Quel avenir pour la gauche latino-américaine?

Le cycle révolutionnaire des années 60 en Amérique latine est arrivé à son terme, on le sait depuis quelques années déjà. Mais à l’heure de la globalisation économique et des plans d’ajustement structurel, sous quel signe et au nom de quels idéaux la gauche latino-américaine peut-elle bien renouveler sa lutte ? Dans un livre qui a déjà fait date au Mexique et aux États-Unis, Jorge Castañeda[[Jorge Castañeda, Utopia Unarmed : The Latin American Left after the Cold War, New York, Knopf, 1993, 476 p. + index.
apporte sa réponse à cette question, Et cette réponse, qu’on le veuille ou non, fait figure de référence. D’abord parce que Castañeda nous fait traverser toute l’histoire de la gauche latino-américaine (les divers populismes, le communisme, les expériences de guérilla, etc.), et ensuite parce qu’il formule une série de propositions concrètes qu’il présente comme une stratégie cohérente. Enfin parce que ce livre se lit comme un roman et tranche, de ce point de vue, avec tous les traités universitaires de science politique.

Castañeda note tout d’abord que la période actuelle est caractérisée par un double mouvement, car la globalisation économique va de pair en Amérique latine, ces dernières années, avec une transition très heurtée et inégale vers la démocratie parlementaire. Mouvement contradictoire, dans la racaure où, même si la vague libérale a précipité la crise des dictatures militaires et le retour au pluralisme politique, elle a aussi pour effet d’accentuer des conditions socio-économiques qui sont loin de favoriser l’approfondissement de la démocratie, et bien souvent la mettent en danger (voir les cm du Vénézuela et du Pérou).

Contrairement à un grand nombre de politologues qui écrivent sur le thème de la démocratie depuis le début des années 80, Castañeda ne se contente pm d’une conception minimaliste et purement institutionnelle de la démocratie et ne tombe pas dans la vision idéalisée selon laquelle une « consolidation e démocratique serait déjà en cours dans plusieurs pays. Le défi de la gauche, affirme-t-il, consiste à « démocratiser la démocratie » fil reprend l’expression du Prix Nobel de la Paix argentin Adolfo Pérez Esquivel), autrement dit, lui donner un vrai contenu politique et socio-éconornique.

Quelques idées-force de Castañeda sur l’approfondissement de la démocratie : le respect par les partis politiques de l’autonomie des mouvements sociaux ; des règles favorisant l’expression de la diversité des opinions au sein des partis ; le principe du traitement local des affaires locales, avec le maximum d’autogestion possible ; l’autonomie des différentes branches de l’État, avec l’instauration de mécanismes de transparence, afin de lutter contre le patrimonialisme traditionnel et la corruption.

Quant à la stratégie économique, Castañeda soutient qu’il n’y a plus de modèle proprement socialiste de développement et qu’il faut jouer sur l’opposition entre différents paradigmes de gestion politique dans les pays capitalistes avancés. Il reprend à son compte toute l’argumentation de Michel Albert dans Capitalisme contre capitalisme (1991) et prône, pour les pays d’Amérique latine, une capture prudente mais décisive avec le libéralisme irréfléchi à la (nord-) américaine. Sans prétendre que les modèles capitalistes « rhénan » ou « nippon » (pour reprendre les termes d’Albert) soient facilement transposables, il invite la gauche à examiner les mérite d’un « autre capitalisme , Citant un mot du sociologue brésilien Francisco Weffort, J. Castañeda note que la gauche latino-américaine n’est pas obligée d’épouser le capitalisme par amour : un mariage de convenance suffirait.

Appeler de ses vœux un État-Providence à l’européenne ou un État-manager à la japonaise, cela suppose bien sûr des modes de financement. Diminuer les crédits pour la défense et négocier une exonération partielle de la dette extérieure, voila selon Castañeda deux façons possibles de dégager de l’argent, mais elles ne sont pas données d’avance car elles relèvent d’une âpre lutte politique interne et de négociations difficiles avec le Nord. Il existe cependant un autre obstacle, tout aussi redoutable, celui de la fiscalité : comment amener les couches aisées et les entreprises privées à payer plus d’impôts, à faire les sacrifices nécessaires pour rendre possible une politique redistributive ? Castañeda reconnaît qu’il n’y a pas de solution facile mais indique que la réforme démocratique de l’État, dans le sens indique plus haut, aurait pour effet de diminuer la corruption et d’inspirer davantage la confiance des classes aisées, qui n’auraient plus le sentiment de céder leur argent à un État-escroc.

On soupçonne un décalage entre la radicalité des propositions de Castañeda sur la démocratie et le carartere plus modéré de ses recommandations en matière économique. S’agirait-il d’un manque d’audace ? La question mérite d’être posée, mais Castañeda pense pour sa part qu’à l’heure où les pays de la région passent tous par un processus d’insertion contraignante dans le système mondial, il n’y a pas d’autre voie.

En tout cas, souligne-t-il, aucun projet de changement ne verra le jour sans l’appui d’une ample coalition qui doit dépasser de loin la base sociale traditionnelle de la gauche : elle doit inclure les pauvres et les travailleurs, mais aussi de larges secteurs des classes moyennes qui aspirent à un environnement social libéré des fléaux de la violence et de la drogue ; et des entrepreneurs privés qui reconnaissent l’importance d’un contrat social afin de stabiliser la société et développer le marché local.

A l’heure où les élites latino-américaines et celles du Sud en général ~’idrntificnt de moins en moins à des projets de « développement national », cette dernière idée peut sembler idéaliste, et Castañeda le reconnaît, mais, écrit-il, sans la coopération des élites, il est impossible d’obtenir un changement des conditions de vie pour la majorité. pauvre.

Comme l’indique le sous-titre du livre, J. Castañeda attache beaucoup d’importance à la disparition du bloc soviétique. La gauche devrait, selon lui, accepter cet événement comme une grande chance historique eu il signifie que l’action politique ne s’inscrit plus dans le cadre de la rivalité des superpuissances. A cet égard, il faut noter que J. Castañeda est un partisan des contacts directs, francs et permanents entre la gauche latino-américaine et les autorités nord-américaines. Cela suppose, de la part des latino-américains, une bien meilleure connaissance pratique du système politique nord-américain. Le lecteur sera fasciné par le bilan que tire Castañeda de l’expérience des Sandinistes et du FMLN salvadorien dans les couloirs de Washington.

Qu’en est-il de la gauche « réellement existante » en Amérique latine aujourd’hui ? Dans un chapitre intitulé « Squaring the Circle : Reforming Révolution », J. Castañeda examine la situation actuelle de quatre mouvements que l’on peut considérer comme représentatifs de la gauche réformiste des années 90: le Parti des Travailleurs du Brésil, le Parti Révolutionnaire Démocratique du Mexique, le « socialisme rénové » chilien et la gauche parlementaire vénézuelienne (le MAS et Causa Radical). L’auteur connaît personnellement des dirigeants de ces partis, dont il dresse des portraits à la fois informés et sans complaisance. Mais le bilan qu’il tire de l’expérience de ces formations manque de clarté. D’une part, il considère comme un processus de nulrissement idéologique la tendance à l’abandon de la référence au socialisme comme mode spécifique de gestion et de développement. Il voit par exemple d’un bon oeil le progrès du courant social-démocrate au sein du PT brésilien, aux dépens du courant révolutionnaire (c’était effectivement le cas sa moment où il écrivait). Mais d’autre part, en examinant la gauche chilienne – celle qui a mené le plus loin son « Bad Godesberg » -, il se demande s’il n’y aura pas, à terme, un conflit entre sa volonté de « conserver les acquis économiques du régime de Pinochet » et ses efforts pour « rembourser la dette sociale ». En conclusion de ce chapitre, il évoque même la possibilité que cette nouvelle gauche réformiste fasse une « dérive vers la droite » qui lui ferait « perdre ses racines, et par conséquent, sa voie ». Il a raison de poser la question.

Certains se sont demandés si Castañeda n’a pas tiré trop rapidement un trait sur les mouvements révolutionnaires armés. N’est-il pas passé à côté de la situation explosive qui a engendré la révolte des néo-zapatistex dans l’État du Chiapas ? Castañeda répond à cette critique dans divers articles et discours en affirmant que, contrairement aux apparences, l’Armée de libération nationale zapatiste n’est pas un mouvement à vocation révolutionnaire mais un mouvement réformiste armé dont les revendications sont somme toute très modérées : démocratie, respect des droits des indigènes, répartition équitable des terres, etc. Mais si ces demandes n’avaient pas été accompagnées d’un soulèvement armé, l’État mexicain aurait-il écouté ?

Ce qui est pourtant incontestable, c’est que Castañeda prête fort peu d’attention à la situation des paysans en Amérique latine. La lacune est importante.

Ces critiques et d’autres n’enlèvent rien à l’importance d’Utopia Unarmed, que l’on peut lire à la fois comme un livre d’histoire, comme un manifeste et souvent comme le témoignage direct d’un acteur politique. J. Castañeda marie l’analyse politique à un style vivant de journaliste engagé. Que l’on soit d’accord ou non avec ses thèses, il faut reconnaïtre que ce livre s’impose comme un document central du débat politique pour les années qui viennent. Et sans tomber dans l’utopie, on pourrait même rêver une traduction française…

Cohen James

Enseigne à l'Institut de sciences Politiques de l'Université de Lausanne ( Suisse)