Multitudes en fugues

Notes électroniques rapidesUne remise en forme de quelques interventions dans la discussion interne
au comité de rédaction sur le concept de multitudes. La multitude est une
forme sociale en constitution : elle met en réseau les subjectivités
différentes tendues par la recherche du commun, de l’égal, et de la vie. La
multitude c’est le vivant actif. C’est une méthode de travail qui n’a de
limites que l’état actuel de la mondialisation.1. Le monde change rapidement. La mondialisation recompose toutes les relations, ouvre à la multitude la possibilité de sa réalisation. Gênes d’abord, New York ensuite nous rappellent brutalement à l’ordre antérieur, voudraient nous raconter violemment que cet ordre est intangible et immuable. Mais la réalité n’obéit pas à la fiction quelle que soit la force avec laquelle celle-ci est assénée. La tempête déchaînée aux Etats-Unis par les attentats, puis distillée par le courrier contaminé, oblige le gouvernement américain à faire d’abord crédit à la capacité de résistance de la population américaine, à faire confiance à la multitude constituée par l’histoire, même s’il y met des restrictions.

Le montage de la plus grande Alliance d’Etats jamais connue pour porter la guerre aux terroristes, peut revêtir médiatiquement les oripeaux éculés de la croisade ou de l’anti-croisade, du combat de tous contre un et d’un contre tous. Il oblige aussi les Etats-unis à réintégrer les rangs de l’ONU à qui ils n’avaient pas payé leurs cotisations depuis plusieurs années. Une réintégration dans un système de pouvoir qu’ils espèrent contrôler, mais où ils seront obligés de faire attention aux autres à quasi-parité, ce qui n’était vraiment pas la règle.
Les évènements de Gênes et surtout de New York nous invitent à la réorganisation, au resserrement des solidarités, au débat, à la pensée. Ces moments douloureux de la constitution de la multitude sont des points d’inflexion et non des points d’arrêt. Le processus de réalisation des multitudes nous semble irréversible ; ce qui peut régresser c’est la conscience qu’on en a, les agencements qu’il se donne, les formes de gouvernementalité qu’il affronte.
La volonté de certains de constituer une nation musulmane grâce à l’extermination des Américains et autres cosmopolites se heurte aux puissances constituantes de la multitude, à sa capacité à fuir les situations de sidération et à créer des lignes de dérivation. Il est affreux que l’extermination reste à l’ordre du jour dans un monde où l’horreur de la Shoah fait pour toujours repère. Mais ce repère, à l’ombre duquel est menée l’occupation la plus constante depuis plus de cinquante ans, devient unilatéral, perd ses capacités de dessiner des fondements pour une multitude mondiale. Des régressions à des formes maffieuses de gouvernement des hommes sont partout visibles et conduisent les souverainistes, de tous bords, à trouver les barrières étatiques et les interventions policières désirables, et à désirer donc eux-mêmes la régression à laquelle ils croient s’opposer.
Vue depuis les banlieues de France, comme depuis Manhattan, la question des multitudes est celle de l’invention de nouvelles subjectivités qui ne soient pas de naissances mais de projets, et qui autour de projets de vie soient explicitement transnationales. L’origine vers laquelle régresser n’est pas partageable dans un monde cosmopolite.
Or l’impuissantation du désir national conduit partout à la folie terroriste. Redonner corps au désir national au cœur de la mondialisation ne conduit plus à la restauration de l’Etat mais directement aux pratiques mafieuses. Il faut chercher dans d’autres sens, construire en différence, en transversalité, en surface, sa position dans la multitude ; avec des références ethniques, sans doute, mais entre autres, dans une composition de différences, dans une multiplicité

2. La multitude c’est le vivant c’est-à-dire l’humanité dans toutes ses occurrences “nues”, débarrassées par la lutte des oripeaux sociaux, techniques qui font obstacle à la liberté, à l’égalité, au communisme. La multitude c’est une défaite active, une déprise hiérarchique, une sagesse diraient les Chinois étudiés par François Jullien, un travail constant pour se débarrasser de tout de qui est assujettissant et assujetti en soi.
Le concept de multitude apparaît chez Spinoza et signale la victoire du philosophe solitaire sur l’inquisition étatique. J’espère que nous aurons l’occasion d’y revenir dans un prochain numéro de Multitudes. La pratique du devenir-multitude émerge alors partout de la dissidence religieuse comme en témoigne également le discours de La Boétie contre la servitude volontaire.
Un texte voué lui-même au devenir-multitude par les inflexions que lui ont imprimées ses différents traducteurs, comme le montre Andrée May dans un très beau texte à paraître dans le numéro 45 de la revue Chimères.
La multitude démonte les agencements assujettissants en les faisant fonctionner à l’envers vers la dispersion, vers l’infini, vers l’air, tel l’officier de la Colonie pénitentiaire de Kafka qui, en retournant la machine de torture contre lui, la fait voler en éclats. La multitude cela donne de l’air, cela envoie voir ailleurs si le vivant y est aussi ; cela ne rabat pas sous la houlette de l’empire ; cela ne sidère pas parce qu’au lieu de concentrer cela disperse, au lieu d’évider cela peuple. Le peuplement par la multitude est sans frontières et sans états, constitués de densités mouvantes, nomades.
La multitude a été longtemps vécue comme le négatif de l’humanité guerrière et puissante. C’est en fait le pouvoir de création du vivant, dont l’humanité guerrière et puissante n’est qu’un épiphénomène meurtrier.
Dans la multitude, l’animal est présent comme puissance de vie. L’animal résiste à l’empire, à ses forces de corruption, de dissection, de répétition à l’identique, d’extinction de la différence. Il est plus que jamais temps de faire rhizome, terrier : la crise au sens grec du terme, c’est tous ces chemins de traverse, souterrains, clandestins, qui s’écartent de la ligne de plus grande pente ; les multitudes résistent, construisent les crises, vivent dans les crises, sont les crises, un multiple de petites crises multiples qui ne s’alignent pas au garde à vous sur la grande crise du miroir solaire de l’empire.

3. La multitude c’est la capacité de travailler avec n’importe qui en s’agençant par des latéralités, par des petits bouts, sans accord a priori. C’est une méthode de travail de proche en proche, de différent en différent, de désaccord en rapprochement, de tracé de la différence à l’infini.
On trouve de tout dans les multitudes et pas simplement de la pureté révolutionnaire, de la fraîcheur juvénile, de la beauté romantique, de la pauvreté sympathique. Ce qui s’est passé à New York fait partie de cette fragmentation qui rend les choses incompréhensibles, qui fait passer de la pauvreté à la richesse minimale nécessaire au terrorisme, de l’état de stipendié de la CIA à celui d’ennemi principal des Etats-Unis. Cette fragmentation implique de ne pas ressauter à pieds joints dans les dualismes : la lutte du Bien contre le Mal, quel que soit le camp où l’on situe le bien.

4. C’est dans les villes, les grandes villes, les villes portuaires et aéroportuaires branchées sur le monde, que les multitudes rencontrent les opportunités propres à libérer leurs énergies chaotiques ce qui pose de nouveaux problèmes de coordination, que d’aucuns appellent gouvernance, mais aussi de nouveaux problèmes spatiaux, d’architecture et d’urbanisme. C’est par une raison métisse qui laisse monter en elle les pensées issues du monde entier, formées contre et hors le pouvoir colonial que les multitudes deviendront mondialisées et échapperont au sort de valet des Etats-unis au sein de l’Empire. Quand il s’agit de protéger l’ordre mondial, la police nationale perd ses références de bonne conduite et se comporte sauvagement comme dans les films ou les actualités télévisées sur les dictatures. La police se sent libre d’être la police dans son caractère odieux maximal. La terreur se sent obligée de devenir centrale, pour ramener les multitudes à leur place, celle de la soumission, de l’assujettissement à la souveraineté nationale. La violence fait rage et la multitude se terre, se laisse peut-être débusquer, exterminer. L’issue est toujours indéterminée.

5. Du côté des multitudes, certains s’estiment libérés du souci de solidarité, de coordination, de la perspective communiste de l’ouverture de la multitude à tous. Elles et ils se donnent des objectifs extrêmement simples et faciles à traiter par de petits groupes autonomes. Malheureusement la simplicité a souvent à voir avec la destruction, voire la mort, celle des autres, éventuellement la leur. Ils constituent de petits centres qui attirent le pouvoir en miroir. Ils croient le disperser, le corrompre, l’affaiblir. Mais ils sont eux-mêmes corruption de la multitude, oubli du lien dans sa dispersion, oubli de la différence dans sa répétition, démultiplicatrice.

6. La folie était le bord extérieur de l’humanité travailleuse, mais elle est un bord intérieur qui travaille chaque point de la multitude. La multitude a partie liée avec la folie comme l’endroit d’un tissu a partie liée avec son envers. La multitude est aussi inséparable de la folie qu’elle est inséparable de l’Empire, elle travaille l’Empire par la folie. Dans la raison métisse affleure ce désir exacerbé de la différence qui a pour nom folie alors que le même serait tellement plus simple.

7. Ce sont les multitudes et non les classes qui affrontent l’espace global avec de nouveaux modes d’organisation, de regroupement, à l’intérieur desquels les conflits ne sont pas seulement liés à des positions héritées mais surtout à des choix éthiques différents. Les multitudes tirent dans tous les sens, sur toutes les tangentes possibles, et frôlent parfois des trous noirs. Il est impossible de composer des lignes de fuite hors de l’Empire puisqu’on est pris dedans, mais de multiples directions sont possibles, fonction des contextes, des positions d’origine, alors que le pouvoir n’en impose qu’une, quoique dédoublée. Ce choix des lignes de fuite se fait localement et non globalement. Les multitudes ne savent pas où elles vont mais savent ce qu’elles font. Si chaque bout de multitude fait quelque chose de différent, il aspire à une coordination, à un mouvement d’ensemble ; d’où, comment ? La multitude est faite d’une infinité de micro-multitudes qui ont toutes vocations à devenir mondes. Pas des petits mondes autocentrés et terrorisants, mais des mondes en extension, des mondes où la nudité est moins “nue” que bariolée de tous les désirs auxquels elle s’est frottée. Les multitudes luttent pour faire devenir-monde des agencements locaux, elles luttent contre l’étouffement par le monde capitaliste, le monde de l’équivalence, le monde du UN. Elles n’ignorent pas ce monde, elles ne lui tournent pas le dos, elles le prennent de revers, par la multiplicité de ses revers.

Le 23 octobre 2001.

Querrien Anne

Sociologue et politiste, a participé à la revue Recherches et au CERFI aux côtés de Félix Guattari, et suivi l’enseignement de Gilles Deleuze. Après avoir dirigé vingt cinq ans la rédaction des Annales de la Recherche Urbaine elle est aujourd’hui co-directrice de la rédaction de Multitudes, et membre du collectif de rédaction de Chimères. Sous le pseudo Morbic, elle a traduit en français l’ouvrage Rêver l’obscur de Starhawk, considérée comme une des plus éminentes écoféministes américaines.