Productivité, événement et communication dans le post-fordisme

Sur le livre de Christian Marazzi : “Et vogue l’argent”À l’occasion du compte-rendu d’Et vogue l’argent de Christian Marazzi, la discussion se concentre sur trois questions centrales pour l’analyse du capitalisme post-fordiste : (a) y a-t-il vraiment dissociation entre investissement financier et investissement productif, et ne faudrait-il pas reconnaître une nouvelle couche capitaliste constituée par l’association entre les gestionnaires des fonds de placement et les hauts dirigeants des grandes firmes productives ? (b) la notion d’ouvrier-masse, utilisée par Marazzi, ne tend-elle pas à la fois à sous-évaluer l’inventivité du travailleur tayloriste et à sur-estimer son activisme politique ? enfin (c) le nœud de la productivité émergente n’est-il pas à appréhender autant en termes d’événement (et de réponse inventive à des situations événementielles) qu’en termes de communication langagière ?

Et vogue l’argent, le récent livre de Christian Marazzi[[Éditions de l’Aube, avril 2003, est un ouvrage très stimulant, énonçant des thèses fortes qui poussent à se remettre en question. Une thèse court tout le long du livre : il y a, dans le passage du fordisme au post-fordisme, une mutation forte, dont on risque de sous-estimer l’ampleur et de ne pas comprendre la signification. Une large partie des modes de pensée, des politiques, des outils de mesure et des pratiques, reste fortement imprégnée de la période fordiste, de telle sorte qu’on applique, sur une réalité émergente nouvelle, des points de vue, des théorisations et des actions qui sont devenues clairement inadéquates, voire franchement fausses et négatives. Je partage tout à fait cette analyse.

Inflation et placements financiers
Elle est très bien illustrée par la question de l’inflation : Marazzi montre, de manière convaincante, que nous sommes entrés dans une période durable de désinflation. Or les raisonnements, les habitudes, les réflexes, les politiques, les négociations restent toujours marqués par le risque inflationniste. Nous n’avons pas encore tiré jusqu’au bout les conséquences du basculement dans une période historique longue de désinflation, soutenue par des forts gains de productivité (non reconnus, non mesurés, non visibles, mais agissants).
Un autre exemple fort est pris par Marazzi : le rôle des marchés financiers et des produits dérivés sur ces marchés. Les marchés financiers sont à la fois l’opposé et l’équivalent des nouvelles conditions de productivité et de la mutation profonde de l’horizon temporel qu’exprime la notion, déjà introduite par Keynes, d’incertitude. Les innovations financières ont permis de sortir des schémas classiques, pensés en termes de risque de krach boursier (qui sont, en quelque sorte, l’équivalent du schème inflationniste). Si ces innovations amplifient les fluctuations de la valeur des titres (bulles financières), elles autorisent en même temps la résorption de leurs effets, d’une manière inédite.
Je suis tout à fait d’accord pour dire que ce qui caractérise le plus fortement ce nouveau capital financier, c’est la fusion de l’ensemble des fonctions de la monnaie. Ceci change profondément, par exemple, le rôle et l’importance relative du système bancaire. Mais surtout cette fusion autorise une mise en relation directe entre toutes les formes et usages de l’argent : de simple mode de mesure de la valeur des marchandises, de moyen de paiement ou de constitution d’une épargne ordinaire jusqu’au placement financier. C’est un phénomène sans équivalent historique. Toute somme d’argent – utilisant la forme monnaie – peut se métamorphoser en placement sur titres (actions et obligations). Cette situation brouille les frontières entre salaire et profit, et donc la délimitation simple et mécanique entre classes sociales directement opposées dans le partage de la valeur nouvelle produite. La participation directe des salariés au placement sur les marchés des actions et obligations n’est plus un phénomène marginal : il est constitutif même de la nouvelle condition salariale. La distinction, traditionnelle également, entre salaire direct et salaire socialisée, est en train de perdre sa pertinence. L’avancée des retraites par capitalisation dans tous les pays capitalistes développés en est l’indice. Les forces de gauche peuvent dénoncer cette évolution, mais il faut déjà en mesurer l’ampleur et les effets : une fraction du salaire circule désormais, pour une part croissante de la population des pays du premier monde, par l’intermédiaire des placements financiers mondialisés et de formes individuelles et collectives (fonds communs) qui organisent ce placement. Le concept même de « salaire socialisé » devient inadéquat. Faire comme si cela n’avait pas déjà eu lieu est absurde : c’est pratiquer la politique de l’autruche. Le fond du débat, sur les systèmes de retraite, n’oppose pas un salaire socialisé par répartition à un système individuel par capitalisation. Il oppose un système solidaire de répartition (qu’il soit géré de manière paritaire ou directement par l’État) à une transformation de l’épargne pour la retraite en composante du capital de placement. D’un côté, un revenu de répartition géré nationalement, de l’autre une fraction du mouvement du capital placé mondialement. C’est un changement radical. Ce n’est pas la répartition qui s’oppose à la capitalisation, c’est la fonction même de la monnaie et son espace de déploiement qui est en cause.
J’aurai juste une réserve par rapport à l’analyse proposée par Christian Marazzi : j’ai du mal à adhérer à la thèse qu’il défend d’une dissociation entre investissement financier et investissement productif (page 81 de son livre). Cette thèse me semble plutôt un reste de perspective fordiste. Lorsqu’on examine le comportement réel – et non pas affabulé – des fonds de pension ou d’investissement, on voit que sont mis en jeu des calculs d’anticipations, dans lesquels l’évaluation de la stratégie « productive » et compétitive des grandes entreprises et de la qualité décisionnelle du haut management est tout à fait présente. Il n’y a pas dissociation, mais plutôt expression, traduction et réduction des perspectives de rentabilité de la stratégie d’entreprise en investissement de placement financier. C’est cette traduction / réduction qui explique les pressions temporelles sur le court terme et les niveaux élevés attendus de rentabilité, et qui se joue dans le dialogue serré que les dirigeants des fonds entretiennent avec le haut management des entreprises globalisées. Il se manifeste une distinction, mais non pas une dissociation. Le capital de placement introduit, dans les stratégies productives, un idéal de fluidité et d’anticipations risquées qui fait pression sur l’investissement productif, mais ne s’en sépare pas. Les fonds de pension se sont d’ailleurs dotés d’une infrastructure d’analyses expertes qui évaluent en permanence la validité stratégique, en termes de rentabilité attendue et d’effet sur le cours des actions, du management des firmes dont ils détiennent une part significative du capital.
C’est précisément parce qu’il y a à la fois différence et association entre les gestionnaires des fonds de placement et les hauts dirigeants des grandes firmes productives, avec une claire domination des premiers, que l’on peut parler de la formation d’une nouvelle couche capitaliste, constituée par cette association. Donc d’une nouvelle définition du capital financier, notablement différente de celle donnée par Hilferding et reprise par Lénine. Cela veut dire que, d’un point de vue pratique, il est vain de vouloir critiquer et attaquer isolément le seul capital de placement, et uniquement sur la base des opérations réalisées sur les marchés financiers. Une taxation de ces opérations peut, certes, rapporter de l’argent (quitte à savoir qui le gérerait et pour quoi faire), mais elle ne toucherait pas au fonctionnement central de ce nouveau capital financier. Le capitalisme est à comprendre et à critiquer globalement, et non pas en isolant telle ou telle de ses formes.

La productivité du travail. Sur le taylorisme
Je suis largement d’accord avec l’analyse qui est proposée par Marazzi du taylorisme, et donc, indirectement, du fondement majeur de la productivité du travail sous le fordisme. Je l’exprimerai dans mes propres termes. La question centrale du taylorisme, c’est la dissociation entre travail et travailleur, mais aussi tout le dispositif qui en crée la possibilité et les conditions pratiques. L’innovation majeure introduite par Taylor est ce qu’en sciences de gestion on appelle « le détour de production ». Il existe une double face dans le taylorisme :
– celle d’un considérable développement d’une production intellectuelle nouvelle à base langagière. Le taylorisme, c’est la naissance et la combinaison de langages nouveaux spécialisés, d’ingénieurs et techniciens, par lesquels et dans lesquels s’engendrent des regards et savoirs nouveaux sur la production dans l’univers des bureaux (au départ univers de la maîtrise fonctionnelle d’atelier, qui s’est progressivement concentrée dans les bureaux),
– celle d’une commande / domination / contrôle des opérations de travail, exprimées en gestuelle ouvrière, dans la sphère des ateliers (les listes de tâches à chaque poste de travail) et dont l’exécution est surveillée directement par les agents de maîtrise hiérarchiques.
C’est cette double face qui permet de comprendre le concept d’opération (et donc, empiriquement, la signification des gammes opératoires et des suites d’opérations). Les gammes opératoires et leurs enchaînements constituent l’élément précis de mise en relation entre les deux univers. Du coup, la séparation entre travail et travailleur, instituée et organisée par ce dispositif, ne vaut que pour l’univers de l’atelier. Pendant toute la période taylorienne, l’univers des bureaux ne subit pas cette séparation, bien au contraire. Une alliance de classe se noue objectivement entre directions et travailleurs intellectuels fonctionnels, qui suppose une non taylorisation de l’activité langagière nouvelle qui se déploie dans les bureaux, laquelle conditionne, non seulement l’alliance de classe, mais la créativité de cette production.
C’est un point que nombre de sociologues du travail oublient : les ingénieurs et techniciens, dans les services méthodes, planning, qualité, etc., travaillent. Il est idiot de les réduire à de simples prescripteurs. La prescription est le résultat d’un énorme travail d’analyse des process industriels, d’innovation technique et de planification / ordonnancement des opérations. Ce travail intellectuel est la condition de la productivité opératoire ouvrière. C’est dire, a contrario, à quel point il est absurde d’estimer que le post-fordisme nous fait entrer dans une économie du travail intellectuel, en rupture avec la simple production matérielle de type ouvrier. Cette économie du travail intellectuel existait et a connu un essor considérable dans le fordisme. Il va de soi par ailleurs, et cela n’a plus besoin d’être démontré, que, dans l’univers de l’atelier, les ouvriers devaient réaliser une réélaboration intellectuelle pour « penser » la mise en œuvre effective des opérations commandées par les bureaux et, souvent, s’écarter d’elles (mais en en tenant compte). Je ne fais qu’exprimer, à ma manière, ce que Christian Marazzi énonce très bien : sur le fond, notre analyse du taylorisme est identique. Par contre j’adhère très mal à la thèse énoncée par Marazzi de l’ouvrier-masse. En particulier au passage de son livre où il présente l’ouvrier taylorisé comme « travail sans qualités, indifférent aux caractéristiques socio-professionnelles », « ouvrier-masse interchangeable » et travail directement abstrait parce que « générique ». J’ai un double désaccord avec ces caractérisations :
D’abord, sur le fond de la construction de la productivité du travail, le taylorisme n’est pas du tout la négation du travail concret et de la différenciation des travaux. Au contraire d’une certaine façon : l’énorme travail de définition des process et des outils, entrepris autour du concept d’opération (et de la productivité opératoire) suppose une connaissance et différenciation des travaux concrets par catégories de postes de travail. Comme le disait Taylor : les tâches à chaque poste doivent être définies et planifiées au moins un jour à l’avance. Les gammes ne sont aucunement identiques d’une catégorie de poste à l’autre. Par contre, cette prise en compte détaillée de la différenciation des travaux concrets se fait selon un regard nouveau et déterminé : la capacité à rapporter les opérations et leurs enchaînements à un temps strictement homogène et identique. La différenciation et la spécialisation des travaux se trouvent rapportées à cet élément abstrait commun qu’est la dépense de temps, et qui prend la figure du débit opératoire. Dans la mesure du temps et son rôle directeur (son rôle de commande de la conception et de l’exécution des opérations) se produit et s’engendre abstractisation et homogénéisation de l’hétérogène. C’est justement là l’un des points forts du taylorisme, mais qui suppose un gros travail d’ingénieur (ou des techniciens : l’activité des techniciens ou des ouvriers montés des ateliers emprunte à l’analytique de l’ingénieur, donc à son mode de pensée et de langage). L’abstractisation n’est pas une donnée, mais un processus de production, qui se révèle très consommateur de travail intellectuel et d’échanges de connaissances. C’est la raison profonde pour laquelle il me semble tout à fait faux d’affirmer, comme Gorz par exemple, qu’on bascule dans du travail indifférencié, réduit à du pur travail abstrait, dénué de toute épaisseur concrète. C’est là une vision du taylorisme elle-même totalement abstraite, au mauvais sens du terme. Elle oublie, par ailleurs, que le taylorisme concernait, au départ, des groupes d’ouvriers de la mécanique, qualifiés, travaillant sur machine-outil et que sa force est de pouvoir s’appliquer à tout type de travail concret grâce au processus d’abstractisation qu’il engendre. Réduire le taylorisme à l’ouvrier fordiste de la chaîne de montage masque la complexité et la grande diversité des travaux engagés et appropriés par le système taylorien et opère une confusion entre économie de débit et économie d’échelle. Jamais, dans le taylorisme, le travail n’a été réduit à du pur travail abstrait, obéissant à une totale aliénation.
Mon second point de désaccord porte sur l’ouvrier-masse comme sujet politique de la période fordiste. Mais probablement l’histoire française et l’histoire italienne sont très différentes de ce point de vue. En France, le négociateur de la période fordiste n’est pas l’ouvrier taylorisé, mais le professionnel (de la maintenance, de l’outillage, du réglage par exemple, dans l’industrie automobile). L’étrangeté de la période dite des Trente Glorieuses est que les négociations sur les salaires, l’emploi, les conditions de travail, la sécurité sociale sont menées par un syndicalisme de professionnels, qui parlent et négocient « au nom de la classe ouvrière », en faisant radicalement l’impasse sur l’organisation et les conditions de la productivité taylorienne, l’impasse complète sur le contenu du travail. On ne voit rien qui permette de dire que l’ouvrier-masse aura été, en France, un sujet politique, sinon de manière très sporadique et dans l’imaginaire de quelques philosophes.

La productivité dans le post-fordisme
Je suis très largement d’accord avec les caractérisations que Marazzi réalise des conditions sociales de la productivité du travail dans le post-fordisme. Le point le plus fort de son analyse réside dans la manière dont il met l’accent sur la communication langagière comme source de productivité. Cela nous renvoie néanmoins à la question suivante : quel est le point nodal des nouvelles conditions de productivité et au sein de quels dispositifs émergents ce point apparaît-il ? Bref : quel est l’équivalent du concept d’opération de travail ? Les analyses molles et génériques en terme d’économie de la connaissance me semblent d’un faible intérêt. Elles désignent une nouveauté – l’expansion du travail intellectuel à base d’échanges de connaissances – qui n’en est pas une et ne définit pas rigoureusement où, comment et en quoi se définit la productivité.
La piste ouverte par Marazzi est nettement plus intéressante et prometteuse. Ce qu’il cherche à cerner à travers le concept de communication ne se réduit pas à une reformulation de la vieille question de la coopération. Son idée est que fusionnent de manière nouvelle « travail » et « travailleur », ou encore « activité » et « sujet singulier » au sein de réseaux de communication qui activent et appellent cette nouvelle mobilisation subjective.
Personnellement, je mettrais l’accent premier, non sur la communication intersubjective, mais sur l’événement. On peut émettre l’hypothèse que le point nodal réside dans l’affrontement à et la contre-effectuation des événements-service. Autrement dit, des événements enveloppant leur production d’effets utiles. Le nœud de la productivité émergente est la prise en charge pensée et corporelle des situations événementielles et de leur potentiel d’effets. Dans le concept d’événement est intégré le nouvel horizon structurel d’incertitude. Il permet de rapporter un input (la mobilisation de la compétence, faisant appel à et sollicitant un arrière-fond de connaissances) à un input : le service. C’est dans la confrontation à l’événement que se joue l’essentiel : l’inventivité. Cela suppose la construction de nouveaux dispositifs organisationnels et de nouvelles modalités de contrôle. Qui dit effets utiles, dit questionnement éthico-pratique : qu’est-ce que ces effets sont susceptibles d’engendrer de bon ou de mauvais dans les conditions d’existence et la puissance de vivre des destinataires ?
La base de la productivité ne réside plus dans la manière de rapporter une diversité de travaux concrets à une productivité opératoire abstractisée dans la dépense de temps, mais dans la mise en jeu de chaque subjectivité face aux événements-service. Une nouvelle figure de l’hétérogène surgit, qui n’est plus celle de la diversité des postes de travail, mais celle de la diversité des prises en charge subjectives. On trouve, mais par une autre voie, la question de la communication : la synthèse de l’hétérogène se réalise à travers des dispositifs de communication en réseau, qui ont pour enjeu propre de créer et recréer en permanence du sens partagé.
L’homogène réside dans la production d’un sens éthico-pratique commun, et non plus dans la comptabilisation du temps dépensé. Mais un homogène problématique, qui se pose comme toujours inachevable. Autrement dit, on pourrait émettre l’hypothèse selon laquelle le mouvement d’abstractisation ne réside plus dans la formation d’un travail abstrait, mais dans la formulation langagièrement commune de la valeur éthique des effets possibles engendrés par le travail. Cela dit, que l’on prenne cette hypothèse, ou que l’on reste sur la proposition de Marazzi de considérer la communication intersubjective comme centrale, on peut affirmer que cette nouvelle productivité est en débordement permanent vis-à-vis du capital, en excès et décalage permanents. Ce qui peut expliquer la redéfinition profonde des formes du contrôle capitaliste, que j’ai proposé de résumer sous le terme de contrôle d’engagement[[Philippe Zarifian, A quoi sert le travail?, éditions La Dispute, février 2003.. D’où une série de phénomènes : canalisation, fractionnement, blocages, débordements, etc.
Ces remarques simplement pour illustrer le caractère particulièrement stimulant de la lecture du livre de Christian Marazzi.

Zarifian Philippe

Professeur de sociologie à l'Université de Marne-la-Vallée et chercheur à l'Ecole Nationale des Ponts et Chaussées. Il a publié plusieurs ouvrages, dont : {L'émergence d'un Peuple Monde}, éditions PUF, 1999 ; {Temps, modernité} éditions L'Harmattan, 2001 et {A quoi sert le travail}. La Dispute, 2003.