Monogrammes XII

Monogrammes : traits et traces, pistes, migrations, populations.

Allemagne, Deutschland, Germany

Les cas doivent être rares, tout au moins dans le monde occidental, de pays dont la dénomination soit aussi multiple que celle de l’Allemagne. Les Français le nomment «Allemagne», les Allemands « Deutschland », les Anglais « Germany ». Les Italiens, qui emploient Alemagna et Germania, disent aussi tedesco pour «allemand», à quoi correspondait l’ancien français tudesque. Nous avons dit aussi teuton. Je passe sur l’enquête qu’il faudrait.faire à travers toutes les autres langues…
Sans doute, ces mots ne désignent jamais tout à fait la même chose, en dehors de la désignation officielle du pays lui-même. La germanité n’est pas l’alémanité. Mais ce qui doit retenir l’attention c’est précisément le fait de trouver sur un même pays un tel croisement, ou un tel étoilement de connotations. (C’est un peu comme si l’usage de « Gaulois » s’était maintenu en concurrence avec celui de « Français», au lieu d’être resté limité au «gallicisme» et au «gallicanisme». En vérité, d’ailleurs, les choses ne sont pas aussi simples, et « Gaulois», on le sait, n’est pas simplement effacé. Ailleurs, il y aurait aussi l’« Anglais » et le «Britannique», par exemple. L ‘« Allemand » nous servira peut-être ici de paradigme pour tous les peuples.)
Au reste, il me semble improbable que la chose n’ait pas été déjà relevée et commentée au fil des inlassables auto-hétérotypologies que les peuples d’Europe aiment tant dresser d’euxmêmes. Faute de le savoir, je me risquerai seulement à dire ceci dans cette typologie, les Allemands sont à peu près toujours mis du côté de la profondeur selon toutes ses valeurs, gouffre de la spéculation, abîmes de la méditation ou du songe, activité fondamentale, création de richesse et d’ordre, volonté opiniâtre, consistance, épaisseur. On s’intéresse trop peu à la surface, à l’extension et aux déplacements multiples et variables de la chose allemande (pour autant qu’il n’y en ait qu’une). Ainsi des trois ou quatre noms de cette « chose », de cette res germanisa
Allemagne vient du nom d’une fédération de peuples ou de tribus, les Alemanni. Ce nom latin est transcrit du germanique et signifierait le rassemblement ou le groupement lui-même, par ala (« tous ») et par man «(homme»). Les Alemanni s’étant établis au voisinage des Francs (au nord de la Suisse, au sud de l Allemagne actuelle, et en Alsace), les Franç(ai)s prirent l’habitude de désigner par leur nom l’ensemble de 11« Allemagne », qui se trouvait ainsi singulariser un pluriel en même temps qu’étendre une partie. Et sans doute, puisque les Francs étaient eux-mêmes des Germains, ils n’auraient pu se servir de ce dernier nom pour désigner leurs cousins de l’Est.
Mais ce n’est pas par hasard que « cousin » appelle «germain», c’est-à-dire «de même origine ou semence» (cf. l’espagnol hermano), dans le latin germanus, « naturel, authentique », homonyme d’un germanus, peut-être composé du celtique gair (« voisin ») et de maon, man («peuple »), par quoi les Gaulois désignaient leurs voisins vers l’Est, et qu’adoptèrent les Romains. Comme on sait, il n’y a guère d’homonymies qui n’aient effets ou causes de synonymies…
Deutsch, en revanche, n’est pas le nom d’un peuple, ni de la position ou de la parenté d’un peuple, mais provient d’un ancien mot germanique signifiant « le peuple », absolument diet, muni du suffixe -isc (isch). Diutisc a aussi donné le néerlandais duitsch (= « deutsch »), devenu l’anglais Dutch pour désigner ce que les Français appellent « Hollandais ». Le mot a été mis en rapport avec le bas-latin theodiscus, «populaire», formé sur une autre dérivation de diet, diot ou deod (theodisca lingua désignait sous Charlemagne la langue populaire franque). Derrière diet se trouve teuta, commun au celtique, à l’italique, au germanique et au baltique pour désigner « le peuple », et provenant d’une racine *tew, « être gonflé, puissant » : « Le peuple, ici, est donc dénommé comme plein développement du corps social» (Benveniste, Vocabulaire des institutions indo-européennes, t. I, Paris, Minuit, 1969, p. 363). Teuta se retrouve dans le nom gaulois Teutates (Toutatis chez Astérix).
Deutsch (ou teutsch) a d’abord désigné la langue du peuple, puis ceux qui se qualifient eux-mêmes comme faisant partie du peuple. Benveniste écrit : «De cette particularité d’emploi il reste un curieux témoignage dans la forme du verbe allemand deuten, qu’on rapporte à la même origine que deutsch. En effet deuten, v.h.a. diuten, repose sur un germanique *peudjan, verbe dérivé de *peudo- «peuple», qui aura signifié littéralement «populariser, rendre accessible au peuple (le message des Écritures) », puis en général « expliquer, interpréter » (ibid., p. 365). Deuten signifie aujourd’hui « interpréter, donner un sens » (bedeuten : signifier, vouloir dire). Le nom du peuple germanique Teutones avait même origine. Les fondateurs de l’ordre des Chevaliers Teutoniques, en Terre Sainte, étaient issus du nord de l’Allemagne. Tedesco, tudesque furent aussi formés sur diutisc.

«Allemand» est donc à la fois un peuple, un groupement de peuples, le peuple absolument, le peuple voisin, le peuple humain ou l’humanité en peuple, le peuple auto proclamé et le peuple montré par les autres, le peuple dit dans sa propre langue et dans celles d’autrui, peuple toujours plus large et plus étroit que lui-même, toujours doué de plus et de moins de sens que son propre nom. « Allemand » est à soi seul une dialectique entière de l’universel et du particulier du peuple ou des peuples, ou bien une problématique entière de la comparution des peuples, dans le peuple ou devant le peuple. Les noms de l’Allemand sont un incessant devenir-commun du nom propre et devenir propre du nom commun, une allée-et-venue impossible à arrêter.

« Peuple », en allemand, ne se dit pas teut, mais Volk, qui viendrait d’une racine signifiant le nombre, le nombreux (viel) de la foule, comme le grec plethos et comme le latin plebs, avec lequel le mot «peuple » lui-même est peut-être en rapport.
Das deutsche Volk, c’est donc l’exposé complet de la question du «peuple », ou de l’impossibilité d’identifier ce qu’est un peuple en général, ni aucun peuple en particulier, l’exposé du défi à l’identité qu’est chaque fois un peuple: simultanément, une sur-identification et une identité débordée de toutes parts. Un peuple ne se rend pas présent en personne, il ne s’individue pas, il se singularise parmi les peuples et comme les autres peuples. Sa singularité n’est ni langue, ni sol, ni sang, ni territoire, ni institution, elle est diffractée en tous et retirée à tous, elle se signifie absolument, et par conséquent elle ne signifie rien, aucune racine, aucun etymon, aucun Stamm (tronc, tige, souche, lignée, nom germanique de la « tribu »), rien que ceci qu’il y a, çà et là, du nombreux qui fait sens et du sens qui circule, de la migration, de l’alliance, de la mêlée… La profondeur de la spéculation « allemande » est aussi bien une pérégrination sans domicile fixe, une hospitalité toujours recommencée, et comme une longue hésitation entre le Juif errant et the flying Dutchman…
Le monde germanique est le monde des tribus et du serment – et non de l’État et du droit – parce qu’il n’est le monde d’aucune tribu établie, d’aucune fondation acquise. Il déconcerte la belle totalité gréco-latine, le tracé accompli du temple et de la ville. Sans doute, il peut désirer se les approprier, donner une forme et un domaine à sa propre infinitude ou à sa propre errance. Il peut vouloir instituer son Reich. Mais il peut aussi laisser les formes présenter ce qui sans cesse les multiplie ou les suspend, la finitude même de son infini.

Il n’est pas impossible, je l’ai déjà dit, qu’on puisse retrouver cet exposé à même les noms de chaque peuple, un par un. Car tous les peuples, peut-être, se nomment «peuple », pour, f nir, ou s’interprètent comme «peuple», ou bien ils sont nommés et interprétés ainsi par les autres peuples. Les Gaulois, par exemple, tiraient leur nom du francique Walha, qui désignait « les Romains» ou «les Romans»… Mais derrière Rome, et Romulus, il aurait pu y avoir le grec rhomé, « la puissance », qui nous aurait reconduits à tew… Pour finir, Alamans et Gaulois, Hollandais, Anglais et bien d’autres, ce pourrait être Euryopa, « celle dont le regard porte au loin », outre peuple.

Nancy Jean-Luc

Enseigne la philosophie à l'Université Marc Bloch de Strasbourg (auparavant aux Universités de Berlin et de Californie). Il a publié entre autres : A l'écoute (Galilée), Au fond des images (Galilée), Chroniques philosophiques ( Galilée) , Corpus (Métaillé), Discours de la syncope (Flammarion), Ego sum (Flammarion), Expérience de la liberté (Galilée), Impératif catégorique (Flammarion ),La communauté désoeuvrée ( Christian Bourgois ), La connaissance des textes :Hantai,Simon ; Derrida (Galilée), La création du monde ou la mondialisation (Galilée), La pensée dérobée (Galilée ).