Politiques (post) féministes des multitudes contre la logique de guerre

Je tiens à remercier les organisateurs de m’avoir invitée à participer à cette table ronde. Mais je tiendrais également à rappeler que la raison de cette invitation répondait, dans l’esprit de mes amis du comité de rédaction de la revue Multitudes qui avaient été sollicitée pour cette table ronde, à un souci de respect d’un principe de parité homme / femme.
Par delà le fait que ce principe ne constitue pas en soi une revendication qui m’appartient, une revendication d’ailleurs qui n’appartient pas à l’histoire politique de bon nombre de féminismes, ce principe de la parité homme -femme me semble rentrer en contradiction avec le concept même de multitude.
Néanmoins, je suis bien contente d’être ici, si ce n’est pas pour expliquer celle qui me semble une contradiction majeure, pour introduire des questionnements quant aux limites d’une vision duale, binaire à l’intérieur d’une pensée de la multiplicité.

Lorsque au printemps 2002, j’ai lancé le projet du numéro 12 de Multitudes, je voulais parler de la guerre. Nous étions quelques mois après le 11 septembre 2001, mais il a fallu attendre beaucoup de temps pour parler de la guerre dans la revue Multitudes. J’avais alors choisi de parler des féminismes. Une autre manière de parler de la guerre. Ici, je veux expliciter ce lien, encore très implicite dans le numéro 12 de la revue, entre féminismes et guerre.

Le titre initial de mon intervention à cette table ronde était “Guerre et épistémologie post-féministe”. En réfléchissant, je me suis aperçue que le titre approprié, étant donné ce dont je vais vous parler, est plutôt “Politiques (post) féministes des multitudes contre la logique de guerre”. Mon intervention constitue une argumentation consistant à justifier le sens de ce changement du titre, mais aussi le renversement de l’objet de cette table ronde : de “La multitude contre la guerre” à “La guerre contre les multitudes”.

Si je prends comme point de départ le thème de cette table ronde, tel qu’il est définit “La multitude contre la guerre”, je peux partir de la question suivante :

Les femmes sont-elles contre la guerre ?

En 1938, alors que la guerre était immanente, Virginia Woolf publiait son essai “Les trois guinées”, un essai qui se voulait un discours contre la guerre, et qui, en s’appuyant sur le principe de la différence (sexuelle et dans l’éducation) appelait au rôle que les femmes avaient à jouer pour arrêter la production de la culture de la guerre. Trois guinées est la somme dont dispose l’écrivant, sollicitée par trois demandes d’aide financière provenant respectivement d’une association masculine pacifiste pour les actions contre la guerre immanente, d’un institut de formation supérieure pour filles et d’une association d’aide à l’insertion des femmes dans le monde du travail.
Elle choisit de donner la première guinée à l’institut de formation pour filles, mais à une condition : que la formation vise une “autre” culture. La culture masculine forme à la guerre, l’art de dominer sur les autres, l’art de gouverner, de tuer, d’accumuler le capital. Il faut alors un autre savoir, une autre culture : apprendre l’art des rapports humains, l’art de comprendre la vie des autres.

Il était 1938, depuis, 70 ans d’histoire féministe ont ouvert l’espace pour des féminismes pluriels, le principe de la différence biologique, ontologique étant mise en cause par des approches féministes constructivistes qui déconstruisent le concept même de “femme” en la faveur d’une pensée politique de la multiplicité sexuelle, ethnique, raciale. Il n’empêche, nous retrouvons dans ce désir féministe d’une autre culture les traces du chemin d’un féminisme qui est aujourd’hui celui de la politique et épistémologie féministe, qui traverse les différents champs du savoir pour déstabiliser les frontières mêmes de ces savoirs ainsi que leur épistémologie, pour la production d’autres savoirs, des savoirs qui comptent, dirait Maria Puig de la Bellacasa (Multitudes 12).

Peut-on parler d’un devenir – femme du savoir ?

Dans un texte écrit immédiatement après les faits de Gênes, publié dans le numéro 7 de Multitudes, Toni Negri écrivait : “se soustraire est féminin”1. Il faisait référence à la décision prise, lors de l’assemblée du mouvement qui s’était tenue immédiatement après l’assassinat de Carlo Giuliani, de ne pas aller à l’affrontement physique avec les forces de l’ordre.

Se soustraire à l’affrontement, ne pas aller à la guerre. Mais se soustraire n’est pas toujours une politique possible. Ainsi, cette décision du mouvement n’a pas pu empêcher la descente de la police à l’école Diaz, et les violences policières, le lendemain de la mort de Carlo Giuliani.
Et même, les faucons, ayant tenté de s’échapper à la guerre en Iraq, ont migré prématurément vers la Turquie, mais en entravant ainsi la possibilité de leur reproduction…

L’alternative : le voice. Mais nous savons très bien que des millions de personnes dans les rues du monde entier n’ont pas pu empêcher cette dernière guerre en Iraq.

C’est que, peut-être, cette alternative, et tout en sachant que le voice n’est jamais seulement du voice, que l’exit n’est jamais seulement de l’exit (A.O.Hirschman “Défection et prise de parole” Fayard, 1995), ne définit pas l’horizon possible dans lequel peuvent s’inscrire les politiques des multitudes contre la nouvelle logique de la guerre.

Dans une lettre depuis Ramallah, les Désobéissants écrivaient : “Nous étions venus pour parler de la paix, nous avons finit les mots. Il n’y a plus d’espace pour Action for Peace, il faut Action against the global War…”

On peut alors penser les politiques du savoir comme “action against the war”, plus précisément, contre la logique de la guerre et la forme des savoirs qui la fondent. Mais cela ne passe pas par les grandes reformes pensées par les “experts”, les “conseillers du prince”, mais bien plutôt par les agencements de micropolitiques de résistance aux savoirs constitués et aux modes de leur production, micropolitiques qui, seules, peuvent ouvrir des espaces créatifs.

Mais ma question initiale était : peut-on parler d’un devenir – femme du savoir ?
Je repartirai alors de Toni Negri, “se soustraire est féminin”. Dans un monde où la guerre devient la forme de la politique, Negri semble envisager la perspective d’autres devenirs, des devenirs femme portés par des “atomes de féminité capables de parcourir et d’imprégner tout un champ social, et de contaminer les hommes, de les prendre dans ce devenir” comme nous le laisseraient “rêver” Deleuze et Guattari.
Mais…mais la question qui me semble légitime de se poser, et que je veux poser ici, est : ces atomes de féminité ne seraient-ils pas le produit de la construction sociale du régime sexe /genre dominant, un produit de cette même science, de cette même pensée théorico-politico-philosophique occidentale qui fonde (et se fonde) sur les principes d’universalité et d’objectivité abstraite qui est mise en cause par la politique féministe des savoirs ?

C’est aux épistémologues, aux scientifiques, et aux philosophes féministes de nous avoir démontré qu’il n’y a pas des devenirs femmes, mais des devenirs féministes.
Je pense avant tout à Donna Haraway, dont le texte “Situated Knowledges” est autant fondateur que “Manifeste Cyborg”, d’une critique féministe radicale tant de la science telle qu’elle se fait que du féminisme construit sur l’acceptation des présupposés théoriques de cette science : son objectivité reposant sur les principes de transcendance du savoir et de scission du sujet et de l’objet du savoir. De cette même science qui a produit le discours sur le sexe et sur la linéarité naturelle sexe/genre.

Ici je ne ferai pas référence à Donna Haraway, mais à Vinciane Despret qui a consacré un chapitre de son livre “Quand le loup habitera avec l’agneau” (Les empêcheurs de tourner en rond, 2002) aux “Devenirs femme”. Dans ce texte, elle analyse les chemins complexes de la recherche sur les comportements des primates visant notamment à valider les hypothèses de “passivité “naturelle des femelles, de “comportement dominant”, aussi naturel, chez les males.
Le chemin est d’autant plus complexe que l’observation des comportements naturels des primates, males et femelles, subirait l’interférence des comportements inscrits dans la supposée différente nature des chercheurs suivant leur sexe/genre.
Elle parvient donc à mettre en évidence comment ce “devenir femme” correspond à une induction : “soyez femme”, autrement dit, accordez-vous à mon induction…connaissez comme nous pensons que les femmes connaissent”.
Et ce n’est pas “en tant que femme” que les scientifiques ont produit d’autres modes de production du savoir, d’autres savoirs, mais en tant que “femmes sensibles à certaines formes de conscience politique” et à elle d’ajouter alors : “Le mandat devient clair : il s’agit d’utiliser une position marginale pour en explorer les possibilités stratégiques”.

J’aimerais citer un passage de son livre, qui m’a beaucoup aidée à “supporter” d’entendre et voir les images de la dernière guerre en Iraq, et encore plus, après la fin de la guerre, les discours et les images, et les discours sur les images, sur les comportements des iraquiens.
“N’est-ce pas nos catégories, nos problèmes, notre histoire qui nous font décrire les autres comme nous les décrivons ? . Il ne s’agit pas seulement de rompre avec certaines versions du “nous”, mais avec l’idée même que nous pourrions, sans la construire, chercher l’universalité- une universalité d’autant plus suspecte que l’histoire nous a appris qu’elle a régulièrement servi à imposer le point de vue des dominants…A l’universalité abstraite donnée comme condition a priori se substitue ce que les féministes ont appelé une “universalité concrète”, faite de la multiplicité des points de vue” (p. 194).

L’objectivité féministe, nous dit Donna Haraway, a à voir avec les savoirs situés :
“L’objectivité féministe a à voir avec des localisations circonscrites et des savoirs situés, pas avec la transcendance et la scission sujet / objet. Elle nous permet d’apprendre à répondre de ce que nous apprenons à voir”[… “J’écris -ajoute Donna Haraway- pour soutenir des politiques et des épistémologies liées à un lieu, à un positionnement, à une collocation, où la partialité est la condition pour que nos propositions de savoir rationnel soient entendues” (Donna Haraway ” Situated Knowledges “2)

Pour conclure sur ce point : il est possible de tracer les traits d’une politique des multitudes féministes contre la guerre : la coopération entre cerveaux, dirait Maurizio Lazzarato en relisant Tarde (“Puissance de l’invention”, Les empêcheurs de penser en rond, 2002), pratique de l’objectivité qui privilégie la contestation, la deconstruction, la construction passionnée, réseaux de relations qui couvrent le monde et qui incluent l’habilité de traduire partiellement les connaissances entre communautés très différentes et différenciées en termes de pouvoir, dirait Donna Haraway.

Etre capable d’être avec l’autre pour “voir ensemble” sans prétendre d'”être l’autre”.

Il faut peut-être rappeler que le Manifeste Cyborg a été écrit en pleine période reganienne, celle de la construction des guerres des étoiles. Les cyborgs sont la promesse possible d’une subversion de l'”apocalypse du retour à la poussière nucléaire engendrée par la compulsion obsessionnelle à nommer l’Ennemi”. Les politiques féministes des savoirs situés sont cette politique de résistance à la science occidentale comme science de la guerre. La logique de la guerre comme produit de la pensée théorico – politico- philosophique eurocentrique par laquelle la prise en compte de l’autre ne comporte pas la reconfiguration de cette pensée, mais l’incorporation de l’autre (d’après des échanges sur le net avec Rutvica Andrijasevic).

Féminismes, multitudes et identités

Je pourrais arrêter ici mon intervention à cette table ronde, mais il y a encore un point que je souhaiterais aborder. Expliciter le lien entre féminismes et multitudes.
Je partirais alors d’un mot qui est tombé du titre de mon exposé, un mot que j’ai mis entre parenthèses, car c’est un mot qui fâche : post-féminisme. Et c’est, bien entendu, le “post” qui fâche.
Comme le souligne très bien Adriana Cavarero dans son ouvrage récent “Le filosofie femministe” (Mondadori, 2002) l’utilisation du “post” relève de la volonté d’affirmer l’existence d’une barrière théorique, une rupture nette et puissante qui sépare ce qui vient avant de ce qui vient après. Avant il y avait le sujet phallologocentrique, après il y a les subjectivités multiples et fragmentées, ce qui ouvre le territoire pour la critique féministe. Avant il y a la longue histoire de l’économie binaire, après il y a le tourbillon libératoire qui déstabilise les codes dichotomiques de cette économie.
Parler en termes de post-féminisme signifie assumer la rupture qu’a signifié la “critique féministe du féminisme”. Une critique qui se construit au croisement de la pensée post-coloniale, du black feminism, des mouvements homosexuels, du féminisme lesbien.

C’est la déconstruction du sujet femme du féminisme historique portée par les mouvements anti-racistes et homosexuels, c’est le fait que les gays, les lesbiennes, les transgenres, les transsexuels, les femmes de couleur, deviennent sujets d’énonciation qu’à la fois, les multitudes émergent de la masse sans identités et que les féminismes deviennent politique des multitudes.

Les multitudes sont-elles disparition des identités ? Judith Revel (Multitudes 12 : 132) lit dans les stratégies des identifications stratégiques le risque de voir pulluler les identités au lieu de les détruire.

De son côté, bell hooks écrivait” It’ s easy to give up identity, when you got one”

Et c’est à Beatriz Preciado de nous mettre en garde quant au risque d’une lecture de droite de Foucault (Multitudes 12 : 21) qui peut nous amener à penser les multitudes comme ensemble d’individus égaux. Les multitudes sans identités multiples risquent du coup d’être anéanties en tant que multitudes par l’affirmation d'”une” identité, celle du sujet dominant, blanc, occidental, hétérosexuel.
Mais les identités dont nous parlent les féminismes et les post-féminismes queer ne sont pas les identités fixe, figées, se sont les identités mouvantes de Teresa De Lauretis, se sont celles des nouveaux sujets nomades de Rosi Braidotti, ce sont les identités fracturées des cyborgs de Donna Haraway, les identités déviantes de la théorie queer, des identités non-naturelles, mais construites (Judith Butler, 1993), post-nationales, post-genres, post-identitaires.
Si cela est possible d’un point de vue théorico-politique, c’est que non seulement ces féminismes ont critiqué et déconstruit le sujet “femme”, pour penser “les” femmes, pour penser les hybridations sexuelles et des genres, mais aussi, c’est le fait de penser chaque individu comme multiplicité qui fait qu’il est possible de penser des identités fracturées, non figées, mouvantes, déviantes.

“Des-identification, identifications stratégiques, détournement des technologies du corps et des-ontologisation du sujet de la politique sexuelle, telles sont quelques-unes unes des stratégies politiques des multitudes queer” ( Beatriz Preciado : 21).

Ces féminismes ont pris au sérieux la philosophie de la différence. La production de la différence non pas comme différence en soi, différence abstraite, mais différence qui se produit dans la répétition, qui se concrétise à chaque moment dans des identités, mais des identités construites et toujours mouvantes car inscrites dans leur devenir autre.
C’est dans ce sens que je pense qu’il faut comprendre les stratégies identitaires post-identitaires des multitudes queer. La prolifération d’identités comme stratégie de résistance à l'”un”.
Les féminismes sont cette pensée et pratique politique “de” et “dans” les relations, comme relations toujours de pouvoir, toujours sexuées.
Mais aussi, les politiques féministes et post-féministes queer nous permettent de penser au-delà du régime sexe /genre dominant, la politique après et contre la dialectique.

C’est contre cette puissance créatrice des identités multiples, des multitudes de sujets nomades, excentriques, queer, post-nationaux, post-identitaires que s’oppose la logique de guerre, la guerre comme politique d’affirmation de l'”un”.
La résistance vient avant l’oppression…l’après c’est encore la résistance comme invention, toujours nouvelle, affirmation de la vie dans sa multiplicité, dans ses formes multiples, résistance aux savoirs dominants, production d’autres savoirs, les savoirs situés.

Corsani Antonella

Enseignant-chercheur à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, elle travaille sur capitalisme cognitif, mutations du travail et métamorphoses du rapport salarial. Dernière publication : Un salariat au-delà du salariat ? (en collaboration avec Marie-Christine Bureau) 2012, à paraître.