Migrations à rebours et commerce international chez les Arabes de France

[[Le texte de cet article est publié par ailleurs dans l’ouvrage collectif « Réseaux productifs et territoires urbains » M. Peraldi; E. Perrin éd., Presses Universitaires du Mirait, 1996.Selon le contexte historique la notion de dispositif commercial international est susceptible de nombreuses manifestations, de diverses venues à forme. Chaque fois pourtant ces formes sont tributaires des circulations lointaines des hommes, de leurs idées et de leurs richesses. Souvent ces mouvements créateurs de multiples mixités sont déclarés civilisateurs: de gré ou de force, par le pouvoir du goupillon ou du sabre, de l’or ou de la parole, par les infinies combinaisons des manifestations de ces savoirs dominer, composer et ruser, les hiérarchies des légitimités locales se transforment. Ordres différents, donc nouvelles langues, nouvelles alliances, nouvelles généalogies, nouveaux espaces des échanges commerciaux et de cet imaginaire dominateur qui produit les appétits de pouvoir bien au-delà des gains effectifs, consommables et consumables.
Le comptoir, manifestation la plus usuelle du dispositif commercial international, allie un micro-espace portuaire à la mobilisation de l’ensemble des ressources d’un Etat. C’est à partir de ce lieu toujours singulier, que les initiatives économiques sont dé-territorialisées, multipliées comme cela est peu possible de l’étendue entière du sol national. Là donc se rencontre tout ce qui caractérise la nation occupante (locataire ou propriétaire selon les circonstances), les nations, villes ou espaces clients, et bien sûr la société indigène. En Méditerranée, puisque c’est de l’une de ses capitales portuaires qu’il va être question, les modèles ne manquent pas. Deux d’entre eux ont plus particulièrement mobilisé la curiosité des historiens et les imaginaires collectifs: le comptoir grec, emporion d’où le métèque exportait son expérience civilisatrice d’étranger[[M. F. Baslez: L ‘étranger dans la Grèce Antique. Paris, Belles Lettres, 1984. vers des rivages alors inconnus, et bien sûr ces villes des XVème et XVIème siècles, telles Gênes, Venise, Naples, Vérone, Corfou, Raguse, qui s’alliaient, se combattaient, se louaient, tout ou partie, afin de toujours centraliser en Méditerranée la richesse des mondes alors reconnus[[F. Braudel: La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II. Paris, A. Colin, 1985. 2T. Ces comptoirs présentaient la caractéristique d’exposer une dualité des initiatives commerciales: organisation de la richesse en continuité avec les arrière-pays ou bien en enclave étrangère. Souvent, indigène et étranger faisaient converger leurs efforts respectifs d’enrichissement, parfois l’un excluait l’autre en de terribles paroxysmes xénophobes.
Aujourd’hui les nations circum-méditerranéennes gèrent leurs grands ports côtiers comme autant d’éléments de vastes ensembles économiques transnationaux. Il s’agit de lieux-ruptures de charge dans les logistiques de flux de richesses: quelques miettes sont concédées lors des passages. Les ports de Barcelone, Marseille, Gênes s’accroissent d’emplacements ‘doublons’, Tarragone, Fos, La Spezia, et tentent d’attirer les trafics maritimes du Sud par les aménagements logistiques terrestres qui mènent au Nord. La richesse qui passe ne confère plus puissance au lieu, elle transite le plus fugitivement possible. Et, malgré les tentatives incessantes des élus et aménageurs locaux pour fixer là des populations industrieuses du tertiaire international, rien d’équivalent aux comptoirs historiques n’existe plus en ces sites. La première forme que nous signalions, celle où l’arrière pays se mobilisait autour des centralités portuaires, n’existe plus: le comptoir ‘interne’ a disparu, sinon peut-être en quelques lieux supportant de très longue date des productions hautement spécialisées[[G. Marotel: Carrare, lieu et monde. Thèse de sociologie, Toulouse le Mirail, 1994. Le texte de cet article est publié par ailleurs dans l’ouvrage collectif « Réseaux productifs et territoires urbains » M. Peraldi; E. Perrin éd., Presses Universitaires du Mirail, 1996.; là existent des milieux professionnels qui font attraction et prennent place, comme dispositifs spécialisés dans des configurations industrielles multilocalisées. La deuxième forme, celle manifestée par l’initiative de l’étranger, n’est pas davantage visible. L’histoire des nations est faite d’identification, de recouvrements entre légitimations indigènes et intérêts du plus grand collectif, et l’étranger, l’irruption de l’altérité, n’a plus de place que dans les interstices prescrits par l’ordre de l’identité nationale. Ainsi peuvent fonctionner les économies désormais planétaires, ainsi peuvent exister ces accords bi ou multi-latéraux qui disent les hiérarchies des richesses, les codes de domination: ainsi existent les frontières politiques, économiques, et leurs corrélats de désignation de la nature, du rôle et de la place de l’étranger, son instrumentation plus ou moins radicale.
Cette conception des échanges, cette situation des comptoirs, à l’usage de l’officialité, ne correspond pourtant pas à ce que nous avons aperçu au cours de recherches dans la ville-port de Marseille. Là nous avons rencontré un collectif d’entrepreneurs étrangers, surtout maghrébins, qui font comptoir commercial au sens le plus fort du terme c’est à dire comptoir commercial colonial. Dans l’invisibilité des réseaux de l’économie mondiale souterraine, dans un lieu de l’indicible, de la non désignation par ceux chargés de dire les légitimités locales, dans une sorte d’espace virtuel, mais pourtant bien réel des incessants mouvements des échanges.
L’initiative de l’étranger désigné aujourd’hui comme le plus radicalement autre ne peut être dite, montrée, décrite dans notre contexte de repliement économique et social de l’indigène, du ‘légitime citoyen’. Nos récits ne nous livrent que l’identité de ceux qui parlent, c’est à dire d’un Etat qui veut être celui qui fait, celui qui a, celui qui dit. Les mythes anciens reposaient sur l’annonce d’un désordre apocalyptique imminent mais sans cesse ajourné par la ruse des humains. Le discours de l’économie, celui qui dit quelle nature de l’échange fait sens pour nous, valeur pour tous, donc ordre, harmonie, est désormais incapable de nous apprendre par quelle ruse nous quitterons la répétition, le bégaiement de la crise et ses cortèges de désagrégations. Les migrants de la misère seraient-ils aptes à figurer des rôles à même de renouveler les récits, quelque peu obsolètes, de nos devenirs ? Là réside probablement l’enjeu principal de l’existence et de la visibilisation de ce dispositif commercial colonial né à Marseille, dans le quartier Belsunce dans les années 80 à l’initiative de quelques centaines de maghrébins.
Nous allons brièvement narrer les circonstances de cette naissance et identifier deux dimensions clefs du dispositif
– d’abord le renversement opéré par le passage d’un centre maghrébin marseillais, perpétuant sur le mode commercial un vieux tête à tête algéro-français, durant les années 70 à un dispositif dans les années 80, est tributaire d’un changement de topique des initiatives: jusqu’en 1984 ou 85 l’observateur identifie ces initiatives à quelques entrepreneurs résolus, quelques personnalités bien connues, après 1988, le dispositif existe en cela même que la somme des initiatives individuelles ne peut plus rendre compte de sa capacité de reproduction. Les hommes prennent place dans ce lieu et non plus l’inverse.
– ensuite, les savoir-faire richesse par des économies transfrontalières qui caractérisaient, dans les années 70 et au début des années 80, une poignée de commerçants, se généralisent, à partir de la fin des années 80, à plusieurs dizaines de milliers de « petits migrants » des années 60: ces « premières générations » dont on disait, durant l’intermède « bœur » des années 80, que les hommes, les pères, s’étaient effacés. En fait, le dispositif colonial se confortait en les rassemblant, en leur proposant de nouveaux rôles, petits statuts ici, notables chez eux, et les éloignait des perspectives de l’intégration française. Le projet qui justifiait leur migration, et que nous n’avons jamais su réaliser, se manifestait enfin: à rebours.
Au cours des années 70, des places commerciales maghrébines, dont le quartier Belsunce à Marseille est l’élément central, apparaissent et se renforcent en divers lieux du territoire national. Les populations maghrébines, d’abord algériennes jusqu’en 1987 environ, puis de toutes origines, se mobilisent en de nombreux réseaux commerciaux qui captent et créent de la richesse le long d’échanges locaux, nationaux et internationaux. Belsunce acquiert à la fin des années 80 le statut de dispositif commercial connecté aux réseaux mondiaux des économies souterraines. C’est le passage d’une centralité dimensionnée par l’interminable histoire du face-à-face algéro-français à celle articulant des espaces et des populations de plus en plus divers et lointains que nous allons tenter de décrire dans cet article[[Nos recherches sur l’espace commercial de Belsunce durent depuis 1984. Dans nos publications antérieures, nous avons abordé le thème de la connexion des réseaux locaux, régionaux et franco-algériens, soit la constitution de la place commerciale jusqu’en 1987 environ. On se reportera à l’article que nous avons publié dans la Revue européenne des Migrations Internationales, Vol. 3, n° 1 et 2, 1987..

Des réseaux culturels de passeurs internationaux

Constituer leur vaste ville non comme une succession d’espaces dissociés, à notre façon, mais comme un réseau de circuits, topographiques et sociaux, hautement connectés. La ville maghrébine est forte de sa cohésion vicinale et sociale qui abolit les coupures, crée des proximités étrangères à celles que nos socialités urbaines établissent usuellement.
Le modèle économique auquel renvoient les entrepreneurs maghrébins de Belsunce est atypique de plusieurs façons. Il s’est créé et se développe mondialement, à l’initiative de Latinos-américains à Miami, de Turcs en Allemagne, de Libanais en Afrique, d’Africains à travers plusieurs continents, d’Asiatiques en Grande Bretagne et ailleurs, en se nourrissant du désordre des économies “officielles”, des différences de richesse entre nations, des sommes de subtilités règlementaires chargées de permettre l’existence des échanges entre zones de richesses incommensurablement différentes. Ces réseaux déploient leur fluidité, leur savoir-traverser les frontières, faire continuité humaine, à travers ces barrières instituées par les économies officielles. Vivant du différentiel de richesses entre nations, ils se jouent des phénomènes de crise, sectoriels ou généralisés. Plus la crise s’approfondit dans une nation riche, plus encore elle frappe les nations pauvres: les différentiels de richesse s’accentuent et ceux qui savent “passer” s’enrichissent donc encore plus. La modernité de ces économies non reconnues par nos sciences, nos théories, puisque essentiellement constituées d’échanges commerciaux, et non de productions, est bien réelle: alors même que s’intensifient, de toutes façons, les échanges et les circulations, que se réduisent les distances et s’instaurent tant de ponts entre lieux, comment ne pas reconnaître la modernité de ceux qui circulent au mieux, qui actualisent le lien social là où les nations proposent la norme, le règlement, les contrôles, l’impersonnalité et la froideur du tout technique ? L’image qui vient à l’esprit est celle qui oppose culture écrite et culture orale: les économies des réseaux commerciaux sont oeuvre d’oralité. Des héritages ancestraux fort peu redevables de technicités apprises, mais souvent bien davantage de capitaux culturels lentement accumulés dans le jeu des générations nomades ont disposé ces entrepreneurs à aller de plus en plus loin, de villes en villes, sans perdre le sens de leurs attaches premières, sans renoncer aux liens sociaux et aux modes de reconnaissances de proximités portées en eux-mêmes. Ces économies se connectent, ces hommes font de plus en plus souvent “route commune”, bousculent les centralités urbaines spécifiques, celles redevables de l’histoire locale des indigènes. Les rapports à l’étranger s’exacerbent d’autant plus que l’indigène attend gratification, reconnaissance, légitimité de sa sédentarité, de son immobilité rassurante. Les réseaux les plus productifs socialement, qui instaurent de nouvelles mixités, de nouvelles reconnaissances des autres, de nouvelles porosités, ne sont pas ceux des trafics de produits illicites; il ne s’agit pas des mafias qui se saisissent du produit interdit pour faire valeur. Ce sont des réseaux qui “font passer” des produits de consommation usuelle, de la semoule, même, pour les Algériens. Le lien social qui fait continuité et mobilisation, dans ces formations mobiles, véhicule bien sûr bien d’autres valeurs que celles attachées aux transactions marchandes: la globalité même des échanges qu’impliquent toutes ces transactions entre êtres réels exige la circulation de l’éthique sociale, voire du sacré.

Des marchandises aux origines multiples

A Marseille les produits principaux objets de circulations internationales, c’est à dire de provenance éventuelle extérieure à la France, sont les voitures, les textiles et les équipements électriques et électroniques.
Ces marchandises furent de provenance française jusqu’en 1986 environ, puis, au fur et à mesure de la connection des réseaux d’entrepreneurs ethniques internationaux, les origines s’externalisèrent. Le cas des voitures est probablement le plus simple à décrire. Jusque vers 1982 n’aboutissaient guère à Marseille que les voitures Peugeot, diesel de préférence, achetées par les immigrés ayant droit à une suppression de taxes consécutive à l’ancienneté de résidence en France. Puis, après cette date, quelques Algériens déjà installés à Stuttgart. commencèrent à acheter des Peugeot plus rapidement réformées en Allemagne qu’en France. Aubagne, au Nord Est de Marseille s’équipa en garages où ces occasions en transit retrouvaient une apparente jeunesse avant d’embarquer pour le Maghreb. Des centralisations des achats et des “savoir-traiter les papiers” apparurent rapidement, associant garagistes algériens et transitaires Pieds Noirs. Les Marocains de Bruxelles ne tardèrent pas à répondre à l’importante demande qui dès lors s’exprima de Marseille. Voitures françaises et d’autres origines commencèrent à affluer, conduites par des Marocains: en 1989 on rencontrait à Belsunce des Marocains non agriculteurs, mais bien des migrants urbains, proches des Turcs à Bruxelles. Quelques bateaux commencèrent donc à charger des voitures originaires de Belgique et d’Allemagne vers la Turquie et le Maghreb. Une sélection fut rapidement opérée parmi les marques, à l’initiative de Libanais déjà installés sur la place de Marseille, afin d’envoyer les modèles Ford vers l’Afrique Noire. Ces voitures étaient des “grosses cylindrées” jusqu’en 1991: belles allemandes commandées par les bourgeois ou fortes carrures de break diesel. Les petites cylindrées apparurent à leur tour assez massivement à cette date: les Turcs commandaient pour les pays de l’ex Europe socialiste. Le lien était fait, à Istanbul, entre Turcs, Ukrainiens et Géorgiens. Le dispositif de remise en état et de transit de ces véhicules n’a jamais négligé les demandes des particuliers, des “petits immigrés”, au bénéfice des transits des réseaux: c’est là un des grands savoir-faire, une forte originalité de Belsunce qui lui confère un rôle exceptionnel dans le développement contemporain de la généralisation des comportements économiques utilisant les différentiels de richesse.
La remise en état, le commerce et le transit des voitures d’occasion entraîna sur Marseille une multiplication des commerces de pièces détachées. Depuis les récupérateurs, en banlieue, jusqu’aux spécialistes de pièces détachées d’origine, installés sur le boulevard Belsunce, ou de substitution, “made in Taiwan”, passées peu légalement entre l’Italie et la France par des “fourmis”, Noirs africains pour la plupart, qui gagnent ainsi quelque argent à partir de contrebandes de proximité. Ce commerce est florissant car, parmi les tapis, vêtements, antennes paraboliques et autres lecteurs de cassettes qui composent le “bagage type” du Maghrébin de passage à Belsunce pour achat, des pièces détachées de voiture prennent toujours place. Pour soi, sa famille, ses amis, pour une voiture neuve, d’occasion, abîmée ou non, des amortisseurs ou des pièces de freins en avance sont toujours les bienvenus. Pour certains ce sont même les pièces de rechange qui permettront de rembourser partiellement ou totalement le coût du déplacement.
Les textiles se diversifient en tapis, vêtements et coupons. La concurrence pour la vente de tapis est particulièrement vive à Belsunce. Les productions moyen-orientales, iraniennes, asiatiques ou maghrébines ne sont pas très prisées: “ils sont bons pour la mosquée” disent les acheteurs que la reproduction de motifs classiques attire peu. D’autre part leurs prix sont élevés, et les kilims abordables sont dévalorisés comme “productions des nomades du désert” ou “tapis pour le sable”. Dès lors les commerçants exposent de solides tapis dont les dimensions peuvent atteindre quatre mètres sur trois, proches de la moquette, aux vastes surfaces colorées uniformes ou ornées de quelques motifs modernes. Les principaux fournisseurs sont Belges. Des tapis de dimensions plus modestes, en soie brillante et longue, représentant des scènes bucoliques quoique vivement colorées, de chasse, de pêche, d’envol de canards auprès d’étangs, de chalets montagnards proches de lacs ont encore la faveur des acheteurs qui en ornent les murs de leurs intérieurs; ces motifs sont des classiques populaires de Turquie: des usines, en Allemagne, fournissent les marchés turcs, moyen orientaux, maghrébins et africains. Cette iconographie “tyrolienne” n’est pas sans rappeler le commerce des films-vidéo turcs ou égyptiens qui mettent en acte des figurants outrageusement déguisés en “occidentaux”, femmes très blondes aux comportements “libérés” et amants aux apparences de voyous hollywoodiens. L’affirmation du sentiment religieux n’a assurément pas atteint ce mimétisme aussi ancien que l’histoire de nos rapports coloniaux. Le troisième type de tapis, dont l’usage est limité à la décoration murale et à la prière est l’afghan en fausse soie courte dupliquant des motifs persans anciens. Réputé peu solide il est délaissé par les acheteurs maghrébins mais connaît un certain succès sur les marchés publics français où il est ouvert avec quelques poteries marocaines ou tunisiennes. Les prix sont surprenants: le robuste tapis tissé en Belgique et mesurant trois mètres sur deux est affiché à mille francs environ et peut se négocier jusqu’à six cents francs (1994). Les scènes bucoliques atteignent à l’affichage cinq cents francs en soixante centimètres par un mètre, mais sont négociables autour de deux cent cinquante francs. Enfin les “afghans” sont offerts à Belsunce à partir de six cents francs en quatre vingt centimètres par un mètre cinquante et négociables autour de quatre cents francs; par contre les mêmes sont proposés sur les places publiques marseillaises, aux populations indigènes qui ne se risquent jamais dans le quartier, à mille cinq cents francs et permettent de grandes joies à ceux qui les obtiennent après négociation pour neuf cents francs. Ces écarts sont usuels et concernent toutes les marchandises vendues à Belsunce. Les commerçants qui vendent les tapis d’origine Belge sont peu nombreux et agissent comme revendeurs exclusifs: c’est sur ces produits que les marges sont les plus importantes, ils ne tiennent donc pas à une distribution généralisée qui ferait chuter des prix pourtant déjà bas. Ces accords d’exclusivité entraînent une dynamique d’ouverture de sous-traitances maîtrisées par le commerçant exclusif, et d’autre part des aller-retours fréquents entre Belsunce et la Belgique.
Les différences de prix les plus surprenantes concernent probablement les chaussures de sport légères, genre “tennis”, qui sont exposées dans les belles vitrines de magasins maghrébins réhabilités sur le côté pair du boulevard Belsunce et proposées pour des valeurs inférieures de quarante pour cent, et parfois plus encore, aux mêmes marques vendues par des chausseurs marseillais, dans le Centre Bourse, juste en face, du côté des numéros impairs du boulevard. Il ne s’agit pas de contrefaçons: seule la radicale distance sociale établie entre communautés peut permettre de comprendre que les indigènes marseillais s’abstiennent de réaliser de telles affaires. Par contre une clientèle nombreuse de Maghrébins résidant à Marseille pratique ces achats à Belsunce. Comme dans le cas de l’alimentation, avec la réussite du directeur des “Boucheries Méditerranéennes Islamiques”, une belle réussite locale dans la fabrication et la vente de chaussures a permis quelque notoriété à un migrant de la “deuxième génération”. En quelque sorte il semble bien que des “parties” du dispositif économique porté par Belsunce puissent intégrer la vie locale, marseillaise, à la condition expresse que les clientèles amalgament des populations de migrants qui vivent les trajectoires locales de l’intégration. Des entrepreneurs, issus de familles de migrants anciens, à cheval sur les dimensions locales et internationales des réseaux, sembleraient donc à même de “naturaliser” les produits de cette économie cachée dans le tissu des activités locales. Des deux réussites (Messieurs Slimani pour les boucheries et Sabeur pour les magasins “Papy”) aux formes et destins différenciés, il est toutefois hasardeux de passer à généralisation: en 1994 viandes et chaussures sont en effet soit inexistantes soit secondaires dans les échanges internationaux initiés par Belsunce. On peut d’ailleurs observer que ces deux entrepreneurs sont ceux qui tentent le plus ouvertement de créer des lieux de vente favorables à la plus grande mixité des populations locales et étrangères. Pour ce faire ils “sortent” de Belsunce, en saisissant ou provoquant l’opportunité des vastes marchés publics récemment ouverts, ou la multiplication des boutiques dans les quartiers les plus divers de Marseille. Les conflits sont fréquents entre ces deux grands entrepreneurs et leurs collègues de Belsunce, et nous permettront de mieux comprendre les incompatibilités de destins, dans le dispositif commercial, entre entrepreneurs “diasporiques” et entrepreneurs “nomades”, lorsque nous aborderons ces catégorisations.
La vente des vêtements et tissus, qui a justifié largement l’aide apportée à l’installation des Maghrébins dans les années 1970 par les commerçants juifs, installés à Belsunce depuis les années 50, échappe depuis 1990 à ces anciennes collaborations, à l’exception des robes de mariées et de certains tissus, drainés d’Allemagne par le réseau juif des “Sentiers”. L’Italie a joué un rôle fortement perturbateur: en effet les tissus et vêtements d’extrême-Orient ont afflué vers Belsunce à partir de Gênes, Naples et Milan. Ils ont ravi le marché du survêtement, et des petits produits “mode” pour les adolescents et jeunes gens. Une variante fort intéressante de ce circuit existe à partir de confections dans des microentreprises familiales tunisiennes alimentées en coupons et modèles par les Italiens: en quelque sorte il s’agit de l’extension au Maghreb du “modèle Benetton”. Des opérateurs italiens, associés aux Tunisiens de Belsunce, contrôlent les circulations de ces produits. L’aventure, prometteuse, a tendance à minorer le rôle des Italiens au bénéfice des Tunisiens puis des Marocains, nous le verrons. Un marché du vêtement exclusivement réservé aux maghrébins, entre fripe et vêtement traditionnel mal coupé et bon marché, est en effet apparu, maîtrisé par des entrepreneurs marocains nouveaux venus à Marseille. Ces commerçants ont ouvert le “marché du Soleil”, au-delà de la porte d’Aix, le long de l’autoroute, créant une “percée” maghrébine comme une tentacule de Belsunce. Les fripes sont rares dans le quartier mais par contre si elles ne sont pas écoulées ici, elles y transitent bien, arrivant d’Italie en quantités immodérées pour inonder les marchés publics de Toulouse à Perpignan, de Lyon à Toulon et à Nice. Je n’ai pu à ce jour obtenir des renseignements précis sur leur provenance exacte: il semblerait toutefois que Tunisiens et Marocains fabriquent de la fripe de plus basse qualité, une autre part serait fournie par le Moyen Orient, et enfin la “fripe supérieure” serait fabriquée en Italie même, plagiant des modèles par ailleurs connus. Les distributeurs présents à Belsunce reçoivent en vrac ces diverses productions et n’identifient clairement que leurs vis-à-vis italiens. C’est une enquête menée en Tunisie, à Bizerte, auprès d’une entreprise familiale de confection, puis l’identification d’une “filière marocaine”, et enfin la description d’une négociation par un commerçant de Belsunce de retour d’une tentative avortée d’installation à Naples, qui nous ont permis d’identifier l’existence de ces circuits. Le fait est que les commerçants en tissus ne sont plus clients des Juifs des réseaux “Sentier”, que pour les délicates confections de robes de mariées et l’obtention de coupons de tissus traditionnels, pailletés, fabriqués en Grande Bretagne et en Allemagne.
Les produits “électro-ménager” sont toujours fournis par les constructeurs français. Moulinex est une véritable institution, comme Calor ou Thomson. Les prix de vente sont souvent supérieurs à ceux pratiqués dans les centres commerciaux marseillais, mais bien sûr, ici, la plus grande partie de la clientèle est captive. Par contre les appareils électroniques sont offerts à des prix défiant toute concurrence: modèles bas de gamme “made in Taiwan” ou bien dans toute autre nation asiatique, mais encore appareils de marques connues internationalement venus d’Italie “hors contingentement”, importés donc dans des conditions illégales. Noirs africains et Pakistanais, via l’Italie, transitent ces marchandises. Et l’on peut ainsi acquérir pour deux mille cinq cents francs un téléphone-répondeur interrogeable à distance-télécopieur qui est vendu à six mille francs, à quelques centaines de mètres de là dans le centre commercial Bourse… Les emballages sont intacts, hermétiquement clos, mais aucune facture ni garantie n’est proposée. Le marché des antennes paraboliques “qui permettent de voir les films interdits de Canal Plus” est toujours florissant: celui des cassettes pornographiques également. Mais dans ce cas, ce sont les boutiques françaises spécialisées, installées sur la Canebière, qui fournissent. Le manège est simple: commande est passée, à partir de quelques spécimen dissimulés, à un commerçant qui n’affiche que du film turc ou égyptien, que des chansons du Maghreb et du Moyen-Orient. En fin de journée le vendeur maghrébin ou l’un de ses aides passe sur la Canebière prendre livraison des commandes, payées à l’avance. Un commerçant nous confiait que ce marché était, en 1994, en forte expansion.

Belzunce : le quartier des échanges

On ne vient pas à Belsunce seulement pour acheter des marchandises: on y cherche, ou encore on y trouve sans les chercher, des opportunités d’avenir insoupçonnables ailleurs. La diversité et pourtant le “bon ordre” des populations en interaction permettent la manifestation de ces occasions de modifier son devenir. C’est là, en deux journées de marchandages et de découvertes, que des familles ont élaboré des projets de migration pour leurs enfants, ou encore négocié la transformation de leurs activités économiques au pays, ou bien encore ont conclu un mariage unissant celui qu’elles n’auraient jamais côtoyé au pays, Tunisien ou Marocain lorsque l’on est Algérien, homme brun du sud lorsque l’on vit au nord, à celle qui n’en peut plus d’attendre un premier promis parti au loin des années auparavant. Là encore l’homme, à l’occasion de son inévitable sortie solitaire dans le quartier, les femmes occupées à recenser les achats ou rendre la politesse à celles qui les accueillent, pourra rencontrer ceux qui, opposants exilés, n’ont plus droit de cité dans son voisinage, entrera dans la mosquée où, surprise, il découvrira l’universalité de l’islam dans la présence de ces Noirs africains, de ces Afghans, et autres Moyen Orientaux mais aussi de quelques Français. Dans les rues il sera abordé par un imam du pays, prédicateur de rue du même voyage, mais peu attiré par la même mosquée. Des jeunes femmes qu’il convoite mais n’ose approcher là-bas font aussi ce voyage pour deux journées de prostitution occasionnelle, une fois par mois, avec toujours à l’esprit que dans ce lieu des multiples articulations la prostitution n’en est pas. De toute façon il lui suffira d’entrer de jour dans une boutique et de nuit dans un des nombreux hôtels d’accueil pour s’orienter, demander ouvertement ici l’inavouable là-bas. S’il a connu la colonie, une “sortie” vers le Vieux Port, lui rappellera l’Alger, le Tunis ou l’Agadir des juxtapositions urbanistiques coloniales. Et parfois, dans le cas assez fréquent d’interpellation pour un contrôle d’identité, les mauvais souvenirs de vieux rapports de domination.
Nous en venons donc à tenter de décrire les populations présentes, leurs liens et leurs originalités ici. Encore une fois se pose à nous le problème de notre position, car il est relativement aisé, et nous le ferons dans un premier temps, de les décrire suivant des classifications qui renvoient à nos expériences de citoyens républicains et sédentaires, de dire en quelque sorte combien ils sont ou non près de nous; comment ils actualisent ici les conflits que les informateurs politiques nous décrivent là-bas, ou comment ils manifestent le grand décalage entre nations riches et pauvres. Il ne fallait donc oublier dans nos descriptions ni pauvretés, ni richesses, ni opinions et religions, mais il était essentiel de comprendre comment le fait et les situations migratoires modifiaient les statuts des uns et des autres, comment pauvre pour nous on peut être riche pour eux, ici, comment, après le va de soi de la recherche de repères locaux, quelques pas sur le parcours de l’intégration, ou après une longue et douloureuse errance solitaire, on prend place dans les dynamiques locales-internationales caractéristiques de ce lieu et on concourt dès lors à la production d’un territoire autre.
En 1975 quelques commerces arabes existaient déjà dans Belsunce[[J. Carreno, A. Hayot, F. Lesme, Le quartier de la porte d’Aix à Marseille, Aix en Provence, CERESM, 1974. essentiellement tournés vers la satisfaction des besoins quotidiens d’une clientèle locale qui commençait à se fixer dans le quartier. Le mètre carré se négociait alors autour de six cents francs. Pour une centaine de commerçants ce prix a simplement suivi les augmentations du coût de la vie. Plusieurs sous-populations maghrébines coexistent en effet dans Belsunce et ses environs immédiats. Au moins cinq d’entre elles marquent significativement le quartier de leur présence. Leurs rapports au foncier local, leurs aspirations à perpétuer une présence, et leurs statuts économiques sont contrastés.

Célibataires, familles établies, entrepreneurs, intermédiares pieds-noirs et clients

Tout d’abord les plus pauvres: primo-arrivants plus ou moins clandestins, mariages et études complexifiant encore aujourd’hui les frontières entre légalité, tolérance et clandestinité, et victimes solitaires d’errances qui les ont éloignés des familles forment cette première sous-population. Il s’agit le plus souvent de célibataires logés dans les hôtels meublés de la Porte d’Aix ou dans les foyers. Ils sont très visibles dans les lieux consacrés aux hommes, tels les cafés situés en dehors des concentrations commerciales. Ce sont des célibataires qui “donnent couleur” au quartier mais entretiennent de rares rapports avec les commerçants ou leurs clientèles. On peut considérer que les familles maghrébines qui logent précairement dans les plus vieux appartements du quartier, et subsistent grâce aux revenus encore plus précaires du père, font partie de ce premier groupe. Il s’agit des habitants les plus nombreux et les plus visibles de Belsunce; ce sont eux que tout automobiliste rejoignant l’autoroute d’Aix-en-Provence, ou tout voyageur débarquant à la gare Saint Charles, aperçoit dans les cafés qui font frontière le long du boulevard d’Athènes ou de la Porte d’Aix. La plupart aspirent à une relocalisation dans le département près d’un emploi de quelque stabilité. Leur rotation dans le quartier est importante: sur quatre-vingts célibataires et quarante familles que nous avons suivis durant trois années, de 1986 à 1989, ne demeurèrent à Belsunce au bout de ce temps que cinq familles et trente et un célibataires. Seize familles avaient rejoint des logements sociaux en dehors de la commune de Marseille et neuf des logements privés peu salubres dans des communes rurales du département. Six familles s’étaient disloquées dans d’impressionnants désordres et douleurs, où les malheurs des hommes rendus fous de misère se démultipliaient sur des femmes qui perdaient tout espoir, la vie même pour deux d’entr’elles. Enfin les quatre dernières familles avaient migré vers Saint Etienne. Environ quinze mille Maghrébins vivent ainsi dans l’arrondissement qui inclut Belsunce, c’est-à-dire environ cinquante cinq pour cent de la population. Ces personnes sont au moins autant concernées par le dispositif commercial maghrébin auquel elles confèrent identité, qu’elles “densifient” localement tout en le masquant, que par la construction française de leur devenir, c’est-à-dire par nos propres dispositifs d’intégration. Mais elles ne sont actrices, au sens de reconnues dans la quotidienneté des échanges, ni dans l’une ni dans l’autre société. La vision d’un Belsunce “tout arabe”, aux populations indifférenciées, entretenue par la plupart des Marseillais, est particulièrement erronée.
La seconde sous-population est constituée par un groupe restreint de familles de commerçants installés dans les années 1965-1973. Marchands de produits alimentaires ou vestimentaires de consommation courante et réagissant rapidement aux variations des demandes, ils constituent une classe moyenne particulièrement insérée dans l’ensemble des sites du quartier et désireuse d’y demeurer. Ils ont réhabilité leurs appartements au fur et à mesure des années, sans aide publique, et les ont parfois achetés. Leur mode de vie, et les habitudes de consommation qui lui sont liées, les apparentent aux classes moyennes marseillaises: fréquentation des mêmes commerces de centre ville (le Centre Bourse est préféré aux boutiques maghrébines de la rue Longue des Capucins), sorties dominicales dans l’arrière pays, où l’on possède parfois un cabanon, à l’identique des Marseillais, acculturation vestimentaire et brassage pour les enfants; c’est ainsi qu’ils inscrivent majoritairement les jeunes dans l’école puis le collège catholiques de Belsunce. Les responsables de ces établissements ont constaté la similitude des aspirations, concernant le devenir des collégiens, manifestées par les familles des classes moyennes marseillaises. Etudes commerciales, scientifiques et de médecine sont préférées parce que supposées permettre une ascension sociale plus certaine que les études littéraires. Nous sommes là devant un modèle familial de promotion des jeunes bien différent de celui généralisé dans les cités d’habitat social où souvent les filles se consacrent aux études supérieures ou à des formations professionnelles de bon niveau et les garçons “décrochent” entre seize et dix huit ans. On pourrait dire que ces familles de commerçants sont intégrées à notre société tout en oeuvrant dans le tissu économique de Belsunce. Elles confirment ce fait précédemment observé, que le quartier abrite une forte population maghrébine à distance du dispositif international, de l”‘espace autre”. Ceci n’est pas un des moindres paradoxes du quartier qui héberge les familles les plus proches comme les plus distantes de nos devenirs.
La troisième sous-population est celle des entrepreneurs commerciaux à rayonnement international. Ils retiendront plus particulièrement notre attention lorsque nous analyserons les caractéristiques du déploiement colonial du dispositif économique. Ce sont eux qui gèrent les flux d’hommes et de marchandises qui partent du quartier ou y aboutissent, que leurs origines ou destinations soient internationales, locales ou régionales. Les stratégies les plus hardies de revalorisation du foncer relèvent de leurs initiatives. Relativement stabilisés ici, ils peuvent, selon les redistributions spatiales des activités des réseaux économiques auxquels ils participent, se relocaliser rapidement. Autour de leurs activités quatre à cinq cents familles sont fédérées. Leurs appartements ou villas sont situés en dehors de Belsunce, à Aix-en-Provence, Avignon, Vitrolles ou Aubagne. Ils animent la population de plusieurs milliers d’individus qui participent à leurs activités. Les statuts et les origines dominantes varient au cours des années et prennent sens pour caractériser l’identité même du dispositif économique: afin de comprendre ces rôles nous allons plus précisément décrire les contours de ce groupe et ses évolutions en typifiant les profils dominants selon des critères réactualisant l’expérience migratoire. Les changements de propriétaires des commerces sont fréquents, et, sur quatre cent soixante douze familles propriétaires ou gérantes que nous avions identifiées en 1985, seulement soixante et onze sont toujours présentes. De 369 boutiques (286 tenues par des Algériens, 67 par des Tunisiens et 16 par des Marocains) en 1985 nous sommes passés à 327 en 1994 (132 Algériennes, 119 Tunisiennes, 76 Marocaines). Les Tunisiens ont doublé leur présence et les Marocains l’ont quintuplée durant ces neuf années.
La quatrième population, formée de Pieds-Noirs originaires des différentes nations du Maghreb, est celle qui gère localement l’accueil des acheteurs et internationalement la circulation des produits. Il s’agit donc de gérants ou de propriétaires d’hôtels spécialisés dans l’accueil des acheteurs : là des négociations peuvent être menées discrètement, là encore il est possible d’entreposer ou de changer de l’argent. Le change des dinars en francs s’effectue couramment à condition qu’un commerçant connu ait recommandé le client. Ces professionnels sont généralement en relation avec des transitaires de même origine qui se chargent de l’expédition de containers de marchandises. L’essor des achats par containers entiers s’est notoirement développé ces trois dernières années en direction de l’Algérie. Les commerçants algériens, comme leurs clients de même origine, sont de moins en moins nombreux à Belsunce et les transits, qui compensent toujours aussi intensément les déficits d’importations officielles, ont tendance à évoluer de la dispersion des fourmis vers la concentration des containers. En fait il s’agit d’un système de “ricochet”: le gouvernement algérien ayant libéralisé les échanges, et permettant l’achat de quantités illimitées de marchandises à condition de ne pas avoir à débourser lui-même des devises, des fonds et des commandes sont regroupés dans les principales villes par des familiers des commerçants de Belsunce. Une seule personne se déplace donc pour regrouper des achats qui peuvent se monter à six cent mille francs pour un container (informations obtenues auprès d’un transitaire assurant les marchandises. La répartition s’effectue ensuite en Algérie sans qu’il soit nécessaire de passer par une boutique: il s’agit en quelque sorte d’un service délocalisé de Belsunce. Les Pieds-Noirs sont omniprésents dans ces activités et bénéficient d’une confiance importante.
La dernière population est celle des clients. Deux composantes la caractérisent: les immigrés, qui travaillent en France, en Belgique, en Allemagne ou en Grande Bretagne depuis longtemps et ont appris à utiliser au mieux le dispositif de Belsunce, c’est-à-dire à devenir de véritables petits entrepreneurs commerciaux, puis les habitants d’Algérie ou de Tunisie qui viennent dès l’obtention d’un visa afin d’acheter pour eux-mêmes et leur voisinage les produits longtemps désirés. Le bureau d’études de la Caisse des Dépôts et Consignations qui a effectué une évaluation des transits en 1987 signale annuellement environ 700 000 clients venus spécialement du Maghreb, et dépensant alors de sept à dix mille francs. Les changements intervenus dans les années 90 nous permettent, par une évaluation comparative opérée à partir des passages par avion et par bateau, d’avancer mi-94 le chiffre de quatre cent mille personnes. Il faut cependant grossir ce chiffre des nouveaux et forts flux de Marocains: d’une part ceux très présents dans le Midi de la France, de Toulon à Toulouse, qui effectuent des rotations régulières entre leur domicile et le Maroc, après approvisionnement à Marseille, d’autre part ceux qui substituent au classique itinéraire Bruxelles-Paris-Bordeaux-Madrid-Algésiras, le nouveau circuit Bruxelles-Lyon-Marseille-Barcelone-Algésiras. Une évaluation, portant sur deux journées de Juin 1994 et comparant grosso modo les flux d’acheteurs marocains aux autres acheteurs, nous permettrait d’avancer une proportion de 1/4. Une extrapolation nous laisserait supposer un flux d’environ cent mille personnes à rajouter aux quatre cent mille précédentes. Une enquête précise demanderait des moyens qui ne sont pas les nôtres actuellement, mais cette observation approximative nous permet de noter cette forte présence marocaine, inconnue dans les années soixante dix et quatre-vingt. Le chiffre d’affaires “officiellement évaluable” n’a probablement pas varié à Belsunce, puisque les achats sont de plus en plus importants. Ce chiffre d’affaires était évalué, par le même bureau d’études à deux milliards neuf cents millions de francs en 1987-1988, hors commerce des réseaux internationaux de voitures et de tissus. Nous ne pouvons nous prononcer sur son accroissement ou sa diminution, et tel n’est pas le problème que nous soulevons ici.
Pour avancer dans notre compréhension des évolutions du dispositif commercial de Belsunce, et pour enfin le qualifier, il est nécessaire d’envisager une autre typologie des populations présentes, et particulièrement du troisième groupe signalé: celui des commerçants à rayonnement international.

Errances, diasporas, nomadismes

Pour les entrepreneurs migrants une typologie en trois catégories, celles de la diaspora, de l’errance et du nomadisme, peut être définie a partir des rapports à la société et au lieu d’origines, des rapports aux sociétés et aux lieux émaillant le parcours, et enfin des rapports à la société et au lieu d’accueil. Nous ne souscrivons pas aux constructions typologiques qui s’imposent, une fois établies, comme des cadres rigides, des frontières intangibles, des substituts à des théories interprétatives. La typologie est une commodité méthodologique pour rendre compte à un certain moment du parcours de recherche, de convergences de sens, de proximités de formes, à même d’articuler les nombreuses et microscopiques observations empiriques en unités de comportements collectifs comparables. Pour nous, définir des types c’est en même temps identifier les passages des uns aux autres. Nous n’avons pas arrêté les typologies aux seuls entrepreneurs maghrébins mais à l’ensemble des entrepreneurs commerciaux internationaux de Belsunce, c’est-à-dire aux Juifs également: les contrastes entre types étaient tellement accusés que cette extension s’est révélée fort utile. Si aujourd’hui nous affirmons qu’errance, diaspora et nomadisme forment trois types différenciant les entrepreneurs du dispositif international en fonction de leurs rapports aux origines, aux parcours et aux lieux d’installation, il est nécessaire, ces traits morphologiques étant énoncés, de signaler comment des individus singuliers passent, au cours de leur histoire de vie, d’un type à l’autre; de telle sorte par exemple que l’on comprenne comment le collectif nomade a imposé ses logiques territoriales, économiques et sociales à l’ensemble du dispositif commercial.
Le diasporique pourrait rapidement se définir comme celui qui d’une part fusionne lieu d’origine et étapes des parcours, et d’autre part, tout en restant fidèle aux liens créés dans ses antécédents migratoires, se place en posture d’intégration dans la société qui l’accueille. Cette intégration se négocie la plupart du temps à partir de l’apport d’un savoir-faire spécifique acquis et transmis durant les générations précédentes, ou encore développé dans une situation de manque de la société d’accueil, bref, la “complémentarité morphologique”, comme la désigne Alain Médam[[Voir son article Diaspora/diasporas. Archétype et typologie, paru dans la REMI, Vol. 9, n° 1, 1993. est un trait important de la typification du diasporique. Nous n’avons jamais rencontré que des situations éphémères, dans les trajectoires des commerçants maghrébins, qui suggèrent le statut diasporique.
Le nomadisme pourrait se caractériser, selon les trois critères que nous avons retenus, par la fidélité à un lieu unique d’origine, la non spécialisation professionnelle intergénérationnelle, et la mise à distance des perspectives de l’intégration dans la société d’accueil; ou encore parfois l’instrumentation passagère de la citoyenneté. Les Tunisiens réalisent au mieux ces profils.
Toutes les trajectoires de commerçants tunisiens se ressemblent: apprentissages précoces des passages de frontières tuniso-libyens et des logiques commerciales basées sur l’exploitation des différentiels de richesse (choix du bon produit, du bon chemin, des bons intermédiaires, des savoir changer les devises), aventure espagnole, belge italienne, en compagnie de Marocains, avant d”‘attaquer” le marché français en son centre, c’est-à-dire à Belsunce, reprise des commerces algériens, mariage de commodité avec une personne d’origine maghrébine mais de nationalité française, changements de secteurs d’activités et de statuts, extension des réseaux territoriaux d’activités commerciales par la multiplication des passages de frontières. Puis, retour à son lieu d’origine pour reconnaissance d’une réussite certaine. Parmi les couples que nous avons identifiés dans une enquête en 1985 menée auprès des personnes (plus de 6 000) liées aux activités commerciales de Belsunce, déjà 116 couples unissaient des hommes tunisiens à des femmes françaises d’origine algérienne; il est vrai que 102 d’entre eux étaient situés en “troisième niveau” de collaboration, c’est-à-dire entretenaient des activités peu régulières d’accompagnement des hommes ou des produits en transit; mais ce sont eux qui ont pris le devant de la scène trois et quatre années plus tard lors de l’effacement des Algériens. Le dispositif existait déjà car Belsunce possédait ainsi ses propres ressources de renouvellement des populations commerçantes dans le cas de défaillances massives. Aucune volonté délibérée de quelque entrepreneur n’avait disposé là ces Tunisiens qui quelques années plus tard apparaîtront sur le devant de la scène en maîtrisant la mondialisation de l’économie souterraine de Belsunce: comme si le lieu déjà prévoyait sa nécessaire reproduction au-delà du tête à tête franco-algérien encore en vigueur selon toutes les apparences à l’époque. Chaos et continuité se fédéraient pour marquer le passage du structurant au structuré….
Les réseaux juifs du vêtement sont absents des récents partenaires de l’extension maghrébine. Nomades et diasporiques ont initié des destinées différentes pour leurs communautés respectives. Les superpositions de sociétés dans l’espace de Belsunce ne différencient pas seulement, en les rendant imperméables aux autres, les commerçants en réseaux des indigènes, mais encore, parmi ces professionnels en réseaux, les Juifs essentiellement diasporiques des Arabes essentiellement nomades, même si, dans l’une et l’autre de ces deux populations, certains, minoritaires, connaissent occasionnellement des parcours non conformes à ceux dominants. Ces moments sont pourtant très signifiants dans la trajectoire générale et souvent nécessaires: c’est ainsi que, nous l’avons vu, le commerçant maghrébin à rayonnement local qui réussit provoque dans sa famille l’apparition de statuts de jeunes très intégrés, alors que d’autres, dans la même famille, chaussent les bottes du nomadisme paternel. D’autres enfin vivent des phases d’errance, généralement préparatoires aux réussites. Car, bien évidemment, le savoir-faire essentiel, celui qui détermine de plus en plus nettement les réussites commerciales au coeur du dispositif, à Belsunce, c’est le savoir-circuler et le savoir-faire circuler c’est l’affirmation du pouvoir du nomade sur le sédentaire, la connaissance des chemins qui drainent hommes et richesses, c’est le pouvoir d’être entré en ignorant ou contournant tout ce qui fait frontière, ce qui ferait fidélité à un lieu de sédentarité; dès lors l’espace du déploiement est immense et les nomades ne cessent de se rencontrer, de se prêter main-forte pour mieux englober, circuler, faire richesse du passage à travers ce qui bloque les autres: les frontières, entre états bien sûr, pour les plus hardis et les plus récents représentants du dispositif commercial, mais encore localement entre communes, départements, et autres périmètres de nos mises en frontières politiques et administratives intra-nationales.
On peut donc saisir la double complémentarité entre Maghrébins des réseaux locaux et Maghrébins des réseaux internationaux: elle est d’abord diachronique, dans la succession historique, les réseaux locaux étant les premiers investis et créant comme une base à l’essor vers les plus vastes extensions; le “passage de relais” entre Algériens d’une part et Tunisiens et Marocains d’autre part obéit à cette logique, la quasi disparition des premiers sous l’effet des conflits politico-religieux n’étant somme toute qu’un nécessaire événement. Les Algériens étaient trop près de nous pour assumer seuls ce vaste déploiement: ils ont sombré victimes de cette proximité car le politique les a poursuivis en France comme cela n’aurait probablement pu se produire dans d’autres pays. L’histoire de nos rapports coloniaux les a sans cesse maintenus dans un face à face exclusif avec notre société, y compris à Belsunce où les notaires informels étaient autant liés au F.L.N. qu’à la police française. Les mixités de réseaux qu’ont pu entretenir les Tunisiens et les Marocains, leur ont permis d’apparaître sur le devant de la scène dès lors que les Algériens ne pouvaient plus assumer l’expansion du dispositif.
La deuxième complémentarité est synchronique, actuelle: la persistance d’une minorité non négligeable de commerçants plutôt intégrés, plutôt diasporiques, et essentiellement algériens, permet ici, à Belsunce, l’articulation entre les différents étages territoriaux constitués par les activités de réseaux, locaux, régionaux, nationaux et internationaux. Le dispositif commercial de Belsunce est en constante expansion, c’est en ce sens qu’il suggère et la désignation de dispositif, qui prépare sans arrêt au développement, et de forme coloniale; cette expansion concerne en même temps les réseaux internationaux et les réseaux locaux: au développement d’activités en Italie et en Espagne, à la connexion des réseaux avec ceux des Turcs, des Libanais et des Noirs africains, correspond, à Marseille même la très vaste extension des marchés publics locaux, tel celui dit “des puces”, installé sur plusieurs hectares de friches industrielles et drainant plusieurs dizaines de milliers de personnes chaque semaine. Mixité et diversité de l’offre, dans une mise en scène d’abondance dans la pauvreté, n’ont d’égale que la mixité des vendeurs et de leurs situations migratoires, préparant probablement, de cette périphérie immédiate de Belsunce, de nouvelles relèves, de nouvelles expansions. Il y a là un gage certain de réussite, de plus grande centralité, puisque tout peut circuler à travers tous ces étages, mais encore constitution d’un territoire fort, réel, parce que complexe, conjuguant proximités spatiales et différentiations sociales.
Nous n’insisterons pas particulièrement sur la définition de l’errance; elle est apparue dans l’exemple signalé précédemment: pas d’attaches avec le lieu d’origine, une multitude de lieux de centralité lors du parcours (tout lieu où l’on s’arrête), une distance avec la société d’accueil semblable à celle qu’entretient le nomade. L’errance a concerné quasiment tous les grands commerçants internationaux maghrébins de Belsunce dans une phase de leur trajectoire sociale et professionnelle. C’est un temps de préparation, de passage par tous les détachements qu’implique l’apprentissage du savoir-circuler.
Les usages de l’espace et les rythmes de mobilité développés par les groupes nomades s’inscrivent dans des logiques distinctes de celles qui structurent les sociétés d’accueil ou inspirent les attentes des aménageurs. Les espaces qui jalonnent les parcours individuels ne prennent tout leur sens que si on les rapporte aux réseaux dans lesquels s’imbriquent ces itinéraires, et aux grands couloirs migratoires qui se déploient sur de larges espaces nationaux et transnationaux. Dès lors ce qui apparaît au premier abord comme minorité, interstice ou enclave, se révèle souvent porteur de centralités spécifiques. Ces nouvelles centralités se surimposent à l’organisation sociale et spatiale de la ville d’accueil; elles ne sont intelligibles que par rapport à des logiques qui lui sont extérieures mais pourtant elles infléchissent sa dynamique interne. Ces centralités sont d’une autre nature que la centralité historique et locale avec laquelle elles coïncident parfois. La tension permanente entre le nomadisme et la sédentarité précarise en effet l’inscription, massive parfois, dans tel ou tel lieu de la ville ou de ses périphéries, mais favorise en même temps la capacité à en investir de nouveaux, à se jouer des injonctions publiques et générales à la stabilité résidentielle urbaine.
Chacun s’épuise dans ces intenses circulations lorsqu’elles prennent forme d’errances, chacun vit le cloisonnement des multiples centralités diasporiques, chacun, nomade, est citoyen d’un territoire sans Etat ni Nation, et, structurellement le processus est en marche qui érode, détourne, au delà de la difficile conscience individuelle, la charge affective des appartenances nationales. Là réside probablement la plus grande modernité du dispositif international maghrébin de Belsunce. Ces nomades rassemblent les territoires épars, scindés, déchirés, isolés par les avatars des histoires qui ont fabriqué les “puretés identitaires nationales”: de longue date ils contournent les Etats-nations qui n’ont pas le ressort de dépasser d’eux-mêmes leurs propres limites. Les dispositifs nomades, leur extension en véritables formes coloniales, leurs connexions remplissent probablement aujourd’hui un rôle historique essentiel.

Elargissement des territoires de référence à la fin des années 80

Comment les places de premier plan, parmi les commerçants de Belsunce, ont-elles été occupées, à partir de 1987, par les Tunisiens, puis les Marocains après 1991, les plus circulants, les plus liés à des réseaux internationaux non maghrébins ? Comment ce lieu central des échanges, principalement construit autour de la satisfaction des besoins des Algériens, dans leur pays comme dans la région marseillaise, s’est-il métamorphosé alors en dispositif commercial de type nomade et colonial, à vocation d’expansion internationale illimitée ? Nous venons de voir que ces deux questions sont liées, apportent chacune une réponse à l’autre. Il nous reste là à préciser, en recourant à ces indicateurs permanents ou opportuns que sont la possession du foncier et des fonds de commerce, les mariages, les conflits idéologiques ou religieux.
Des derniers mois de 1986 à juin 1987 apparaissent les premiers transferts de foncier commercial, murs ou fonds, des Algériens vers les autres nationaux maghrébins. Pourtant ces premiers mouvements de valeurs semblent surprenants. L’instauration des visas en Algérie pour se rendre en France provoque bien sûr, et rapidement, une baisse importante du nombre d’acheteurs qui affecte d’abord les commerces internationaux, c’est-à-dire à l’époque les boutiques accueillant des voyageurs-acheteurs algériens. Logiquement, sur ce marché étroit, la valeur de ces commerces aurait dû rapidement baisser, puisque nous sommes dans un système commercial où les variations de valeurs obéissent instantanément à des critères de notoriété, de captation de flux de clientèles. Or il n’en a rien été. La “traversée de la Canebière” par les commerces maghrébins de proximité, à clientèles locales, permet de mieux’ poser la question de cette stabilité des valeurs des commerces internationaux.
L’axe est-ouest que trace cette grande artère marseillaise est, en effet, hautement symbolique du cloisonnement entre la partie populaire de la ville au nord, et la partie bourgeoise au sud. Cette image souffre d’exceptions évidemment, mais historiquement elle a au moins rendu compte de l’absence de populations immigrées au Sud de cette artère. Alors, cette entorse au bon ordre de la division sociale de la ville par l’initiative maghrébine fut mal perçue par la population marseillaise. Ce premier sentiment s’estompera rapidement lorsque chacun pourra constater que ce n’est pas le Belsunce “imperméable” aux indigènes, celui des commerçants internationaux, qui s’étend mais des commerces alimentaires d’intérêt général, reprenant d’ailleurs l’offre de produits de consommation traditionnelle provençale. Au Sud de la Canebière donc, dans le quartier Noailles, on note fin 1982 l’achat de deux boucheries à cinq mille francs le mètre carré. Dans les mêmes lieux les autochtones achètent les mêmes surfaces entre 3 200 et 4 000 francs. La différence à 5 000 francs signale le surcoût du “droit d’entrée”. Les propriétaires algériens de ces commerces ne sont pas dupes :
“Ou bien on restait dans Belsunce, ou bien on allait dans un quartier pourri du Nord (de Marseille), ou bien il fallait payer plus cher, parce qu’il y avait pas encore d’Arabes à Noailles. Le vendeur nous l’a dit comme çà. Alors on a payé parce qu’il y a beaucoup de clients ici, qui viennent de partout dans Marseille. En plus les boucheries étaient connues. On a juste ouvert un petit rayon de viande musulmane, de l’agneau. On disait aux Arabes, en Arabe, que le mouton était bien abattu, et tout le monde en achetait. C’était au début, il a fallu faire la transition, maintenant plein d’Arabes sont venus et il n’y a pas de problème, mais c’est nous qui avons payé le prix fort et montré pendant quatre ans que nous sommes corrects, et puis ils sont tous arrivés à partir de 85.”
Fin 1983, la première boucherie maghrébine de Noailles, désormais dans un circuit de commerçants arabes, se revendait six mille francs le mètre carré. C’est un commerçant algérien, ayant apparemment réussi dans le vestimentaire qui l’achetait pour son fils:
“Lui, il est d’ici, de Marseille, alors je le voyais pas continuer les habits avec les clients de Tlemcen qu’il ne connaît pas. Il a fait des études et il a pas eu le temps d’apprendre au magasin. Çà l’intéresse pas tous ces Arabes, il voulait travailler à Marseille, avec les Marseillais. Et puis çà va, on était installé. L’Algérie çà durera pas longtemps.” nous disait-il en 1985 C’est l’année où d’autres Algériens rachètent dans le même quartier des magasins de graines alimentaires – plus semoule pour couscous désormais-; les Tunisiens quant à eux commencent à apparaître sur les étals des marchés publics de fruits et légumes.

Les limites du face à face franco-algérien

C’est en cette fin d’année 1986 que se manifeste un phénomène apparemment paradoxal dans l’évolution des valeurs du foncier commercial maghrébin. Alors que l’instauration, en Algérie, du visa pour un aller-retour en France, puis de la restriction de l’attribution des devises aux particuliers, et enfin de la libéralisation des importations, tarit quelque peu le flux de clients de Belsunce, ce ne sont pas les valeurs des commerces à vocation internationale qui fléchissent, mais celles de ces magasins, récemment achetés, à vocation alimentaire locale et mixte qui ne comptent pas dans leur clientèle les migrants-acheteurs Algériens… En fait, très rapidement, et avant même que cet enchaînement de mesures algériennes restrictives des déplacements de personnes et facilitatrices des importations de marchandises arrive à terme, la communauté algérienne marseillaise craint pour son devenir local, sa pérennité et sa stabilité. Le gouvernement français fait écho aux mesures prises en Algérie et le débat sur la place de l’étranger maghrébin en France, se colore de plus en plus du relents xénophobes, sous l’influence des politiciens du Front National. Les variations de valeurs du micro-foncier se comportent comme un indicateur immédiat des tensions sociales internes et externes à la communauté commerçante maghrébine. Il reste à comprendre le maintien d’un niveau très élevé des valeurs du foncier à vocation commerciale internationale dans Belsunce. Dans un premier moment de recherche, nous avons cru que les commerçants concernés étaient à même de réorienter rapidement leurs procédures de vente en maintenant leur rôle de dispositif compensatoire à la faiblesse des importations officielles algériennes. Cette hypothèse était globalement exacte, mais insuffisante à rendre compte du retrait des Algériens de Belsunce, qui s’amorça en 1987, de la scène du commerce international. La mesure de libéralisation des importations algériennes n’eût pas grand effet, tant les devises qui auraient permis à des commerçants libéraux de s’établir sur la place d’Alger, étaient rares. Belsunce joue aussi une fonction bancaire de premier plan: les cinq à sept cent mille clients venus du Maghreb y croisent les trois à quatre cent mille “immigrés d’Europe” qui y font halte lors de leur retour annuel au pays. Dinars, francs français ou belges et marks y circulent avec intensité et à des cours qui, pour n’être pas fixés par les accords entre Etats, n’en sont pas moins plus proches des valeurs d’échanges “réelles”. On pourrait dire, sans grand jeu de mots, que l’une des valeurs d’usage essentielle de Belsunce est de permettre ces échanges. Dès lors la réduction du flux de “fourmis” se satisfaisait d’une plus forte capacité de chaque acheteur à regrouper des achats de plus en plus volumineux, jusqu’à généraliser, après 1990, l’usage de containers maritimes. Belsunce donc ne vacillait pas, en ces années 86-89. Pourtant un phénomène de fond se produisait, qui allait modifier l’identité même du dispositif commercial, dépassant le face à face algéro-marseillais pour s’ouvrir vers de nombreux marchés internationaux: le critère d’opportunité et de compétence des commerçants devint alors la capacité de systématiser des passages de frontière. Créer des voies, des itinéraires des marchandises des lieux les plus abondants ou les plus riches vers les plus nécessiteux ou les moins pourvus devint la vocation de Belsunce. Désormais les circulations s’établissaient d’est en ouest comme de nord en sud, pourvu qu’aux divers points cardinaux l’on rencontre des réseaux de passeurs, d’associés dans l’allongement des chemins, dans la négociation multiple des traversées de frontières. Le face à face algéro-français, géré par les seuls Algériens arrivait à terme: métamorphose d’un dispositif qui survit à lui-même en imposant, sous l’apparente même forme, des transformations profondes.

L’alliance des Tunisiens et des Algériens

Le rôle des Tunisiens est premier dans cette métamorphose. Lorsque, en 1987, les valeurs du foncier commercial à vocation locale s’effondrent, les commerçants algériens internationaux prennent peur. Mais, à la différence de leurs collègues bouchers du quartier Noailles, ils trouvent immédiatement des repreneurs sur un marché “tendu” de la demande: trois phénomènes se conjuguent. De nombreux Tunisiens expulsés alors massivement de Libye, déferlent sur Marseille; bon nombre d’entre eux a développé, en Tripolitaine, des relations étroites avec des réseaux de passeurs de marchandises d’Egypte et du Moyen-Orient, d’Italie, et bien sûr de France via Marseille. Il n’est pas rare que certains, bénéficiant de l’occasion d’un parent émigré en Arabie Saoudite ou dans les Emirats, aient déjà initié des trafics de produits électroniques de Taiwan ou Hongkong, via les nombreuses main d’oeuvres pakistanaises et indonésiennes présentes dans ces pays. Quelques Tunisiens s’installent donc à Belsunce en commercialisant résolument du matériel électronique asiatique de bas de gamme transitant par l’Italie. L’originalité de ces commerçants ne se limite pas à introduire un nouveau produit et une nouvelle filière, mais encore à refuser systématiquement l’achat d’emplacements, de murs, au bénéfice de la création de “fonds de commerces”. Entre 1988 et 1990 nous avons compté, et notre énumération est probablement incomplète, l’ouverture de cinquante deux magasins nouveaux tenus par des Tunisiens dont quarante sept par des nouveaux venus. Ce phénomène aurait pu renforcer la “grande peur” des Algériens et contribuer à défaire plus encore les valeurs de leurs commerces. Ce serait oublier ce fait remarquable, repéré dans notre enquête de 1985, des nombreuses alliances matrimoniales entre Tunisiens actifs dans les deuxième et troisième niveaux du dispositif, c’est-à-dire surtout convoyeurs, avec des jeunes femmes françaises d’origine algérienne. Ces alliances associaient très intensément les Tunisiens aux familles de commerçants algériens d’où étaient issues ces jeunes femmes. Soixante sept des cent seize Tunisiens dans cette situation matrimoniale recensés dans notre enquête de 1985 acquirent un commerce tenu par un beau-père ou un beau-frère algérien entre 1988 et 1990. Le marché était donc très tendu, mais ces acquisitions ne se firent pas par rachat des murs: les transactions portèrent sur une définition de la valeur du fonds de commerce, justifiant un étalement des reprises ou une gérance. La part d’augmentation du chiffre d’affaires était neutralisée dans ces accords, qui poussèrent donc ces Tunisiens présents depuis plusieurs années à Belsunce, à se rapprocher de leurs concitoyens nouveaux venus et porteurs de marchés nouveaux. Bien souvent les premiers, époux de femmes ayant acquis la citoyenneté française, “couvrirent” des montages commerciaux audacieux. Le mouvement de mariages entre Tunisiens et femmes françaises d’origine algérienne s’intensifia, de telle sorte que sur vingt-trois mariages que nous avons repérés en 1990, quatorze plaçaient les nouveaux époux en position de bigames, un premier mariage non annulé ayant été contracté en Tunisie. Ce triple phénomène d’arrivée de Tunisiens commerçants expulsés de Libye, de renforcement du rôle des Tunisiens sur place, grâce aux premiers et surtout grâce aux mariages mixtes, et d’établissement des valeurs des fonds de commerce permit la rotation désormais plus rapide des cessions. En outre le face à face entre Belsunce et l’Algérie laissait place à la diversification des réseaux internationaux ou interethniques. Belsunce jusqu’en 1987 était une chrysalide qui mue jusqu’en 1989 avant de prendre un tout autre essor. Si l’on observe encore le mouvement de valeurs, on constate que dès 1988 le mètre carré du foncier au Sud de la Canebière, qui avait fléchi peu avant, se ressaisit et à nouveau dépasse les valeurs observées dans les transactions entre autochtones. Les commerçants algériens transfèrent leurs avoirs du commerce international de Belsune au commerce local de Noailles et d’autres quartiers marseillais. Par ailleurs, mais nos observations ne sont pas suffisantes, malgré des voyages en Tunisie, pour confirmer cette information, il semblerait que des Algériens de Belsunce parmi les commerçants internationaux aient joué le rôle de fédérateurs de capitaux et d’initiatives pour des investissements dans “l’industrie du tourisme” tunisienne. Il s’agit donc d’un vaste mouvement de transferts qui place des Tunisiens en situation dominante dans le secteur international. D’une part les nouveaux venus sont en relation avec de nombreux réseaux méditerranéens de circulation de marchandises d’origines plus lointaines encore, et d’autre part, les anciens résidents, connaissent particulièrement tous les circuits et réseaux locaux et régionaux de circulation des marchandises et des hommes. La relève est prise et articule, à un point jusqu’alors inconnu à Belsunce, les étages territoriaux locaux, régionaux et internationaux.

L’introduction des Marocains par les Turcs et l’extension vers l’Italie

Ces mouvements s’amplifieront après 1990 et attireront bientôt les Marocains. La plupart des commerçants algériens présents à Belsunce prononcent en effet de plus en plus nettement leur choix pour l’intégration dans notre société: les conflits politico-religieux manifestés à Belsunce, en prolongement des conflits intra-algériens, accentueront cette tendance. Il n’a pas été simple d’identifier les premières arrivées de commerçants marocains à Belsunce. Nous avons toutefois pu reconstituer le processus. Les “relais” ou les “passeurs” des Marocains commerçants à Belsunce ne furent pas les “Marocains des champs” qui travaillaient si nombreux, depuis de longues années dans les plaines voisines de Cavaillon, Berre, Saint Rémy de Provence ou encore dans le Var: ce furent les Turcs. En effet le commerce des voitures d’occasion qui transitaient par Marseille était animé par des Turcs de Francfort, en Allemagne, et de Bruxelles. Ces derniers dominèrent assez rapidement ce marché, qui collectait des véhicules dans plusieurs pays européens “de l’ouest” pour les faire parvenir, via Marseille et la Turquie dans les nouvelles démocraties libérales des Balkans et du sud de l’ex-URSS. Les transactions avec les Algériens et les Tunisiens qui contrôlaient ce type de commerce à Marseille associèrent rapidement des Marocains de Bruxelles aux Turcs. En effet Bruxelles est un centre de premier ordre en Europe pour les migrants Marocains qui dominent largement, dans cette ville, la communauté maghrébine. Un bénéfice que retirèrent les Turcs de cette association fût la pénétration du marché du travail au noir dans les petites entreprises de construction des villes et villages ruraux du Sud de la France: les Marocains de Bruxelles surent rencontrer à cet effet les “Marocains des champs” établis dans ces espaces. Il ne s’agissait pas de “négociations” autour d’une table, mais d’une lente reconnaissance: les Marocains employés dans l’agriculture avaient l’expérience du travail au noir et quittaient, dans les dernières années 80, leurs logements sordides dans les champs ou les quartiers en déshérences de villages, pour accéder à l’habitat social dans les villes moyennes. Ce mouvement fut source de rencontres nouvelles, de densification du tissu social marocain, de repérages et relations-nouveaux. Le fait est que, de plus en plus intensément la route Bruxelles, Paris, Lyon, Marseille, Barcelone fut empruntée par les Marocains, avec Belsunce comme point de centralité. Dans Belsunce, les Tunisiens sont jaloux de leurs espaces et ils évitèrent les ventes de magasins ou de fonds de commerces aux Marocains. Ceux-ci créèrent leur propre espace commercial, le “Marché du Soleil”, au delà de la porte d’Aix, le long de l’autoroute qui va vers Aix en Provence, sorte de tentacule issue de Belsunce. Les soixante nouveaux commerces ouverts par les Marocains entre 1985 et 1994 ne représentent pas exactement leur nouvelle influence. Les collaborations entre Tunisiens et Marocains furent pourtant importantes. En effet l’approvisionnement en fripes et vêtements de petite qualité des marchés internationaux ne suivait pas uniquement la voie de l’Italie: de nombreuses familles marocaines, à l’identique de familles tunisiennes, après des micro-investissements productifs consentis par les “émigrés en Europe”, se consacrent à la confection de tels vêtements. Les Italiens détiennent la filière asiatique des coupons de tissus et les distribuent vers les petits couturiers de Tunisie et du Maroc, puis concentrent leurs productions, grâce au réseau tunisien de Belsunce. L’association commerciale entre les entrepreneurs de ces deux pays du Maghreb est donc d’expérience quotidienne. Les Italiens sont par ailleurs les principaux fournisseurs de l’ensemble du Maghreb en pièces détachées de voitures d’origines incertaines mais bon marché. Encore une fois les Tunisiens sont leurs distributeurs officiels. Pour les indigènes, les autochtones marseillais, rien n’a changé à Belsunce; leur vision distante et extérieure de “l’amalgame arabe” qu’ils constatent, et dénoncent pour certains d’entre eux, ne leur permet pas de comprendre les changements profonds et les enjeux importants en actes dans ce quartier. Ces désignations d’un collectif indifférencié, portées par les défenseurs d’un droit à l’insertion individuelle qui concerne peu les commerçants internationaux, ou par les xénophobes, ne permettent pas de reconnaître le rôle civilisateur, pacificateur, de ces étrangers en nos cités. Pourtant, c’est bien à la naissance des communautés étrangères en nos espaces républicains que nous assistons à Belsunce. Ce fait est majeur pour nos devenirs: il signifie que la submersion des replis identitaires nationaux hérités de la fin du XVIIIème siècle est en oeuvre chez nous, que nos dispositifs intégrateurs ne suffisent plus à absorber l’originalité et la force sociale des étrangers qui font identité communautaire et richesse internationale à partir de nos lieux. Et ce mouvement n’est pas d’abord d’essence religieuse.

L’éthique laïque d’un partenariat international

Il est certain que les circulations de l’éthique sociale, et du religieux, ont joué un rôle important dans l’évolution du dispositif commercial de Belsunce. Comment en irait-il autrement alors même que la cohésion des réseaux informels, souterrains, est basée sur l’expression et la mobilisation du lien social ? Ce lien exprime des valeurs et des normes communes, est imprégné d’une éthique sociale qui a permis au notaire informel ses régulations, qui donne valeur à la parole donnée, qui interdit de présence, donc de commerce, le tricheur. Ces valeurs ne sont pas partagées par les seuls commerçants, mais encore par les clients, si nombreux. Ce dispositif commercial fédère désormais tant de différences qu’il ne peut se satisfaire de la prise de pouvoir d’une seule manifestation idéologique, politique de l’islam. En somme l’expansion des réseaux est civilisatrice car elle contraint au côtoiement de populations, de cultures, de plus en plus différentes. La parole donnée, dans quelque langue que ce soit s’impose à tous. Cette tendance a fini de minorer le rôle des commerçants internationaux algériens qui n’ont pu conserver leur place après injonction de soumission au Front Islamique du Salut. Mais ce n’est pas le débat sur le devenir politico-religieux algérien qui les a marginalisés: nous avons montré que le processus était en acte bien avant l’ouverture des conflits, alors même que le F.L.N., via l’Amicale des Algériens et les notaires informels, maîtrisait les échanges dans Belsunce. La marginalisation des Algériens tient à ce dépassement du dispositif par sa propre dynamique du tête à tête entre Belsunce et l’Algérie à l’instauration de partenariats internationaux multiples, que nous avons signalés dans les pages qui précèdent. Si les débats officialisés franco-français et franco-algériens posent les problèmes contemporains de la création d’un “islam français”, c’est faire une grave erreur que confondre les positions et les actions de la mosquée de la Porte d’Aix avec celles des commerçants qui dynamisent le dispositif international de Belsunce. Les cafés identifiés comme lieux de rencontre des différents partis maghrébins laïques, démocratiques, sont nombreux et très pratiqués dans le quartier, et nul ne se cache qui y entre. Les commerçants et fils de commerçants sont prodigues de références à la lutte nationale de libération de leur pays et aux rapports privilégiés avec les autorités gouvernementales. Ceux qui vont vers les voies de l’intégration, c’est-à-dire nous l’avons vu la plupart des commerçants algériens à rayonnement local, repoussent l’idée d’un marquage religieux, fut-il réinventé à la française, c’est cette mutation qui n’est pas accomplie, qui les aliène d’un partage des valeurs de la société d’accueil; ceux qui ont choisi les voies de l’extension des réseaux internationaux proclament la nécessité d’un Islam plus proche d’une éthique sociale consensuelle que d’une rigueur fondamentaliste qui interdirait de nombreuses voies, isolerait des réseaux, briserait des transactions qui opposeraient en codes de valeurs antagonistes des partenaires n’ayant, pour toute référence, que leur parole à donner.
La référence explicite à l’Islam parmi les commerçants internationaux de Belsunce concerne caractéristiquement les Noirs africains, les “gens du Fleuve, Sénégalais et membres de confréries religieuses, dont les migrations sont organisées à Marseille par des Hadjs. Si les Noirs africains apparaissent à bien des égards comme les successeurs de nombreux Maghrébins dans des boutiques d’intérêt local, mais susceptibles de peu de mixités, on peut limiter leur rôle, dans le processus de transformation que nous venons de décrire, à l’atténuation du pouvoir des religieux musulmans maghrébins dans la mosquée de la Porte d’Aix. Les Hadjs africains ont en effet immédiatement pris place dans la mosquée, réclamé leurs espaces et leurs temps, et maîtrisé de là les négociations avec les Maghrébins susceptibles de céder des commerces. Ils ont infléchi le rôle de la mosquée vers une fonction pacificatrice, puisque régulatrice de ces différences, ce qui n’était pas très évident en 1989 1990, avant leur intervention. Ils ont donc contribué à desserrer l’emprise, naissante alors, du dispositif religieux sur le dispositif commercial maghrébin.
Une caractéristique des réseaux que nous décrivons consiste à ne rien modifier dans l’ordre local des hiérarchies de valeurs, symboliques, éthiques ou foncières. Il s’agit bien d’une des dimensions du savoir-faire nomade: dessiner, repérer les itinéraires, les chemins, permettre, instituer les circulations, mais laisser la ville et ses civilités au sédentaire indigène. Depuis le début des années 90 les Maghrébins commerçants de Marseille déploient vers différents pays d’Europe leurs réseaux de captation ou de distribution des marchandises qui font richesse: depuis la métamorphose du dispositif de Belsunce. Leur présence dans les villes de ces diverses nations est particulièrement discrète. Il faut bien comprendre que les commerçants internationaux ne sont pas dans la position des nombreux immigrés qui vont vendre leur force de travail dans des emplois de plus en plus précaires, mais toujours plus avantageux à leurs yeux que les situations qu’ils vivent dans leur pays d’origine: ils produisent ainsi des concentrations visibles, qui entrent par exemple dans les stratégies locales de tension des valeurs locatives d’immeubles délabrés, ou bien évidemment d’abaissement du coût du travail. Les commerçants maghrébins ne proposent pas de telles complémentarités locales: leurs perspectives sont la mise en circulation, après passage par les différentiels de valeurs qu’autorisent les traversées de frontières, illégales ou non, de produits, leur mise à disposition dans les économies, les sociétés, les plus dépendantes, les plus pauvres. C’est ainsi qu’est produite la richesse. Si des objets “made in Taiwan” circulent non réglementairement par l’Italie ou la France, ce n’est pas pour satisfaire les besoins des populations indigènes, pour leur permettre quelques avantages pécuniaires dans l’accès à des marchandises qui sont vendues en tous lieux du territoire: ces réseaux ne sont pas à notre disposition, ne remplissent aucune complémentarité par rapport à notre économie, ce qui serait plutôt le cas des réseaux diasporiques, tel celui des Juifs de Belsunce. Le but, pour le dispositif maghrébin de Belsunce est de concentrer et distribuer les produits susceptibles d’aboutir, après circulations, aux écarts de valeurs les plus forts. Là réside la consécration du savoir-circuler des nomades. Cela se réalise à partir de ventes massives à faible marge, cas des tapis et des vêtements, ou de ventes plus sélectives à forte marge, voitures, électronique. Le “génie” du dispositif s’illustre encore dans le fait qu’il n’y a pas obligation de présence des vendeurs dans les pays pauvres et demandeurs d’importations “parallèles” pour atteindre ces marchés: il est nettement plus avantageux de capter des populations en un lieu du territoire des nations riches, pourvoyeuses: centralité “évidente” pour les populations des pays pauvres, “souterraine” pour celle des pays riches. Le problème est dès lors de mettre les marchandises les plus demandées à disposition des populations clientes migrantes et captives de ce lieu de vente. Les risques, dans les transferts de produits, dans le dernier passage de frontière sont ensuite assumés par ces centaines de milliers de fourmis qui viennent acheter en ce lieu exceptionnel.

Un illégalisme durable sans maffia ni trafic

Le dispositif commercial maghrébin de Belsunce se comporte comme un système social complexe: la densité, la diversité des statuts, la multiplicité des formes de l’échange le caractérisent. Il s’agit d’un système social sans Etat sans régulations administratives et policières, exigeant donc en contrepartie une forte manifestation des codes et normes d’une éthique sociale qui fait sens pour tous, susceptible d’identifier, préserver et mobilier le lien social, qui fait continuité entre espaces et temps, qui fait contrat. Nous en revenons à ce parallèle précédemment suggéré entre d’une part économie informelle et économies étatiques et d’autre part cultures orales et cultures écrites. Les premières faites de liens permettent au mieux les circulations. L’éthique sociale qui fait unanimité est plus proche d’un mode de vie populaire arabo-musulman, d’un partage civilisationnel en quelque sorte, permettant d’assumer toutes les mixités arabo-musulmanes, que d’une adhésion religieuse sévère, stricte et différenciante. Ce dispositif ne peut être confondu avec les mafias qui font circuler des produits dont l’usage est interdit. S’il s’enrichit grâce à des passages de frontières effectués souvent en dehors des règlements admis, il véhicule des marchandises d’usage commun, caractérisées par la rareté dans les pays pauvres. Les relations entre commerçants, entre convoyeurs, clients, et autres familiers sont parfois conflictuelles, mais elles ne concourent jamais, parmi les entrepreneurs commerciaux, à l’instauration de trafics tels que celui des drogues: au contraire, l’extension de l’influence économique requiert de plus en plus de rigueur en termes de morale ou d’éthique sociale et les seuls exclus du système sont ceux qui tentent d’utiliser ses capacités circulatoires pour créer des trafics troubles. Ce caractère “trouble” est rapidement repéré: en effet il produit une régression de la visibilité des comportements commerciaux à l’intérieur des réseaux. Si cette économie souterraine est pour nous peu visible, par contre les règles, les normes et les valeurs qui autorisent les diverses mobilisations nécessaires à l’expansion des réseaux rendent très visibles, de l’intérieur des communautés de circulants, les comportements des individus qui se revendiquent de cette appartenance. En somme ce dispositif commercial ne prend le risque que d’enfreindre les codes circonstanciels de limitations aux frontières des pays pauvres de produits trop coûteux en devises ou au contraire, pour les pays riches, trop accessibles, trop concurrentiels. Ces produits, souvent, ne sont limités ni dans les pays riches, ni dans les pays pauvres, ni lors des passages en douane: le cas des tapis est le plus banalement exemplaire. De nombreuses personnes tentent aujourd’hui de proposer une chaîne d’amalgames entre d’une part mafias et réseaux commerciaux souterrains, et d’autre part entre les premiers et les formes de radicalisation islamique. Ces amalgames sont dangereux, négligent la réalité des faits qui dissocient autant que cela peut se faire ces trois formes, et détournent vers des rejets xénophobes et de vieux combats de religions, un phénomène qui interroge les limites de nos modernités de nations riches dans ce qu’elles instaurent comme inégalités dans la mondialisation des échanges.

Tarrius Alain

Sociologue et anthropologue des populations migrantes s’incarnant dans des espaces et des territoires transnationaux (itinéraires et villes) et depuis 2006, Professeur émérite localisé au CERS-LISST.