Parodies

Le spectacle donné par l’équipe au pouvoir depuis l’élection présidentielle a été particulièrement lamentable. Elle a d’abord voulu donner l’impression qu’elle allait agir avec vigueur contre la ‘fracture sociale”. On a vu le président de la République enjoindre aux préfets d’obtenir des résultats contre le chômage alors qu’ils ont très peu de moyens dans ce domaine. Le premier ministre Alain Juppé a fait savoir qu’il tiendrait les promesses de Jacques Chirac, mais les contrats initiative-emploi qu’il a mis au point n’ont pas eu d’effets notables sur le niveau du chômage. Au lieu de diminuer la pression fiscale comme l’avait promis le candidat Chirac, le gouvernement a augmenté les impôts tout en cherchant maladroitement à diminuer les déficits publics ce qui n’a pourtant pas entamé la méfiance des marchés financiers.
Dans ce climat, rendu encore plus morose par les attentats et les effets de la reprise des expériences atomiques, le gouvernement a été peu à peu saisi par une sorte d’immobilisme activiste. Les effets d’annonce non suivis d’effets, les déclarations contradictoires se sont multipliées. Apparemment certains ministres voulaient faire entendre leurs différences et tirer leur épingle du jeu alors que d’autres ne savaient plus à quel saint se vouer. L’orientation gouvernementale ne pouvait guère être autre chose qu’un simulacre d’orientation et l’intervention télévisée de Jacques Chirac le 26 octobre 95 a bien montré que c’était les pressions extérieures qui indiquaient le cap à suivre. La lutte contre la ‘facture sociale” est renvoyée à plus tard alors que les phénomènes de précarisation sociale sont de plus en plus nombreux et massifs.
Dans ce contexte, on aurait pu s’attendre à de vifs débats politiques. Or, il n’en a rien été. La droite balladurienne a mené une guérilla feutrée sur le budget sans attaquer véritablement le gouvernement. Philippe Seguin a mis de côté l”‘autre politique” en attendant des jours meilleurs. Plus étonnant encore, du côté du parti socialiste, les critiques ont été très modérées, mais surtout quasi inaudibles. Les socialistes en train de présidentialiser leur parti ont pensé que le temps travaillait pour eux et qu’il valait mieux ne pas trop s’avancer sur les solutions à préconiser. Quant au parti communiste, ridiculisé par ses propositions d’opposition constructive (au cours de l’été 95), il a essentiellement voulu faire savoir qu’il était partisan d’une opposition conséquente et radicale à l’équipe Chirac.
Tout se passe comme si on était en train d’atteindre le degré zéro de la politique, comme si la politique n’était plus qu’une parodie, sinistre, réduite à une suite d’incantations masquant impuissance et désarroi. Cette atonie des sommets n’est pourtant pas partagée par la base de la société qui elle n’a pas de raisons de se laisser aller au cours des choses. Ces derniers mois les grèves se sont multipliées et la mobilisation des fonctionnaires en octobre contre le gel des traitements a rencontré beaucoup de sympathies parce qu’elle symbolisait le refus de l’insécurité du travail et de l’emploi dans des couches très importantes de la société. Le chômage, en effet, ne touche pas que les chômeurs, puisqu’il menace aussi bien la majorité des salariés, y compris une grande partie des cadres que la majorité de ceux qui ne sont pas encore entrés sur le marché du travail (lycéens, étudiants). Les réactions qui sont en train de se produire à propos de la sécurité sociale montrent en même temps que très nombreux sont ceux qui ne veulent pas une reproduction rétrécie de l’Etat-Providence et l’alignement sur les stratégies des marchés financiers. A partir de là une nouvelle combativité peut se dessiner et conduire à des mouvements d’ampleur.
Les luttes qui se produisent à l’heure actuelle sont forcément défensives mais, comme elles ne disposent plus des relais politiques traditionnels, elles peuvent être à l’origine de nouvelles formes de politisation, par exemple recherche de politiques nationales coordonnées à l’échelle européenne en réaction contre les diktats du capital financier, concertations transnationales pour de nouvelles pratiques économiques et de nouvelles pratiques de service public pour aire face à la déréglementation sauvage. L’État national isolé est forcément perdant, des États nationaux qui poursuivent des objectifs communs imposés par les luttes sociales peuvent bouleverser en profondeur les données de la politique. Contre la paralysie politique qui gagne peu à peu les États européens, c’est la seule perspective réaliste.

Vincent Jean-Marie

Jean-Marie Vincent est mort, mardi 6 avril 2004, à l'âge de 70 ans. Avec lui disparaît un universitaire (il a fondé et dirigé le département de sciences politiques de Paris-VIII), un chercheur qui a publié des ouvrages importants (notamment Critique du travail. Le faire et l'agir, PUF, 1987 ; Un autre Marx. Après les marxismes, ed. Page Deux, 2001). Mais limiter l'apport de Jean-Marie Vincent aux dimensions d'un catalogue de publications réduirait son rôle auprès de tant d'étudiants, d'enseignants et de militants. Son travail n'avait de sens à ses yeux que s'il contribuait à une meilleure compréhension des formes de l'exploitation capitaliste : on retiendra en particulier ses analyses du "fétichisme de la marchandise" et de tous les mécanismes qui font obstacle à la compréhension de la société par les êtres humains. Une telle analyse critique (Jean-Marie Vincent se passionnait pour l'étude de l'école de Francfort, à laquelle il a consacré un livre), prend tout son sens quand on la replace dans la perspective d'une transformation globale de la société par la mise en œuvre d'une démocratie, fondée sur l'auto-organisation des producteurs : tel est l'éclairage qui permet de comprendre au mieux ce qu'a toujours dit notre ami - et, par conséquent, de rendre manifestes les causes de son engagement personnel. Car Jean-Marie Vincent, né en mars 1934, arrivé de province membre de la JEC, rejoint vite une des organisations trotskistes de l'époque. Cette adhésion au trotskisme avait, à ses yeux, le mérite d'unir à une critique radicale du stalinisme une fidélité aux principes du communisme. Mais la marge est grande entre les principes et la pratique. Jean-Marie Vincent quitte bientôt le groupe "bolchevik-léniniste" et se lance dans la construction de ce qui va devenir le PSU. Il en sera un des dirigeants, animateur de la gauche du parti, ferme sur les luttes anticoloniales. Mai 1968 modifie le paysage militant. Refusant la perspective sociale-démocrate qu'implique l'adhésion au Parti socialiste, même modernisé par les soins de François Mitterrand, Jean-Marie Vincent milite un temps à la LCR mais s'en écarte finalement, hostile au léninisme des trotskistes (il a formulé théoriquement ses critiques dans un article à paraître dans la revue Critique communiste). Dès lors, Jean-Marie Vincent peut consacrer ses loisirs à la pensée critique. Directeur de la revue Futur antérieur, fondée avec Toni Negri, il animait, ces dernières années, Variations. Depuis moins de deux ans, il était en retraite. Ce fut pour lui l'occasion d'une "mobilisation militante", pour employer ses termes : comprendre les nouveaux aspects de la crise de la société pour mieux dégager des perspectives de lutte était devenu indispensable. Il publie donc avec Pierre Zarka et Michel Vakaloulis : Vers un nouvel anticapitalisme. Pour une politique d'émancipation (Le Félin, 2003). Mais Jean-Marie Vincent était aussi un grand amateur et connaisseur de musique classique, ce qui lui permettait de s'évader des difficultés présentes. La déconfiture de la droite aux élections régionales le ravit particulièrement. Il imaginait joyeusement, hier encore, le moment où la rue crierait : "Chirac démission !" La mort a mis fin à cette expérience d'intellectuel révolutionnaire. Denis Berger