Réponse à Deleplace et Orléan

En réponse à G. Deleplace ; J. Sapir précise qu’il défend une position méthodologique « holiste-subjectiviste » pour laquelle les comportements individuels sont influencés par des contextes collectifs, et qui constitue une alternative à la Théorie de l’Équilibre Général
En réponse à A. Orléan. .il confirme son opposition à une vision qui fait de la monnaie l’institution économique ou le rapport social central. La crise monétaire qui s’exprime par un retour au troc et la fragmentation de l’espace monétaire subsistant ne trouve une issue que par l’émergence ex-post d’une nouvelle forme et non par une totalité préexistante ex-ante.

Je rejette absolument et complètement la critique qui m’est faite d’abandonner tout projet d’intelligence globale de l’économie, projet dont la Théorie de l’Équilibre Général serait porteuse, au profit d’une approche purement micro-économique, inspirée de la “Nouvelle Micro-économie”. Je prétends que tous les économistes classés comme avant tout macroéconomistes, Keynes en particulier, ont une théorie du comportement de l’agent individuel, qu’elle soit implicite ou explicite, de même qu’ils ont, tous, une théorie de la connaissance. Ainsi, l’évacuation du rôle de l’agent chez Walras est le produit d’une théorie, à la fois quant à l’origine des préférences et des comportements et quant à l’accès de cet agent à la connaissance du monde réel. Il est possible que Walras lui-même n’en ait pas eu conscience, mais ceci importe peu. Je rappelle aussi que le Arrow des années 50-60 prétendait qu’information et connaissance étaient synonymes, ce qui est, dans les faits, une théorie de la connaissance – concrètement une application directe du positivisme.

La position de Ghislain Deleplace souligne la confusion méthodologique qui règne sur une question aussi essentielle que celle du débat holisme / individualisme. Je rappelle donc que s’intéresser aux individus ne qualifie pas le chercheur d’individualiste tout comme s’intéresser aux collectifs ne le qualifie pas d’holiste. Il ne faut pas confondre les objets et la méthode. Un individualiste méthodologique soutient que les individus trouvent en eux, et en eux seuls, les sources de leurs comportements; les structures collectives sont donc infiniment décomposables en relations inter-individuelles. Un holiste méthodologique va soutenir quant à lui que les comportements de l’individu sont, à un degré ou à un autre, influencés ou modelés par des contextes collectifs. Ces derniers ont donc une réalité qui dépasse la somme de leurs composants individuels – le tout est supérieur à la somme des parties – sans que cela implique que la partie se déduit mécaniquement du tout.
Les positions individualistes et holistes extrêmes se réunissent en une unité des contraires. Un individualisme méthodologique radical, qui soutiendrait la fermeture de l’individu à toute influence collective devrait faire appel à une théorie d’un niveau supérieur, celle d’une Nature spécifique de l’individu ou de la Raison individuelle. Or, une telle théorie renvoie à une métaphysique de la partie issue d’un grand Tout, qui n’est qu’une forme du holisme. Ceci se révèle dans la théorie néoclassique de l’agrégation, où le passage du micro au macro n’est possible que par une hypothèse implicite de conformité du modèle de formation des préférences individuelles pour tous les individus concernés. Cette unité des contraires traduit une adhésion à une vision déterministe des comportements, que ce déterminisme se manifeste sous la forme d’une prévisibilité des comportements individuels (tout agent maximise son utilité sous contrainte) ou d’un enchâssement de l’agent dans un ensemble directement identifiable et permanent (Nature humaine, Raison immanente, … etc). Cette adhésion au déterminisme comportemental est théoriquement nécessaire à qui veut postuler l’existence de lois économiques qui ne soient ni contingentes ni transitoires. On peut le constater en regardant soit la théorie des lois économiques de Menger, soit l’importation en économie de l’hypothèse ergodique par Haavelmo puis Samuelson, points traités dans l’ouvrage et sur lesquels je ne reviendrai pas.

La position que je défends est celle d’un holisme non-déterministe, que je qualifierai de holisme subjectiviste. On peut la résumer ainsi :
(i) Les préférences individuelles sont clairement déterminées par les contextes, les formes d’explicitation des choix, et elles connaissent des instabilités importantes (voir les travaux de Tversky, Kahneman, Slovic et Lichtenstein).
(ii) Les individus appartiennent simultanément à plusieurs contextes – de la famille à la Nation en passant par l’entreprise – qui sont autant de cadres d’apprentissage et on ne peut parfaitement prévoir lequel de ces contextes sera déterminant dans une décision donnée, et ce d’autant plus que leurs capacités de traitement des signaux sont limitées (Simon, De Groot).
(iii) L’appartenance aux contextes collectifs se traduit par des représentations collectives qui conditionnent l’accès de chaque individu à la réalité, et donc à l’explicitation des termes des choix qu’il doit faire. Durkheim ne dit pas autre chose quand il souligne la dimension morale et collective des formes qui permettent la division du travail social. La pluralité des représentations se prolonge au sein des individus qui doivent en permanence arbitrer, de manière consciente ou non, entre des fragments de représentation dont ils sont porteurs. D’où l’importance de la démarche subjectiviste, qui unit Marx, Keynes et Hayek, mais aussi l’importance de la notion de dissonance cognitive, ou de surprise radicale (unexpected event) développée par G Shackle.

Le holisme subjectiviste a pour conséquence de mettre au centre du projet de l’économiste la nécessité d’avoir une intelligence du Paradoxe de Shackle: comment une économie composée d’agents décentralisés, mais interdépendants peut elle fonctionner alors qu’elle produit le type d’incertitude qui devrait paralyser l’action des agents décentralisés. Parce qu’il n’est pas déterministe, le holisme subjectiviste autorise le chercheur qui s’en réclame à travailler sur des objets divers (du comportement individuel à la dynamique macroéconomique) et lui impose en même temps de penser les interactions entre le niveau du choix individuel, et le niveau macroéconomique. Ce modèle d’interaction est donc une alternative globale et radicale à la théorie de l’agrégation de la Théorie de l’Équilibre Général. Il repose sur le concept d’articulation conflictuelle entre les niveaux (micro, meso et macro). J’en ai donné une vision simplifiée il y a plus de dix ans dans mon ouvrage sur les cycles de l’économie soviétique. La combinaison du holisme subjectiviste et d’une théorie de la densité économique – explicitée dans la conclusion des Trous Noirs… – fixe alors à l’économiste comme objectif la production d’une théorie de la cohérence générale. Cette dernière reste à construire, c’est une évidence. On peut cependant, dès à présent, montrer qu’elle doit contenir quatre théories imbriquées:
(1) Une théorie cognitive, et non réactive, de la décision substituant la notion de connaissance à celle d’information et considérant tout critère de rationalité comme lié au contexte. Cette théorie de la décision intègre, à la suite de Herbert Simon, comme problème central le phénomène de saturation cognitive, ainsi que les réponses que lui apportent les agents: règles heuristiques et règles d’arrêt (stop rules), usage de routines. En cela cette théorie de la décision doit être un dépassement radical de la nouvelle micro-économie qui, en dépit de ses apports indiscutables, est irrémédiablement prisonnière du piège positiviste.
(2) Une théorie de la genèse et du dépérissement des institutions et des organisations, s’appuyant tout à la fois sur le contenu cognitif (accumulation de compétences, connaissance procédurale et production de règles) des unes et des autres – et faisant ainsi un lien avec une théorie marshalienne de la firme et des localisations – et sur la logique des conflits qui sous-tend le processus d’émergence et de crise des unes et des autres.
(3) Une théorie de la dynamique des systèmes institutionnels hiérarchisés, incluant la production de régimes monétaires spécifiques, d’articulation entre sections productives et de dynamique macroéconomiques au sens traditionnel du terme. Elle expliciterait l’intuition de Lucien Febvre selon qui les sociétés ont la conjoncture de leur structure (ou de leurs institutions).
(4) Une théorie du retour du contexte sur les comportements via la dynamique des représentations économiques et l’innovation de nouvelles formes d’action déstabilisant, ou au contraire renforçant, les contextes anciens. Développant l’apport de notions comme la dissonance cognitive ou la surprise radicale (Shackle, encore et toujours), elle compléterait la précédente en tentant d’élucider comment les sociétés finissent par produire les structures de leur conjoncture.

Il reste alors à ajouter que cette théorie de la cohérence générale ne peut être qu’une théorie du conflit, posant en permanence la question des espaces de souveraineté et des formes de légitimité. A la filiation assumée avec Durkheim (car le paradoxe de Shackle n’est qu’une reformulation de la question de l’anomie) elle ajouterait celle avec Guizot, celui de la VIIème leçon sur l’Histoire de la civilisation européenne, et avec Marx bien entendu.

Pour ce qui est des commentaires d’André Orléan, je lui accorde volontiers que nous sommes proches en bien des points. Je ne conteste pas que la monnaie soit une institution, ni qu’elle puisse posséder une forte dimension symbolique, et encore moins qu’il faille la prendre au sérieux. Tout économiste doit se poser la question de savoir ce qui rend la monnaie nécessaire et possible, et pourquoi certaines formes d’organisation monétaire (ou de régime monétaire) sont stables et point d’autres. Ce que je récuse est la position selon laquelle la monnaie serait l’institution centrale ou le lien social dominant, ou de base, d’une économie capitaliste

L’essentialisme monétaire est une théorie a-sociale. Le contrat monétaire, comme le montre le développement du troc en Russie entre 1992 et 1998 et sa décrue de 1998-2000, repose sur deux choses: l’existence de liens sociaux établissant une relation de confiance (face à la peur de la défection par thésaurisation pure), et le fait que les prix monétaires traduisent une structure de répartition des revenus cohérente avec les rapports de force et les contraintes techniques de l’organisation socio-productive de l’économie considérée. Si manque la confiance ou la cohérence, alors la monnaie n’exprime plus que son potentiel destructeur – justement perçu par les auteurs de la Violence de la Monnaie – et l’on va à la crise économique et à la crise monétaire. Cette dernière s’exprime sous deux formes, le retour du troc et de l’échange non-monétaire, et la fragmentation de l’espace monétaire subsistant, traduisant l’entrée du régime monétaire dans une phase terminale d’instabilité. La crise monétaire peut trouver une solution par une modification brutale du rapport des forces, faisant émerger alors une forme de l’organisation socio-productive compatible avec les prix monétaires en question, au détriment des intérêts liés à l’ancienne forme, et qui peuvent avoir été ceux de la majorité de la population. Mais, c’est l’émergence de cette forme qui va résoudre la crise monétaire, et permettre à la monnaie de reprendre sa place, et non la fonctionnalité des institutions monétaires. L’essentialisme monétaire renverse les causalités car il prend comme ligne de mire l’idée d’une totalité sociale ex-ante au lieu de comprendre que cette totalité n’est qu’une représentation ex-post.

L’essentialisme monétaire est a-scientifique. D’abord parce que le pré-supposé d’une totalité sociale ex-ante renvoie à une métaphysique. Ensuite, parce que si la monnaie est l’affirmation première et fondamentale du calcul et de la commensurabilité, dire qu’elle est le lien dominant reviendrait à dire que nos capacités de calcul sont illimitées : s’il en était ainsi, nous serions dans un monde walrasien, et la monnaie serait inutile. Enfin, parce que s’il y a aujourd’hui un fait solidement établi scientifiquement, c’est bien la limitation des capacités cognitives des individus : une grande partie de nos actions doit échapper au calcul pour que nous puissions consacrer ces capacités limitées à certains choix. Le calcul n’est possible que par l’existence de son contraire, la routine. La monnaie n’est possible que parce qu’elle n’est ni centrale ni dominante. L’incompréhension de cela a rendu incompréhensible le débat sur le rôle de la monnaie dans le système soviétique. Pour prouver que la monnaie jouait un rôle en URSS on exigeait de prouver qu’elle soit complète et totale. Mais tel n’est jamais le cas. Les régimes monétaires, quels qu’ils soient, ne sont jamais que des formes d’organisation et de mise en cohérence des limitations et incomplétudes de la relation monétaire.

L’essentialisme monétaire est anti-démocratique. Disons le tout de suite, je ne vise pas l’André Orléan des tribunes publiées dans Libération en octobre et décembre 2000 sur la Banque Centrale Européenne ou la fragilité des marchés financiers. Je partage entièrement son point de vue. Il y a néanmoins une cohérence forte entre l’hypothèse d’une centralité absolue de la monnaie, de sa fonction de lien social dominant, et la théorie des banques centrales indépendantes opérant dans une irresponsabilité politique appuyée sur la prétendue compétence ou représentativité de comités d’experts.

Sapir Jacques

Économiste, Directeur d'Etudes à l'EHESS, spécialiste de l'Europe de l'Est et particulièrement de la Russie. A publié récemment Le Chaos russe (1996) La Découverte, Retour sur l'URSS (sous sa direction) l'Harmattan, et en 2000 chez Albin Michel, Les trous noirs de la science économique.