait parler de politique publique de correction de la discrimination par des dispositions juridiques contraignantes ou de politique de lutte active contre la discrimination. que les États-Unis ne sont pas seulement en marche dans la Silicon valley, ou dans les états-majors impériaux de la mondialisation financière. Cela permettrait d’apercevoir avec plus de netteté que notre crise européenne du politique, et notre atonie productive ne sont pas substantiellement un autre monde que le nouveau monde qu’on pourrait conjurer.

Moulier Boutang Yann

Professeur de sciences économiques à l’Université technologique de Compiègne, il enseigne l’économie et la culture européenne à l’Université de Shanghaï. Il a publié, entre autres, Liberté, égalité, blabla (Autrement, 2012), L’abeille et l’économiste (Carnets Nord, 2011) et Le capitalisme cognitif (Éditions Amsterdam, 2007).