RMA : Pour la fin du minimum

ou pourquoi le Revenu Minimum d’Activité porte trop bien son nom ?1.
Les députés ont adopté le mardi 25 novembre le projet de loi prévoyant la décentralisation du revenu minimum d’insertion (R.M.I.) et créant le revenu minimum d’activité (R.M.A.). Cette loi s’inscrit dans une politique de workfare, qui impose l’emploi comme condition d’accès à des prestations et des revenus sociaux. Ce qui nous semble tout à fait typique du mépris dans lequel ce gouvernement tient les gens, leurs désirs – leur être. Mépris par lequel s’affirme la facture réactive des politiques étatiques en situation de capitalisme globalisé, lorsque la souveraineté des Etats devient contrôle des corps, formatage des âmes et production de valeurs-simulacres. Cette facture réactive se repère dans la volonté gouvernementale consistant, nous dit l'” exposé des motifs ” de cette loi, à ” valoriser le travail ” et la ” proximité de gestion “. En clair : valorisation de l’emploi, dévalorisation des puissances de création et raffinement dans l’art de contrôler les gens. Cette volonté de contrôle était déjà tout à fait présente dans le dispositif du R.M.I. ; le R.M.A. l’aggrave. Du R.M.I. au R.M.A., il y a cette mauvaise pente qui nous éloigne encore plus de la possibilité d’un revenu inconditionnel.

2.
L’un des objectifs de ce projet est, selon François Fillon, de ” passer d’un revenu d’assistance à un revenu de travail “. Que signifie précisément cette opposition entre l’assistance et le travail ? On pourrait croire somme toute qu’une communauté politique a précisément pour fonction d’assister l’ensemble de ses membres au motif de leur santé, de leur éducation, et de leurs droits fondamentaux. Nous sommes tous des Assistants. Mais l’assistance est passée du statut de fonction politique à celui de caractéristique individuelle : être un assisté. Formule désastreuse subjectivement, qui fixe l’individu dans un statut humiliant. Formule par laquelle transite la culpabilisation des personnes qui ne travaillent pas. Celle-ci n’a pas commencé avec ce gouvernement. 1991 : loi sur le contrôle des chômeurs. Augmentation des visites à domicile afin de vérifier si les RMIstes ne vivent pas en couple. 1997 : refus d’augmenter les minima sociaux en 1997 sous prétexte de ne pas ” enfermer ” les RMIstes dans l'” assistance “. Ainsi le RMA aura-t-il pour fonction de dépister, selon les dires du Ministre des Affaires Sociales, les ” fraudeurs et les profiteurs “. Ces deux termes doivent être entendus ainsi : comme deux noms étatiques visant à recouvrir le refus du workfare, le refus d’accepter n’importe quel emploi comme condition d’accès à l’assistance commune.
Le RMIste devra par conséquent se mettre au travail pour sauver son âme corrompue… Les motifs de cette mise au travail forcé sont nombreux. Motif bassement pratique, bassement électoraliste : effacer des listings des demandeurs d’emploi. Motif bassement économique : au bout de trois refus pour un travail proposé, le RMIste sera déchu de ses droits. Où l’on voit que ce qui guette le RMAste récalcitrant est ni plus ni moins que le néant – ni insertion sociale, ni emploi. Il nous ainsi clairement indiquer que le RMA est une forme d’exploitation à visage découvert : le RMA est en effet un contrat de travail de 20 heures qui ajoute au revenu mensuel du RMI une somme de 130 euros [183 ? versée par une entreprise qui sera exonérée des charges patronales. Formule de l’exploitation à peu de frais pour les entrepreneurs. Le contrat de travail, nous dit le projet de loi, est ” renouvelable deux fois, dans la limite d’une durée totale de 18 mois “. Aucune obligation d’embauche. Le RMAste pourra ainsi passer de contrat en contrat, pour la plus grande joie des entreprises.
Cette loi permet ainsi d’éclairer les fonctions exactes de l’Etat en situation de capitalisme globalisé, lorsque le Capital fait mine de faire monde. Parmi les nouvelles fonctions dévolues à l’Etat, l’une doit ici attirer notre attention : en situation de déterritorialisation globale, l’Etat a pour fonction d’assurer le contrôle des populations susceptibles d’être emportées au-delà de toutes les frontières, à la vitesse des flux de marchandises et de communication. Pour assurer ce contrôle, l’Etat effectue des reterritorialisations partielles qui s’établissent à même les flux. La ” valorisation du travail ” (du travail employé) doit être comprise comme procédure active, sans laquelle une politique de workfare serait plus difficilement applicable. Or cette valorisation n’est qu’un artefact de seconde main, absolument réactif, qui tente de redonner de la valeur à ce qui n’en a plus.
Il nous faut en effet prendre acte de ceci : la fin de l’emploi comme valeur, comme cadre de production de la valeur du fait de l’extension de l’activité productive à l’ensemble de la société, sans séparation stricte entre les activités privées et les activités publiques, entre le temps de travail et le temps de hors-travail. Réactiver, sous la forme de l’emploi, le Travail comme valeur, c’est imposer de force une reterritorialisation sur le Travail comme Valeur-en-soi, refaire du Travail un Objet Désirable sous la forme d’un emploi localisé et bien délimité. Mais valeur artefact, simulacre dévitalisé qui ne représente plus rien.
Cette localisation forcée ne prend tout son sens que pensée dans son rapport avec l’autre attendu fondamental de cette loi : la ” proximité de gestion “, qui n’est autre que la décentralisation de la gestion du RMA au niveau des régions, avec à terme la possibilité d’un suivi communal des dossiers. Celle-ci n’est en rien (comme son nom l’indique parfaitement) une déconcentration du pouvoir, mais rend possible un contrôle de proximité très strict qui pourra s’organiser autour d’un Simulacre (au sens que Deleuze et Guattari donnaient spécifiquement à ce terme dans L’Anti-Œdipe), le Simulacre de la Valeur-Emploi. Ce contrôle de proximité n’est pas en soi une innovation : si certaines régions usent du RMI comme une sorte de revenu garanti, d’autres ont envisagé celui-ci comme une astreinte au travail et une puissante possibilité de contrôle social. La décentralisation renforce ce dispositif.
L’effet de cette loi sera le suivant : cliver les populations entre employables et inemployables – soit distinguer entre diverses techniques de contrôle. La loi indique en effet clairement que le RMA est destiné ” principalement ” aux allocataires du revenu minimum d’insertion qui ne sont pas ” en très grande difficulté, et pour lesquels une insertion sociale est prioritaire “. C’est dire l’estime dans lequel ce gouvernement tient la notion d’insertion sociale : c’est ce qui reste quand l’emploi n’est plus possible… On collera ainsi sur le front des individus en petite difficulté la mention ” Apte ” – apte à l’emploi. Soulignons à ce titre le fait suivant : du RMA ont disparu tous les critères sociaux, de logement, éducatifs qui caractérisaient la notion d’insertion propre au RMI. Cette disparition ne doit certes pas nous faire regretter les avantage du RMI. Nous constatons simplement une aggravation dans la façon dont ce gouvernement traite ses chers concitoyens.

3.
Un total mépris des gens s’affirme au travers de ce projet, qui touche plus de deux millions de personnes si l’on compte les foyers qui vient autour des RMIstes (on notera au passage que le RMI concerne parfois de façon on ne peut plus directe et profonde certains territoires : 20% de la population à la Réunion, pour un taux de chômage de 40%). Mépris total des personnes en grande difficulté comme ceux qui seront ni plus ni moins que forcés à travailler pour des ” activités ” parfois dégradantes. Mépris radical de leurs désirs, réduits à la volonté de fraude, à la paresse… Mépris radical des raisons qui justifient leur non-travail : fuir un emploi lorsqu’il est infect, lorsqu’il ne nous correspond en rien, lorsqu’il apparaît comme un chantage à l’assistance commune qui n’est autre qu’un droit, lorsqu’il ” profite ” à quelqu’un d’autre, est un signe de grande vitalité psychique, car une activité dégradante diminue considérablement nos puissances d’être. La valorisation du Travail sous la forme de l’emploi et dans ses multiples incarnations entrepreunariales aura ainsi pour fonction d’annuler et ces désirs de fuite, et les désirs d’auto-valorisation par le travail. Vous dites ? Augmenter vos puissances d’être ? Certainement pas. Plutôt le minimum. Le minimum d’argent, d’autonomie, de latitude, de considération. Au plancher, voire en dessous du plancher.
Tournons notre regard. Brisons les simulacres lorsqu’ils nous empêchent de respirer, lorsqu’ils ne sont pas investis par ce que Deleuze nommait les ” puissances du faux ” mais par celles de l’exploitation, du mensonge et du contrôle. Ce que nous voyons alors, c’est que le RMA s’inscrit dans une béance qu’il tente de conjurer, la béance qui est que la puissance est beaucoup plus intense du côté des gens, des multitudes que du côté du Capital ou de l’Etat. C’est cette puissance qui doit être reconnue, cette possibilité d’exprimer notre être au travers d’activités multiples hors toute fixation, toute localisation. Cette expression-de-soi ne doit pas être entendue sous son aspect simplement individuel, mais comme participation à la production de la vie sociale sous toutes ses formes. Cette participation ne peut absolument pas être réduite au travail salarié, ou à toute forme d’emploi, elle le déborde de toutes part. Ce débordement, qui est la vie sociale elle-même, ne peut non seulement trouver une mesure salariale, mais de même aucune mesure. Reconnaître ces puissances et ces expressions ne peut se faire qu’en attribuant à chacun un revenu déconnecté de tous critères, un revenu inconditionnel, un revenu social garanti qui n’aurait pas pour fonction de rétribuer quelque activité que ce soit mais de la rendre possible. C’est cette distinction entre le fait de l’activité et sa condition de possibilité qui est déterminante.
Ne cédons cependant pas à cette euphorie productiviste. Car l’on voit très bien comment notre schéma reconduirait une nouvelle division tout à fait dangereuse : serait valorisée … une capacité d’autovalorisation. Serait tendu comme idéal même ce qui est et doit rester une possibilité. Nous étions au plancher ; nous voici en plein ciel – regardons au milieu. Un revenu inconditionnel, cela veut dire aussi sans aucun critère idéal qui imposerait quelque activité que ce soit. Cette idée nous semble très importante, et a pour fonction de détruire tout le discours autour de la notion d’assisté. La mauvaise réponse à ce qui n’est ni plus ni moins qu’une insulte serait de renverser cette situation en investissement total dans la vie sociale. La mobilisation totale nous semble dangereuse, quels qu’en soient les promoteurs. Or ce que doit non seulement supporter mais porter une société est, pour reprendre ce que disait Bataille, cette ” négativité sans emploi ” qui ne cherche pas à s’investir dans quelque Grand Projet Commun. Dans La Désobéissance Civile, Henri David Thoreau se ” plaisait à imaginer ” un Etat qui ” ne trouverait pas incompatible avec son repos que quelques-uns choisissent de vivre en marge, sans se mêler des affaires du gouvernement ni se laisser étreindre par lui “. Ce à quoi pourrait contribuer un revenu social universel, c’est à laisser-être toutes les singularités, quelles qu’elles soient, productives ou improductives, maudites ou s’activant pour le Bien Commun ; façon économico-politique d’en finir avec le jugement de Dieu.
Laisser être ce qui est sans valeur, sans but et sans fin, instance de chaos sans lendemain, non pas dans la proximité mais dans le lointain, non pas dans la gestion mais dans l’indéterminé, où la vie ne peut plus être un choix entre le repos ou l’activité.

Neyrat Frédéric

ancien Directeur de programme au Collège international de philosophie, et membre du comité de rédaction de la revue Multitudes. Il travaille sur les notions de destruction et d’indestructibilité, de mouvement et d’inertie, de relation et d’absolu. Il a publié récemment sur Artaud (Instructions pour une prise d’âmes, 2009), Heidegger (L’indemne, 2008), et la politique contemporaine (Biopolitique des catastrophes, 2008). Son dernier ouvrage en date s’intitule Clinamen (2011)