Miguel Abensour,” La démocratie contre l’Etat”

Sur Miguel Abensour , LA DEMOCRATIE CONTRE L’ÉTAT.
Marx et le moment machiavélien,
Collège International de Philosophie
Janvier 1997, P.U.F, 69fr
« Qui débat encore de la bonne nouvelle qu’annonça Pierre Clastres sous le nom de « La société contre l’État ? »

Le livre de Miguel Abensour est une espèce de manifeste dégagé de tout prophétisme édifiant. Il est porté par deux questions étroitement liées : N’y-a-t-il pas entre la démocratie et l’État une dissonance essentielle que cache mal l’expression d’État démocratique ? ; Sommes nous aujourd’hui à un moment machiavélien, c’est-à-dire de surgissement de la chose politique dans son indépendance et, si tel est le cas, « celui-ci ne doit-il pas se former de la rencontre du « principe politique » et d’une inspiration libertaire, chacune des deux parties faisant des pas vers l’autre ? » (p.114).
Pour penser ces deux questions, Miguel Abensour fait sortir Marx de prison, et, en premier lieu, de la prison marxiste. Il revient sur les pas de ce dernier écrivant la Critique du droit politique hégélien de 1843, et considère cet écrit comme « une œuvre de pensée au sens où l’entend Claude Lefort » (p.4), qui a sa valeur par elle-même, il suspend l’enchaînement du futur et rejoint Marx sur le seuil, avant que ce dernier ne franchisse le pas et ne cherche à réinscrire le politique dans une science de la totalité sociale (p 45) et une métaphysique de la dernière instance économique : là où Marx réfléchit à vif la question machiavélienne de la déthéologisation du politique et de la démocratie en étroite relation avec l’humanisme civique italien (p.52) ; au moment qui fait sens par lui-même où cette pensée, qui ne cessera en même temps de sourdre dans l’œuvre à venir et à partir de laquelle il conviendrait de tout relire, s’expose, comme jamais plus, dans l’effervescence de son innovation.
Déthéologiser le politique, c’est « poser que le centre de gravité de l’État réside en lui-même » (p.24) en ne lui faisant pas occuper le lieu divin, et, paradoxalement, de ce fait même, en resituant le point de gravité de l’État hors de lui, sans l’identifier à un point fixe, mais « à ce mouvement qui l’excède, qui le met hors de ses gonds, à cette sur-signification qui le transit et dont le sujet réel n’est autre que la vie active du démos. » (p.49). Ce faisant, ce que Marx donne à comprendre, dans le dialogue qu’il entretient avec Hegel, Moses Hess et Spinoza, c’est une pensée du politique en son autonomie – hors de toute prétention à le dissoudre dans une genèse empirique – ; une pensée du rapport insuperposable entre l’État et la démocratie et d’un jeu permanent d’inadéquation ; une pensée affirmative de la souveraineté qui n’est pas seulement d’essence démocratique, quelle que soit la forme d’État, mais qui trouve dans la démocratie comme telle son rapport même d’auto-institution continuée. L’invention de la démocratie, c’est, dés lors, l’invention d’un rapport politique tel que « le tout de l’existence d’un peuple n’y est jamais organisé en fonction d’une partie, en l’occurrence la constitution »(p.72) ; l’invention d’une légitimité politique qui tient à une « inhibition de l’excroissance » de la politique constamment à l’ordre du jour, à un dessaisissement de la folie politique en son « point sublime » (p.81), et à un blocage de la position de dominance de la particularité propre de l’État. Une voie inédite dans la pensée de l’universalité s’y gagne, que l’auteur, en des pages lumineuses, tente de déchiffrer (p.76 et sqq).
La critique de Marx connaît son versant interprétatif qui est de reconnaître l’essence du sujet politique comme démos et son versant limitatif du politique qui est de réduire ce dernier « à ses limites, à un moment et seulement un moment de l’existence du peuple », p. 105). Œuvre de découvrement de la relativisation du politique en fonction de l’absoluité même du démos total en son indétermination (avant que Marx ne juge bon de trouver un nom à celle-ci, un nom d’arraisonnement, nom trop facilement (originairement ?) promis à la falsification et à l’usurpation, celui de prolétariat, qui en poursuit toutefois sourdement l’enjeu comme « classe de la société civile qui n’est pas une classe de la société civile » [Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel)
Le texte de Marx de 1843 se révèle être ainsi un « texte fondamental de la modernité démocratique ». (p.89). Le bien-vivre ou le vivre-libre en excès sur le vivre-survivre, c’est précisément le mouvement dont le démos est le fer de lance, qui opère sans cesse une réduction de l’empiétement de l’État et du politique et équilibre le tout : « Dans la démocratie aucun des moments n’acquiert une autre signification qu’il ne lui revient. Chacun n’est réellement que moment du démos total, écrit Marx. » (cité, p.88). C’est pourtant cette notion de démos total qui fait problème : elle exclut de faire place à la division et fait signe vers une parfaite maîtrise et une adéquation de soi à soi, une présence à soi du peuple qui soit pleine et entière(p.87). Le défaut de la pensée de Marx n’est donc pas à chercher du côté d’un modèle revendiqué de la totalité organique ou de l’incorporation, mais à repérer sur les lieux mêmes de sa découverte et de sa mise en problème : car, à vouloir affirmer l’excès de la démocratie sur l’État depuis la coïncidence du peuple avec lui-même, Marx peut difficilement penser en même temps la division symbolique du social.
A nous de le faire. Non sans comprendre, en politique autant qu’en érudit, l’importance de ce que représente en une pensée le moment machiavélien ; non sans réfléchir à la manière dont ce moment surgit en 1843 dans la pensée de Marx et réapparaît dans toute son œuvre comme un fil directeur, et non sans repartir de sa découverte de la démocratie qui nous éclaire puissamment sur notre présent et nous demande de réfléchir à la démocratie sauvage (p.112) comme fait constitutif de l’invention démocratique. Il faut revenir à Marx se tenant sur un seuil de la pensée démocratique. Revenir au seuil qu’il a choisi, au bord qu’il occupe et à sa façon de s’y tenir. En affirmant la vérité décisive et partielle de la démocratie contre l’État tout en la faisant dialoguer avec certaines perspectives philosophiques contemporaines, le livre de Miguel Abensour nous invite, à sa manière, à relancer l’interrogation à partir de Marx et Machiavel à leurs corps d’allégations idéologiques défendant (marxisme et machiavélisme). Et à repenser à ce que peut bien vouloir dire le moment : ce qui revient changé.