Mitterrand le liquidateur

Comme on pouvait s’y attendre, la mort de François Mitterrand a été l’occasion d’un débordement de louanges. La classe politique, presqu’unanimement, a rendu hommage à l’un des siens et à l’homme suprêmement habile qui, malgré les vicissitudes, a réussi une carrière de plus de plus de cinquante ans, des coulisses de Vichy à la Présidence de la République. Le peuple de gauche, quant à lui s’est laissé aller à la nostalgie et au regret rétrospectif de ces années où les déceptions ont été nombreuses, mais ont été en partie compensées par quelques rétributions symboliques significatives, l’occupation des lieux de pouvoir par la gauche et les victoires électorales remportées sur une droite arrogante et prétentieuse.
Il y a bien eu quelques notes discordantes à propos des “affaires” et de l’argent facile des années quatre vingt. Mais ces louanges comme ces critiques, rien de tout cela ne constitue un bilan de cette vie, pourtant exemplaire à plus d’un titre et tout à fait paradigmatique pour certaines élites de la société française. L’itinéraire de Mitterrand a souvent été dépeint comme tortueux, mais il n’a rien d’illogique si l’on tient compte des événements historiques auxquels il a été confronté. Comme beaucoup de jeunes issus de la bourgeoisie catholique provinciale, François Mitterrand se rallie à la révolution nationale de Pétain après la défaite de la France et se tient à ce choix jusqu’en 1943. Il est suffisamment lucide pour se rendre compte que la guerre est perdue pour l’Allemagne nazie et que l’avenir se trouve du côté de la résistance dans laquelle il s’engage. Il se trouve par là déporté bien au-delà de ses positions initiales. Ambitieux, n’ayant pas beaucoup de préjugés, il sait fort bien se glisser dans la vie politique de la IVè République, en s’opposant aussi bien aux gaullistes du RPF qu’aux communistes. Homme du centre, il gagne ses galons d’homme d’État en obtenant le ralliement du RDA de Félix Houphouet Boigny (jusqu’alors apparenté aux communistes). Ministre de l’intérieur, puis Ministre de la justice au début de la guerre d’Algérie, il se désolidarise peu à peu d’une politique de répression à outrance, ce qui lui vaut des haines solides dans la droite, et après 1956, dans certains secteurs du parti socialiste SFIO.
Le retour du Général de Gaulle au pouvoir sur la lancée du putsch du 13 mai 1958 en Algérie fait de lui un opposant. Il dénonce dans la pratique institutionnelle de la Vème République un coup d’État permanent et se pose en défenseur des procédures démocratiques (au niveau parlementaire comme au niveau électoral). Ne disposant pas d’un appareil de grande dimension, il se présente souvent comme un homme libre, capable de prendre ses distances par rapport aux grandes organisations de gauche. En 1965, il devient le candidat unique de la gauche en jouant de l’embarras du parti socialiste et du PCF incapables d’avoir de véritables discussions et négociations entre eux.
Il met de Gaulle en ballotage et acquiert ainsi une popularité qui lui permet de traiter d’égal à égal avec les leaders politiques les plus en vue. En mai 1968, il croit possible de se hisser au pouvoir en utilisant la crise du régime gaulliste. Son appel à un gouvernement provisoire n’est relayé par personne et tombe à plat. Il comprend alors qu’il lui manque des relais dans l’opinion et l’appui d’une force politique majeure. François Mitterrand en tire la conclusion qu’il lui faut prendre le pouvoir dans le parti socialiste, un parti très affaibli par les séquelles du molletisme, et par conséquent, beaucoup plus disposé à accueillir un homme qui n’est pas du sérail. Mitterrand, l’homme providentiel, s’empare effectivement du parti au Congrès d’Epinay en 1971 et lui fixe clairement comme objectif la prise du pouvoir par les voies légales de l’élection présidentielle et de l’alliance électorale à gauche (notamment avec le parti communiste).
La stratégie est claire : jouer sur l’usure de la droite au pouvoir depuis 1958 et sur l’aspiration à l’alternance présente chez la majeure partie des salariés dépendants. Pour Mitterrand, le contenu programmatique à mettre en avant est, pour les socialistes, à la limite secondaire, et doit être seulement suffisamment audacieux pour rencontrer les aspirations au changement et ne pas laisser aux communistes le monopole d’un réformisme avancé. La stratégie échoue de peu en 1974 et Mitterrand, qui peut constater le renforcement du parti socialiste, maintient le cap. En 1977, il est servi par les manœuvres bureaucratiques qui rompent l’union de la gauche, parce qu’il n’arrive pas à s’assurer, sinon l’hégémonie, du moins un rôle de premier plan. Il lui suffit de maintenir ouverte la perspective de l’union de la gauche pour apparaître comme un pôle de fermeté face à une droite divisée et face à un PCF enlisé dans des pratiques néo-staliniennes. Malgré l’échec des législatives de 1978, tout cela se révèle payant lors de l’élection présidentielle de 1981. Mitterrand, bien élu au deuxième tour, dissout l’Assemblée nationale et obtient la majorité parlementaire dont il a besoin. Il n’est évidemment pas un héritier de Jaurès ou des prophètes du socialisme. Rien dans ses déclarations ou dans ses écrits ne laisse entendre qu’il envisage de “rompre avec le capitalisme” ou de faire des avancées. vers le socialisme comme le souhaitent les militants. A partir des 110 propositions de sa campagne électorale, il entend plutôt mettre en place une “économie mixte” vigoureuse où le secteur public donne de fortes impulsions au secteur privé. Il doit très vite déchanter et sous la pression du capitalisme international, il renonce aux réformes et à une politique de relance économique pourtant modeste. C’est à partir de là que François Mitterrand devient le quatrième président de la Vè République. Il prend de la “hauteur” par rapport aux partis de sa coalition, et impose le choix de la rigueur économique et financière. Il s’installe, apparemment avec satisfaction, dans l’institution présidentielle. Dès lors, il peut donner libre cours à son pragmatisme et à son sens tactique en se donnant de plus en plus un rôle d’arbitre ou de chef qui tranche en dernier ressort. Dans ce contexte, ce qui devient essentiel, c’est de conserver des positions de pouvoir en évitant autant que possible les débats de société et les affrontement politiques de fond. On suit la ligne de moindre pente, en faisant au besoin des concessions (à l’adversaire).
Cette politique remporte son succès le plus éclatant, après deux années de cohabitation, lors de l’élection présidentielle de 1988. Mais c’est son chant du cygne. Après l’effondrement du “socialisme réel” en Europe de l’Est, les pressions des marchés financiers et du capitalisme international se font de plus en plus fortes et l’on voit François Mitterrand accepter le nouvel ordre international de Georges Bush et s’engager dans une politique de “désinflation compétitive” qui renonce à toute lutte effective contre la montée apparemment irrésistible du chômage. Mitterrand a toujours le pouvoir, mais le pouvoir de la présidence lui répond de moins en moins. Son sens tactique semble lui faire défaut : ainsi l’appel à Edith Cresson comme premier ministre ne lui permet pas de regagner des sympathies après le renvoi de Michel Rocard. Ses interventions dans le parti socialiste, pour le maintenir docile, ont des effets catastrophiques. En 1992, il ne peut redresser la situation et assume en grande partie la responsabilité du désastre de Mars 1993. Pour ceux qui, lors des élections législatives se sont détournés de la gauche, il incarne la complaisance à l’égard de l’argent et des affaires, l’exercice du pouvoir sans élan, le renoncement à toute la politique de transformation sociale.
Par la suite, sa ténacité face à la droite introuvable de la deuxième cohabitation et son combat contre la maladie lui voudront de nouveau beaucoup de sympathies, sans que cela représente pour autant une réhabilitation politique. L’homme de grand talent que fut Mitterrand est certainement pour une partie importante des générations présentes, l’homme qui aura enterré la gauche classique, montré la vanité de l’exercice du pouvoir pour l’exercice du pouvoir. Il aura aussi illustré l’épuisement du socialisme, son incapacité à penser le monde d’aujourd’hui, son attachement viscéral à un Etat-Providence en crise et à l’intervention étatique-bureaucratique dans le domaine social. François Mitterrand, le bourgeois qui ne s’est jamais renié en tant que tel, aura pu aussi devenir un leader socialiste sans avoir jamais à produire les titres d’une telle identité. Il aura, en outre, eu tout le loisir de participer à la crise de la représentation politique et du mouvement ouvrier (notamment du mouvement syndical). C’est pourquoi, il laisse derrière lui beaucoup de décombres et d’idéologies dévastées. Ce grand bâtisseur aura finalement été un grand destructeur et un syndic de faillites retentissantes.

Vincent Jean-Marie

Jean-Marie Vincent est mort, mardi 6 avril 2004, à l'âge de 70 ans. Avec lui disparaît un universitaire (il a fondé et dirigé le département de sciences politiques de Paris-VIII), un chercheur qui a publié des ouvrages importants (notamment Critique du travail. Le faire et l'agir, PUF, 1987 ; Un autre Marx. Après les marxismes, ed. Page Deux, 2001). Mais limiter l'apport de Jean-Marie Vincent aux dimensions d'un catalogue de publications réduirait son rôle auprès de tant d'étudiants, d'enseignants et de militants. Son travail n'avait de sens à ses yeux que s'il contribuait à une meilleure compréhension des formes de l'exploitation capitaliste : on retiendra en particulier ses analyses du "fétichisme de la marchandise" et de tous les mécanismes qui font obstacle à la compréhension de la société par les êtres humains. Une telle analyse critique (Jean-Marie Vincent se passionnait pour l'étude de l'école de Francfort, à laquelle il a consacré un livre), prend tout son sens quand on la replace dans la perspective d'une transformation globale de la société par la mise en œuvre d'une démocratie, fondée sur l'auto-organisation des producteurs : tel est l'éclairage qui permet de comprendre au mieux ce qu'a toujours dit notre ami - et, par conséquent, de rendre manifestes les causes de son engagement personnel. Car Jean-Marie Vincent, né en mars 1934, arrivé de province membre de la JEC, rejoint vite une des organisations trotskistes de l'époque. Cette adhésion au trotskisme avait, à ses yeux, le mérite d'unir à une critique radicale du stalinisme une fidélité aux principes du communisme. Mais la marge est grande entre les principes et la pratique. Jean-Marie Vincent quitte bientôt le groupe "bolchevik-léniniste" et se lance dans la construction de ce qui va devenir le PSU. Il en sera un des dirigeants, animateur de la gauche du parti, ferme sur les luttes anticoloniales. Mai 1968 modifie le paysage militant. Refusant la perspective sociale-démocrate qu'implique l'adhésion au Parti socialiste, même modernisé par les soins de François Mitterrand, Jean-Marie Vincent milite un temps à la LCR mais s'en écarte finalement, hostile au léninisme des trotskistes (il a formulé théoriquement ses critiques dans un article à paraître dans la revue Critique communiste). Dès lors, Jean-Marie Vincent peut consacrer ses loisirs à la pensée critique. Directeur de la revue Futur antérieur, fondée avec Toni Negri, il animait, ces dernières années, Variations. Depuis moins de deux ans, il était en retraite. Ce fut pour lui l'occasion d'une "mobilisation militante", pour employer ses termes : comprendre les nouveaux aspects de la crise de la société pour mieux dégager des perspectives de lutte était devenu indispensable. Il publie donc avec Pierre Zarka et Michel Vakaloulis : Vers un nouvel anticapitalisme. Pour une politique d'émancipation (Le Félin, 2003). Mais Jean-Marie Vincent était aussi un grand amateur et connaisseur de musique classique, ce qui lui permettait de s'évader des difficultés présentes. La déconfiture de la droite aux élections régionales le ravit particulièrement. Il imaginait joyeusement, hier encore, le moment où la rue crierait : "Chirac démission !" La mort a mis fin à cette expérience d'intellectuel révolutionnaire. Denis Berger