Que devient le pouvoir ?

« L’analyse du pouvoir est confrontée à un objet essentiellement dispersé, protéiforme et en perpétuel devenir. Il faut se déplacer d’un lieu à un autre du pouvoir, changer d’échelle (de l’échelle mondiale à l’échelle microphysique chère à Foucault), être attentif, enfin, aux devenirs, aux processus, à la diachronie, plutôt qu’aux essences. De ce point de vue, que l’on parle de nouvel ordre mondial ou de nouveau capitalisme, il y a du nouveau sous le soleil du pouvoir. Dans la masse des discours ambiants sur les changements d’époque et de paradigme, deux ouvrages nous ont paru essentiels, tant ils bousculent les habitudes de pensée », Empire , de M. Hardt et T. Negri (à paraître chez Exils, en novembre 2000), et Le nouvel esprit du capitalisme d’E. Chiapello et L. Boltanski (Gallimard).

Le nouvel ordre mondial

Quel est l’ordre du monde ? Y a t-il un ou des maîtres du monde ? Hardt et Negri nous montrent que ces questions sont dépassées dans leur formulation ; le problème de la nouvelle forme du pouvoir mondial et des nouvelles polarisations doit être posé en des termes nouveaux.
La notion d’empire est pourtant vieille et a beaucoup servi. Des vieux empires modernes liés à l’essor du capitalisme industriel (France, Espagne, Portugal, etc.), aux néo-empires américains et soviétiques qui ont constitué un ordre mondial bipolaire, cette notion a toujours désigné un processus d’extension territoriale, avec mise sous tutelle politique et économique de l’espace conquis. Un empire est un acroissement de pouvoir, à partir d’un centre, en l’occurence un état-nation. On a du mal à se défaire de ce schéma impérialiste ou colonialiste pour penser le présent. Le nouvel ordre mondial ne serait que la domination prudente (depuis la guerre du Vietnam) mais efficace et sans partage des États-unis, aidée de son alliée docile et subordonnée, l’Europe, et ce en dépit d’une organisation des nations unies qui a du mal a faire illusion. Contre ce vieux schéma de la lutte des états-nations impérialistes pour la domination du monde, Hardt et Negri proposent un nouveau concept, l’Empire (et non un empire, ou des empires). La guerre du Golfe à révélé l’existence de cette forme de souveraineté mondiale exercée par des institutions multiples, où prédominent, à côté des vieux états-nations, les institutions supranationales (ONU, organisations non gouvernementales, G7, entreprises multinationales).
L’Empire sonne le glas de l’ère des empires. L’affaiblissement des états-nations, sous l’effet de la mondialisation des marchés capitalistes, laisse apparaître de nouvelles formes de souveraineté supranationales (Empire, Europe). L’ordre du monde se dénationalise. Par des interventions ponctuelles et ciblées, armées et/ou humanitaires, par l’innovation juridique, par le biais des marchés et de ses institutions régulatrices (OMC), mais aussi par la communication, l’Empire contrôle et reproduit la société capitaliste mondialisée. Partiellement appuyé sur le jeu des nations (avec le rôle important, il est vrai, des États-unis), l’Empire ne s’y réduit pas : “nous ne sommes pas confrontés à la naissance d’un super-État à l’échelle mondiale, et il serait donc inutile d’en chercher la capitale, les ministères, les apparats”, affirme Luciano Ferrari Bravo. L’article de Saverio Ansaldi, lui, met en valeur toute l’originalité de cette hypothèse et formule les problématiques principales qu’elle permet de traiter : comment se légitime la force impériale, quel est son discours (il faut pacifier, stabiliser, respecter les différences), quelles en sont les caractéristiques propres (pouvoir non-centré, sans limites territoriales fixes, organisation pyramidale), quels sont ses armes, ses modes d’interventions, quelle est sa généalogie, et surtout quels sont les processus d’émancipation à l’œuvre dans l’Empire ?
Plutôt que de donner dans l’antiaméricanisme primaire, psalmodique et paranoïaque, nous préférons replacer les État-unis dans ce processus de dénationalisation du pouvoir[[Voir les articles d’A. Joxe et de S. Sassen., et nous intéresser aux mouvements, sans précédents depuis de longues années, des multitudes dans l’Empire[[Voir aussi, à ce propos, Multitudes n°1 : “Comment nous avons bloqué l’OMC”.. Seattle, Washington, Millau, Durban[[Voir l’article “Durban est notre Seattle”, sur la contestation, lors du dernier congrès mondial sur le sida, à Durban, des brevets de l’industrie pharmaceutique qui bloquent dramatiquement l’accès aux traitements., Prague : les diverses luttes contre la marchandisation de la vie ont en commun d’êtres transnationales et biopolitiques ; elles se distinguent en cela radicalement de l’anti-impérialisme traditionnel.
Par ailleurs, deux de nos articles polémiquent sur le rôle de l’intervention humanitaire dans le dispositif impérial. M. Pandolfi voit dans le déploiement pléthorique et ostensible des ONG (au Kosovo notamment) une véritable entreprise de “colonisation de l’espace politique et social”. Les ONG seraient une nouvelle forme de gouvernementalité, hypermobile, qui se substituerait aux colonialismes défunts, et instaurerait, appuyée sur les élites locales, de nouvelles formes de domination, sur le plan de l’économie et de l’information. En réaction à cet article, C. Moncorgé, président de Médecins du monde, dénonce une confusion entre le travail des ONG et les interventions étatiques et militaires à caractère humanitaire. Les ONG défendent, comme elles le peuvent, l’idée d’indépendance de l’humanitaire, contre le cynisme de “l’interventionisme à géométrie variable” de l’Empire (qui intervient en Tchétchénie ?). Pour garantir solidement cette indépendance, Moncorgé propose la création, au sein de l’ONU, d’une comission humanitaire indépendante, étrangère aux intérêts stratégiques, politiques ou économiques des États, ainsi qu’une réforme en profondeur du fonctionnement et de la composition du conseil de sécurité.

L’Europe : de l’impossible au réel

S’interroger sur l’ordre mondial, c’est aussi prendre en compte l’émergence de ce pôle qu’est l’Europe. L’Europe est-elle un contre-Empire, une simple alliance de nations, ou une alternative radicale et au pouvoir impérial et au pouvoir national ? Longtemps impensable et impensée, l’Europe s’est faite à contre courant, envers et contre tous, toujours dans l’irrespect du culte de la nation. Faire aboutir le fédéralisme européen sur le plan politique, comme le propose par exemple aujourd’hui J. Fischer, mais aussi sur le plan des droits sociaux, nous semble plus qu’urgent, face aux cris effrayés, à droite comme à gauche, des nostalgiques de la Nation. Yann Moulier Boutang retrace l’histoire lente et tortueuse de ce fédéralisme et en dégage les potentialités subversives. Anne Querrien et François Rosso affirment la nécessité d’une harmonisation européenne des politiques en matière de santé et de sécurité sociale, pour que les citoyens européens puissent bénéficier des mêmes soins et des mêmes remboursements dans tous les pays de l’union européenne, avant que les assurances privées ne s’emparent de cette demande.
L’enjeu du débat et des bagarres politiques à venir est de faire exploser l’Europe des marchés, des institutions séparées, des bureaucrates, vers une Europe qui fédère les intérêts de la multitude. C’est le sens, nous semble t-il, des marches européennes contre le chômage.

Le nouvel esprit du capitalisme

Les nouvelles formes de pouvoir convergent vers le paradigme du réseau, ou du rhizome tel que Deleuze l’a théorisé. De la même façon que le nouvel ordre mondial n’a pas de centre, qu’il est partout et nulle part, qu’il intervient et se retire dans n’importe quel point de l’espace qu’il veut contrôler, le nouvel ordre productif détruit les hiérarchies traditionnelles et s’appuie sur des réseaux autonomes d’agents. Le temps du contre-maître tyrannique surveillant la production ouvrière qui fuit de tous côtés est terminé. Tout le procès de production et de valorisation se fonde sur la créativité, l’imagination, le désir et la motivation des agents producteurs. La centralité tendancielle du travail immatériel, au sein du néocapitalisme, pousse le capital à repenser les formes de la coercicition et de la mise au travail.
Sur cette question, l’ouvrage de Chiapello et Boltanski constitue une intervention théorique et une enquête trés précieuses. Ce nouvel esprit du capitalisme, tel qu’il se dégage de 15 ans de discours sur le management, conduit à redéfinir entièrement le commandement et le rôle de l’autorité dans le mode de production capitaliste. Multitudes reviendra, dès sa prochaine livraison, sur le Nouvel esprit du capitalisme, en intégrant une intervention de P. Dockès[[P. Dockès propose de relativiser la nouveauté de cet esprit : l’autorité est toujours là, sous de nouvelles formes, mais qui feraient regretter les anciennes formes..

Les immortels, les pingouins et le bunker

Quelques mots, enfin, sur la présence, dans ce numéro, d’Enki Bilal, qui a accepté que nous nous saisissions de ses dessins. C’était une évidence : un univers où les pyramides du pouvoir survolent des réseaux urbains à contrôler, mais où la multitude vivante invente des formes de résistance au pouvoir des immortels.
Bilal n’anticipe pas, il ne projette pas, il explore le futur déja là, paradoxalement présent, car c’est le propre du devenir que d’échapper au présent. Que devient le pouvoir ? Bilal lui aussi nous donne une réponse. Il met des images sur des formes nouvelles d’empire, de domination.Sensation d’inquiétante étrangeté, qui bouscule les vieilles images, les vieux modes de pensée. Étrangeté jusque dans les couleurs, tantôt assombries par le noir, tantôt extraordinairement vives et déchirantes (cheveux bleus, cheveux roux), jusque dans la lumière, le ciel. Étrangeté mais réalisme en même temps, hyper-réalisme : l’Empire de Bill Gates surveille et aboie, les pingouins du logiciel libre[[Sur le logiciel libre, son origine, son fonctionnement, on pourra se reporter à la Mineure de notre numéro un. passent. Ou même, à l’heure où nous bouclons ce numéro, sur-réalisme de la réalité rejoignant la fiction, celle d’un Milosevic possiblement terré dans un bunker palace hotel quelque part en Serbie orientale, chassée par le déferlement des multitudes à la recherche d’un nouveau devenir.