Pourquoi ce nouveau régime de guerre ?

Nous sommes entrés dans un nouveau régime de guerre de longue durée. Ce régime est multiforme, et se déploie sur un double front : front externe, front interne, avec une nette interpénétration entre ces deux fronts : le militaire et le sécuritaire se mélangent et s’associent, face à un même ennemi supposé : le terrorisme mondial, actuel et potentiel. Si, dans ce régime de guerre, le gouvernement américain occupe une position de leadership, plusieurs autres gouvernements y sont de plain-pied engagés, dont la France et la Russie. On ne saurait en aucun cas le réduire à une simple manifestation de l’impérialisme américain.

Cet article soutient que la cause première est à la fois plus profonde et plus vaste : elle relève de la peur de la mondialité, de l’émergence subversive d’une humanité tout à la fois mondialisée et métissée, qui, de multiples façons, déplace la perspective : secouer les dominations, se confronter aux grands problèmes immédiatement mondiaux, et non pas entrer dans le jeu des conflits de forces et de territoires. C’est cette peur qui habite les promoteurs de ce régime, et qui nous pose, en contrepoint, un vrai défi : savoir exprimer, du plus qu’elles contiennent, les virtualités de cette mondialité.

Nous sommes entrés, mondialement, dans un nouveau régime de guerre, de longue durée. On ne peut le réduire à une suite d’épisodes guerriers, d’attaques militaires. Un régime de guerre n’est pas une suite de guerres localisées. C’est avant tout un nouveau régime de contrôle et de destruction, visant à s’étendre à l’échelle mondiale, et qui fait de la guerre son mode d’existence principal et permanent, quels que soient les épisodes d’affrontements militaires explicites, et ceci en utilisant tous les registres : politique, idéologique, policier, militaire, médiatique, législatif, etc. La guerre n’est pas, et n’a jamais été simplement militaire.
Par ailleurs, et de manière manifeste, ce régime se déploie sur un double front : externe et interne. Entre le déploiement du recours à la guerre à l’extérieur de chacun des États – pour autant que la délimitation des États continue de garder un sens – et le développement d’un régime interne de société sécuritaire de contrôle, il existe, non seulement une coïncidence temporelle, mais une affinité profonde : c’est de la même guerre qu’il s’agit.

Quelles caractéristiques ?

Ce régime de guerre n’est pas né d’un seul coup : on en a clairement perçu les prémisses dans les précédents affrontements (guerre du Golfe, guerre du Kosovo, guerre de Tchétchénie…), dans l’évolution, de plus en plus radicale et guerrière, de toute la classe politique israélienne, dans la montée permanente de l’idéologie et des mesures sécuritaires en interne. Mais ces prémisses ne constituaient pas encore un véritable régime : manifestement, les protagonistes de ce régime n’avaient pas encore une conscience suffisante de ce dans quoi ils s’engageaient et des moyens qu’ils allaient déployer. Les acteurs les plus adéquats à ce régime – les plus préparés à en développer, selon une éthique de conviction, les formes idéologiques – n’étaient pas encore en place. L’ennemi n’était pas encore clairement nommé, pas plus que le régime caractérisé et annoncé publiquement.

De ce point de vue, le 11 septembre 2001 aura été un véritable événement : il a précipité, brutalement et à grande vitesse, l’entrée pleine et entière dans ce régime, les prémisses n’apparaissant plus que comme des répétitions non abouties (telle que la guerre du Golfe, ou les précédents massacres perpétrés par le gouvernement israéliens) et une sorte de phase de réglage et d’apprentissage, phase n’apparaissant comme telle qu’après coup, par rationalisation a posteriori, jusque et y compris le réglage de l’efficacité des bombardements aériens.

L’énoncé enfin trouvé : la croisade de l’Occident menée contre le terrorisme global, selon les propres mots de Bush, est d’une grande puissance évocatrice et constitue déjà en lui-même un acte de guerre essentiel. Car, dans cet étrange régime, les énoncés idéologiques, ou plutôt ce que nous proposerons, nous inspirant de Maurice Godelier, d’appeler la configuration idéelle, jouent un rôle directeur. Qu’elle s’appuie explicitement sur des référents d’extrême droite, évocateurs d’un passé historique lointain (la période des grands affrontements entre l’Orient qui allait être qualifié de barbare et hérétique, et ce qui allait se poser comme étant l’Occident chrétien civilisé), n’est pas innocent et sans effets. Le titre d’un livre publié, il y a 10 ans déjà, en 1991, peu après la chute du mur de Berlin, par Jean-Christophe Rufin: L’empire et les nouveaux barbares[[Jean-Christophe Rufin, L’empire et les nouveaux barbares, éditions JC Lattès, octobre 2001., a remarquablement anticipé l’ atmosphère dans laquelle nous allions entrer. La caractérisation de l’ennemi, à savoir le terrorisme global, mondial, est d’une grande force. L’ennemi n’est définitivement plus assimilable à un État, ni même à un régime politique hostile. On ne livre plus guerre à ou entre États. On ne livre plus guerre contre le communisme. Le conflit contre l’Irak n’est pas une guerre contre un État : c’est une variante et un épisode de la guerre contre le terrorisme et son supposé danger (la détention d’armes de destruction massive). On livre guerre contre un ennemi insaisissable, à la fois interne et externe, partout potentiellement présent, rendant de plus en plus floue et dépassée la distinction entre les deux fronts. On livre guerre contre un ennemi qu’on a désormais le privilège de caractériser : c’est à Bush, à Sharon, à Chirac, à Berlusconi, etc., d’énoncer qui est terroriste et ne l’est pas, sans avoir réellement à en faire la preuve (les preuves pouvant être entièrement fabriquées par ailleurs). Et cet ennemi n’est pas seulement sans visage. Il est sans mobile, sans vraie politique, sans cause, uniquement caractérisé par le moyen « injustifiable » qu’il utilise : le terrorisme précisément. Comment d’ailleurs des barbares pourraient-ils avoir une pensée rationnelle et cohérente, sinon dans les moyens qu’ils utilisent ? Le Mal ne raisonne pas : on ne peut que viser à le détruire. Haine contre haine. Il faut apprendre rationnellement à haïr le terrorisme qui nous haït. C’est en ce sens que ce régime de guerre se différencie profondément de la période dite de la « guerre froide », qui se menait entre adversaires rationnels équivalents, selon des moyens classiques.
Le régime de guerre ne peut être qu’un régime d’activation de passions tristes, sans cesse relancées par des séquences de mise en scène idéologiques et d’affrontements matériels, au sein duquel le renforcement de la puissance armée et des affects les plus réactifs – au sens que Nietzsche a remarquablement donné à ce terme[[Voir Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie, éditions Quadrige / PUF, avril 1998. – a pour corollaire un affaiblissement des dispositions intellectuelles et psychiques des individualités et des formes de vie sociale, visant, de fait, à nous faire nous-mêmes régresser dans le pur registre passionnel, haineux et suspicieux, celui qui peut nous faire douter des intentions de notre propre voisin. Le respect des règles de la démocratie et des droits individuels tend lui-même à devenir un obstacle pour lutter efficacement contre un tel ennemi. Les appareils de police, au sens large de ce terme, doivent pouvoir agir avec un maximum de diligence et d’efficacité, en étant paralysés par un minimum de règles de droit. Ce régime possède un potentiel raciste sans limite a priori : si, dans une période donnée, l’ennemi potentiel prend une allure orientale, il peut en être autrement si le conflit se déplace vers les faciès d’autres civilisations. De plus, à tout moment, chacun d’entre nous peut basculer dans le qualificatif de « terroriste ». N’existe-t-il pas d’ailleurs un continuum entre le terrorisme « à la bombe » et le « terrorisme verbal » de tous les résistants, de tous ceux qui n’épousent pas intégralement la cause de l’Occident civilisé ? Et ce qualificatif justifie à lui-seul les moyens utilisés : le contre-terrorisme, ou le terrorisme préventif, avec, du fait de la porosité même qui existe entre front externe et interne, une réunion progressive, sous une même autorité et dans une même coordination d’action, des moyens militaires, policiers, informationnels, législatifs, judiciaires… C’est ce qui, non sans provoquer de forts remous, est en train de se mettre en place en France, à la suite de l’imitation du cas américain.
Il nous semble important d’apporter, pour mieux caractériser ce régime, les précisions suivantes :
On ne peut en aucun cas réduire ce régime à une guerre qui serait menée par la seule administration américaine, et donc renouer avec la sempiternelle dénonciation de l’ « impérialisme américain ». Les faits montrent que les gouvernements de plusieurs pays se sont engagés dans ce régime, en en étant les promoteurs, sans se contenter de suivre le gouvernement américain, malgré le leadership évident de ce dernier. On peut citer les gouvernements de : Israël, la Russie, la France, l’Italie, l’Espagne, le Royaume Uni. Ces gouvernements se sont coalisés militairement à la faveur d’une profonde réorganisation de l’OTAN, qui tend elle-même à instrumenter et spécialiser le dispositif militaire que l’Union Européenne tente de mettre en place, en l’orientant explicitement vers cette lutte contre le terrorisme mondial. La Russie fait cause commune au sein du dispositif global, ce qui donne une tournure inédite à ce régime, le terme « Occident » devant être compris comme l’englobant.
Ce régime engendre nécessairement des tensions entre ses promoteurs. On ne doit pas attendre un accord intégral entre eux, mais des renégociations permanentes, et des hésitations dans les modalités et profondeurs de l’engagement. Les divergences apparues à propos de la guerre contre l’Irak le prouvent. Il ne s’agit pas d’un désaccord sur l’orientation globale du régime de guerre, mais de divergences spécifiques sur le bien fondé de cette guerre, fonction d’appréciations différentes sur les risques de déstabilisation du Moyen Orient, et le repartage des intérêts de chaque force qu’une telle attaque implique. Par ailleurs, si le gouvernement français a fait le choix explicite et publiquement affirmé de s’engager au sein de ce régime, ses hésitations à le porter dans toute la profondeur de sa logique marquent la difficulté à concilier ce régime avec le maintien d’un dynamique économique capitaliste, mondialisée et décentralisée, peu conciliable avec des déstabilisations et centralisations que la guerre et ses risques tendent à provoquer, et avec le soutien de l’opinion publique européenne, qui garde des ressentis et comportements qui appartiennent à sa propre histoire. Autrement dit, on ne doit pas s’attendre à un régime de guerre fonctionnant à l’ « état pur », mais bien plutôt à de nombreuses variantes et différenciations, en fonction de degrés d’engagement variables des gouvernements et des opinions. Mais ces hésitations et variations ne modifient pas le sens général de l’orientation de ce régime.
Un régime de guerre ne se réduit pas à une stratégie. Il véhicule des innovations importantes dans les techniques de contrôle et les savoirs mobilisés, oriente la recherche scientifique, pousse à une réorganisation des appareils de pouvoir, touche les manières de penser et de vivre. Par exemple : la mise au point par les États-Unis d’une surveillance intégrale de la circulation des informations passant mondialement par Internet suppose des modèles mathématiques et des moyens de traitement particulièrement puissants et innovants, permettant de faire un suivi « point à point » (individu par individu) dans un traitement de milliards d’informations, ce qui, il y a encore peu de temps, était techniquement impossible. Mais en retour, cette surveillance généralisée, dès lors qu’elle sera connue du « simple internaute », peut détourner l’usage du Net et modifier les comportements sociaux à ce sujet.

Pétrole et géostratégie : des explications réelles, mais largement insuffisantes

Deux causes à l’entrée dans ce régime de guerre nous semblent devoir être immédiatement relativisées.
La première est avancée, de manière quasi-pavlovienne, par les partis de gauche et d’extrême gauche classique (en France : le parti communiste, la LCR, une partie du PS, etc.) : l’enjeu serait le contrôle du pétrole et Bush pourrait être désigné comme un simple valet de la World Compagnie. On peut agrémenter cette analyse (en est-elle une?) d’un recours au bon vieux vocable d’impérialisme, voire estimer que nous sommes entrés dans une phase régressive, qui serait en contradiction avec les tendances « profondes » modernistes de l’Empire. Or, non seulement, comme nous tenterons de le montrer, ce régime est en phase avec les évolutions les plus « modernes » de notre période historique, mais le contrôle du pétrole ne constitue qu’un élément secondaire. L’économique nous a déjà appris, depuis longtemps, que les contrôles indirects sont les plus puissants et les plus durables : tout capitaliste et tout gouvernant le sait. Le contrôle du pétrole s’opère déjà depuis longtemps par la dépendance dans laquelle se sont mis les producteurs de cette sources d’énergie, Irak et Iran compris. Par ailleurs, le régime de guerre a pour l’instant engendré des instabilités politiques fortes au Moyen Orient et un renchérissement des cours du pétrole, qui, loin de renforcer la solidité du contrôle occidental, l’affaiblit. Ne prenons donc pas les protagonistes de ce régime pour des idiots. Seule la guerre en Afghanistan a effectivement permis un déblocage du projet d’acheminement du pétrole dans cette région, mais qui pourrait sérieusement soutenir, sans se couvrir de ridicule, que telle était la raison principale de l’intervention américaine ? Ne confondons pas entre cause d’un régime global et effets d’un conflit localisé.
La seconde cause, à la puissance explicative plus solide, consiste à solliciter une approche géostratégique. Et incontestablement, cette explication joue : depuis la « guerre du Golfe », les États-Unis, en particulier, ont développé leurs bases militaires et leur influence diplomatique d’une manière qui pénètre chaque fois davantage en profondeur dans la zone Est du Monde. Ils profitent de la faiblesse de la Russie pour l’isoler et s’installer dans tous les pays limitrophes. Ils encerclent l’Iran, pénètrent sur le continent indien, commencent à faire la jonction avec les implantations déjà historiquement fortes dans le sud-est asiatique, s’approchent de la Chine (qui reste, à terme, le plus grand adversaire). Bases militaires, mais aussi inféodations et corruption de gouvernements locaux, pénétration des services de renseignement, infiltration et encadrement des armées locales, etc. Ce déploiement géostratégique s’opère de manière très claire, et sans avoir à occuper politiquement aucun territoire (sinon, transitoirement, l’Irak), chaque fois qu’une solution gouvernementale locale peut être trouvée et soutenue, comme ce fut le cas en Afghanistan. C’est un scénario déjà bien huilé.
On pourrait ajouter – c’est du moins une hypothèse que nous avions formulée peu après septembre 2001 – que le déploiement politique de cette géostratégie pousse aussi à modeler les modes de vie et les référents culturels locaux, et donc à produire un débouché plus large et plus intense pour l’économique mondialisé, en particulier pour toute la partie de l’économique qui est directement sensible aux évolutions actuelles des modes de vie : industries des télécommunications, industries culturelles, etc. À sa manière Hong Kong est la forme la plus avancée et spectaculaire des relations entre modes de vie et industries de l’âge de l’accès (pour reprendre l’expression de Rifkin), du moins si l’on fait l’impasse sur les questions plus profondes qui animent les habitants de cette ville-territoire.
De ce point de vue d’ailleurs, Bush est loin d’être simplement l’homme du pétrole : l’encerclement des pays et populations de la zone orientale du Monde est aussi un moyen de redonner du souffle aux secteurs technologiquement les plus avancés et de contrôler leur déploiement mondial dans ce qu’il suppose comme transformations dans les manières de penser et de vivre des populations.
Néanmoins, cette seconde ligne d’explication reste très insuffisante. Elle est d’abord très concentrée sur l’administration américaine, en oubliant un fait majeur sur lequel nous avons déjà insisté : dans ce régime de guerre, plusieurs gouvernements sont déjà impliqués, non pas comme « suiveurs » des États-Unis, mais comme promoteurs de ce régime. L’analyse purement géostratégique leur est difficilement applicable. Par exemple, comment y faire entrer la politique du gouvernement français ? Comment comprendre la comportement du gouvernement russe, au risque de faire l’hypothèse absurde qu’il approuve une orientation géostratégique américaine qui ne cesse de léser et d’affaiblir ses propres positions ! Les Russes sont tout sauf idiots. Encore une fois : faire porter l’entière responsabilité de ce régime de guerre sur le gouvernement américain nous semble une erreur profonde, non corroborée par les faits, et qui peut porter à des prévisions parfaitement erronées.
Ensuite, cette vision géostratégique n’explique en rien le déploiement de ce que nous avons proposé d’appeler : le front interne. C’est à dire les transformations profondes dans les rapports sociaux et les pratiques politiques qui marquent la plupart des grands pays occidentaux, et que l’on peut résumer par le terme « à la Foucault » d’entrée pleine et entière dans la société sécuritaire de contrôle (mixée, en l’occurrence, avec l’ancienne société disciplinaire). Par société sécuritaire de contrôle, nous entendons le déploiement, selon la grande intuition de Deleuze, d’un contrôle par modulation (et non plus par simple mise en discipline) des corps individuels et des comportements, qui donne l’apparence d’une plus grande liberté d’action et de pensée : modulation des horaires, des objets et lieux d’engagement personnel, des espaces et moments de vie, etc., modulation et mobilité des corps et des esprits, qui fournit une nouvelle tournure au monde contemporain. Le contrôle ne s’exerce plus directement selon un moulage des corps, à la différence des dispositifs disciplinaires. Il opère selon la formule, à la fois souple et particulièrement dure, des « comptes à rendre » (comptes à rendre périodiquement sur son emploi du temps, sur ses objectifs professionnels individuels, sur l’auto-exploitation de ses moments de vie et de sa mobilité spatiale, sur le respect de ses responsabilités personnelles). Or, ce à quoi nous assistons, depuis septembre 2001, c’est à un couplage inédit de cette société de contrôle par modulation à distance avec une sécurisation étatique, la seconde ne pouvant annuler la première. L’analyse géostratégique ne nous donne, bien entendu, aucun moyen de comprendre les raisons de ce nouveau couplage.
Enfin, cette même vision géostratégique laisse totalement sans réponse la question de savoir pourquoi ce régime de guerre développe et active, à une échelle inédite, des formes idéologiques (que l’on peut analyser comme des configurations idéelles) aussi réactionnaires, à ce point empruntes d’un esprit d’extrême droite. Qui plus est : un esprit d’extrême droite qui est loin d’être la simple reproduction des idéaux nazis de l’entre-deux guerres (même si se manifestent des continuités et parentés, comme le montrent l’encouragement à la remontée du racisme et le privilège accordé à la « race blanche » aux États-Unis par exemple, dans la lignée et tradition de l’idéologie des mouvements d’extrême droite du Sud de ce pays).
Il nous faut donc proposer une autre ligne d’explications.

Une cause centrale : la peur de la mondialité

Un moyen pratique, pour progresser dans l’analyse, est de se demander, puisque les gouvernements concernés utilisent l’arme privilégiée de la peur comme moyen de gouvernement : de quoi ont-ils peur ? Cette question n’est pas anodine. Foucault, dans la toute dernière partie de sa vie, a énoncé un propos qui nous semble d’une immense portée explicative (et qui rejoint les analyses développées par Spinoza dans ses deux traités politiques) : la résistance précède l’oppression. C’est parce qu’il y a de la puissance et de la liberté partout qu’il y a de la domination. Voici la piste qui demande à être creusée : quelle résistance (ou, mieux encore, quelle affirmation, quelle puissance en acte) vise-t-on à opprimer (et réprimer) ? Ce qui est bien l’équivalent de la question : de quoi ces gouvernements ont-ils peur ? Nous proposerons la réponse suivante : de la mondialité.
La mondialité est, si l’on peut s’exprimer ainsi, d’abord un phénomène objectif, ancré dans les rapports de production, dans ce que Marx appelait la production sociale des conditions (et formes) de l’existence humaine. Elle s’exprime dans un formidable mixage et interpénétration des civilisations, dans une formidable production de métissage. On aurait certes raison de dire qu’il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau. Mais il se trouve activé à un degré d’intensité inédit. C’est l’intensité même des interpénétrations entre les modes d’existence, ou, si l’on préfère, l’intensité de la formation de complexions intercivilisationnelles (déployée dans l’intériorité même des individus) qui fait rebondir la question des civilisations et qui explique pourquoi cette notion réapparaît avec une telle force.
Pendant toute la dernière période de la pensée sociale et philosophique, il a semblé de bon ton de dire que la notion de « civilisation » était usée jusqu’à la corde, tout juste bonne pour l’agitation de quelques nostalgiques des temps anciens. Parler « civilisation », c’était être étiqueté à droite, pour le moins. L’universalisme néo-kantien ou habermassien, ou les analyses systémiques, semblaient avoir définitivement congédié cette notion. Mais les faits sont têtus : elle revient. Nous ne sommes pas sans outils intellectuels pour la penser : pensons, ne serait-ce, qu’aux grandes œuvres de Braudel et de Max Weber, qui ont su traiter de l’histoire des civilisations, tout en esquivant remarquablement le risque d’une approche culturaliste.
Mais ce sont surtout les circonstances du retour actuel à la référence aux civilisations qui importent. Car ce retour coïncide avec une mutation profonde : un enchevêtrement et un mouvement de métissage de ces civilisations, qui oblige à leur confrontation. Cette dernière ne peut plus être esquivée, pas davantage qu’il ne s’agit d’absorber une civilisation par une autre (tentative qui appartient déjà à la période historique précédente, celle du colonialisme et de ses avatars). Qui plus est, cette confrontation n’agit pas terme à terme, mais par rapport aux problèmes du monde que l’humanité concrète doit solidairement prendre en charge, et qui n’appartiennent à aucune civilisation en particulier. La mondialité métissée a pour toile de fond la mondialité du devenir humain[[Nous avons explicité ce que nous entendions par “mondialité”, dans : Philippe Zarifian, L’émergence d’un Peuple Monde, éditions PUF, mars 1999.
La mondialité métissée – celle qui nous permet d’affirmer que nous sommes tous des métis ! – signifie que les subjectivités contemporaines, dans et grâce aux modulations dont nous avons parlé, associent et intègrent une multitude d’apports cognitifs et éthiques d’origine diverse, dont chacun d’entre nous constitue un pôle intégrateur, et qui se rejouent dans un dialogue permanent, de proximité ou à distance, entre chacune des singularités, selon sa complexion métissée propre, fruit de sa trajectoire d’expériences. C’est au sein de ce dialogue ininterrompu et sans cesse relancé que la mondialité s’étend subjectivement et oriente de nouveaux engagements vis-à-vis du monde. Mais pour comprendre cette mondialité métissée, il faut la mettre en regard de ce qui l’active: l’acuité des problèmes ayant désormais une dimension directement mondiale. On devrait dire, du même coup, une dimension directement humaine, engageant le corps et l’esprit de l’humanité-monde, prise dans sa solidarité d’existence et de devenir. Les défis et enjeux de ce devenir sont de plus en plus manifestes.
En négatif, ce à quoi nous devons faire face avec urgence : dégradation de l’écosystème, montée de la misère et de la mort dans les pays du Sud, fossé croissant entre riches et pauvres, pénétrant de plus en plus au cœur même des pays occidentaux, désordres et effondrements économiques de pays entiers, voire de sous-continents, provoqués par la mondialisation financière et son alter-ego : la forte montée de la dette dont nombre d’États, en particulier dans les pays du Sud, sont tributaires, domination des femmes, comme phénomène commun à toutes les civilisations .
En positif, ce sur quoi nous pouvons déployer notre joie et puissance : l’expansion et le partage gratuit du savoir dans l’organisation mondialisé du dialogisme, le voyage et les rencontres entre métissages différents aux divers points du globe, l’éthique de la générosité et le sens de l’engagement dans un devenir commun, la richesse des différences et du métissage lui-même, et les forces intellectuelles et corporelles nouvelles qu’ils nous donnent. Certes, il ne s’agit encore que d’émergences, mais néanmoins parfaitement tangibles. Et elles marquent déjà particulièrement la manière dont les courants de la jeunesse s’ouvrent à la politique, d’une façon très différente des précédentes générations. Même les engagements dans des organisations humanitaires, qu’il est trop simple de dénoncer sous prétexte de leur manipulation, témoignent de cette transformation.
C’est sur fond de cette émergence nécessaire de la mondialité, que les enjeux et les clivages opèrent. Car cette émergence provoque une peur panique au sein des gouvernements occidentaux. Leur vision de l’émergence de la mondialité et l’option qu’ils prennent est qu’il faut éviter, de toute force, le risque de dissolution de l’ « Occident » (mot qui remonte des tréfonds de leurs viscères). C’est moins un racisme direct et biologisant qui agit désormais, que la peur du métissage et de la mondialité humaine. La mondialité est perçue comme un danger, une menace terrible, et en aucun cas comme une opportunité. Cette peur se concrétise sur plusieurs registres :
peur de la perte d’identité de l’ « Occident » et de la “fin de l’Histoire” qu’elle prétend incarner…
peur d’une montée en force des enjeux que la mondialité pose et des potentialités de remise en cause du système économique capitaliste mondialisé que ces enjeux comportent. La nécessité de faire face à la détérioration de l’écosystème, la montée du fossé entre pauvreté et richesse au plan mondial, la libre circulation et gratuité de l’économie du savoir, la lutte contre la financiarisation et ses effets destructeurs, la richesse du métissage, etc, tous éléments qui apportent subversion et contestations croissantes face à la domination du capitalisme mondialisé…
peur d’une perte de légitimité croissante des pratiques de domination politique, tant sur le plan interne qu’en matière d’action internationale,
peur de nouvelles expérimentations démocratiques, qui s’éloignent de plus en plus du schéma néo-lockien de la démocratie libérale, et peuvent déstabiliser en profondeur les pouvoirs et méthodes d’oppression que cette démocratie libérale comporte,
peur des migrations, des mélanges, des « infiltrations » d’éléments de civilisations étrangères, des métissages, et, en réaction, montée d’un intégrisme « occidental » (très proche, sur le fond, de l’intégrisme réactif islamique, comme l’étonnant parallélisme entre les discours de Bush et Ben Laden le montre),
etc.

Toutes ces peurs fusionnent en une seule. La peur la plus forte n’est pas celle d’une opposition terme à terme : de cela, les forces capitalistes ont une longue expérience. Elle est celle d’un détournement de perspective : non seulement la mondialité met la mondialisation économico-financière et les dominations politiques au ban des accusés, mais surtout elle part sur des voies, des perspectives, des modes de communication intersubjective, des aspirations et éthiques de vie, des expériences qui échappent à tout contrôle possible. L’ennemi n’est plus le régime communiste, mais la mondialité, et les nouveaux enjeux de l’humanité-monde qui l’activent. Cet ennemi est diffus. Il ne s’identifie à aucun État en particulier. C’est pourquoi le qualificatif de « lutte contre le terrorisme mondial » a fini par s’imposer. A vrai dire, ce n’est pas centralement des pratiques terroristes que les gouvernants occidentaux, promoteurs du régime de guerre, ont peur. C’est de la dimension diffuse, incontrôlable, inassimilable, profondément pacifique, de la mondialité. Le mot « terrorisme » vient tenter de nommer et colmater cette brèche, en justifiant l’usage des moyens de la violence (car ce qu’on ne peut contrôler, on cherche à le détruire).

Il est vrai qu’à cette peur première s’en ajoute une autre : la combinaison des prétentions à dominer le monde des puissances occidentales avec l’émergence de la mondialité, génère, de manière réactive, des intégrismes locaux et armés dans les différents sphères civilisationnelles,dontl’intégrisme islamique est aujourd’hui la représentation la plus évidente, mais non unique (que sait-on de ce qui en train de mûrir en Asie ou en Afrique noire? ). Ces intégrismes locaux, tout aussi hostiles à la mondialité que les « occidentaux », mais opérant dans leur propre sphère de référence, en hostilité réactive à l’ « Occident », sont très difficilement contrôlables, et représentent effectivement des dangers destructeurs, avec de vrais actes terroristes.
Cette seconde ligne de peur vient se joindre à la première, et lui donner une teinture particulière : les gouvernements occidentaux visent à faire d’une pierre deux coups : abattre les intégrismes locaux, mais surtout – et c’est de plus en plus net – en prendre prétexte pour combattre la mondialité. Quand on prêche pour un « islam modéré » par exemple, on veut signifier : un « islam » assez occidentalisé pour rester un bon « larbin » de l’ « Occident », et aussi et surtout : un islam qui reste à sa place, qui n’est pas pollué par les appels de la mondialité, qui reste bien « islamique », donc non métis, non pénétré par le mixage des civilisations et les défis qu’il doit relever.
Mais cela pose, aux adversaires résolus de ce régime de guerre que nous devons être, un défi. Nous ne pouvons pas nous contenter de nous opposer à ce régime de guerre ou de le dénoncer. Le facteur le plus décisif réside dans la faculté de « porter la mondialité » dans ses virtualités et ses perspectives positives. En proposant de parler de « confrontation entre civilisations », nous n’entendons ni opposition terme à terme, bien entendu, ni simple mélange. Mais bien une confrontation critique, quoique pacifique, entre apports des différentes trajectoires civilisationnelles, qui peut se mener parce que l’enjeu est décalé, n’appartient à aucune d’elles. Par exemple : sur le défi écologique – défi majeur d’aujourd’hui -, nous, fils de la trajectoire de l’occident rationaliste et dominateur de la « Nature », avons beaucoup à apprendre de la civilisation chinoise. Et il y a urgence, non seulement parce que la dégradation de l’éco-système commence à engendrer des irréversibilités qui peuvent être dramatiques, mais aussi parce que la civilisation chinoise, et ses ressources intellectuelles et pratiques, fruit de plusieurs millénaires d’expérience, est en train de se déliter. Car voici un des paradoxes : la confrontation entre civilisations peut aboutir aussi à une espèce de pourrissement interne, une « putréfaction » des sphères civilisationnelles, au profit d’une occidentalisation « bas de gamme », jouant sur ce que nos pays peuvent exporter de pire, et sur lequel les grandes firmes (culturelles, de télécommunications, de biens de grande consommation, etc.) surfent allègrement. C’est bien ce qui se produit en Asie ou en Amérique Latine depuis déjà nombre d’années. Toutefois on sent, dans la toute dernière période, que ce pourrissement se délite lui-même, et que les individualités et peuples relèvent la tête : le superficiel et l’argent facile sont déjà en train de perdre de leur attrait, en même temps que de leurs possibilités de réalisation. Des changements plus radicaux, des expérimentations éthiques exigeantes, montent en puissance en différents points du globe (le Brésil en devenant, au moins temporairement, le symbole). C’est cela aussi l’émergence de la mondialité.

Voilà bien, en un mot, la cause la plus profonde de ce régime de guerre : la peur de la mondialité, attitude qui, à sa manière, est au cœur des mutations et des engagements les plus actuels.

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Zarifian Philippe

Professeur de sociologie à l'Université de Marne-la-Vallée et chercheur à l'Ecole Nationale des Ponts et Chaussées. Il a publié plusieurs ouvrages, dont : {L'émergence d'un Peuple Monde}, éditions PUF, 1999 ; {Temps, modernité} éditions L'Harmattan, 2001 et {A quoi sert le travail}. La Dispute, 2003.