Paradoxes autour du travail

C’est dans le fait que le marxisme considère le travail comme le terrain fondamental des contradictions et des inventions de nouvelles solutions que réside, nous semble-t-il, la différence entre le marxisme et les autres doctrines socialistes de transformation radicale de la société capitaliste. C’est à partir du travail, de sa critique et de son dépassement que s’effectuent tous les jeux de l’imaginaire de la libération – c’est ici que la critique se fait utopie, la négation, révolution. C’est en partant de ce présupposé, d’un point de vue marxiste qui n’a pour nous rien d’ingénu, que nous avons prévu dans ce numéro de “Futur Antérieur” un certain nombre d’interventions sur la nouvelle nature du travail ou seuil du vingt-et-unième siècle. Comme on le verra, les contributions réunies ici sont, selon notre habitude, d’inspirations diverses, plurielles quant aux thématiques traitées et variées dans leurs articulations idéologiques. Et elles sont toutes, comme c’est toujours le cas dans notre revue, solidement ancrées dans la critique radicale de l’organisation capitaliste du travail. C’est au sein de cette confrontation pluraliste qu’il nous a semblé intéressant de soulever un certain nombre de critiques de la pensée et de l’œuvre d’André Gorz, parce qu’elles se sont toujours situées dans une perspective révolutionnaire, de façon cohérente et parce qu’elles exercent une large influence ; c’est aussi, sans doute, parce qu’elles sont particulièrement proches de nos positions politiques, mais c’est surtout parce que la confrontation avec la pensée et l’oeuvre de Gorz est tout à fait stimulante pour les marxistes. 11 est bien connu qu’en ce qui concerne les positions de Gorz, il y a trois points forts dans son argumentation. Le premier, c’est la dénonciation de la crise irréversible et radicale du système actuel. Pour lui, “la société actuelle est parvenue à un seuil au-delà duquel, soit elle change radicalement de paradigme, soit elle devra périr par les effets mêmes de son développement”. Le mode de production du capitalisme occidental connaît une orientation catastrophique ; dans deux domaines au moins, celui de la crise écologique et celui de la crise du sous-développement, la crise n’est pas seulement annoncée, elle est là. Le second point fort de l’argumentation de Gorz, c’est que le travail, tel qu’il est aujourd’hui, ne peut être porteur de sens. En réalité, soutient Gorz, le développement capitaliste a détruit la société du travail, dans la mesure même où il a déterminé une augmentation énorme de la sa productivité. Le travail a été complètement absorbé dans les fonctions d’efficacité, de profit, de compétitivité, qui ont exclu tout libre développement des individus et des groupes. Le développement capitaliste de la productivité du travail a pour résultat la société duale, les logiques instrumentales du profit, la reproduction permanente de l’exclusion, de l’aliénation et de la violence. Ce qui reste de la classe ouvrière et de ces organisations dans la société duale est complètement absorbé dans la logique capitaliste. Le socialisme réel représente la réalisation extrême de ce projet d’aliénation du travail. Le troisième point fort de Gorz réside dans l’élaboration de la critique de l’économisme qu’il transforme en critique du travail. Pour Gorz, la libération du travail ne peut résider que dans la libération de l’industrialisme, dans l’alternative éthique radicale du capitalisme. Redonner sens au travail signifie pour Gorz chercher du sens dans le non-travail. C’est ainsi que la voie tracée par Gorz va de la réduction généralisée et massive des heures de travail à la redécouverte de l’organisation alternative du temps libre ; de la propagande pour un syndicalisme qui autolimite l’industrie, au “partage du travail” ; de l’affirmation selon laquelle tous doivent travailler (un peu, pour assurer la reproduction de la société) au projet d’une société nouvelle dans laquelle les rapports entre les forces sociales, les processus de décision, le travail, la culture au quotidien, les modèles de consommation et de développement sont marqués du sceau de l’alternative. Disons-le sur un monde paradoxal (mais pas trop) c’est la seconde société qui doit commander à la première.
La force de la polémique de Gorz ne peut échapper à personne – d’autant qu’aujourd’hui, le thème de l’ “exode” du travail dont il fait la propagande semble trouver des arguments et de l’appui y compris dans l’expérience politique. Mais, si séduisantes que soient les positions de Gorz, on ne peut en accepter ni la logique, ni les propositions. Ce que Gorz, en effet, ne voit pas, c’est que les deux sociétés sont inséparables. Et ceci n’est pas seulement dû à la force du capital, au fait qu’il évalue tout à l’aune de sa propre valeur : elles sont surtout inséparables parce que la force de travail se présente comme essence commune sur l’ensemble du territoire de la vie. Qu’elle produise ou non, qu’elle souffre ou se réjouisse en produisant ou en ne produisant pas, c’est toujours la même essence humaine qui est présente sur la scène. Par conséquent et en second lieu, cette essence n’est pas générique – et elle n’est pas non plus génériquement assujettie à l’aliénation capitalistique. Cette essence commune est spécifique, elle est chaque fois insérée avec le capital dans des compositions singulières, elle est socialisée, elle est productive, elle est aliénée, elle est désirante, elle est dans tous les cas active – constructive ou destructive – à l’intérieur du rapport au capital : et c’est toujours sous des formes nouvelles, avec des potentialités d’antagonismes toujours spécifiques et originaux, parce que l’histoire concrète et quotidienne, permanente et féroce de l’exploitation et de la liberté est implicite dans leur constitution. Comment Gorz peut-il ne pas s’en être aperçu ? Comment peut-il ne pas comprendre que c’est à partir de cette profondeur de l’insertion de la force de travail dans le capital que tout futur prendra forme ? En troisième lieu, Gorz ne voit donc pas que c’est en partant de l’indissociabilité des deux sociétés (productive et non-productive) ainsi que de l’indissociabilité de la créativité du travail ouvrier (social) et de son exploitation, que c’est seulement à l’intérieur de cette constellation qu’il est possible d’identifier la subjectivité politique, une subjectivité qui naît de la destruction permanente de l’expérience de l’assujettissement, qui se construit comme alternative à la puissance productive du capital, si élevée soit-elle. Ce sujet est là, il est matériellement donné. Il répond aux capacités immatérielles et de coopération du travail que le développement nous a matériellement apportées. Qu’il devienne sujet révolutionnaire dépend uniquement de nous, de notre militantisme, de l’ardeur de notre engagement.
Cette actualité de la révolution a une vraie puissance. Chez Gorz, au contraire, dans sa perspective, seule l’éthique est puissante. Une morale respectable. Un idéal moral kantien (avec des résonances habermassiennes) saisi par les cheveux et traîné dans la lutte politique. Avec le risque qu’en tirant ces idéaux des Lumières dans la lutte, il ne nous reste dans les mains qu’une perruque. Pour éviter ces risques, il vaut donc mieux rester sur le terrain que nous offre le marxisme : celui de la critique du travail, procédant de l’intérieur de lui-même, en le considérant tout à la fois comme source de contradictions et lieu de production de l’utopie.
André Gorz entend développer une critique radicale de la raison économique pour faire valoir contre elle une logique de la vie et de l’autonomie. On lui doit d’ailleurs des démonstrations très rigoureuses des effets destructeurs sur le plan social (constitution de sociétés à deux vitesses, clochardisation d’une partie importante du Tiers Monde) comme sur le plan écologique (le gaspillage de ressources naturelles non renouvelables) de la mégamachine économique. Mais paradoxalement cette entreprise salutaire se trouve entravée dans ses mouvements, dans sa marche en avant par une contradiction théorique de taille. A. Gorz pense aujourd’hui, après l’effondrement des systèmes planifiés du “socialisme réel”, que la rationalité économique capitaliste est indépassable. Il lui faut donc critiquer la raison économique en reconnaissant qu’elle a trouvé dans le capitalisme contemporain sa forme définitive. Il n’y a pas à proprement parler d’au-delà de la raison économique, il en peut y avoir qu’une réduction de l’importance de l’économique dans les activités sociales. La logique du Capital et de l’accumulation ne doit pouvoir jouer librement que dans des sphères bien délimitées de la vie de la société. Cette réduction devrait être obtenue, entre autres, par la réduction du temps de travail dans les entreprises (considéré comme temps hétéronome) qui devrait permettre par contrecoup l’éclosion d’activités libres. Il faudrait en quelque sorte payer un tribut au Capital pour gagner le droit à des activités créatrices et autonomes. La question qu’il faut poser à André Gorz et qu’il faut se poser est celle-ci : peut-on soutenir qu’il est possible de reléguer le Capital à la portion congrue alors qu’il pénètre tous les mécanismes de la société ? Ne faut-il pas lui opposer une logique sociale d’ensemble (abordant notamment l’économie d’une autre façon) ? Ne faut-il pas lutter contre l’hétéronomie au travail et utiliser cette lutte comme instrument contre l’autonomie du Capital.

Vincent Jean-Marie

Jean-Marie Vincent est mort, mardi 6 avril 2004, à l'âge de 70 ans. Avec lui disparaît un universitaire (il a fondé et dirigé le département de sciences politiques de Paris-VIII), un chercheur qui a publié des ouvrages importants (notamment Critique du travail. Le faire et l'agir, PUF, 1987 ; Un autre Marx. Après les marxismes, ed. Page Deux, 2001). Mais limiter l'apport de Jean-Marie Vincent aux dimensions d'un catalogue de publications réduirait son rôle auprès de tant d'étudiants, d'enseignants et de militants. Son travail n'avait de sens à ses yeux que s'il contribuait à une meilleure compréhension des formes de l'exploitation capitaliste : on retiendra en particulier ses analyses du "fétichisme de la marchandise" et de tous les mécanismes qui font obstacle à la compréhension de la société par les êtres humains. Une telle analyse critique (Jean-Marie Vincent se passionnait pour l'étude de l'école de Francfort, à laquelle il a consacré un livre), prend tout son sens quand on la replace dans la perspective d'une transformation globale de la société par la mise en œuvre d'une démocratie, fondée sur l'auto-organisation des producteurs : tel est l'éclairage qui permet de comprendre au mieux ce qu'a toujours dit notre ami - et, par conséquent, de rendre manifestes les causes de son engagement personnel. Car Jean-Marie Vincent, né en mars 1934, arrivé de province membre de la JEC, rejoint vite une des organisations trotskistes de l'époque. Cette adhésion au trotskisme avait, à ses yeux, le mérite d'unir à une critique radicale du stalinisme une fidélité aux principes du communisme. Mais la marge est grande entre les principes et la pratique. Jean-Marie Vincent quitte bientôt le groupe "bolchevik-léniniste" et se lance dans la construction de ce qui va devenir le PSU. Il en sera un des dirigeants, animateur de la gauche du parti, ferme sur les luttes anticoloniales. Mai 1968 modifie le paysage militant. Refusant la perspective sociale-démocrate qu'implique l'adhésion au Parti socialiste, même modernisé par les soins de François Mitterrand, Jean-Marie Vincent milite un temps à la LCR mais s'en écarte finalement, hostile au léninisme des trotskistes (il a formulé théoriquement ses critiques dans un article à paraître dans la revue Critique communiste). Dès lors, Jean-Marie Vincent peut consacrer ses loisirs à la pensée critique. Directeur de la revue Futur antérieur, fondée avec Toni Negri, il animait, ces dernières années, Variations. Depuis moins de deux ans, il était en retraite. Ce fut pour lui l'occasion d'une "mobilisation militante", pour employer ses termes : comprendre les nouveaux aspects de la crise de la société pour mieux dégager des perspectives de lutte était devenu indispensable. Il publie donc avec Pierre Zarka et Michel Vakaloulis : Vers un nouvel anticapitalisme. Pour une politique d'émancipation (Le Félin, 2003). Mais Jean-Marie Vincent était aussi un grand amateur et connaisseur de musique classique, ce qui lui permettait de s'évader des difficultés présentes. La déconfiture de la droite aux élections régionales le ravit particulièrement. Il imaginait joyeusement, hier encore, le moment où la rue crierait : "Chirac démission !" La mort a mis fin à cette expérience d'intellectuel révolutionnaire. Denis Berger