Respectez vos ennemis : la première règle de la paix

Cet article s’adresse au mouvement anti-guerre américain qui congédie l’ administration Bush comme une bande de loufoques d’extrême droite, dénuée de vision , qui lèche les bottes des grandes compagnies de pétrole, et qui de ce fait ne mériterait pas une analyse approfondie. Si l’administration Bush mérite le respect (i.e. « un réexamen ») c’est qu’elle s’est presque totalement mobilisée dans la réponse à une crise du néolibéralisme, vieille de 5 ans. Sa solution est d’utiliser l’armée américaine pour forcer à l’application des règles de l’économie néolibérale, pendant que des millions de personnes et leurs gouvernements ont été tellement appauvris par des règles qu’ils ne peuvent plus supporter plus longtemps. Il s’agit de la « quatrième guerre mondiale » que les zapatistes ont désignée comme telle dés le début de la crise Dans cette lutte élargie, la guerre avec l’Irak est la première application d’un unilatéralement « made US ». Pour arrêter la guerre avec l’Irak, lemouvement anti-guerre doit montrer aux travailleurs des USA, qu’ils soient blancs, noirs ou immigrés, que l’effort effectué par l’administration Bush pour surmonter la crise du néolibéralisme est bien plus destructrice de leurs corps et de leur bien être que Saddam Hussein ne l’a jamais été.

Les Passions qui inclinent les Hommes à la Paix sont la crainte de la Mort; le désir des choses nécessaires à une vie agréable, l’espoir de les obtenir par leur Industrie.
Thomas Hobbes, Léviathan XIII(1651)
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Le 9 octobre 2002, entre un quart et un tiers des représentants au Congrès ont voté contre le budget demandé par Georges Bush pour « les pouvoirs militaires ». Mais pour apparaître comme l’expression d’une perspective majoritaire dans ce pays, le mouvement anti-guerre a besoin de nouveaux arguments, d’une nouvelle forme de respect pour ses opposants, d’une compréhension plus profonde des raisons de leurs actions et d’une évaluation réaliste de leurs faiblesses.

Des arguments de perdants

Dans la course vers la guerre contre l’Irak, le mouvement anti-guerre a mis en avant un ensemble d’arguments en direction du public américain pour justifier son opposition à la position de l’administration Bush. Parmi les plus importants : 1. une invasion de l’Irak conduirait à la mort de nombreux citoyens; 2. le principe essentiel de la souveraineté nationale serait violé par une telle et cela risque de faire régresser le monde à un « état de nature » hobbesien entre les États. Aucun de ces arguments n’a de force de persuasion. Pourquoi?

Le premier argument est juste. Il est vrai également que de telles morts sont immorales : le fait, pour un gouvernement de provoquer intentionnellement des dommages civils est un crime de guerre. Mais des gens parfaitement raisonnables peuvent tout à la fois accorder qu’il est immoral de tuer des civils irakiens innocents et en même temps conclure qu’il est plus immoral de laisser au pouvoir le Baas de Saddam Hussein, car il cause encore plus de morts de civils irakiens et non irakiens, y compris américains.

L’argument de la « souveraineté nationale » est tout aussi problématique. Les gouvernements du Tiers Monde en ont appelé à ce principe à juste titre pour critiquer la tendance des vieux pouvoirs coloniaux et des nouveaux à intervenir dans leurs affaires intérieures et à y provoquer des « changements de régimes » favorables aux impérialismes passés et futurs. Les militants du mouvements anti-guerre ont vraisemblablement participé à au moins une mobilisation contre les interventions britanniques et/ou françaises dans le Tiers Monde, et sont donc sensibles à cet argument. Le problème, c’est que les mêmes personnes sont de farouches supporters de la doctrine des droits de l’homme, qui est en contradiction absolue avec le principe de souveraineté nationale. En général, les activistes anti-guerre ne croient pas qu’un gouvernement qui viole les droits humains de sa population, ou qui se prépare à menacer les droits humains d’un autre peuple, devrait être souverain. Par conséquent l’argument de la souveraineté nationale a tendance à diviser le mouvement de l’intérieur. Défendre la souveraineté nationale des Talibans, par exemple, était une pilule dure à avaler pour les féministes du mouvement anti-guerre.

De nouveaux arguments doivent donc être trouvés. Mais pourquoi l’argumentation du mouvement anti-guerre est-elle si inadéquate ? Nous pensons que cela vient pour une bonne part du manque de respect du mouvement anti-guerre pour ses adversaires au sein de l’Administration Bush, et de sa difficulté à capter les impératifs sous-jacents aux actions de l’Administration. Il voit un président analphabète, un vice-président en homme de l’ombre, un secrétaire à la défense en docteur Folamour, une conseillère à la sécurité nationale en lady Macbeth, et il en conclut qu’ils ne sont que les laquais d’une conspiration de droite fomentée par l’industrie pétrolière. Mais la plus grande erreur dans tout combat est de mépriser l’adversaire. Surtout quand il gagne !

Le pétrole, la guerre et le néolibéralisme

On nous raconte que le communisme s’est effondré en 1989, mais beaucoup de gens ont soutenu que l’économie politique d’après la seconde guerre mondiale, le keynésianisme, s’était effondrée dix ans plus tôt et avait été remplacée par un système qui s’est d’abord appelé thatchérisme ou reaganisme et ensuite néolibéralisme et/ou mondialisation. Cette conception de la vie sociale a eu son heure de propagande triomphante avec la dissolution de l’Union soviétique et du bloc socialiste d’Europe de l’Est. Surtout, elle a provoqué un glissement très important des politiques économiques de la plupart des pays du Tiers Monde (sous le vocable de Politiques d’Ajustement Structurel) qui les a ouverts à l’investissement étranger, à des prix à l’exportation moins élevés, et à des mouvements internationaux d’argent sans restriction. Finalement cela a sapé les garanties de revenus (retraites précoces, allocations de chômage, santé publique, éducation gratuite, etc.) que la classe ouvrière d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord avait mis un siècle de luttes à conquérir
Le début des années 1990 fut une période remarquable de triomphe du néolibéralisme et de la globalisation. Jamais les politiques économiques de la planète n’avaient été autant concordantes, tandis que des institutions comme le Fonds Monétaire International, la Banque Mondiale et l’Organisation Mondiale du Commerce se faisaient donner le pouvoir légal et financier d’assujettir les gouvernements de la planète aux règles de l’économie globale néolibérale. Jusqu’en juillet 1997 les supporters de cette politique économique semblèrent invincibles. C’est alors qu’éclata la crise financière asiatique. Depuis elle a connu des revers à couper le souffle qui ont mis le libéralisme en question plus rapidement encore qu’il n’avait triomphé. Il s’agit également d’une grave défaite idéologique, puisqu’au même moment le mouvement international contre la mondialisation est descendu dans les rues des plus grandes villes de la planète pour contester l’ordre néo-libéral.

De plus la nature frauduleuse du capitalisme néolibéral s’est révélée à travers les soi-disant scandales impliquant Enron, Arthur Andersen, Tyco, WorldComn, etc., qui ont montré que les « maîtres de l’univers » à la tête des grandes entreprises avaient cru que l’Évangile de la dérégulation néolibérale leur donnait l’autorisation d’escroquer leurs employés, et, plus grave encore pour le système, leurs actionnaires.
Tout aussi problématique a été l’incapacité du régime néolibéral d’augmenter les salaires réels et le revenu d’une grande partie du prolétariat américain et des « classes moyennes» du Tiers Monde pendant les années 1990. Le néolibéralisme est souvent appelé un système 20/80. S’il peut fortement augmenter les revenus d’au moins 20% de la population d’un pays ou du monde, alors les 80% restant seront forcés de marcher. Aussi avisé que puisse être un tel cynisme, de toute façon, en ce début du XXIème siècle, l’échec du néolibéralisme à réaliser même cela est devenu patent. Aux États-Unis par exemple, on a connu plus de vingt ans de déclin du salaire réel jusqu’en 1997, puis un léger redressement pendant trois ans. C’était le premier accroissement sur plus d’un an depuis les années1960. Le même problème est apparu en Afrique, en Amérique Latine et surtout après 1997 en Asie (sauf en Chine): les « classes moyennes » ont commencé à être décimées. Cet échec est devenu particulièrement manifeste avec le gel des retraits des avoirs déposés dans les banques d’Argentine l’année dernière, ce qui a détruit les gains des 20% d’Argentins aisés et les a transformés en ennemis jurés du néolibéralisme.
Le plus souvent, quand le système entre en crise, les classes dominantes ont quelque chose à mettre à la place. Mais pas toujours. Il n’y a pas de système alternatif au néolibéralisme et à la mondialisation qui attendent dans les coulisses, pour le moment du moins. Il faut donc le préserver, ou alors…

Le coup d’État électoral de Bush en 2000 a montré clairement qu’il y a de très puissantes forces dans le monde qui envisageaient tout, y compris l’illégitimité du gouvernement, pour mettre le groupe Bush en position de gérer la crise. Cela devrait marquer le point d’orgue pour le mouvement anti-guerre. L’Administration Bush n’a pas pris le pouvoir dans un moment ordinaire, mais au milieu d’une crise systémique bien plus grave qu’un simple point d’inflexion récessive. La réponse de l’Administration Bush à la crise est simple: la guerre. Les années 1980 et 1990 ont vu la construction d’un régime international élaboré de commerce, de transferts de capitaux et de flux monétaires, mais aussi le développement sous-jacent de la violence pour imposer les règles du néolibéralisme. Évidemment l’ONU n’a guère pu être l’instrument d’un tel travail, puisque les acteurs les plus importants (les membres du Conseil de Sécurité) ne forment pas un ensemble d’États unis dans la volonté, et la capacité, d’imposer les règles du néolibéralisme. Il n’y avait pas non plus à l’horizon de corps international d’hommes et de femmes armés pour exercer le monopole mondial de la violence. L’effort de Clinton et de Gore pour créer un tel corps que personne, dans le gouvernement des États-Unis, ne pourrait contrôler en sous main, était frappé d’anathème par la fraction la plus puissante de la classe dirigeante américaine. C’est pour cela qu’elle s’est exprimée avec une telle force dans la procédure d’impeachment de 1998 et dans le coup d’état électoral de 2000. Elle avait vraiment peur d’un renoncement, au moins au niveau formel, au rôle impérial des Etats-Unis pour le XXIème siècle.
Les supporters de l’administration Bush ont souvent décrit leur rôle par analogie avec la place de l’Empire Britannique dans le système du monde au XXIème siècle. L’étalon or et la liberté du commerce nécessitaient un État hégémonique garantissant que les règles du système étaient suivies : ce fut la Grande Bretagne. Le libéralisme a toujours besoin d’un gendarme, car les individus et les gouvernements, spécialement ceux qui sont mis en crise ou qui sont des perdants chroniques, sont tentés de violer les règles. Au XXIème siècle, d’après ce raisonnement, les États-Unis sont le seul État capable de jouer ce rôle.

Évidemment l’histoire est surdéterminée, et ce n’est pas par hasard que l’Irak est le premier test majeur de cette politique. Après tout, l’Irak, membre de l’OPEP, a les deuxièmes réserves pétrolifères connues de la planète. Par conséquent le destin de l’Irak est vital pour quiconque s’intéresse à l’industrie pétrolière; or la famille Bush, le vice-président Cheney et la conseillère à la Sécurité Nationale Rice ont été et sont encore profondément impliqués dans les affaires pétrolières. Ils sont familiers des problèmes de l’industrie pétrolière et sympathisent avec le désir des compagnies pétrolières d’en revenir au monde d’avant la nationalisation des champs pétrolifères. Un rapide « changement de régime » en Irak conduisant à une privatisation des champs pétrolifères aiderait à remettre les pendules à l’heure d’avant 1970, et pas seulement en Irak.
Cependant ce n’est pas l’accroissement des profits des compagnies pétrolières, même si c’est important, qui fait principalement de l’Irak la première cible de la nouvelle politique de Bush. Le pétrole et le gaz sont des biens basiques pour diriger l’appareil industriel mondial. Qui contrôle un bien, son prix et le profit qu’il génère, a un impact puissant sur le système capitaliste. Mais le pétrole n’est pas un bien ordinaire. Les règles commerciales de l’OMC ne s’appliquent pas à lui, et l’OPEP, un oligopole auto-proclamé, même s’il ne connaît pas complètement le succès, est toléré à une époque où le « marché libre » devrait déterminer le prix de tous les biens, en particulier des biens de base. Comment se fait-il que l’OPEP, qui contrôle maintenant 80% des réserves pétrolières connues, opère en contradiction avec les règles les plus larges du nouveau jeu néolibéral? Pas de doute : le néolibéralisme est en crise.
Cette étonnante particularité est renforcée par la nature des principales figures politiques de l’OPEP ( outre le régime du Baas irakien): en Iran ce sont les sinistres ayatollahs, en Arabie Saoudite une classe dirigeante oscillant entre mondialisation et fondamentalisme islamique, au Venezuela le gouvernement populiste de Chavez, en Equateur le président élu dernièrement a participé à un coup d’État contre le précédent, en Libye il y a Kadhafi, en Algérie un gouvernement qui arrive à peine à juguler la révolution islamique, et quant au Nigeria et à l’Indonésie leurs gouvernements « démocratiques » à la légitimité douteuse pourraient être renversés n’importe quand. Voilà la galerie de portraits telle que la voient les milliers de capitalistes qui envoient une part énorme de « leur » plus-value aux gouvernements de l’OPEP à travers leurs achats de pétrole et de gaz. Avec une telle composition l’OPEP ne peut guère être une institution dynamique dans un monde libéral.
Certes l’OPEP n’a pas toujours été un problème économique ou politique. Dans les années 1960 et au début des années 1970 l’OPEP était une institution relativement manœuvrable, et la nationalisation ou les prix de monopole étaient encore des éléments acceptables de la politique économique keynésienne en cours. L’Iran était sous la férule du Shah, et le Baas venait juste de rompre avec Nasser, le destin de Kadhafi était encore incertain, le Venezuela était une néo-colonie rangée, l’Indonésie était sous la coupe du tueur de communistes Suharto, le Nigeria était contrôlé par le général Gowan, et le fondamentalisme islamique de la monarchie saoudienne semblait une façade kitsch derrière laquelle les milliards de « pétro-dollars » pourraient être recyclés vers les économies européennes et américaines. Mais c’était alors et nous sommes aujourd’hui.
Pour l’administration Bush l’OPEP doit être détruite ou transformée afin d’établir les fondations d’un monde néolibéral capable de juguler la crise et de contrôler vraiment les ressources énergétiques de la planète. L’Administration met la pression la plus forte possible sur les membres de l’OPEP. En avril 2002, il y a eu, soutenu par les États-Unis, un coup d’État contre le gouvernement Chavez au Venezuela, le plus rapace de l’OPEP en matière de prix. Il a échoué. En août c’était le tour de l’Arabie Saoudite. La Rand corporation a publié un rapport affirmant que la monarchie saoudienne était le « principal ennemi » au Moyen Orient et devrait être menacée d’invasion si elle continuait à soutenir les groupes anti-américains et anti-israéliens. Mais cette menace verbale a été disqualifiée lorsque l’Administration Bush a dévoilé ses plans de guerre.

Le gouvernement irakien est clairement le maillon faible de l’OPEP. Il a perdu les deux guerres qu’il a provoquées. Il est juridiquement astreint à un régime dur de réparations, il ne peut pas contrôler son espace aérien, et il ne peut même pas importer. Il est mis à bas idéologiquement et économiquement. Un gouvernement irakien soutenu par les États-Unis et attaché aux politiques néolibérales serait certainement en position de saper l’OPEP de l’intérieur, ou, s’il quittait l’OPEP, de l’extérieur. Une telle transformation rendrait possible la mise en œuvre d’investissements massifs dans l’industrie énergétique qui fourniraient une alternative à la faillite spectaculaire du secteur high tech dans laquelle se sont envolés des centaines de milliards de dollars.
Il y a une raison supplémentaire pour que l’Irak ait le douteux honneur d’être le premier cas-test du rôle hégémonique des États-Unis : les armes de destruction massive. Le régime de Saddam Hussein s’est beaucoup intéressé à l’investissement industriel utilisé également dans le passé pour construire les armes chimiques et biologiques. Ces armes ont été utilisées massivement pendant la guerre Iran-Irak des années 1980. L’administration Bush a mis en avant une doctrine concernant l’Irak qui, si elle était généralisée ressemblerait à ce qui suit: 1. Presque tous les processus de production de technologies avancées peuvent être utilisés pour créer « des armes de destruction massive ». 2. Un tel processus de production, s’il n’est pas directement contrôlé par une entreprise multinationale (EMN) dont le siège social est aux États Unis (ou au Japon ou en Europe occidentale) peut-être utilisé par un gouvernement pour créer des armes de destruction massive. 3 Aucun gouvernement, sauf ceux d’une liste agréée par le gouvernement des États-Unis, ne devrait avoir la capacité de construire des armes de destruction de massive. Par conséquent aucun gouvernement (élu démocratiquement ou non) en dehors de la liste agréée ne peut être autorisé à exister sauf si sa technologie avancée est contrôlée par une EMN acceptable. C’est ainsi que la doctrine de « la guerre contre le terrorisme est devenue la base du contrôle militaire des politiques de développement économique de tous les gouvernements de la planète.
Les conséquences d’une telle doctrine sont évidemment énormes, même si leur impact immédiat concerne le régime irakien. Car même si Saddam Hussein pouvait prouver qu’il n’y a pas d’armes chimiques, biologiques ou nucléaires en Irak actuellement, la doctrine Bush ne serait pas satisfaite. La simple existence d’une capacité industrielle non possédée et contrôlée par les EMN en Irak, et pouvant être utilisée pour la construction d’armes de destruction massive, violerait la doctrine.
La lutte qui se déploie maintenant en Irak ne concerne donc pas que le pétrole. Ce qui est en jeu c’est la forme de développement industriel de la planète pour les décennies à venir. La combinaison de la restauration de l’accumulation fondée sur le pétrole et de l’imposition de la doctrine Bush sur le développement industriel mondial assure que le mode de vie péri-urbain que nous connaissons aux États-Unis et, de façon croissante, en Europe occidentale, conduira à une guerre sans fin.

Une stratégie anti-guerre

Une fois posé le caractère surdéterminé du moment, un mouvement anti-guerre doit chercher des arguments et alliés qui ne concernent pas seulement l’Irak, et diriger son attention sur la politique de l’Administration Bush dans son entier. Quelles sont ses faiblesses ?

On ne sait pas combien de régions du monde, seront mises en crise dans les prochaines années, condamnées à une position si insoutenable que les gens de ces régions seront tentés de briser les règles du jeu néolibéral. C’est ce qui explique que l’Administration Bush ait fait attention à rejeter toute suggestion que la force militaire américaine serait le dernier recours de néolibéralisme. Au lieu de situer les ruptures dans le vocabulaire de l’économie néolibérale, on les présente comme des menaces contre la sécurité des citoyens américains. Les États-Unis ont qualifié leurs ennemis sous des catégories morales et politiques comme « démons », « voyous », « terroristes » et « déchus ». Avec le communisme, l’ennemi était clairement identifiable. Aujourd’hui au contraire il y aurait finalement de « quarante à cinquante » pays non spécifiés qui pourraient abriter (plus ou moins activement) des terroristes internationaux. Cette désignation de l’ennemi dans la guerre sans fin, à la fois contre le terrorisme et contre les États capables de construire des armes de destruction massive, reste ouverte et peut inclure plus du tiers des États- nations de la planète.

Actuellement le budget militaire prévu pour 2003 est de 372 milliards de dollars : en termes réels les États-Unis sont revenus à la moyenne des années 1982-91de Reagan-Bush. Que sera le budget de la défense en 2007 ? Il est d’ores et déjà prévu à 406 milliards (en dollars constants 2002). Mais comment prendre au sérieux une projection sur cinq ans qui dépend des caprices des États déchus, des « États voyous », des « pays abritant des terroristes », etc.,ou, dans notre lecture, des États et des peuples qui ont rompu avec les règles de l’ordre néolibéral, par nécessité ou par désir ?
Cette incertitude est une faiblesse de base de la politique de l’Administration Bush. Sans doute y aura-t-il une possibilité de pillage dans le cas de l’Irak, à travers la saisie des champs de pétrole, pour rembourser les coûts de l’aventure. Peut-être cette possibilité de pillage en a-t-elle convaincu beaucoup, aux États-Unis, qu’une invasion est acceptable. Mais le pillage ne sera pas possible dans la plupart des cas futurs. Par conséquent l’avenir de l’éducation, de la sécurité sociale, de l’assurance médicale, de l’agriculture et de l’écologie est tenu en otage par les exigences sans fin du rôle hégémonique. Il y a beaucoup de gens qui ne veulent pas de cela.

La deuxième faiblesse réside dans l’hypothèse que les soldats américains ne subiront pas de dommages dans les futures guerres du néolibéralisme. Cette hypothèse, souvent appelée « syndrome du Vietnam », est partie intégrante du contrat social qui caractérise la vie américaine contemporaine, et c’est une des victoires les plus caractéristiques de la classe ouvrière américaine au XXème siècle. Le fait que le gouvernement ait rempli sa part du contrat a permis de maintenir plus de 250 000 soldats en dehors du territoire des États-Unis après la fin de la guerre froide. De 1989 à maintenant, seul un petit nombre de soldats américains ont été tués par des balles ennemies au Panama, pendant la guerre du Golfe, en Somalie, au Kosovo et en Afghanistant, car très peu ont été exposés directement au feu ennemi.
Nous sommes clairement à une époque similaire à l’ère de l’Impérialisme et de la lutte pour le partage de l’Afrique à la fin du XIX° siècle, quand les armées européennes équipées de mitrailleuses, d’artillerie lourde, et de destroyers pouvaient pénétrer par les rivières et attaquer des peuples pauvrement armés en Afrique, en Océanie et en Asie, en massacrant et conquérant presque sans pertes. C’est seulement après la seconde guerre mondiale que les rebelles colonisés ont pu avoir accès à une certaine « parité » technologique et stratégique avec le pouvoir colonial, comme on l’a vu dans les deux guerres du Vietnam. L’armée américaine d’aujourd’hui est tellement supérieure technologiquement à ses opposants qu’elle peut poursuivre ses activités sans une perte due au feu ennemi, aussi longtemps qu’elle n’a pas à occuper un territoire particulier. Mais c’est pourtant précisément cela que devront faire les troupes américaines pour entraîner les « changements de régimes » que la politique étrangère américaine exige. La révolte palestinienne contre l’occupation israélienne montre déjà clairement que les armées les plus sophistiquées subiront un flux régulier de dommages si elles occupent le territoire d’une population hostile.
Le sort de milliers de vétérans de la guerre du Golfe, devenus malades chroniques par la faute de leur propre armée, montre un autre aspect du problème des dommages de guerre: une machine militaire qui ne subit pas de dommages de l’ennemi en inflige inévitablement à son propre personnel. La raison en est très simple. Le processus de protection contre une agression ennemie est 1. de l’anticiper, ou 2. d’y répondre très rapidement. Les deux options, quand elles passent à l’extrême, conduisent à des dommages infligés à soi-même. Les actions exigées par la prévention de menaces futures conduisent finalement à une logique qui consiste à accepter de petits risques de dommages auto-infligés pour contrer la menace ennemie. Mais le fait d’anticiper de possibles menaces fait se multiplier les anticipations. Par conséquent les petits risques, isolés et préventifs, se multiplieront jusqu’à ce que les dommages auto-infligés deviennent une certitude. C’est ainsi que les vaccinations destinées à prévenir les conséquences d’attaques biologiques tueront elles-mêmes quelques soldats, etc. De même si la vitesse de réaction à une menace ennemie doit être réduite au minimum, la capacité de détecter la véritable identité ou la source de la menace perçue sera réduite d’autant. Cela conduit invariablement à des tirs entre proches. Comme la tendance à ajouter de nouvelles menaces et à réduire le temps de réaction s’intensifie, la machine militaire deviendra peut être la plus grande ennemie de ses membres.

Par conséquent l’hypothèse selon laquelle les troupes américaines ne subiront pas de dommages est exactement ce qui sera remis en question par le nouveau rôle hégémonique des États-Unis dans la guerre pour le néolibéralisme et la mondialisation. L’armée américaine devra occuper longtemps l’Irak pour garantir la privatisation des champs pétrolifères et le « changement de régime » qui conduira à la dissolution ou à la transformation de l’OPEP. Surtout l’action d’une machine militaire obéissant à la doctrine Powell de « la force submergeante » peut devenir le pire ennemi de ses troupes. Ces facteurs, et non pas immédiatement l’invasion elle-même, conduiront à une perte substantielle de vies de soldats américains et à une violation du contrat social de l’absence de dommages. Le mouvement anti-guerre doit avertir la classe ouvrière américaine de ce danger, clairement et distinctement.
Plus troublant que ce danger est l’accroissement de la violation du droit du travail qui résultera inévitablement de cette militarisation. Cette tendance, qui a commencé à l’ère reaganienne et s’est intensifiée sous l’administration Clinton, est appelée par euphémisme une crise des « libertés civiles ». Mais si nous examinons l’accroissement de la population carcérale, l’attaque contre l’habeas corpus, la fin des droits sociaux et les changements draconiens de la politique d’immigration, nous constatons qu’une nouvelle ère de travail non-contractuel, semi-esclave, a commencé aux États-Unis dans les années 1980 et 1990. L’administration Bush a intensifié cette tendance en attaquant les droits contractuels des travailleurs sous le prétexte de la « guerre contre le terrorisme ». Les arrestations massives sans chef d’inculpation après le 11 septembre, le refus de pourvoir les prisonniers « terroristes » d’un avocat et du recours à l’habeas corpus, l’imposition des mesures Taft-Hartley aux dockers de la côte ouest, et beaucoup d’autres actions montrent la direction suivie par l’administration Bush : une extrême restriction de la liberté contractuelle. Une contraction continuelle de ces droits verra en parallèle une inévitable augmentation de la maladie et de la mort chez les résidents des États-Unis. En réponse aux coûts de la guerre et aux réductions d’impôts, tout depuis l’assistance médicale jusqu’à la santé publique, aux règles de sécurité professionnelle et environnementale, sera réduit ou éliminé. Vu la docilité des médias américains, ces faits sont déjà publiés avec une régularité croissante. Les morts qui s’en suivront inévitablement devraient être comptés comme des dommages de guerre.

Si le mouvement anti-guerre souligne que l’invasion de l’Irak fait partie d’une stratégie globale de guerre sans fin qui hypothéquera la vie de la population américaine, sa liberté et sa sécurité, pour essayer de sauver un système économique qui continuera d’être en crise profonde, nous pourrons poser les bases d’un changement majeur dans le débat politique et les sentiments de ce pays. Et au risque de rester incompris, nous estimons qu’une des tâches permanente et nécessaire du mouvement anti-guerre sera d’attirer l’attention du peuple américain sur les dommages massifs causés à toute la planète qui résulteraient d’une guerre sans fin pour préserver le capitalisme.

Conclusion: « No Fear »

La politique de l’Administration Bush n’est pas le produit de cerveaux fêlés, mais une initiative militaire désespérée pour sauver militairement un système économique mondial en faillite. Beaucoup de gens en Amérique du Sud, en Amérique Centrale, en Afrique et en Asie ont perdu tout espoir d’intégrer ce système et essaient de recréer leur vie hors des enclaves du néolibéralisme. La même chose risque d’arriver ici aux États-Unis. Cette possibilité est la plus grande peur de l’Administration Bush, et non les machinations d’Al Qaeda ou de Saddam Hussein.
Il est maintenant temps d’apprendre la sagesse d’un philosophe ennemi, Thomas Hobbes, qui défendait l’État absolu. Dans l’épigraphe cité au début de ce texte Hobbes localise la source de la paix dans trois passions : la peur, le désir et l’espoir. L’administration a efficacement utilisé la peur pour étouffer l’opposition. Elle a affirmé à juste titre que le droit de ne pas être tué était le droit de l’homme le plus important. Elle a demandé carte blanche pour défendre ce droit et imposer la paix au monde par le glaive. Bush a souvent pointé du doigt les cendres des tours du World Trade Center pour obtenir la résolution lui donnant « les pleins pouvoirs pour la guerre contre l’Irak », car la peur est réelle. Mais ce n’est pas par hasard que les porte-parole de l’Administration Bush ont oublié les autres passions sources de paix – le désir et l’espoir. Ils savent qu’ils ne peuvent pas simuler ces passions, même rhétoriquement, sans s’attirer la dérision de toute la planète. Leur système économique et social est en déroute. Telle est la faiblesse la plus profonde de l’Administration Bush: elle ne peut pas gagner sur la simple base de la peur de la mort.
C’est pourquoi notre mouvement ne peut pas opposer la peur à la peur, ou amplifier la peur dont l’ Administration Bush profite. Nous ne pouvons pas gagner à ce jeu là. Bien sûr il est de notre devoir civique de pointer les échecs et les excès par lesquels cette administration met en danger le peuple américain et les peuples étrangers et, si nous avons de bonnes preuves, de souligner les complicités passées ou présentes du gouvernement des États-Unis avec Al Qaeda et le régime de Saddam Hussein. Mais si nous n’en appelons pas aux autres passions sources de paix, nous connaîtrons la même déroute que le régime de Bush et de ses supporters.
Le mouvement anti-guerre devrait donc parler aux désirs et aux espoirs du peuple américain, depuis la santé pour tous jusqu’à l’environnement sain. Nous devons aussi reprendre les revendications du mouvement anti-mondialisation dans nos manifestations, dans nos forums et dans nos programmes, et faire nôtre tout particulièrement la sagesse du slogan « la terre n’est pas une marchandise». On pourra affiner les détails, c’est la direction qui est l’essentiel maintenant.
Nous terminerons par un exemple historique. Pendant les années 1950, la réponse la plus efficace à la menace de terreur nucléaire ne fut pas le mouvement anti-nucléaire mais la révolution noire aux États-Unis et le mouvement anti-colonialiste sur toute la planète. Les noirs américains et les peuples colonisés dans le reste du monde firent clairement comprendre que les bombardiers B-52 et leurs bombes à hydrogène ne les libéraient pas, et ils refusèrent d’attendre plus longtemps. Ils déclarèrent que la libération civile était une précondition du « désir des choses nécessaires à une vie agréable » ; et c’est « l’espoir de les obtenir par leur industrie » qui a pu conduire à la paix. C’est véritablement la frustration de ce désir et de cet espoir par l’imposition de l’ordre économique néolibéral qui a été la source de la plupart des guerres des deux dernières décennies.

(traduit de l’américain par Anne Querrien)

Caffentzis George

Économiste correspondant de Multitudes à Portland USA. Il appartient au collectif « the Midnight Notes et il est le coordinateur du comité pour les libertés académiques en Afrique . Il a écrit de nombreux articles et livres sur des sujets économiques et sociaux , parmi lesquels "Clipped Coins, Abused Words and Civil Government : John Locke's Philosophy of Money." Constantine George Caffentzis Dept. of Philosophy University of Southern Maine P.O. Box 9300 Portland, Maine 04104-9300 USA caffentz@usm.maine.edu