Passagers contre les jours

La rue fidèle à la liberté comme la forêt à celui qui s’exile laisse aux traces rompues un tremblement de grande œuvre.
Les trois semaines de la fin d’automne 1995 auront sans doute confirmé, qu’exclus et bannis, seront demeurés dans les réserves périphériques où les attachent un carnaval de dialogue social.
Elles auront révélé une masse-otage du petit et grand patronat, dont les inventions locales pour maintenir à la production leurs employés défient les gestes des organisations humanitaires. Quand par exemple sur les bords de Seine, sous le regard stupéfait des sans travail ni domicile fixe, les travailleurs eux, attendant dans le froid et la patience le passage du bateau mouche, se voyaient distribuer sous la bannière de Jacques Vabre et Vitascorbol, cafés et vitamines. Elles auront enfin confirmé qu’il reste dans ce pays une liberté publique pour une fonction de la liberté de faire grève avec la délégation souriante de ceux qui ne peuvent plus la faire.
Les “émonarques” gouvernants sont prêts à certaines réformes, car leur idéologie ne tend pas à faire durer le régime bourgeois mais à le poser comme fond substantiel d’une permanence, d’une éternité : la trilogie progrès, croissance, compétitivité. Ils n’entendent plus qu’une histoire réformée “qui n’a pas conscience d’elle même puisque la finitude de l’action ne vient pas de ce qu’elle est entreprise au sein d’une histoire qui dure mais au contraire sur fond substantiel d’éternité et de permanence “(J.-P. Sartre)
Non ce n’est pas la guerre, c’est l’heure des peurs courantes, l’heure des portes donnant sur d’autres portes. Non ce n’est pas la guerre, c’est l’heure des cérémonies sacrificielles à la Une de l’écran.
C’est l’heure des grandes disciplines.
Pour les visages qui se survivent, pour tout ce que le jour doit à la souffrance, pour midi ouvrant un temple dans la nudité des rebelles ; n’y a t-il plus qu’un crépuscule des intellectuels ? Ecran à la terre à l’épaisseur des mots, aux images qui mènent le réel à son poème et le hante d’un profil sourcier. Ils écrivent comme si parler de l’opprimé et de l’histoire loin des chaînes les gardaient de pourrir en leurs mémoires.

Prêtres médiatiques, grands inquisiteurs du trouble, pensées revenues au prince ou silencieuses ? Pourtant on est en droit d’exiger d’un intellectuel ou d’un artiste qu’il nous persuade, comme le poète, qu’il y a un absolu et que cet absolu c’est l’homme. Qu’au fond de ces trois semaines de grève, d’otages et de bannis, il y a sans doute l’appel à l’impossible, c’est-à-dire la preuve de la liberté humaine, non par son efficience mais par ses vœux et qui ne sauraient se confondre avec des droits et des acquis. Qu’il y a encore contre toute analyse unique la direction d’un projet, l’espoir d’un penser autrement.
Depuis l’avènement de la pensée bourgeoise tout s’appréhende de l’extérieur et l’on cherche à saisir l’époque avec les yeux de l’époque suivante. L’erreur des intellectuels tient dans la contemplation des mouvements de la société dans l’inactivité d’une génération qui n’aurait plus qu’à expliquer sa réalité contemporaine. C’est en cela qu’ils ont cessé d’être historiques.
L’homme, l’Autre, quand ils l’envisagent ne les intéressent que dans la mesure où leurs regards s’attardent sur leurs écrits. La subjectivité a perdu sa dignité de fin, elle est devenue moyen, c’est une des métamorphoses les plus radicales de la pensée contemporaine que de se déterminer par rapport à un public. Trop de penseurs pensent pour une audience, c’est une allégeance à la pensée-productrice bourgeoise. Ils ne s’adressent plus à une pure exigence de toutes les libertés, mais cherchent à faire de l’effet.
L’intellectuel fonctionnaire ne pense à son lecteur ou auditeur que comme à l’objectivation de son image.
Il y a le nageur de loin qui prend à son bord la robe insoumise des chemins, le nageur de la douleur libre, écolier des plaintes de l’obscurité.
Il y a l’errant taillant en soleil la nuit des silences.
Mille et mille passagers, contre jour, debout épelant du monde ce qui ne peut être écrit qu’en le soulevant.
Comme il y a condamnation à la liberté, il y aurait condamnation à la violence. Car où trouver pour les exclus, les bannis, l’ancrage d’une révolte, d’une affirmation de liberté, quand c’est du rapport de force qu’ils sont expulsés et que ce rapport lui même se serait perdu comme sens d’avenir, de préfiguration.
Entre les plis de froid et les peines du monde quotidien, il nous faut redonner sa puissance de lumière à un arbre, à une étreinte, à une rencontre étrangère, pour ce qu’ils délivrent de réel sans y superposer une autre vue.

Là s’engendre alors une histoire qui saura perdre sur le temps pour devenir immortelle.
S’il faut craindre le culte du passé, il faut savoir du moins donner à ce qui précède la verdeur d’une pousse d’impatience au présent.

Tancelin Philippe

Docteur d'Etat en Philosophie, professeur d'Esthétique à l'Université Paris 8-Vincennes/Saint-Denis.