Questions d’Empire

Les attentats du 11 septembre ont vérifié la thèse principale de M. Hardt et T. Negri : en rompant avec la politique de l’État-nation, l’Empire se matérialise sous nos yeux. En même temps cependant, l’événement nous conduit à mettre en question les définitions proposées dans leur livre. Il semble que nous assistions à la fin des « petites crises » qui ont caractérisé l’Empire. Et que sa visibilité actuelle soit comme une protestation contre la définition de son essence comme « machine abstraite ». Mais le problème le plus sérieux se trouve dans son fondement « ontologique » : les Multitudes. Si ce sont elles qui supportent et déterminent l’état de l’Empire, sont-elles forcées d’aller de pair avec ce dernier, y compris lorsque sa stabilité apparaît ébranlée ? Quelle est alors la ligne de fuite possible pour les Multitudes ?1. Les attentats du 11 septembre ont vérifié la prophétie d’Empire. Je dis bien la prophétie, car les thèses de Negri – Hardt, posées à la hâte, ont parfois pu sembler un peu mégalomanes et sans appui factuel : une Rome postmodernisée !?, par exemple. Mais elles ne le semblent plus du tout. Nous assistons bien aujourd’hui aux préparatifs de la machine de guerre mondiale, au fonctionnement réel du pouvoir supranational : le phénomène ne peut plus se comprendre dans le cadre de l’Etat-nation ou de l’impérialisme. La rupture avec la politique moderne s’opère tapageusement sous nos yeux, et une entité qu’il est juste de nommer Empire se matérialise, s’il s’agit du “sujet politique qui règle les échanges mondiaux”, et du “pouvoir souverain qui gouverne le monde” (p. 15).

2. L’une des définitions proposées de l’Empire est “l’état d’exception permanent”. Il existe comme une “intervention continuelle, à la fois morale et militaire” qui est “la forme logique de l’exercice de force découlant d’un paradigme de légitimation fondé sur un état d’exception permanent et sur une action de police continue” (p. 65). Alors que pour Carl Schmitt, l'”exception” n’était opératoire qu’au moment de la production de la souveraineté (et donc de sa mise en branle), pour Negri et Hardt elle anime l’Empire par sa continuation : c’est l’exception qui éclaire la règle de l’Empire. On n’est pas loin, ici, de ces mots d’Althusser : “enfin, ne sommes-nous pas toujours dans l’exception ?” (“Contradiction et surdétermination”, 1962) , prononcés en un temps où l’Empire n’existait pas encore.

2bis. L’état d’exception permanent, qui définit la postmodernité, aurait dû se réaliser sans “conflit central” : “la souveraineté impériale est organisée non pas autour d’un conflit central, mais plutôt autour d’un réseau changeant des microconflits” (p. 251). La “crise” comme telle appartient plutôt, selon Negri et Hardt, à la modernité : “la modernité se définit par la crise, une crise née du conflit ininterrompu entre les forces immanentes (…) et le pouvoir transcendant” (p. 109). Et “la fin de la crise de la modernité a donné naissance à une prolifération de petites crises mal définies, ou si l’on préfère, à une “omni-crise”” (p. 238). Cette thèse sur la modernité/postmodernité semble reprendre, ou du moins refléter celle de Lyotard : la fin de la grande histoire, le bouillonement de petites histoires. Pouvons-nous encore, après le 11 septembre, parler de “microconflits”, quand le monde est en train d’être mobilisé autour du “conflit central” entre démocratie et “terrorisme”, entre “civilisations”, même si cette opposition est elle-même fallacieuse ? Nous avons plutôt l’impression d’assister à la fin des petites histoires.

3. Empire, le livre, nous a donné sans aucun doute donné la capacité de nommer la chose : l’ennemi n’est plus l’impérialisme, ni l’Etat américain, mais l’Empire. Il faut toujours appeler les choses par leurs noms. Grâce à ce nom, nous pouvons nous renommer nous-mêmes : Multitudes, et non plus “peuple”, ni “prolétaire”. Nous avons donc, en fait rétabli le rapport qui, toujours selon Carl Schmitt, détermine le politique : le rapport ami-ennemi. L’évidence actuelle de l’Empire, elle aussi, contribue à renforcer ce rapport Empire-Multitudes sous la forme d’une opposition entre organisations mondiales (FMI, OMC, G8, etc.) et mouvement anti-globalisation. Mais Empire, le livre, nous enseigne, de l’essence ontologique de cet ennemi, qu’elle est “abstraite” au sens foucaldien du terme : l’Empire n’est que la machine abstraite qui existe et fonctionne dans et à travers tous les “sociaux”, notre “vie” même – il est en ce sens “immanent”, par opposition au caractère “transcendant” du pouvoir moderne. Cette essence ne peut que résister à son incarnation institutionnelle, et donc à la distinction de l'”ami” et de l'”ennemi” : les Multitudes sont elles-aussi définies, chez Negri et Hardt, comme des “forces immanentes”. Le pouvoir impérial se situe au même niveau “ontologique” que les Multitudes, ou plus précisément, sa “base” n’est que la puissance de ces dernières. L’opposition de l’Empire et des Multitudes semble avoir du mal à apparaître : notre ennemi est, à la limite, nous-mêmes. Quand nous appelons l’ennemi par son nom, nous trahissons inévitablement une oeuvre qui nous a permis de le nommer.

3bis. Cette question est bien évidemment une fausse question. Parce que le vrai problème doit se poser ailleurs, entre le concret et l’abstrait : non pas entre l’Empire et les Multitudes, ni même entre la machine abstraite et les mouvements concrets, mais entre la nature abstraite ou virtuelle de l’Empire et sa réalisation concrète, et aussi entre ces deux niveaux des Multitudes : quel est l’état actuel de l’Empire ? Quel est celui des Multitudes ? C’est une seule et unique question : celle que le 11 septembre nous oblige à poser. Mais l'”ontologie”, elle aussi, débouche sur un paradoxe. Si l’Empire et les Multitudes ne peuvent pas s’opposer ontologiquement, et si, à la limite, ils constituent l’Un, cette identité immédiate travaille sûrement très positivement pour les Multitudes aussi longtemps que la domination du pouvoir est stable et forte. Car elle signifie que la stabilité du pouvoir n’atteste que la puissance des Multitudes : sa force est la nôtre, c’est nous qui sommes forts ! Et c’est ainsi qu’Empire est devenu notre “Manifeste communiste”. Mais, une fois ébranlée la stabilité et rendue visible la crise de l’Empire, cela ne nous nous révèle-t-il pas en même temps le commencement de notre impuissance ? En un sens oui, malheureusement, parce que le terrorisme exprime la faiblesse des mouvements, qu’il veut introduire l’essence de l’ennemi dans le camp des amis, et qu’il est le “clone” de l’Empire, comme le dit Yann Moulier Boutang. Mais quand le parallélisme est ontologiquement nécessaire, nous ne pouvons qu’aller toujours de pair avec notre ennemi, augmentant et diminuant la puissance ontologiquement commune. Ce qui est inacceptable.

4. Negri-Hardt semblent avoir pour modèle de la guerre “postmoderne” la Guerre du Golfe, sans morts américains. L’asymétrie étant frappante, ce n’était pas en fait une guerre, mais plutôt une opération de police où s’affrontaient le pouvoir et son “objet”, et non pas deux protagonistes, deux “sujets”. De la guerre à venir, on évoque déjà l’a-symétrie entre la superpuissance et les terroristes. Mais l’asymétrie, cette fois, va disparaître. Non seulement parce qu’il y a déjà cinq milles morts américains, et que les Etats-Unis veulent comptabiliser les cadavres, mais aussi par une autre raison. Parce que la substance de l'”american enemy” est finalement nulle, ou est l’Empire lui-même. Qui peut, en fait, capituler ? La “Justice infinie” qui pourchasse les terroristes, devra s’enfoncer dans les “chemins des chemins qui ne mènent nulle part”… ailleurs qu’au centre de l’Empire, dans la réalité du capitalisme mondial : son inégalité, son injustice, sa misère. Si c’est la guerre, ce n’est que la guerre de l’Empire contre lui-même. De l’action policière qui simule la guerre à la guerre qui tourne à vide : le modèle, subitement, a changé.

5. Le 11 septembre comme stade du miroir de l’Empire ? En fait, impliquant la “communauté internationale”, l’Empire entame un procès qui peut se donner une nouvelle figure du “monde”. Le procès apparaît “dialectique” : d’un côté, au niveau de la machine “abstraite”, par la “guerre” implosive où il se vise lui-même, ou le trou noir interne comme son ennemi, l’Empire va s’approcher du “totum = nihil” où aucune frontière ne se trouve (l’une des définitions de la postmodernité proposée par Negri-Hardt, cf. II-6) ; de l’autre, au niveau de la politique “réelle”, la logique ou la passion nationale, et pas forcément nationaliste, va se renforcer, comme l’Etat-uni de Francis Fukuyama. Nous allons donc avoir la pire complicité de l’ouverture et de la fermeture. Mais un tel déroulement, on peut et on doit le dire, est déjà décrit partout dans Empire, qu’il s’agisse du marché, du “multiculturalisme”, etc. Nous voyons maintenant sa version intensifiée, malheureuse pour les Multitudes.

6. Sommes-nous obligés, nous, les Multitudes, d’accompagner ce procès ? Cette dialectique n’est-elle pas “à la cantonade” ? Même si l’identité ontologique a pu être confirmée à Seattle ou à Gênes, il est absolument faux qu’en raison de cette identité les gens de Seattle sont alors “responsables”, ne serait-ce que partiellement, du 11 septembre. Si le non-rapport entre Seattle et New York est fondé, en droit comme en fait, il faut tout de suite admettre que les Multitudes ont déjà commencé à tirer une ligne de fuite au sein du miroir de l’Empire, la ligne qui résiste à leur destin ontologique. Mais pour la prolonger, il nous faudrait rejeter l’euphorie que nous avons sûrement ressentie quand notre “puissance” a été découverte dans le pouvoir impérial.

Kobé, 2 octobre 2001.

Ichida Yoshihiko

Philosophe, professeur à l'Université de Kobé, Japon, auteur notamment de Penser la lutte (en japonais, Heibon-sha, 1992) et traducteur en japonais de Louis Althusser, Écrits philosophiques et politiques, II tomes (Stock/Imec, 1994-1995). Membre du comité de rédaction transnational de Multitudes.