Réappropriations de l’espace public

1. Il y avait vingt ans que les choses suivaient leur train. Au moins depuis la crise de 1971-1974, quand après avoir digéré la lutte des années 60 et la défaite du Vietnam, le capital multinational avait relancé son projet de développement en termes de modernisation postindustrielle et de politique libérale. Le néo-libéralisme s’était imposé au cours de ces années : années grises, même si elles ont été éclairées, comme ce fut le cas en France, par un certain nombre de luttes ouvrières offensives (celle de 86 par exemple) et par une succession d’explosions étudiantes – premières manifestations de la révolte du travail immatériel – autour desquelles la protestation sociale essayait vainement de s’organiser. Décembre 1995 en France marque la première rupture de tuasse avec le régime politico-économico-idéologique de l’époque libérale.
Pourquoi les luttes de Décembre 95 révèlent-elles une telle force de rupture ? Pourquoi pouvons-nous les considérer comme le début de la fin de la contre-révolution de la deuxième partie du vingtième siècle ?
On a commencé à donner quelques réponses à cette question. Elles sont souvent intéressantes. Il est tout particulièrement évident, que la prise de conscience du caractère insupportable des processus de mondialisation et de la construction européenne spécialement accélérée en France, le sentiment de trahison de la promesse républicaine de la nouvelle présidence, ainsi que l’ensemble des contradictions déterminées par la nouvelle organisation du travail social – mobilité, flexibilité, rupture du marché du travail, exclusion, – et de la crise du Welfare s’est immédiatement répercutée dans le processus de formation de la lutte et de sa radicalisation. C’est surtout la définition du nouveau contexte dans lequel se déterminent les différentes revendications qui me semble importante : un contexte “biopolitique”, dans le sens où cette lutte se heurte à toutes les règles de discipline ou de contrôle de l’ensemble des conditions de la reproduction du prolétariat. Pour résumer, la lutte prend son sens universel, devient lutte “d’intérêt général”, dans la mesure où elle refuse le diktat “libéralisme ou barbarie” et désigne un nouveau seuil du possible pour l’action contestataire et l’expression du désir d’un nouveau monde.
Et pourtant, cela dit, nous ne réussirons pas à comprendre la radicalité et la signification de la rupture d’époque que marque cette lutte si nous ne posons pas une nouvelle question : quel en est l’acteur ? Quel est le sujet hégémonique de cette lutte ? Quelle est la couche sociale qui a réussi, en un temps extrêmement bref à transformer une lutte revendicative en une lutte politique contre le commandement capitalistique mondialisé ? Et pourquoi ? Quels sont les agencements matériels qui ont déterminé l’expansion de la lutte et son devenir politique ?

2. Il est facile de donner une première réponse : ce sujet s’appelle “travailleur des services publics”. C’est lui, dans les transports ferroviaires et métropolitains, dans les télécommunications, dans les postes, dans les hôpitaux, dans les écoles, dans les services énergétiques etc… qui a déclenché la lutte et l’a guidée, donné un sens général offensif aux demandes de caractère revendicatif. Mais si nous ne nous demandions pas ce que ces secteurs représentent de nouveau aujourd’hui, dans l’appareil politique et productif du capitalisme avancé, cette réponse resterait sans grand intérêt. Je veux dire qu’il y a eu d’autres épisodes, dans l’histoire des luttes ouvrières où la capacité de bloquer la circulation des marchandises a été fondamentale dans le déclenchement des affrontements politiques (les grèves des chemins de fer, en particulier, ont émaillé l’histoire insurrectionnelle ouvrière) : aujourd’hui toutefois, dans l’organisation du capital avancé, la capacité – des ouvriers des services publics des transports, de la communication, de la formation, de la santé et de l’énergie – d’investir avec une force politique déterminante le système de production, devient décisive à l’exclusion de toute autre. Thatcher et Reagan le savaient bien, ces initiateurs musclés de la stratégie libérale, qui, pour lancer la restructuration, avaient fait un exemple en prenant pour adversaires les travailleurs de l’énergie ou ceux des communications aériennes. Pourquoi donc ?
Une réponse qui sort de la banalité n’est possible que si l’on reconnaît d’abord que dans la structure du capitalisme avancé l’ensemble des transports, des communications, de la formation et de l’énergie, c’est à dire des grands services publics, ne représente plus seulement un moment de la circulation des marchandises ou un élément de la reproduction des richesses, mais constitue plutôt la forme globale qui structure la production même. On nous a répété mille fois que la production était devenue circulation, qu’il fallait travailler “just in time”, que le travailleur devait devenir un maillon de la chaîne sociale. Eh bien, les grévistes des services publics ont montré comment, en touchant le maillon de la circulation, on touchait la chaîne productive toute entière ; comment, en agissant sur le contenant, tout le contenu devait réagir. Et puisqu’ici nous ne parlons pas seulement des structures de la production mais des forces subjectives qui se profilent à travers elles, on voit clairement pourquoi la lutte des travailleurs des services publics a, dés le début, “représenté” l’ensemble des travailleurs et pourquoi, sur le lieu stratégique qu’ils occupent, leur lutte a immédiatement investi la globalité du système productif et ses nouvelles dimensions sociales et politiques.
A tous ceux qui qualifient cette lutte de “réactionnaire” et “conservatrice” et à qui l’analyse objective du processus de production tient tellement à cœur, on peut donc tout de suite répliquer, en s’en tenant à leur propre point de vue, que ces luttes, et leurs acteurs principaux, ont au contraire une place centrale et décisive dans le nouveau mode de production : ils ont amené la lutte au point vraiment décisif de la “réforme” capitalistique et l’ont, pour cette seule raison, momentanément bloquée.

3. Mais les acteurs de la lutte n’ont pas été seulement les ouvriers et plus généralement les travailleurs des services publics : l’ont été au même titre un million de femmes et d’hommes qui à Paris et dans toutes les villes de France, pour rejoindre leur travail ou simplement pour se déplacer, se sont imposés des efforts dignes d’une période de guerre, dans des conditions réellement pénibles. Les médias ont illustré ces efforts et cette fatigue quotidienne avec Un certain lyrisme – d’abord pour tenter d’organiser la révolte des “usagers”, et puis – une fois cette opération massivement rejetée – pour exalter la civilité et la convivialité de leurs comportements, tout en insistant sur les souffrances occasionnées par la grève. Mais la sociologie industrielle, l’idéologie néolibérale et toute la littérature d’Etat ne nous avaient-ils pas raconté, pendant des années, que, dans le post-industriel, les usagers sont eux-mêmes producteurs du service ? Comment alors faisaient-ils, ces producteurs d’idéologie, à se démentir si platement, en tentant de dresser la communauté des usagers contre les travailleurs des services ou en cherchant, quoiqu’il en soit, à les identifier comme des communautés séparées ?
En effet, les usagers sont des “co-producteurs” des services publics. Ils le sont selon des figures différenciées (qui vont d’une consommation passive maximum et une interactivité minimum, à une consommation passive minimum et à une interactivité maximum : valent comme exemple du premier cas les usagers des services énergétiques et du second cas les usagers des télécommunications, de la formation et de la santé). Aujourd’hui, dans la lutte, cette “co-production” a fait montre d’un niveau de conscience très élevé. Les “usagers” ont reconnu leur propre intérêt dans la lutte des travailleurs qui produisent avec eux les services. Si les services sont une coproduction, alors ils sont d’essence publique. Nous ne nions pas ici qu’il puisse y avoir des oppositions et que des contradictions puissent émerger entre l’offre et la demande de service : nous tenons seulement à souligner que ces contradictions elles aussi prennent place au sein d’une dimension publique. Aussi, quand les travailleurs des services ont fait de leur lutte une défense, une affirmation du caractère public de leur production et une demande de sa reconnaissance en tant que telle, les “usagers” se sont totalement reconnus comme “co-producteurs” de cette lutte. Les marches à pied sous la neige, l’autostop, les queues, les attentes infinies doivent donc être considérées comme des épisodes de lutte. La grève n’a pas seulement démontré sa puissance par de bruyants cortèges syndicaux, mais surtout par des cortèges conviviaux chaque matin et chaque soir. Il ne s’agissait pas d’une “grève par procuration” mais d’une grève diffuse, élargie à la vie sociale, entrée dans la quotidienneté. Dans le vocabulaire des grèves inventées par le prolétariat en lutte (grève syndicale, grève générale, grève bouchon, grève sauvage, etc…) il va falloir ajouter cette nouvelle déclinaison : la grève métropolitaine.
Si l’on y regarde bien : quand on insiste sur cette “coproduction” métropolitaine de la lutte on identifie un concept de “public” qui a une valence révolutionnaire. Dans le sentiment de coresponsabilité que les “usagers” éprouvent vis à vis de l’exercice comme de la grève des services, on ne peut pas ne pas reconnaître en effet un acte de “réappropriation de l’administration”. Un acte direct, subversif. De la conscience de la nature de cet acte, la réflexion ne peut donc que remonter à ses présupposés : à l’identification du service public, et donc de sa gestion et de ses fonctions productives à un niveau très général, comme quelque chose de commun à tous. Commun à tous comme sont tous les produits de la coopération : du langage à l’administration démocratique. Une définition du “public” qui n’a plus rien à voir avec sa définition “étatique”.

4. L’Etat découvre sa figure capitalistique quand il veut privatiser les services publics. A l’inverse, les luttes révèlent une figure subversive au-delà de l’État et de sa fonction de tuteur du capital. Même quand certains des acteurs soutiennent le “service public à la française”, je crois en effet qu’aujourd’hui bien peu considèrent comme crédible la défense de ce résidu de la Troisième République, réactualisé par le compromis fordiste entre forces populaires de la Résistance et technocratie gaulliste, qui subsiste encore de manière anachronique. Les luttes nous signifient que si un “service public à la française” doit perdurer, il se posera en des termes complètement nouveaux : comme première expérience d’une reconstruction du service public dans une dynamique démocratique de réappropriation de l’administration, de coproduction démocratique du service. A travers ces luttes, s’ouvre, en effet, ici une nouvelle problématique : une problématique constituante. Il s’agit donc de comprendre ce que signifie un nouveau “caractère public des services” qui, en leur permettant de se soustraire à la privatisation et aux règles du marché mondial, leur permet en même temps de se soustraire aux mystifications idéologiques qui naissent de la fonction mondialisatrice et directement capitalistique de l’action de l’Etat national. La conscience de cette problématique est implicite aux luttes. Elle en représente le potentiel subversif. En outre, s’il est vrai que les services constituent aujourd’hui “la forme globale” de toute forme de productivité d’Etat ou privée, s’il est vrai qu’ils montrent combien le rôle de la coopération dans l’ensemble de la production et de la circulation est central et exemplaire, alors ce nouveau concept de public constituera le paradigme de toute nouvelle expérience de production socialisée.
En somme, le public comme ensemble d’activités sous tutelle de l’Etat afin de permettre la reproduction du système capitalistique et de l’accumulation privée, a fini, ici, d’exister. Nous nous trouvons devant un nouveau concept de public, c’est à dire un concept d’une production organisée sur l’interactivité dans laquelle développement de la richesse et développement de la démocratie deviennent indistinguables, tout comme l’élargissement interactif du lien social l’est de la réappropriation de l’administration par les sujets productifs. L’élimination de l’exploitation devient ici visible, apparaît non plus comme mythe mais comme possibilité concrète.

5. Mais cette nouvelle dimension subjective du public n’est pas quelque chose qui touche seulement les ouvriers sociaux, c’est à dire les travailleurs des services sociaux. C’est quelque chose qui investit aussi, comme on l’a vu, la subjectivité des co-producteurs des services, et donc tous les citoyens qui travaillent. Le “Tous ensemble” des slogans des luttes faisait donc apparaître une communauté nouvelle, une communauté sociale productive, qui veut être reconnue. Cette reconnaissance est double. C’est en effet d’un côté la dynamique de recomposition qui parcourt le mouvement, c’est la communauté de lutte dans laquelle tous les travailleurs sont conviés par ces ouvriers qui par leur position forment la trame essentielle de la coopération productive. Et c’est la première dynamique du processus. En second lieu, la reconnaissance réclamée consiste dans la réappropriation du service, soit par la communauté en lutte, soit par ceux qui, en travaillant, utilisent les services pour produire la richesse.
La lutte fonctionne ainsi comme préfiguration du but auquel elle tend ; la méthode – c’est à dire l”‘être ensemble” pour vaincre – est la préfiguration de la finalité – c’est à dire “être ensemble” pour construire la richesse, en dehors et contre le capitalisme.
Ce qu’il nous intéresse de souligner ici c’est, qu’à l’intérieur de la lutte que nous avons vécue, et surtout là où les services publics étaient en question, le concept de communauté s’est enrichi d’articulations essentielles. Le concept de communauté a souvent été considéré, même et surtout dans la pensée subversive, comme quelque chose qui mystifiait les articulations concrètes de l’exploitation, en les aplatissant dans une figure dans laquelle l’ensemble de l’association des sujets était donné par l’unité de la fonction plutôt que par l’articulation contradictoire du processus associatif et productif. Au cours de la lutte que nous analysons, apparaît pour la première fois une communauté extrêmement articulée, une Gemeinschaft qui a en soi toutes les caractéristiques de la multiplicité – et qui, comme ensemble productif, s’oppose au pouvoir.
La réflexion sur le mouvement amène donc à poser le problème de la transition à un niveau supérieur d’organisation productive, là où le public est considéré comme l’ensemble des fonctions sociales qui, grâce à la richesse de ses articulations, n’exige pas la séparation des niveaux de production et des niveaux de commandement. Au contraire, la réappropriation du commandement dans la fonction productive et la construction du lien social forment désormais un continuum. Le problème de la transition vers une communauté sociale autonome, vers le communisme, ne résidera plus seulement dans la définition de la forme de lutte contre l’Etat mais au contraire essentiellement dans la définition des échéances et des formes qui permettront à la réappropriation des fonctions productives de la part de la communauté de s’effectuer.
“Tous ensemble” est un projet de transition au communisme. Ces luttes nous permettent de commencer à appeler à nouveau par son nom le mouvement réel de transformation de l’état présent. Et si le travail à faire pour recomposer dans l’imaginaire le mouvement réel et le développement de l’histoire est immense, nous pouvons commencer à donner forme à l’utopie du mouvement par le biais d’énonciations qui traduisent le désir.

6. Le slogan “Tous ensemble” a été lancé et recueilli par le mouvement, de manière conjoncturelle, en tant qu’invitation aux travailleurs des entreprises privées à entrer dans la lutte. Nous avons vu comment le slogan s’est peu à peu transformé. Mais il est vrai que sa première signification, sa première invite, est tombée dans le vide. Pourquoi ? Pourquoi les travailleurs appartenant à la catégorie “juridiquement” dite privée de l’économie ne sont-ils pas entrés en lutte ?
Les explications qui ont été données au fait que les travailleurs du privé ne sont pas entrés en lutte sont très réalistes : elles vont de justifications qui se référent à la structure du salariat (salariat individualisé par la mesure de l’implication, donc soumis à la répression immédiate du patron en cas de grève) à des justifications se référant à la crise du syndicalisme dans les secteurs privés de l’industrie et des services. Ces explications, encore que réalistes, oublient toutefois un élément structural de l’entreprise privée, c’est-à-dire le fait qu’en elle la tendance de la transformation de la structure productive en structure publique de service n’est pas encore évidente et qu’elle demeure cachée, d’un côté par la forte permanence des industries manufacturières, de l’autre, par l’infâme prédominance des règles du profit privé, souvent réinterprété selon des modèles financiers. C’est peut-être le moment de dire que les fonctions productives liées à la production manufacturière sont, de mille façons, en voie d’extinction. Et que, par conséquent, les couches ouvrières liées aux fonctions manufacturières sont les plus sensibles au chantage au chômage et donc les plus faibles. C’est précisément pour cette raison qu’elles sont moins capables de conduire des luttes offensives. Elles sont désormais enfermées dans un paradoxe : au moment où elles se mettront en lutte, elles seront obligées de le faire pour détruire aussi des lieux de production dans lesquels elles reçoivent aujourd’hui un salaire. Elles sont un peu comme, il fut un temps, les paysans dans la Révolution française : elles luttent non pas pour faire vaincre le système de production auquel elles participent, mais un autre système de production dans lequel elles seront écrasées.
Mais cette interprétation ne vaut que pour les ouvriers du secteur manufacturier privé. Par contre, dans le secteur privé, les entreprises de service sont désormais présentes, dans une proportion de plus en plus grande. Les grandes entreprises manufacturières ont “mis” massivement “dehors”, de plus en plus de fonctions directement et indirectement productives, en les réduisant à des services commerciaux et en les insérant dans le contexte de la production sociale. Et c’est dans le secteur privé des services que la redécouverte du public, et donc la recomposition du nouveau prolétariat, est possible. Elle est possible là où les figures ouvrières, dans le privé, revêtent comme caractéristiques fondamentales, flexibilité temporelle et mobilité spatiale. Là où le profit se forme, comme dans les secteurs publics, surtout par l’exploitation de la coopération sociale.
Dans la lutte de décembre, retard et confusion ont marqué l’invitation faite au privé à participer à la lutte. Cette invitation a été faite sous la forme traditionnelle de l’appel aux ouvriers manufacturiers du secteur privé alors qu’au cours de la lutte, ce seront au contraire les ouvriers et les opérateurs des services, et même des services privés, qui auront l’occasion de se reconnaître dans le nouveau concept de public – et donc dans la réappropriation coopérative de la production de richesse dans la construction et l’administration démocratique de la société productive.

7. Nous pouvons maintenant revenir à l’identification du sujet de la lutte de décembre. Si l’on en reste à un niveau superficiel, on peut considérer qu’on a affaire à un travailleur des “services publics”; dans un deuxième temps il apparaît comme “travailleur social”, c’est à dire comme producteur de relations sociales et à travers elles producteur de richesse ; en troisième lieu, cette identification est renforcée par le fait que les clients des services, c’est à dire les citoyens en général, ont co-produit la lutte ; en quatrième lieu il apparaît évident que le fait que le service revête un caractère public en fait le lieu stratégique de l’exploitation et donc des nouvelles contradictions sur lesquelles peuvent se développer des luttes offensives ; en cinquième lieu, il est clair que aussi les opérateurs des services du secteur privé, c’est à dire la majeure partie des travailleurs du privé qui s’est restructurée dans les services, seront attirés dans ce cycle de luttes.
Mais l’ouvrier social est un travailleur immatériel. Il l’est parce que c’est un élément hautement scolarisé, parce que son travail et son effort sont essentiellement intellectuels, parce que son activité est coopérative. Une production faite d’actes linguistiques et d’activités coopératives se trouve désormais au coeur de la société et de ses structures de pouvoir. Donc, l’ouvrier social est immatériel en tant qu’il participe de la nouvelle nature intellectuelle et coopérative du travail.
Mais cette nouvelle nature du travail est toujours “bios”, vie entière faite de besoins et de désirs, de singularités et des générations qui se succèdent. Le sujet de la lutte de décembre a montré, à travers la lutte et ses objectifs, que la vie tout entière dans toute sa complexité est objet de lutte et production de subjectivité – et donc refus de l’asservissement de la coopération sociale au développement du capital.
En tous cas – disaient les travailleurs en lutte aux gouvernants – si vous ne voulez pas reconnaître sa liberté à cette nature collective intellectuelle du travail associé, vous serez bien obligés de reconnaître qu’elle est incontournable, d’en reconnaître la puissance, – et vous serez dans l’impossibilité de négocier salaires, reproduction sociale et constitution économico-politique, sans prendre entièrement cette réalité en compte !
Télécommunications et formation représentent les secteurs de classe les plus significatifs du point de vue de l’immatérialité, du public intéractif, du “bios “, – ici le General Intellect dont Marx avait prévu qu’il serait l’agent fondamental de la production dans le capitalisme avancé, se montre comme “bios”. Dans les processus de formation, la force de travail se construit et se reconstruit, en permanence, tout au long de la vie et des générations, en pleine interactivité non seulement entre singularités actives mais entre celles-ci et le monde, la Umwelt qui l’entoure, construite et reconstruite en permanence par l’activité humaine. Les télécommunications représentant, dans un avenir proche, la totalité de la circulation des signes productifs, des langages coopératifs – constituent donc la figure extérieure de ce capital constant que les cerveaux humains se sont réappropriés. Et c’est à travers formation et télécommunications que les processus de production de la subjectivité sont confrontés aux processus d’asservissement des subjectivités productives et à la construction de la plus-value-profit.
C’est donc sur ces articulations que se concentre la lutte sur la forme de l’appropriation, – parce que formation et télécommunications représentent le point le plus élevé, et la structure la plus explicite, de la production en tant que service public.

8. Les luttes de décembre représentent un formidable défi pour la théorie révolutionnaire. Les travailleurs des services matériels et immatériels y sont en effet hégémoniques c’est-à-dire l’ouvrier social dans la plénitude de ses attributs productifs. Ces luttes se situent en conséquence au niveau du capitalisme avancé ou, comme on veut bien l’appeler, post-moderne et/ou post-industriel. Les travailleurs des services font apparaître au premier plan la productivité sociale et mettent à jour les contradictions qui s’opposent à son développement. Le problème de l’émancipation du commandement capitalistique et celui de la libération du mode de production capitalistique se posent ici de manière nouvelle, parce que la lutte des classes se présente ici de manière tout à fait nouvelle. L’industrie manufacturière et ses opérateurs perdent définitivement le rôle central qu’ils avaient eu dans le déclenchement et dans la direction de la lutte des classes, tandis que les opérateurs des services, même et surtout ceux des services du secteur privé des économies avancées, sont fortement sollicités à entrer dans le jeu de la lutte révolutionnaire.
La théorie doit donc aujourd’hui se confronter à cette nouvelle réalité. Elle doit travailler de manière générale sur le rapport entre “general intellect” (c’est à dire le travail immatériel et intellectuel hégémonique) et “bios” (c’est à dire la dimension sur laquelle le travail intellectuel comme capital constant réapproprié s’oppose au commandement capitalistique devenu désormais complètement parasitaire). Mais elle doit surtout travailler sur les liens qui unissent étroitement l’interactivité sociale et ses formes politiques, la production et la politique, la puissance productive et le pouvoir constituant. Lénine avait déjà posé le problème du rapport entre appropriation économique par le prolétariat et formes politiques de cette appropriation. En son temps et au sein des rapports de production qu’il devait prendre en compte, le réalisme le conduisit à considérer que le terme de “dictature” pouvait représenter une solution. Sans pour cela couvrir de boue celui qui fut le premier à avoir compris la nécessité de faire conjuguer – révolution et entreprise, notre utopie de libération se différencie toutefois radicalement de ce point de vue. Nous avons la possibilité de le faire, en sachant de quoi nous parlons, parce que la production est aujourd’hui un monde de rapports intéractifs que seule la “démocratie” peut constituer et gérer. La démocratie, une démocratie puissante des producteurs, c’est ce qui constitue aujourd’hui l’essentiel des motivations de nos recherches.
Construire le public contre l’Etat, penser la démocratie des producteurs contre le parasitisme du capital, dégager les formes sous lesquelles l’interactivité de la production (révélée par le développement des services) peut s’articuler avec les formes (rénovées) de la démocratie politique, mettre à jour le tissu matériel de la co-production politique du social : eh bien, tout ceci constitue les nouvelles tâches de la théorie. Urgentes, extrêmement vivantes comme les luttes qui les ont proposées.
Si l’on y regarde bien : de nombreux théoriciens de la reproduction sociale dans le postmoderne se posent déjà des problèmes analogues. Tous les “communautaires”, c’est à dire les chercheurs en sciences sociales qui n’ont pas accepté le libéralisme comme pensée unique, surtout dans le pays prince du capitalisme, les USA, travaillent à tirer au clair le problème du rapport entre coopération sociale croissante et production de démocratie.
Mais les luttes de décembre vont bien au-delà de ces thématiques : parce qu’elles ne posent pas seulement le problème en tant que possibilité mais en tant que nécessité, parce qu’elles anticipent sur la solution en montrant que la démocratie de la multitude est un fait révolutionnaire. Voici donc un nouveau thème, qui est loin d’être secondaire : que signifie révolutionner la coopération sociale, en se réappropriant démocratiquement l’administration, pour gérer la totalité de la production et de la reproduction de la société.

9. Avec les luttes de décembre nous sommes entrés dans une phase nouvelle de la pratique politique.
Le premier problème qui se pose est évidemment celui de la réouverture de la lutte, après sa suspension et par conséquent de l’élargissement et du renforcement du front de l’ouvrier social, dans les services publics mais surtout dans le secteur privé. Il s’agira en outre d’exprimer sous la forme la plus large et la plus forte l’apport des sujets de la formation (école, université, etc…) et des télécommunications à la nouvelle perspective de construction du mouvement révolutionnaire, et d’organiser la co-production de ces luttes avec les citoyens travailleurs.
Mais ici émerge le second problème fondamental : celui de la définition d’une forme de lutte et d’organisation qui soit cohérente avec le nouveau concept de public dans les termes où il s’est exprimé dans la lutte de décembre. Ce qui signifie une forme d’organisation qui permette, de plus en plus, de lier les revendications catégorielles aux revendications générales du salaire biopolitique, de l’extension du service public, de la réappropriation de l’administration.
Il est évident que la capacité, qu’ont révélée les travailleurs en lutte, de se réorganiser sur le territoire, en rompant avec la traditionnelle division professionnelle du syndicalisme français, pourra être reprise comme paradigme de la recomposition unitaire des objectifs de lutte et de la forme générale de la conduite de la lutte. En effet ces formes d’organisation préfigurent de nouvelles instances politiques (non plus simplement syndicales) de base et de masse. Elles révèlent, paradoxalement en renouant avec les origines de l’organisation du mouvement ouvrier, un élément central de l’organisation de la production post-fordiste : sa diffusion sociale. Cette organisation locale, territoriale, interprofessionnelle et unitaire semble bien présenter une base solide pour la généralisation de la défense des intérêts ouvriers en matière de salaire et de lutte sur les conditions de reproduction sociale , et en même temps c’est à partir d’elle et d’elle seule que pourra se déclencher cette initiative de réappropriation “publique” de l’administration et des services capable d’ouvrir un horizon de lutte pour une démocratie radicale.