Performing the border : Sur le genre, les corps transnationaux et la technologie

La vidéo d’Ursula Biemann, Performing the border, enquête sur les conditions de vie et de travail des femmes dans la vaste arrière cour de l’économie américaine au sud de la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Prenant comme point de départ une publicité de la société Elamex qui vend la main d’œuvre féminine au prix d’un dollar l’heure, la vidéaste montre que la construction sociale et technique de la frontière s’étend jusqu’à la sexualité de celles dont la « performance » est vantée dans l’image. Si le récit d’une femme « coyote » – ou passeur de frontière – permet d’envisager des sorties possibles de ce système de contrôle, l’histoire des meurtres en série autour de la ville mexicaine de Juarez pose des questions inquiétantes concernant la sérialisation de la vie humaine pour la fabrication de marchandises hi-tech (ordinateurs, etc.).

Ma video « Performing the border »([[Cet article est la version papier, très réduite, d’un projet video du même nom, qui a été projeté durant le Forum social européen à Paris en novembre 2003. Le texte entier a été publié dans le livre d’Ursula Biemann Been there and back to nowhere. Gender in transnational spaces (b_books, Berlin 2000)) commence par un plan pris depuis l’intérieur d’une voiture roulant dans le désert américain près de Ciudad Juarez. Bertha Jottar commente en voix off: « Vous devez avoir des corps qui traversent pour que la frontière devienne réelle, sinon vous avez juste cette construction discursive. Il n’y a rien de naturel à propos de la frontière ; c’est une place complètement construite qui se reproduit par les gens qui traversent, parce que sans croisement il n’y a pas de frontière n’est-ce pas ? C’est juste une ligne imaginaire, une rivière ou seulement un mur… »([[Bertha Jottar, artiste mexicaine, présente la video « Performing the border » (43 min. 1999).) Dans ce plan je filmais la femme qui conduisait la voiture et ainsi je suis devenue moi-même, inévitablement, part du récit de voyage qui se déployait tandis que Bertha Jottar parlait de la frontière américano-mexicaine comme d’un lieu plein d’effets. C’est un lieu constitué dans le discours à travers la représentation de deux nations, et matériellement à travers l’installation d’un espace transnational par les entreprises. C’est un espace ambivalent à la frange de deux sociétés, et contrôlé de loin par leurs pouvoirs centraux.

Une zone de fabrication pour l’exportation

Grâce à l’ALENA (Accord de libre échange nord-américain) une gigantesque production, une arrière cour de l’économie américaine, s’est établie sur le côté sud de la frontière hautement militarisée entre les États Unis et le Mexique. C’est là que des femmes, pour la plupart, assemblent des objets high-tech pour des salaires très bas. Dans les parcs industriels artificiels post-urbains qui s’étendent sur de vastes zones de désert, les entreprises américaines assemblent leur équipement électronique pour les industries de télécommunications. Tandis que les opérations intensives en capital restent au nord, les opérations intensives en travail sont situées au sud de la frontière. En peu de temps les maquiladoras -littéralement les moulins dorés – ont introduit une culture technologique nouvelle à l’intérieur des villes du désert. C’est là que les composants électroniques sont produits pour les industries de process, les instruments médicaux, les cyber-technologies, les systèmes satellitaires, les technologies de reconnaissance et de simulation, les instruments optiques pour l’industrie aéronautique et militaire.
Il n’y a rien de naturel dans cette zone transnationale. C’est un lieu entièrement simulé avec un simulacre de politique, une zone de laquelle toute idée de public a été complètement évacuée. Le logement, l’eau, le transport, l’équipement téléphonique, l’électricité, l’éclairage des rues, l’assainissement, la santé, la garde d’enfants et l’école sont de la responsabilité des individus, et par conséquent des occasions pour des initiatives spontanées de la communauté. Ces groupes ad hoc luttent pour fournir les services sociaux les plus élémentaires. C’est comme recommencer tout à zéro. Toute revendication humaniste est hors de propos dans un tel lieu. L’âge post-humain qui s’est exprimé dans une imagerie futuriste, conçue à l’ordinateur par les équipes de designers les plus à la mode du Nord, vit ici sa face sombre, sur la frontière.
La question qui m’intéresse est de savoir comment les représentations dominantes sont liées à la réalité matérielle d’un site particulier, c’est-à-dire comment la frontière comme métaphore de différentes sortes de marginalisation se matérialise non seulement dans des mesures architecturales et construites, mais aussi dans les régulations sociales et économiques du genre. Je vais me concentrer par conséquent sur la circulation des corps féminins dans la zone transnationale et sur la régulation des relations de genre, dans la représentation, dans la sphère publique, les loisirs et l’industrie du sexe, et dans la politique de reproduction de la maquila.
Pour un certain nombre de raisons les usines d’assemblage, ici, attirent dans leur main d’œuvre des femmes surtout jeunes. Chaque jour des centaines de femmes arrivent à Ciudad Juarez, située de l’autre côté du Rio Grande par rapport à El Paso au Texas. Elles forment la majeure partie de la population de la ville frontière. Elles ont créé de nouveaux espaces de vie et consomment leur propre culture de loisirs. Elles ont changé les structures sociales et les relations de genre, et en le faisant elles réécrivent les textes de leurs corps et de leur société. Elles produisent les instruments qui rendent possible la forme de cyberspace permettant la mobilité et la liberté de consommer, une liberté dont jouissent des millions de gens au nord de la frontière, et pas elles. Leur propre mobilité reste confinée dans les limites de la « zone franche » de la fabrication post-fordiste. Elles sont les nouveaux membres du transnationalisme, mais leur type de citoyenneté transnationale fonctionne dans des termes très différents de ceux du consommateur transnational.

Des frontières qui communiquent

Dans le langage des opérations des entreprises offshore, les dénominations de la frontière américano-mexicaine sont assez explicites.. Les entreprises installent ou ferment un atelier là où les conditions sont optimales. Les termes utilisés pour le processus du travail de montage ont été transférés sur la personne qui fait ce travail. La travailleuse femme en particulier devient « technologisée » par une terminologie post-humaine qui fragmente et déshumanise son corps et le transforme en un composant disponible, échangeable et marchandisable.
Une publicité d’Elamex, une entreprise sous-traitante à El Paso, Texas, s’adresse ainsi aux entreprises américaines qui envisagent de transférer leurs établissements de travail intensif à un sous-traitant offshore([[Elamex est la plus grande holding industrielle au Mexique, avec des ventes annuelles de 129 millions de dollars (en 1998) et 17 usines de montage électronique et électrotechnique dans l’automobile, les télécommunications, les logiciels, l’armement et les appareils médicaux. Cette publicité a circulé dans la presse commerciale professionnelle au milieu des années 1980. (www.elamex.com)).De façon prévisible le message s’adresse au client dans le langage qu’il comprend : il lui communique le désir de réduire le coût de sa main d’œuvre, il lui assure une certaine qualité, un dégrèvement d’impôt, un démarrage rapide, la proximité des marchés américains et de standing, un accès facile, des coûts de transport bas, des télécommunications directes, la proximité d’un aéroport, etc… Dans ces conditions le travail est seulement un chiffre: un dollar l’heure, et est représenté comme dépersonnalisé, comme unité quantifiable. Je voudrais montrer par contraste que l’image parle un langage entièrement différent. Elle communique un ensemble de relations psychologiques, sociales et historiques qui sont omises par les arguments rationnels de l’efficacité.
Dans la zone frontière, tout le monde est transformé en sujet transnational, et les peuples, dans leurs particularités ethniques, expriment leurs discours. Seuls les corps qui s’autorisent à être marqués, à être échangés, à être transformés en marchandise et à être recyclés, bénéficieront du visa d’entrée qui permet une certaine mobilité dans l’espace transnational. La publicité opère d’emblée comme technologie de surveillance en ce qu’elle définit les deux femmes qu’elle met en exergue à l’intérieur de limites raciales et sexuelles. Sur la gauche, nous avons ce que nous sommes supposés reconnaître comme un visage aztèque, avec des rubans de soie rouge, blanc, noir, dans les tresses ; sur la droite nous avons un visage asiatique générique coiffé comme les garçons dans les magazines et avec les yeux bridés simulés par un coup de crayon. Les deux femmes portent des vêtements plus ou moins folkloriques, si bien qu’en plus du discours racialisé l’image lie clairement ces femmes à une entité nationale exotique/érotique. Ceci les réduit à un devenir géo-corps, un corps transformé en allégorie du corps sexualisé, racialisé, nationalisé du peuple dont les vertus nationales sont étroitement liées aux intérêts des entreprises. Tandis que cette procédure nationalise les corps féminins, elle féminise aussi les espaces off-shores du Mexique et des Philippines – l’autre pays auquel l’affiche est supposé se référer.
La mise en avant de ces désirs d’origine historique dans la publicité d’Elamex souligne le rôle qu’ils jouent dans le louage du travail des femmes, en plaçant leurs corps dans les récits fantasmatiques de la conquête coloniale. « Le Mexique bat l’Est asiatique de 10 000 miles », dit le texte. Dans ce scénario bien connu entre tous, les deux femmes sont dressées l’une contre l’autre, mises en scène pour utiliser leur sexualité et leur féminité dans la compétition pour les faveurs de l’entrepreneur mâle.
Ces figures racialisées et genrées deviennent les expressions de la frontière, la ligne fragile qui marque la frange du corps national. C’est d’ici, d’après le discours national(iste), que vient toute la maladie, l’illégalité, la contamination et la pauvreté. Il n’y a pas de meilleur site pour localiser la panique dont est prise l’identité nationale. Surtout, les consommateurs américains ont besoin d’être rassurés sur le fait que les corps femelles off-shores sont sous contrôle. Cette publicité affirme garantir une force de travail domestiquée, docile, dépendante et disciplinée. Les mains manucurées sont conformes aux standards des entreprises; le visage exprime le sérieux, la concentration, la précision, l’impassibilité. Bref il s’agit d’un modèle, de l’outil même. Elle tient un semi-conducteur dans la main, elle et lui ne font qu’un, son corps s’inscrit dans une fonction robotisée; la puce devient l’extension de sa main et prend la place de la partie supérieure de son torse. Son corps a été complètement technologisé.

Les représentations commerciales montrent d’habitude seulement des designers, avec des usagers haut de gamme, qui bénéficient alors des images éblouissantes associées aux technologies futuristes rehaussant leur image sociale et leur valeur sur le marché du travail, tandis que les autres contributeurs à l’industrie sont systématiquement exclus de ces représentations. Plus souvent les femmes de la maquiladora se retrouvent dans des représentations plutôt tristes associées au discours sur la pauvreté et l’exploitation dans des contextes sociologiques et de développement spécifiques. Pourquoi dois-je payer le jeune technicien blanc 120 dollars de l’heure pour réparer mon ordinateur, tandis que la jeune travailleuse femme qui a assemblé cet ordinateur est payée seulement un dollar de l’heure? Ce n’est pas seulement une question de représentation, mais aussi de force performative.
La publicité d’Elamex travaille dans un double discours grâce auquel les deux registres apparemment directement opposés du naturalisé et du technologique sont coordonnés et gérés ensemble. Ici le lien normatif entre le « femelle » et le « naturel » n’est pas remplacé par une équation simple mais plutôt par l’identification dérangeante du féminin à un mélange indéfini de naturel et de technologique. Dans cette intrication du mécanisme et du genre, le corps femelle naturel est désarticulé, inscrit à même la machine, et individuellement reformaté comme la « main » et « l’œil » du nouveau tout de l’entreprise. Ce sont ces parties du corps de la femme de la maquiladora qui sont louées – ses yeux et ses doigts – car la fabrication informatique et microélectronique demande à la fois une grande précision optique et une forte agilité tactile. Mais ses composants biologiques la rendent aussi fragile et vulnérable. Sa vision est suffisamment fine pendant environ huit ans, et ensuite elle devra être remplacée par une jeune travailleuse fraîche. Son organe visuel est consumé dans la fabrication des technologies de visualisation dont dépend notre société. Elle appartient au processus de remplacement périodique d’un corps par un autre; elle doit être continuellement recyclée. Le désir compulsif de voir et de rendre visible est un des traits caractéristiques de la société industrielle, comme l’analyse Mark Seltzer avec une grande perspicacité en ce qui concerne le complexe corps-machine à la fin du XX siècle([[Mark Seltzer, Bodies and Machines (NY: Routledge, 1992), p. 95.)
Ce désir a conduit les scientifiques et les ingénieurs à développer tout un arsenal d’appareillages et d’instruments pour multiplier la puissance de l’œil humain. Dans les années 1990, comme l’a observé Rosi Braidotti, le regard technologique a pénétré la structure la plus intime de la matière vivante, regardant l’invisible et restructurant ce qui n’avait pas encore de forme([[Rosi Braidotti, Nomadic Subjects, Embodiment and Sexual Difference in Contemporary Feminist Theory, (NY: Colombia University Press, 1994) p. 43.). Le désir de rendre tout visible est aussi lié à l’impératif de rendre les choses lisibles et gouvernables ; il exprime d’emblée un fantasme de surveillance et un besoin d’incorporation([[Mark Seltzer, Bodies and Machines (NY: Routledge 1992), p. 96.).

Les technologies de contrôle

Les technologies de la frontière et du contrôle du travail installées à Juarez établissent des relations entre la vision, la surveillance, le pouvoir, et des corps violemment présents. Le syndicalisme est strictement interdit à Juarez et l’une des raisons pour lesquelles les maquiladoras préfèrent les femmes, c’est qu’elles sont plus dociles et moins susceptibles de s’organiser en syndicats. De plus, dans la mesure où les travailleuses femmes adolescentes sont souvent les seules personnes de leur famille avec un revenu, elles subissent une forte pression des membres mâles de leur famille pour accepter les conditions de travail existantes, de manière à garder leur emploi. Le programme maquiladora repose fortement sur les relations familiales patriarcales qui prévalent au Mexique. En tout cas, dans les années récentes toute la zone industrielle est devenue interconnectée par un réseau informatique, et les usines ont établi des listes noires avec les noms des personnes indésirables, à commencer par les assassins, les délinquants, et les « ennemies » du système des maquilas, c’est-à-dire les gens qui essaient de changer les conditions de travail qui y règnent. De telles listes noires sont interdites par la loi, car si quelqu’un peut partir d’une usine il n’a aucune chance de trouver du travail ailleurs dans la zone. La militante Ciprianna J. Herrera m’a raconté qu’elle s’est fait tirer dessus avec deux autres collègues, pour avoir demandé une cafeteria([[Cipriana Herrera works travaille pour CISO, Centro de investigacion y solidaridad.).Ne parlons pas de former un syndicat, des politiques salariales, des risques pour la santé ou des droits de l’homme. Les femmes ont peur de perdre leur travail pour la plus infime désobéissance, de ne pas pouvoir en trouver un autre et d’en imposer les conséquences à leurs familles.
Le programme des maquiladoras est stratégiquement important pour le gouvernement mexicain d’un point de vue économique car il est nettement plus rentable que les autres ressources nationales comme le pétrole et le tourisme. Le gouvernement garde l’œil de près sur les intérêts des maquilas. Et nous pouvons supposer que la forte présence militaire américaine n’est pas destinée simplement à empêcher les « illégaux » de traverser la frontière, mais sert aussi à protéger le gigantesque investissement industriel américain sur le territoire mexicain. Guillermina Vivalda Valdez, une militante et universitaire qui m’a beaucoup aidée pendant ma première visite à Juarez en 1988, est morte dans un accident d’avion sur son chemin vers le Mexique en 1991. Dans le petit avion, qui a explosé en vol sans doute à cause d’une bombe, il y avait aussi quatre autres leaders du mouvement des travailleurs.
L’organisation du temps est un autre moyen de contrôle efficace. Pour des raisons pratiques les parcs industriels sont situés à la périphérie de la ville. Les systèmes de transport réguliers ne vont pas jusque là ; aussi aux changements d’équipes des navettes privées véhiculent les travailleurs à des prix prohibitifs qui peuvent leur prendre jusqu’à un tiers de leur salaire. Avant l’aurore, le travailleur quitte son lotissement à la périphérie, marche jusqu’à la gare routière au centre de la ville, et refait en bus un trajet d’une heure jusqu’à l’usine pour prendre l’équipe du matin à six heures. Il passe neuf heures à l’usine et rentre à la maison de la même façon. Cela ne laisse pas de temps pour vivre, pour penser, pour s’organiser. Ce sacrifice de leur temps par les travailleurs permet les nouveaux développements de la technologie qui accélèrent nos vies.
Dans le système en réseau électronique des maquilas chaque individu est identifié et profilé. Le temps, la productivité et le corps de la travailleuse femelle sont strictement contrôlés, très souvent par les managers blancs mâles. Le contrôle du corps va jusqu’à celui du cycle menstruel pour s’assurer que la travailleuse n’est pas enceinte. La contraception forcée et les tests de grossesse font partie de l’ordinaire, et, inutile de le dire, la grossesse signifie la porte. L’industrialisation rapide a imposé des transformations entre les registres contradictoires des espaces publics et des espaces privés, entre le travail et l’usine d’un côté, la maison et la famille de l’autre, ou plus généralement entre l’économique et le sexuel. Au Mexique, comme partout, ces registres sont traditionnellement divisés selon les lignes de la différence sexuelle. Les femmes prennent soin de la sphère domestique tandis que les hommes de la famille – le père, les oncles, les frères – soutiennent la famille financièrement. Ce que Juarez a expérimenté sur un temps court, c’est la conflagration des sphères séparées de l’espace privé, femelle, domestique de la reproduction et de la consommation avec l’espace public, l’espace mâle de production. Sans surprise, la travailleuse femme émerge comme la figure centrale de ce conflit tandis qu’elle fait corps avec les deux fonctions de la production et de la reproduction.

La sexualisation du territoire

Une des idées les plus étonnantes, et peut-être les plus dérangeantes que j’ai eues sur la frontière, c’est que le travail international au Sud n’est pas seulement féminisé mais aussi sexualisé. Les travailleuses femmes sont littéralement interpellées dans leur sexualité. D’un point de vue structurel, une jeune femme à Juarez a le choix entre trois positions : elle peut devenir une ouvrière; ou, si elle n’est pas acceptée à l’usine à cause d’une éducation insuffisante, elle peut devenir une domestique et travailler comme bonne dans une maison privée ; mais si elle ne peut pas produire une lettre de recommandation pour cet emploi, son seul choix est la prostitution. Et encore, obtenir un travail d’usine n’est pas toujours la fin de l’histoire. Les bas salaires forcent de nombreuses femmes à rechercher des revenus supplémentaires dans la prostitution le week-end. Les marchés du travail et du sexe s’interpénètrent dans cet ordre économique. Le chiffre d’un dollar de l’heure cité plus haut dans la discussion sur la publicité d’Elamex est aussi responsable de la sexualisation du travail off-shore. Ce chiffre signifie aussi que le maquereautage commence dans l’entreprise. Non que les entreprises transnationales écrèment les profits de la prostitution mais qu’elles tirent profit du fait de faire gagner de l’argent de poche à des femmes en transformant leurs corps en marchandises. La prostitution n’est pas seulement une partie et une parcelle d’une virée pour consommer dans une zone détaxée. C’est une part structurelle du capitalisme global. Depuis la fermeture de la frontière et sa mise en œuvre militaire dans les années 1990, la concurrence est devenue féroce entre les prostituées professionnelles et un nombre croissant de jeunes travailleuses, souvent adolescentes des maquilas qui se prostituent pendant les week-ends. La dynamique sur la frontière montre clairement que même si les consommateurs qui dépensent leurs dollars à Juarez deviennent moins nombreux, la prostitution augmente. En d’autres termes, la prostitution n’est pas engendrée par la demande des clients, comme on le pense d’habitude, mais par le besoin des femmes de se procurer un revenu. Initialement ces femmes offraient des services sexuels à quiconque pouvait les payer. Petit à petit cependant, cette situation a permis le développement d’une industrie du loisir, et il n’est pas indifférent qu’ici à Juarez où la prostitution a émergé de l’économie des maquilas, les quartiers du sexe sont sans maquereau.
Avec l’industrie des maquilas, l’industrie du loisir fleurit à Ciudad Juarez. Il y a dix ans, lors de ma première prise de vue à Juarez, les concours organisés dans les night-clubs se conformaient aux rôles de genre traditionnels. Des femmes, des sucettes à la bouche, se disputaient sur la scène l’attention des hommes en jouant avec le langage corporel le plus désirable qu’elles pouvaient trouver. Aujourd’hui dans les halls de danse, le déplacement du pouvoir d’achat du côté des femmes clientes est évident : l’animation est dirigée principalement vers les clients femmes, avec des strip-tease d’hommes, et des concours de danses d’hommes pendant lesquels les femmes applaudissent le sex-appeal des hommes. Les chants sont dédiés aux filles de Torreon ou de Durango, qui forment la majorité des ouvrières des maquilas, les paroles des chansons se réfèrent souvent aux désirs sexuels des femmes, et toute la machine de loisir est alignée sur leur plaisir. Le changement dans la distribution des revenus donne une nouvelle capacité de relations personnelles aux femmes. Il leur a permis d’exprimer ouvertement leurs désirs sexuels et de chercher à les satisfaire par des moyens économiques plutôt que par des moyens plus traditionnels, c’est-à-dire dans le cadre domestique, par le biais de l’émotion et de la reproduction.

Des identités transgressives

Les technologies les plus sophistiquées de surveillance elles-mêmes ont des fissures et des points faibles, et il y a des trous dans la barrière de la frontière et des chemins qui passent à travers la vallée désertique. C’est là que, la nuit, des femmes aident les femmes enceintes à franchir la frontière. Elles savent comment éviter les piqûres de serpents et la déshydratation et demandent peu d’argent pour conduire les patientes en sécurité dans un hôpital américain. Dans le nouvel espace transnational nous chercherons ces récits de voyages. Les trajectoires transgressives expriment des désirs alternatifs.
« J’ai rencontré Concha il y a environ cinq ans », dit Angela Escajeda, tandis que nous roulons vers son lotissement à la périphérie, « quand elle vivait ici dans une maison faite de matériaux de récupération abandonnés par la maquiladora. À un moment elle a été abandonnée par son mari, et s’est rendu compte qu’étant enceinte elle n’avait aucune chance de trouver du travail à Juarez. Alors Concha rencontra quelqu’un, je ne sais pas si cela fut bon ou mauvais pour elle, qui lui dit qu’elle pouvait vendre des cigarettes aux États Unis. C’est ce qu’elle fit ; elle traversait vers l’autre côté où elle vendait les cigarettes moins cher, puisqu’elle ne payait pas d’impôts, ensuite elle achetait de la marchandise là bas, la ramenait ici, la faisait dédouaner et la remettait en circulation là-bas. Plus tard, du fait de sa facilité à traverser et à éviter les officiers de l’immigration américaine Concha passa pour une wetback (ouvrière agricole immigrant clandestinement). Elle a été aussi confrontée à la militarisation de la frontière en 1994, quand que l’attitude envers les gens traversant est devenue de plus en plus agressive. Concha a réussi à passer protégée, et à un moment de sa vie, sans y penser, elle a commencé à conduire d’autres personnes à travers. Sa renommée a cru au point que des gens d’Amérique centrale, jusqu’au Nicaragua, vinrent la rejoindre. Elle les conduisait aux États-Unis et demandait seulement une petite somme comparée aux autres passeurs. Concha aide aussi souvent les femmes enceintes qui veulent donner naissance à leurs enfants de l’autre côté de la frontière parce qu’elles veulent avoir des enfants américains. Elles croient qu’elles pourront comme cela avoir des papiers un jour et bénéficier des services de ce côté de la frontière. Concha dirige un service pour femmes enceintes qui les conduit jusqu’à l’hôpital d’El Paso. »
Le récit de transgression de Concha est en contradiction radicale avec le genre de corps docile, prévisible, dirigeable présenté dans la publicité d’Elamex. En traçant de nouveaux chemins qui se brouillent aux premiers vents, elle traverse la frontière, passe dans et hors de la légalité. Son temps n’est pas celui d’un seul passage avec le but de devenir quelqu’un d’autre de l’autre côté. Elle est plutôt un sujet en transit, se déplaçant dans la zone transnationale en trouvant toujours de nouvelles stratégies pour contourner les structures de pouvoir existantes. La figure du coyote – quelqu’un qui fait passer les gens à travers la frontière – exprime d’un grand nombre de manières le genre de « nouveaux sujets » que les féministes et les poststructuralistes peuvent être en train d’imaginer. Comme le passeur entre des localisations culturelles, le nouveau sujet est la médiatrice et la constante traductrice entre différentes strates, entre les registres de discours et les codes culturels. Quand je suis passée dans ce qui avait été la maison de Concha, elle avait déjà pris ses affaires et elle était partie. Elle ne laissa pas d’adresse où faire suivre. Elle n’a pas d’adresse au sens d’un système de contrôle habituel. Elle est profondément subversive dans la nature flottante, parfaitement mobile et transitoire de son activité et dans sa non-identification et sa non loyauté envers tout programme national. Avec l’aide de Concha le corps maternel ou enceint, qui est ordinairement l’objet d’un grand intérêt biotechnologique et du contrôle de la reproduction, devient le lieu même de la transgression. Elle transfère ces corps de la zone transnationale, où les services leur sont refusés par les employeurs américains, vers un nouvel espace national, qui, ironiquement, est dominé par les mêmes entreprises, mais où elles peuvent tout de même recevoir les bienfaits qui leurs sont dus.

Meurtres en série

Il y a un autre aspect plus violent de la rencontre entre les corps, la sexualité et la technologie dans cette zone frontière. Depuis 1995, près de 350 femmes ont été tuées à Juarez, toutes selon le même scénario : des femmes pauvres, minces, avec une longue chevelure noire, principalement des travailleuses, rarement des étudiantes, ont été violées, torturées, poignardées ou étranglées, et abandonnées dans le désert. Beaucoup étaient de nouvelles arrivées dans la ville, personne ne les connaissait et n’a réclamé leurs corps. Cinquante femmes sont toujours à la morgue, non identifiées([[Cf. conversations avec Judith Galaza, du CICH, organisation des droits de l’homme.). Dans sa recherche sur les tueurs en série, Mark Seltzer a tracé de curieuses connections entre la violence sexuelle et les technologies de masse propres à une culture machinique([[Mark Seltzer, Serial Killers – Death and Life in America’s Wound Culture (NY: Routledge, 1998).
). D’après lui, les tueurs en série ont un problème d’identité, ils manquent de frontières. Ils n’arrivent pas à faire la différence entre eux et les autres, et ce manque d’auto-distinction se transforme immédiatement en violence sur la ligne de la différence sexuelle qui est la seule différence qu’il reconnaît comme fondamentale. Dans cette logique l’autre sexe est sans distinction interne, échangeable et réduit à un nombre dans le décompte des corps.
Nous avons vu que la frontière est une métaphore gigantesque de la division artificielle entre des concepts divergents. Mais c’est aussi le lieu où le brouillage de ces distinctions prend des formes violentes. Les abus sexuels et la violence érotisée traversent les frontières entre le corps naturel et le corps collectif, passent du désir privé au spectacle public. Cette transgression, très caractéristique de la configuration psychologique du tueur en série, est jouée sur un corps genré et racialisé, et la frontière devient la scène parfaite pour cela. Le tueur en série transforme la violence de cet agencement en pathologie urbaine, reproduisant sur le corps un jeu répétitif, désarticulannt et désidentifiant.
Regarder la frontière implique d’examiner les problèmes de représentation, mais la réalisation de la performance pèse sur les épaules des jeunes femmes mexicaines. Elles assemblent la technologie informatique, leur temps et leurs corps, y compris avec leurs cycles menstruels, elles sont strictement contrôlées par l’encadrement blanc mâle ; la prostitution est une nécessité pour beaucoup dans cette économie caractérisée par la violence sexuelle. Les féministes, à Juarez, ont le courage de survivre – et au delà de se battre – malgré la répression, pour dire non à l’indifférence et à l’exploitation. Je souligne les efforts qu’elles font pour soutenir d’autres femmes qui trouvent des manières de vivre meilleures et alternatives à la frontière, car en le faisant elles réécrivent le texte de leur subjectivité et de la société en ce qu’elle change et qu’elles la changent.

(traduit de l’anglais par Anne Querrien)

Plusieurs centaines de jeunes femmes disparues ou retrouvées mortes; des noms, des visages, des photos, des familles endeuillées…. Lilia, Silvia, Griselda, Yesena, Minerva, Rosalba, Julieta, Brenda… toutes très jeunes entre 16 et 19 ans, travailleuses de maquila, souvent sans contrat, employées de maison, étudiantes…
Le scénario est presque toujours le même, que ces jeunes femmes aient “disparu” ou soient retrouvées mortes, les enquêtes ne sont pas menées ou s’interrompent brutalement, surtout quand elles mènent à des policiers. Dans l’histoire des 8 corps de femmes retrouvés dans un ancien champ de coton, même pas vraiment identifiés, 2 hommes arrêtés ont dit avoir été contraints sous la torture d’avouer les meurtres, depuis l’un a été abattu par la police judiciaire, l’autre retrouvé pendu dans sa cellule…. Les proches et les avocats sont menacés. Menacées aussi les Femmes en noir de Chihuahua qui mènent campagne contre ces meurtres.
“Entre l’exploitation et la lutte, entre la violence et les identités transgressives” nous dit Ursula Biemann, ces femmes “réécrivent les textes de leurs corps et de leur société”. Corps rebelles, corps se mouvant dans le transnationalisme, “l’identité nationale” est “prise… de panique” et “les consommateurs américains ont besoin d’être rassurés sur le fait que les corps femelles off-shores sont sous contrôle”. Volonté de contrôle sur ces corps rebelles, volonté de corps dociles. Maintenir ces femmes dans la docilité des corps au travail, à la prostitution, par la peur et les exactions réelles en toute impunité. L’implication trés nette de la police est signe qu’il n’y a pas que des tueurs en série en perte de repères. Si la résistance/créativité est première, l’affirmation héroïque de ces femmes de leur liberté de créer de nouveaux parcours, de nouvelles lignes de fuite ne se fait pas sans une terrible réponse de l’État mexicain.

Amnesty International et les Femmes en noir qui suivent et aident les familles de victimes et les avocats ont lancé une campagne internationale auprés des autorités mexicaines. cf: [http://www.amnesty.org ->http://www.amnesty.org/

Biemann Ursula

Vidéaste, professeur au CCC Program de l'ESBA à Genève. A exposé son travail dans des musées et à des festivals tels que le Musée d'art moderne de New York, la Biennale de La Havane et Manifesta 3. Commissaire de l'exposition Kültür à la Biennale d'Istanbul en 1997 et de Geography and the Politics of Mobility à la Fondation Generali à Vienne en 2003. Auteur de Been There and Back to Nowhere : On Gender in Transnational Spaces, Berlin, b_books, 2000. Site : www.geobodies.org.