Perestroïka : la révolution réellement existante ?

Un monde s’écroule, celui de la dictature bureaucratique affublée des attributs du socialisme. Un monde s’évanouit, celui dont les Trois Grands avaient, dans leur superbe, retaillé les frontières au lendemain de la guerre. Désormais plus rien ne sera nulle part comme avant. L’heure est à la créativité, à l’invention. C’est la première et la plus essentielle des leçons qu’il faut tirer des années quatre-vingt.
A l’origine de ces bouleversements, la perestroïka promue par Mikaïl Gorbatchev. Ce qui, en 1985, n’était qu’une tentative, prudemment audacieuse, de réformes de sommet est devenue une révolution. Le terme peut sembler excessif au vu des mesures qui rappellent le despotisme éclairé plutôt que la politique de la table rase. Mais on ne peut juger d’une pratique sociale sur la seule foi des intentions et des incertitudes de ceux qui prétendent la diriger.
La Perestroïka a quitté les dorures des salles du Comité Central.
En Union soviétique, elle est devenue l’objet d’un débat public qui déstabilise les structures les mieux assises (le recul des « conservateurs » du PCUS ne s’explique pas autrement que par l’entrée du pays dans l’ère de la politique de masse), qui réveille les problèmes le plus anciennement refoulés (la question des nationalités en particulier), qui rend l’avenir incertain. En Europe de l’Est, de la Pologne à la Tchécoslovaquie, c’est le mouvement de l’écrasante majorité du peuple qui a mis fin au règne de Honecker et de Jakès, tout en faisant voler en éclats multiples les partis communistes et leur « rôle dirigeant ».
Une révolution, donc, si l’on entend par là une destruction radicale de l’ordre existant. Mais une révolution qui sort des normes déposées, ne serait-ce que parce qu’elle met à nu les insuffisances des théories, de toutes les théories. Passons rapidement sur les apories de l’explication par le totalitarisme ceux qui la défendent ont expliqué pendant des années que les régimes de l’Est étaient parvenus à la stabilité dans la négation de la société civile. Les événements qui se déroulent à l’heure actuelle montrent qu’ils avaient confondu une tendance, inhérente à la bureaucratie dominante, avec sa réalisation effective, qui se heurte et s’est toujours heurtée au développement des forces mêmes de cette société. Leur analyse était, pour le moins, partielle en ce qu’elle ignorait l’essentiel de la réalité sociale.
Mais on ne saurait rester à ce constat rassurant. Le cours des choses en Union soviétique interpelle aussi ceux qui formulaient une critique de gauche du « socialisme réellement existant ». La révolution qui se déroule aujourd’hui ne ressemble guère aux schémas élaborés par les uns et par les autres : qu’on l’ait appelée « révolution politique » ou « anti-bureaucratique », la révolution, que l’on espérait et que l’on prévoyait, débouchait par l’élimination de la nomenklatura, sur le socialisme – à moins que son échec ne hâtât le rétablissement ou la consolidation du capitalisme.
La réalité est, de toute évidence, plus complexe. Le mouvement des masses est bien présent mais, en rejetant le communisme bureaucratique, il va, dans certains cas, vers une réappropriation des valeurs du libéralisme économique. La démocratie qui est partout exigée, au stade actuel au moins, prend les formes les plus classiquement parlementaires qui soient. Et, paradoxe des paradoxes, c’est Gorbatchev, le bureaucrate le plus ancien dans le grade le plus élevé, qui est à l’origine de ces développements dont il s’accommode, jusqu’ici, sans trop de difficulté.
On peut, dans l’histoire comme dans la conjoncture, trouver des éléments d’explication à cette situation imprévue. Il n’en reste pas moins que l’effondrement du système édifié par Staline pose des interrogations majeures à tous ceux qui ont maintenu, contre la realpolitik bureaucratique, la perspective de la révolution et souligné la nécessité et l’actualité du communisme. Du même coup, le marxisme; même’ critique, qui les inspirait se trouve, lui aussi, mis en cause. , ‘
Feindre de l’ignorer serait absurde. La seule démarche valable consiste à rechercher les leçons des événements J_ avec les concepts dont nous disposons (leur viabilité sera ainsi vérifiée) mais sans penser que le réel est contenu dans les pages d’un livre – qu’il s’agisse du Capital, de Que faire ? ou du Programme de Transition.

LA PERESTROÏKA ET SON DOUBLE

Il convient de s’interroger d’abord sur ce qu’il est convenu d’appeler la perestroïka. Il s’agit d’un processus global dont les composantes – initiatives du sommet et réactions de la base – sont étroitement interdépendantes. Mais cette interaction permanente ne doit pas empêcher les distinctions : les initiatives du corps social. Et l’important est de déterminer qui a pesé le plus dans la naissance du mouvement et qui joue aujourd’hui le rôle le plus important.
On ne peut rien comprendre à la perestroïka si l’on ne se situe d’emblée au niveau macro-social. Comme l’Ancien Régime français en 1789, l’Union soviétique souffrait, depuis plusieurs décennies au moins, d’une inadaptation totale de son système politique aux nécessités d’une société en mutation. Comme le montre bien Moshe Lewin, l’urbanisation, la salarisation, le développement de la formation professionnelle et scientifique avaient modifié le paysage social du pays. Le mode du gouvernement, la hiérarchie bureaucratique, les formes surannées de mobilité sociale devenaient de plus en plus incompatibles avec la modernisation économique et culturelle, qu’ils condamnaient à demeurer partielle, inachevée et, partant, contradictoire.
Sans nul doute, l’accablant sommeil de la nullité qui a correspondu à l’ère Brejnev, a accéléré le processus. Mais les racines du problème étaient plus profondément enfouies dans le tréfonds de la société. Les vieilles méthodes bureaucratiques de direction et de gestion, atténuées mais maintenues depuis la mort de Staline, ne permettaient plus la mobilisation partielle, encore possible quand il fallait construire un socle industriel à partir de rien. Leur maintien n’avait pour efficacité que d’assurer l’atomisation de la société : on pourrait pousser la plaisanterie jusqu’à dire que l’idéal de la société sans classes avait été enfin réalisé dans la mesure où l’absence de droit d’association, jointe à la répression préventive, empêchait les groupes sociaux de se constituer en collectifs dotés d’une vision et d’objectifs communs.
L’impéritie économique, la crise de l’idéologie dominante, l’effondrement des normes sociales, ne pouvaient, en l’absence de mouvements sociaux capables de jouer un rôle de régulation, conduire qu’à l’implosion du système. De ce risque catastrophique étaient conscients les cadres du régime que leurs fonctions mettaient en mesure de comprendre l’urgence d’une modernisation authentique : responsables de l’économie et surtout membres de cette couche très spécifique à l’URSS qu’est l’intellighentzia. Ils ont constitué la base, socialement limitée mais placée à des positions-clés dans l’État, à partir de laquelle a pu s’opérer l’ascension d’un Gorbatchev, qui a pu et su mieux que d’autres donner forme et cohérence à la volonté de réforme.
La perestroïka est née au sommet, elle n’est pas née du sommet : c’est la crise sociale qui l’a suscitée. Mais les conditions de sa formation ont fait qu’elle ne pouvait se dérouler sans luttes au sein des instances dirigeantes. Le combat contre les défenseurs du statu quo rendait nécessaire un retour sur le passé qui les avait faits rois : une fois ouvertes les hostilités, l’ensemble de la politique soviétique s’engageait dans un cours que personne ne pouvait maîtriser, tant chaque pas en avant en commandait d’autres.
La solidité du système bureaucratique est directement liée à sa capacité à se maintenir hors de l’histoire (y compris en reconstruisant ses annales) et à remporter des succès. Dans les années 80, la bataille était perdue dans le domaine économique ; des événements aussi divers que l’enlisement en Afghanistan ou l’incapacité de Jaruzelsky à mater vraiment, dans la Pologne voisine, le mouvement de masse qu’a été Solidarnosc, ont parachevé le bilan de faillite. Dans ce contexte, la mise en cause, fût-elle prudente, de principes qui légitimaient l’ordre bureaucratique depuis Staline, ne pouvait que mettre le feu aux poudres.
Dès lors, la perestroïka s’est dédoublée. Les fissures et les renoncements au sommet ont contribué à rendre libre la parole des forces sociales du pays. L’ère de la grande interrogation est advenue et, de la mise en cause du passé, on a débouché naturellement à la réflexion sur l’avenir. Les nationalités opprimées ont retrouvé la parole, efficacement dans les républiques baltes, tragiquement en Arménie et en Azerbaïdjan. Certains secteurs de la classe ouvrière – et non des moindres dans le cas des mineurs – ont retrouvé la voie de la lutte, revendicative et politique.
Plus ou moins rapidement et confusément, les populations soviétiques tendent à se poser en actrices conscientes de leur propre avenir. La perestroïka ne se limite plus aux initiatives de Gorbatchev et de son entourage, même si pour le moment personne ne refuse de les soutenir.
C’est parce qu’elle s’est dédoublée à une échelle de masse que la perestroika a acquis un caractère révolutionnaire.

LE NEUF DANS L’ANCIEN

Si besoin était, ces développements politiques confirment une vieille règle que les journalistes et les politologues pressés de nos républiques occidentales oublient facilement : le changement social n’est pas simple affaire de gouvernements et d’hommes providentiels ; il ne devient même effectif que lorsqu’il revêt une dimension de masse – quand les groupes sociaux tendent à conquérir leur autonomie dans l’action.
Mais il n’est guère souhaitable d’en rester à cette constatation. Et c’est ici qu’il faut dire à nouveau que les vieux schémas n’ont pas opéré : il n’y a pas eu mobilisation populaire coordonnée imposant des modifications au sommet mais, dans une large mesure, l’inverse. Il ne sert pas à grand chose d’arguer que, dans le passé, de grands mouvements révolutionnaires ont été précédés de remous dans les milieux dirigeants, qu’une guerre ou une crise avaient elles-mêmes suscités (c’est le cas dans la France de 1789 mais aussi, jusqu’à un certain point dans la Russie tzariste).
Dans l’Union soviétique et en Europe de l’Est, le problème est très différent. Les mouvements anti-bureaucratiques s’unifient autour de quelques thèmes urgents : à Berlin ou à Prague, c’est l’exigence d’élections libres et la fin du monopole du parti ; à Moscou, ce peut être la pluralité des candidatures aux élections. Mais l’action commune laisse subsister une diversité étonnante et ne signifie pas l’homogénéisation autour d’un programme qui définisse la configuration de l’avenir.
A coup sûr, deux faits expliquent partiellement cette originalité par rapport aux grands mouvements du XXe siècle, où une organisation politiquement cohérente conquérait rapidement l’hégémonie : à l’Est aujourd’hui, la lutte n’en est qu’à ses premières étapes et la chape qui a pesé si longtemps sur les esprits n’a pas facilité réflexions et élaborations théoriques ; demain sans doute, les organisations naîtront et affirmeront leurs stratégies. Aussi fondées qu’elles soient, ces remarques présentent un danger car elles concluent à un prompt retour aux normes les plus habituelles de la sociologie des révolutions. Or, chaque mouvement nouveau innove. De ce point de vue, la perestroika, présente des caractéristiques en grande partie inédites. Elle a mis la politique au poste de commande, mieux que ne l’ont jamais fait les plus grands timoniers du monde. Bien que la situation matérielle de la majorité de la population soviétique soit détestable, les revendications économiques n’ont jamais pris le pas sur les exigences de changement du système. L’exemple des mineurs de Vorkouta est significatif à cet égard : ils demandent une meilleure alimentation, de meilleures conditions de travail, mais veulent aussi un changement de la constitution qui abolisse le statut privilégié du PCUS.
En URSS comme en Europe de l’Est, les questions politiques sont mises avant toutes autres ; et, avec elles, sont posés les problèmes de fond de la culture. En d’autres termes, cette perestroïka est une remise en cause des rapports sociaux existants ; elle ne se limite pas aux formes les plus immédiates de l’exploitation mais va au coeur même du problème, en alliant les modifications du système politique à une transformation des formes du pouvoir dans la vie quotidienne.
Sans doute les formes mêmes des régimes bureaucratiques, où le parti unique, fusionné avec l’État, tendent à se substituer à la société, facilitent-elles cette pratique. L’admettre ne diminue en rien l’extrême modernité des thèmes politiques autour desquels se rassemblent les mouvements d’opposition d’Europe de l’Est. La volonté d’un changement global qu’ils expriment rejoint les préoccupations de certaines des luttes les plus récentes en Europe Occidentale (cf. les coordinations en France, les comités de base en Italie). Mais, au-delà de l’Elbe, elle s’exprime avec une plus grande force.
Certes, ces tendances ne font pas l’unanimité et il est à craindre que la persistance de la pénurie ne pousse une partie importante de la population à céder à la fascination de l’« abondance » occidentale. Rien n’est joué cependant. Et la radicalité des développements politiques à l’Est est suffisante pour poser des questions de fonds sur la conception
traditionnelle de la révolution.
C’est peu dire que d’affirmer que l’idée de révolution a été durablement marquée par l’expérience d’Octobre. Un schéma existait, jusque dans l’inconscient des militants, qui en faisait le résultat d’une mobilisation spontanée de la classe ouvrière, aboutissant à une dualité de pouvoir dont le moment décisif ne pouvait être que la prise du pouvoir politique. Cette conception a été remise en cause par l’expérience – sans que la théorie ait accompagné le changement pratique. Il en résulte la subsistance de ce que l’on pourrait appeler, en paraphrasant Lukacs, une vision de la révolution comme processus organique : le mouvement propre de la société en proie à ses contradictions produit, quasi automatiquement sur le long terme, une révolte des masses qu’il s’agit seulement d’orienter vers la conquête de l’État (qu’éventuellement on détruira ensuite).
L’actuelle expérience de l’URSS et de l’Europe de l’Est ne met en cause ni l’importance des mouvements de masse, ni la signification de l’auto-organisation populaire. Elle montre seulement que ni les uns ni l’autre ne peuvent revêtir durablement une dimension politique fondamentale par un simple développement des traits inhérents à la « nature » que leur confère les contradictions de la société. Leur passage au politique exige une préparation politique, c’est-à-dire une réflexion critique sur le pouvoir à tous les niveaux. En Union soviétique, la perestroika a joué ce rôle, même lorsqu’elle n’était encore qu’un ensemble de mesures d’auto-réforme des sommets de l’État.
En matière de pouvoir, l’union de la théorie et de la pratique se réalise au gré d’expériences où sont collectivement passés au crible la totalité des relations d’autorité : hiérarchie de l’État mais aussi rapports entre les sexes, structures de la vie quotidienne, etc. Le concept de dualité de pouvoir ne peut être maintenu que s’il s’étend à tous les domaines du social. L’auto-organisation à la base ne peut persister si elle est uniquement un moyen de préparer des grandes journées de mobilisation, ou même si elle se limite aux problèmes immédiats de la gestion de l’entreprise ou de la municipalité.
Deux conclusions en découlent : les mouvements politiques à caractère révolutionnaire ne naissent que s’ils ont été préparés au niveau le plus large et le plus fondamental (la remise en cause des rapports sociaux). En leur sein, le rôle des travailleurs est évidemment décisif. Mais l’affrontement avec l’État ne peut survenir que si la « plate-forme » du mouvement ne se limite pas aux revendications purement salariales mais englobe la totalité des problèmes que pose une vie quotidienne où l’aliénation, l’oppression et l’exploitation sont présents à tous instants.
De ce point de vue, les événements qui ébranlent, à partir de l’Union soviétique, tout le système du socialisme dit réel ont valeur d’exemple. Ils ne font pas que rappeler une tradition que les dogmatisme divers avaient étouffée depuis le début des années vingt au moins. Ils donnent à l’action politique une ouverture nouvelle.

LE CAPITALISME MALGRÉ LUI

On trouvera peut-être que c’est accorder une signification excessive à des faits encore marqués par la confusion. Après tout, nul ne sait de quoi demain sera fait en Union soviétique, pas même si Gorbatchev demeurera en place. Après tout aussi, les demandes populaires n’ont guère excédé jusqu’à ce jour le voeu d’un retour à la démocratie et d’un rétablissement des mécanismes du marché.
Toutes ces réticences sont fondées mais n’empêchent pas que la tâche de la pensée critique consiste à déclarer, autant que faire se peut, les potentialités d’une situation. Le mérite de Marx est d’avoir su découvrir, derrière les cafouillages de l’assemblée communale, la forme nouvelle de pouvoir qu’introduisait la Commune de Paris. Toutes proportions gardées, la tâche est identique en ce qui concerne la perestroika.
Ne nous masquons pas les risques. La faillite du système bureaucratique révèle, en balayant les obstacles à la libre expression, l’indicible régression qu’a occasionnée le stalinisme. Les traditions les plus anciennes ressurgissent avec d’autant plus de force qu’elles ont été réprimées. La religion et le nationalisme le plus chauvin, le racisme et l’autoritarisme le plus rigoureux ont droit de cité à l’Est. La propagande du mouvement Pamiat est là pour le prouver (notons au passage que cette survivance des idéologies devrait inciter à l’ouverture d’un débat théorique sur la place des représentations collectives dans l’histoire – débat d’autant plus urgent que les marxistes n’ont pas su le mener correctement en dépit de son importance pour la pratique révolutionnaire).
Admettons que les tendances extrémistes puissent être facilement contenues. Demeure le problème de fond : la majorité, allant jusqu’au bout de son rejet de « l’économie de la lune » qui régnait dans le pays, choisit le grand autre qu’est l’économie libérale. Pour des raisons structurelles, la tentation est moins forte en Union soviétique et en RDA qu’en Pologne ou en Hongrie. Mais si la détérioration de l’économie se poursuit dans le pays, les admirateurs du marché sans frein peuvent gagner des positions. Tout cela ne peut que renforcer ce qu’il faut bien appeler la droite.
L’évolution a pourtant des chances de n’être pas aussi linéaire que le pensent ceux qui parlent de « sortie du communisme ». En Union soviétique et dans plusieurs autres pays, le recours à l’initiative privée ne signifie pas automatiquement retour au capitalisme. L’introduction de mécanismes de marché est une nécessité après des années d’une planification absolue, de plus en plus dépourvue de contenu. Les militants les plus radicaux de la perestroïka l’admettent sans mal. Les idées qu’ils avancent sur la multiplicité des formes de propriété (étatique, sociale, coopérative, etc.) constituent une avancée théorique par rapport aux conceptions dominantes héritées des conditions très spéciales de la révolution russe : la centralisation totale des décisions et la collectivisation intégrale des terres ne sont pas la voie royale d’une transition vers un socialisme, véritable parce que possible. La NEP au lieu de passer pour un recul obligé, a sans doute été, en dépit de ses limites, le premier exemple d’une politique réaliste.
L’intégration complète dans le marché mondial, tout autant que la libre pénétration des capitaux étrangers, ne peut se réaliser sans une restructuration qui impliquerait de forts coûts sociaux, sous forme de chômage et de misère pour nombre de travailleurs. L’affaire devient dès lors politique elle ne peut être conclue et menée à bien qu’avec l’instauration d’un pouvoir fort, antidémocratique (répétons-le, les positions d’une telle solution sont potentiellement nombreuses ; l’exemple polonais le montre). Une des premières difficultés sur cette voie est incarnée par les forces sociales qui ont dominé jusqu’ici à travers l’Etat-parti. Non tant les « conservateurs » désireux de maintenir l’ancien ordre politique leur bataille est d’arrière-garde, quand bien même elle peut entraîner des conséquences néfastes. Par contre, les plus lucides des cadres et des dirigeants des partis communistes – ceux qui s’adaptent, qui sont prêts à changer de casquette, à devenir directeurs d’entreprises concurrentielles – constituant une base de manoeuvre, sinon une base sociale large, pour la mise en place d’un régime nouveau, dont les traits seraient empruntés au césarisme et au bonapartisme traditionnels : maintien d’un appareil d’État puissant, louvoiement entre les forces sociales et politiques contradictoires dont l’affirmation ne peut plus désormais être retardée.
La personnalisation du pouvoir est l’apparence extérieure de ce processus qui a pris son sens véritable avec le cumul par Gorbatchev des fonctions de président de la République et de premier secrétaire du parti. Il est à noter qu’en Pologne, Jaruzelsky tente de reprendre le rôle à son compte et qu’en Hongrie, Poszzay se verrait volontiers en position d’arbitre. De telles solutions sont, à terme, précaires. Elles peuvent s’imposer un temps car elles permettent d’éviter les heurts trop brusques en maintenant la centralisation nécessaire.
Elles ne peuvent satisfaire les aspirations fondamentales à la démocratie la plus complète qui sourdent les mouvements actuels. Un pouvoir de type bonapartiste résout — ou tente de résoudre – les problèmes par des moyens administratifs, plus ou moins tempérés de contrôle parlementaire. L’aile marchante de la perestroika – ceux qui n’apportent à Gorbatchev qu’un soutien circonstancié, parce qu’il est, pour le moment, la « seule issue » ont conscience de la difficulté. Leurs débats, auxquels il faut associer ceux d’Allemagne et de Tchécoslovaquie, portent sur plusieurs points essentiels : 1) nécessité de contrôler les privatisations nécessaires (en RDA on parle de les limiter aux entreprises de moins de cent salariés) ; 2) obligation de mettre en place une gestion démocratique des entreprises (lors de sa dernière sortie de prison, Pietr Uhl déclarait que l’heure du « socialisme autogestionnaire » avait sonné).
Ces mesures, d’une extrême importance, ne suffisent pas, tant que n’est pas résolue la question du pouvoir central : une autogestion limitée – et par là même un dépérissement – peut fort bien coexister avec un Etat fortement bureaucratisé ; les bureaucrates eux-mêmes peuvent accepter de vivre une certaine forme de polycentrisme administratif où des rapports plus féodaux que despotiques relieraient les détenteurs des centres de décision.
Les courants politiques qui veulent la fondation du socialisme sur les ruines du système bureaucratique sont réellement existants. Ils sont et seront dans un proche avenir confrontés à l’urgence de l’élaboration d’un modèle étatique qui unisse centralisation et démocratie, d’un modèle de démocratie socialiste – qui n’a jamais existé, même dans les premiers temps de la révolution russe.
Plus que la structure de l’économie, c’est la nature du pouvoir qui est en jeu aujourd’hui à l’Est. L’issue est incertaine. Mais qu’un tel problème puisse être posé révèle nettement l’importance de la perestroïka devenue mouvement de la société tout entière.
C’est le sort du monde qui se joue là-bas.

Novembre 1989

Berger Denis

Militant politique et essayiste . Enseigne la science politique à l'Université Paris VIII. Porteur de valise à 26 ans, il fait partie des réseaux de soutien au FLN pendant la guerre d'Algérie. Communiste oppositionnel il anime avec Félix Guattari et Gérard Spitzer, le groupe la "Voie Communiste" ( 1955-65) qui pratique l'entrisme au PCF. Aprés Mai 68 il collabore au mensuel "Les cahiers de Mai", puis participe activement à la rédaction de "Futur Antérieur " . Il est actuellement directeur de la revue "Variations ". dans la mouvance des " Communistes critiques ". Avec Henri Maler il est l'auteur d'"Une certaine idée du communisme " aux éditions Felin