Somos fronterizos

En examinant soigneusement la ville de El Paso-Ciudad Juárez, nous sommes en mesure de corriger quelques incompréhensions répandues relatives à la frontière entre les États-Unis, et le Mexique. Sans doute les « Fronterizos » nous fournissent-ils un nouveau modèle positif pour les relations transnationales.

Des forces économiques et politiques antiques (pré-colombiennes), ainsi que la géographie physique du désert du Chihuahua, dirigent le flux d’eau, de marchandises et de personnes à travers un col dans les montagnes où se situe actuellement l’étendue urbaine des villes d’El Paso-Ciudad Juárez. Aujourd’hui, la rivière – le Rio Grande ou le Rio Bravo, selon le côté de la frontière où vous vous trouvez – fait vivre une population de presque trois millions de personnes, coulant à travers notre ville par une série de chenaux en béton. D’El Paso au Golfe du Mexique, la rivière marque également la frontière politique entre les États-Unis et le Mexique. Dès lors, les chenaux en béton qui « régularisent » la rivière et la frontière à El Paso – Ciudad Juárez servent aussi de fossé ultra-technologique entre les deux pays, illuminé, surveillé et militarisé en permanence par les agences du gouvernement des États-Unis.

Frontières et routes de commerce

Une réflexion sur la vie à El Paso-Ciudad Juárez tire nécessairement parti du statut ontologique particulier des cartes et des frontières. Il se peut que dans l’esprit de la mondialisation, on soit tenté d’abord d’ignorer la frontière qui divise notre ville, la réduisant à un simple théâtre de symboles, les restes d’une époque où les États avaient encore un sens. De ce point de vue, la frontière n’est qu’une ligne sur la carte, dont le sens est constitué par une série de lieux dont la laideur les apparente plutôt à des non-lieux, le long du fleuve, ainsi que par les rituels à répétition auxquels sont soumis les résidents de la ville sur les ponts. À l’exception de ceux qui sont imbus de fantasmes nationalistes ou racistes, la plupart des El Pasoiens-Juárences savent que les effets de manche pesants et ritualisés qui marquent le passage des frontières ont surtout une valeur spectaculaire. L’illusion d’un système contrôlé et ordonné autour des villes-frontières sert à calmer les craintes américaines d’un déluge de corps bruns appauvris, sans vraiment interrompre l’arrivée d’une main-d’œuvre bon marché qui nourrit des larges secteurs de l’économie américaine. Les mesures visibles, remarquées par ceux qui se rendent à la frontière, n’ont quasiment aucune incidence sur le trafic de drogue et d’êtres humains vers les États-Unis. Les habitants des deux villes sont tous conscients qu’à quelques kilomètres de la ville, les passages entre les États-Unis et le Mexique ne connaissent quasiment pas d’empêchement.
Si vous habitez ici assez longtemps, la frontière, avec ses couches de barbelés, ses chiens, sa surveillance et ses gardes armés, finira par devenir tout à fait banale. Les longs embouteillages, les longues files de piétons finissent par s’intégrer dans la vie quotidienne. Les automobilistes mangent leur petit déjeuner, étudient, ou se maquillent, assis dans des voitures, attendant d’entrer aux États-Unis. Pour la plupart d’entre nous à El Paso-Ciudad Juárez, la frontière n’a rien de particulièrement fascinant ou effrayant. Elle a fini par passer à l’arrière-plan des vies des centaines de milliers de personnes qui traversent les ponts dans cette ville, chaque année.
Malgré sa banalité aux yeux de ceux qui la pratiquent régulièrement, la frontière est omniprésente dans nos conversations et nos activités pratiques. Les résidents de cette ville ressentent, d’une manière plus prononcée que les autres, les conséquences des forces en jeu dans la politique et le capital international. L’attaque contre New York et Washington, par exemple, eut pour conséquence des attentes de trois heures à la frontière, un harcèlement accru de la population, et des manifestations imposantes de force militaire. Bien que les effets des agencements actuels du capital et du pouvoir soient accrus le long de la frontière post-ALENA, nous avons autant de mal à identifier et comprendre ces forces que n’importe quel observateur de la politique contemporaine. Nous n’avons aucun accès privilégié à la vérité de la mondialisation.
Ne possédant pas de modèle théorique qui nous permettrait de comprendre ce qui se passe à la frontière, nous avons tendance à porter notre attention sur les faits quotidiens. Il est impossible d’ignorer la réalité de la souffrance humaine à la frontière. Pour nous, toute tentative de réflexion théorique se fait sous le signe de l’exploitation, du corvéage et du meurtre. Et malgré le statut essentiellement fictif de la frontière, celle-ci joue un rôle réel dans la mort annuelle de dizaines de migrants tentant de passer par les déserts du Sud-Ouest des États-Unis. Ils sont nombreux à mourir, perdus, abandonnés ou abusés par des passeurs sans scrupules, leurs voitures rendant l’âme en plein désert, ou par un autre mauvais tour du sort. Ces gens font partie des victimes évidentes d’un système qui transporte des travailleurs migrants en grand nombre vers les hôtels de Las Vegas, les champs de Californie, les cuisines de Chicago ou N.Y., et les abattoirs du Sud et du Mid-West. Comme les pauvres partout, les migrants du Mexique et de l’Amérique Centrale prennent des risques sérieux, ballottés par les forces du marché du travail. Ces risques apparurent au grand jour en octobre de cette année, avec la découverte de onze corps de migrants dans un wagon de train, venu de Matamoros jusqu’en Iowa. Leur voyage fatal avait débuté en juin, quatre mois plus tôt, quand ils s’étaient infiltrés dans ce wagon ; leurs corps furent découverts dans un silo à grains, 1600 km plus tard. Aucune réflexion théorique, aucune analyse politico-économique, ne peut calmer notre colère et notre indignation devant une injustice qui soumet des êtres humains à de telles conditions.
Les événements répugnants qui ont régulièrement lieu le long de la frontière n’apparaissent que rarement dans les médias américains ou mexicains, et a fortiori dans les médias internationaux ; cela s’explique en partie par leur fréquence et leur systématicité attristantes. Vous devriez savoir, par exemple, que des centaines de femmes ont été les victimes de meurtres rituels en série, à Ciudad Juárez. Ces meurtres appartiennent maintenant aux traits de notre vie quotidienne. Des croix noires sur fonds roses rectangulaires sont peintes sur les murs et les lampadaires à travers la ville, en souvenir des femmes mutilées, violées et tuées dans les déserts en bordure de Ciudad Juárez. Ces crimes sont restés impunis, et selon de nombreux observateurs, la police y est directement mêlée. La gravité de la situation rend ainsi difficile l’expression sur un ton philosophique ; mais d’un autre côté, notre proximité avec les merveilles et perversités de la frontière nous conduit inévitablement à une réflexion politique et philosophique.

Qu’avons-nous à apprendre d’ El Paso ?

La ville nous apparaît probablement d’abord de l’intérieur d’une voiture, cardans ce tissu urbain très (trop) étendu à travers le désert du Chihuahua, les habitants dépendent de leurs voitures. Les effets perceptifs induits par cette vision « de l’automobile » ne sont pas à négliger. Il y a déjà trente ans, dans son ouvrage Learning from Las Vegas, Robert Venturi attira notre attention sur l’effet des voitures sur notre perception des villes.[[Robert Venturi, Denise Scott Brown, Steven Izenour, Learning From Las Vegas, Cambridge, MA, MIT Press, 1972, édition revue, 1978 (Ndt). Son intuition centrale est amplement confirmée à la frontière d’El Paso-Ciudad Juárez. On songe par exemple à l’autoroute I-10, qui va de la Floride à la Californie en coupant à travers El Paso ainsi que d’autres villes récentes du Sud-Ouest des États-Unis. Suivant un parcours sinueux, parallèle à la frontière mexicaine mais à une certaine distance de celle-ci, l’I-10 déplace des voitures et des marchandises à travers le nouveau centre politique et économique des États-Unis. Il n’y a qu’à El Paso que l’I-10 touche presque la frontière qui rend cette croissance économique possible. Quelques instants après avoir quitté le centre financier, avec ses tours et ses hôtels, les huit voies de l’I-10 contournent la frontière avant de virer vers le nord et d’atteindre l’ouest d’El Paso. C’est alors que l’automobiliste aperçoit les barrières, le filet d’eau de la rivière, et puis, de l’autre côté de la rivière, le quartier de Ciudad Juárez nommé Anapra. Roulant à 120 km/h, aveuglés par leurs attitudes racistes et xénophobes envers le Mexique, de nombreux américains décriront une vision comme celle-ci : « Roulant vers le sud, vers El Paso, vous montez un col et la première chose que vous voyez, c’est une vaste étendue urbaine qui étouffe la vallée du Rio Grande. Si vous étiez ici en vacances et n’étiez jamais venu auparavant, vous penseriez qu’El Paso est une ville bien plus grande que votre plan ne l’indique. Mais quand vous vous rapprocherez en descendant, vous remarquerez les bidonvilles, toutes ces cabanes qui forment un véritable labyrinthe pour rats, recouvrant les collines dans la vallée ; vous constaterez que cette ville ne ressemble à aucune autre ville américaine que vous connaissez.. C’est alors que vous saisissez la réalité. Les collines, c’est le Mexique. Le labyrinthe de cabanes pour rats, c’est une colonia en carton » (Scott Rogerson, article dans The Weekly Alibi, Albuquerque, NM, 03.02.1999)
J’écris ces lignes après être revenu du parking à mon lieu de travail. Ce parking donne sur la partie de l’autoroute décrite par cet auteur, et je peux vous assurer qu’aucune agglomération de cabanes en carton n’est visible de l’I-10. Il y a certainement des quartiers à Ciudad Juárez (ainsi qu’à El Paso) où les habitants vivent dans des maisons qu’ils ont construites eux-mêmes, mais le quartier que cet auteur décrit comme un labyrinthe pour des rats n’en fait pas partie. L’auteur (qui, ainsi qu’il nous le dit plus loin, se considère comme un gauchiste) ne fait qu’halluciner. A 120 km/h, le délire comble les lacunes de la perception, les préjugés remplissent les blancs et permettent de voir un « tout » unifié) ; c’est ainsi que des automobilistes comme Rogerson peuvent affirmer, sûrs d’eux-mêmes, qu’ils ont vu le Tiers Monde dans toute sa dégénérescence bestiale. Il n’est pas seul à penser, de manière erronée, qu’il a « saisi la réalité » de la frontière. Même de nombreux automobilistes qui habitent à El Paso ou dans ses banlieues prendront un air d’autorité quand ils vous diront qu’il n’y a pas de rues pavées à Anapra, ou qu’ils ont vu des gens vivant dans des cabanes.
Anapra est une vieille communauté ad hoc, qui n’a pas nivelé les innombrables petites collines et vallées pour faciliter la circulation, et se compose ainsi surtout de maisons et de petits commerces construits dans ces collines. Baignant dans la lumière dorée d’un coucher de soleil d’El Paso, un observateur moins porté sur une rhétorique des « labyrinthes pour rats » pourrait même qualifier la vue de l’I-10 de charmante (mis à part les immenses cheminées du fourneau d’Asarco, vieux de cent cinquante ans, du côté américain de la rivière). Si Rogerson avait ralenti sa voiture et regardé d’un peu plus près, il aurait pu voir des maisons intéressantes, des voitures chères et des enfants en train de jouer au football sur les bancs de la rivière. Dans sa voiture confortable, ressentant les privilèges et la protection de la frontière, il a remplacé les tirs du ballon, le supermarché moderne et les SUVs[[Abréviation de « suburban utility vehicle », un modèle de voiture très populaire depuis quelques années aux Etats-Unis, entre une Renault Espace et une Range Rover, qui consomme énormément d’essence (Ndt). dans les garages des maisons aux couleurs vives, avec un Mexique de labyrinthes pour rats qui justifie à la fois son sentiment de supériorité et sa peur.
S’il s’était vraiment rendu à Anapra, y trouvant alors les quartiers qui sont invisibles de l’autoroute, Rogerson aurait certainement vu de la pauvreté réelle, ainsi que des familles mexicaines appartenant aux classes moyenne et moyenne inférieure. Il aurait peut-être même vu des maisons en carton. Mais de l’autoroute, il ne pouvait voir que ses fantasmes de supériorité américaine.

Juárez : le laboratoire de notre avenir

Les réflexions candides et « légères » de Rogerson témoignent de l’échec plus vaste de l’imagination de la gauche américaine. Pour ce qui concerne le Mexique et le Tiers-Monde en général, cet échec se manifeste plus profondément dans un livre de 1998 intitulé Juárez : The Laboratory of Our Future (le commentaire de Rogerson est tiré d’une recension de ce livre)[[Charles Bowden, Juárez :The Laboratory of Our Future, New York , Aperture, 1998 (NdT).. Le titre de l’ouvrage permet de deviner son message ainsi que le public auquel il est destiné. Ciudad Juárez est l’avenir sombre, le cauchemar qui nous attend, nous, nord-américains, si nous ne maîtrisons pas les périls de la mondialisation. Moyennant une approche circonspecte et avisée, son contenu – une série de photographies déprimantes prises par des journalistes mexicains à Ciudad Juárez au cours des années 1990 – pourrait être de grande valeur ; en tant que catalogue des abus et des violences, c’est un document lucide et bienvenu. Mais l’effet global de la sélection, malgré certaines images émouvantes et profondément dérangeantes, et surtout à cause des textes qui accompagnent les photographies, est l’impression qu’ « à Juárez, comme l’écrit Bowden, on ne peut pas garder l’espoir ». Cette conclusion déplacée provient de la représentation des sujets de ces photographies comme d’êtres dépourvus de toute capacité d’agir. On perd tout espoir quand on ne voit aucune possibilité de changer la situation, et les possibilités positives ont effectivement tendance à disparaître sous l’influence de modèles apocalyptiques de la mondialisation, comme ceux que l’on trouve dans la préface de Noam Chomsky au livre de Bowden. Il est vrai qu’on peut atteindre certains buts gauchistes louables en dramatisant les problèmes de la frontière, mais la manière déshumanisante dont les mexicains sont dépeints dans ce livre est profondément offensante. Leur statut de victimes du spectre métaphysique et sans visage du capitalisme mondial est tellement mis en avant dans la morne vision de Bowden, qu’il ne pourrait y avoir aucun espoir pour la population de Ciudad Juárez.
Il peut être utile de comparer l’approche de ce livre avec celles de Dickens, Steinbeck et d’autres réformateurs des XIXe et XXe siècles, qui voulaient permettre une identification entre leurs lecteurs et les pauvres, par le biais de personnages crédibles et sympathiques. Le contraste le plus frappant avec le livre de Bowden pourrait être l’œuvre photographique de Walker Evans sur la pauvreté en Appalachie. Les portraits d’Evans permirent aux américains de se reconnaître dans les visages de ceux qu’il photographiait. Au contraire, le livre de Bowden renforce des peurs et des différences bien enracinées, au service d’un programme anti-mondialisation simpliste. La complicité des grosses sociétés américaines et européennes dans la destruction écologique et sociale le long de la frontière est avérée. Malgré cela, mon conseil à ceux qui voudraient comprendre les conditions politiques et sociales de la frontière serait de laisser leurs explications chomskiennnes simplistes et préconçues à l’aéroport. Les observateurs devraient vraiment laisser cette ville être le laboratoire que Bowden prétend y trouver. Ce laboratoire nous donne à voir une variété de manières de vivre avec l’actuel ordre transnational. Certaines coexistences sont plus réussies que d’autres, mais cela fait partie de la complexité et de l’adaptabilité de la vie humaine.
Quand les historiens en viendront un jour à raconter Ciudad Juárez, ce sera sûrement une histoire mexicaine compliquée avec des distinctions de classe, des élites rivales en conflit, le pouvoir écrasant des cartels de la drogue et l’auto-affirmation de la classe moyenne. Bien qu’on ne puisse en aucun cas ignorer la présence des sociétés multinationales à la frontière, elles ne forment qu’une partie de cette histoire. L’arrogance typiquement américaine d’auteurs comme Rogerson déforme la réalité de villes comme Ciudad Juárez en les réduisant à l’état de putains des multinationales.
Toutefois, il ne faut pas prendre mon souhait qu’on en finisse avec les visions simplistes de la frontière pour un accord tacite avec les rêves tout aussi illusoires de commentateurs néo-libéraux comme Thomas Friedman[[Éditorialiste célèbre du New York Times (Ndt), pour qui la mondialisation est une sorte de baume universel. La frontière regorge de firmes prêtes à exploiter les conditions qu’elles trouvent au Mexique. Quand des sociétés souhaitent interdire à leurs employées de tomber enceintes, et exigent de celles-ci une serviette hygiénique usagée comme preuve qu’elles ont leur règles, c’est une humiliation qui serait reconnue comme telle même par Friedman. Cependant, cette atrocité fréquemment mentionnée est aussi plus compliquée si l’on y regarde de plus près. Il s’avère que certaines firmes exigent de leurs employées qu’elles se soumettent à cette humiliation, afin d’éviter de tomber sous des lois qui accordent un congé de maternité de six semaines, ainsi que d’autres bénéfices. Les lois mexicaine sont très généreuses, comparées aux lois américaines. Plus profondément, l’abus et l’humiliation des maquiladoras proviennent de problèmes purement mexicains. Les employées des maquilas sont surtout des femmes indigènes « plus foncées », inaccoutumées à la vie urbaine ; dès lors, la misogynie et le racisme proprement mexicains préparent le terrain pour les comportements abusifs des firmes américaines et européennes. Les dirigeants de ces firmes doivent effectivement rendre compte des actions dont ils sont responsables, mais nous ne devons pas en faire des forces métaphysiques de la nature qui balayent le Mexique comme une nuée de sauterelles. La situation à la frontière est le résultat d’un processus de négociation, une compétition entre intérêts qui, bien qu’injuste, n’est ni inévitable ni immuable.

Jeux de frontière

Les américains bien informés sont souvent surpris d’apprendre que la grande majorité des mexicains qui traversent la frontière pour se rendre à El Paso ou San Diego le font en toute légalité, et rentrent au Mexique le soir venu. L’idée que des millions de mexicains sont retenus aux frontières grâce aux barrières qui y sont érigées est tout simplement fausse. Elle sert évidemment de fantasme commode pour ceux qui sont à la recherche de votes, ou d’augmentations de crédits pour la police des frontières (les effectifs de la police de l’immigration [INS, des frontières et des douanes sont passés du simple au triple au cours des années 1990), et puis elle obéit à la « grande peur » savamment manipulée par la droite américaine. Cette peur apparaît dans la xénophobie de personnages de la droite comme Pat Buchanan, mais aussi dans une grande partie de la rhétorique anti-ALENA à gauche. Un livre excellent qui retrace le développement de l’actuel régime de la frontière sous Bill Clinton est celui de Peter Andreas, Border Games : Policing the US-Mexico Divide.[[Ithaca, Cornell University Press, 2000 (Ndt). Andreas documente bien l’utilité politique de la notion d’une Amérique assiégée par les mexicains, à la fois pour les agences du gouvernement qui souhaitaient augmenter leurs budgets, et pour des personnages comme l’ancien gouverneur de Californie, Pete Wilson. Il montre également comment l’illusion d’une frontière étroitement contrôlée fait bon ménage avec la montée de l’offre et la demande américaine pour la drogue et la main d’œuvre immigrée.
Pour ceux qui ont besoin de franchir la frontière illégalement, il existe un système pour encourir le moins de risques possible : on peut faire appel aux services d’un trafiquant expérimenté. Certes, les risques et coûts de cette traversée ont considérablement augmenté depuis le passage des accords de l’ALENA, mais pour la plupart des immigrés clandestins, cela signifie seulement qu’ils retourneront moins souvent au Mexique. Le « jeu de la frontière » n’a pas plus empêché l’exportation de main d’œuvre du Mexique et d’Amérique Centrale vers les États-Unis qu’il n’a freiné ou empêché le trafic de la drogue. Andreas et d’autres ont décrit la co-évolution durant les années 90 des trafics en tous genres et des agences du gouvernement qui contrôlent la frontière. La forme la plus simple de cette intrication est la suivante : si on veut faire venir illégalement de la drogue aux États-Unis, il suffit de trouver un agent des douanes qui, contre rémunération, s’arrangera pour contrôler votre camion et le faire passer. Prenez le récit récent de John Burnett, tiré de son enquête sur la corruption dans la police des douanes et des frontières aux États-Unis : « Dans un cas notoire, un agent du Service des Douanes reçut les accolades de ses supérieurs pour avoir mené une opération qui aboutit à la saisie de plus de cent tonnes de marijuana sur quatre ans. Mais une enquête qui dura deux ans révéla que cet agent s’était arrangé avec un trafiquant de drogue pour faire saisir certaines livraisons alors que d’autres, plus lucratives, arrivèrent intactes aux États-Unis. L’agent de la brigade des stupéfiants [détaché aux Douanes et le trafiquant, qui s’appelaient compadre, eurent chacun ce qu’ils voulaient : le trafiquant obtint des profits fabuleux, l’agent fut décoré et félicité par ses supérieurs». (http://www.npr.org/programs/atc/features/2002/sept/border_corruption).
Ce cas est un microcosme de la relation entre les agences du gouvernement et les narcotrafiquants et passeurs, pour lesquels les risques liés à la traversée de la frontière font simplement partie du calcul des coûts et frais.

Fronterizos

Comme je l’ai indiqué précédemment, la plupart de ceux qui traversent la frontière en venant du Mexique le font légalement. Les mexicains qui vivent dans la zone frontalière ont le droit de demander une carte de passage (payante), qui leur permet d’aller et de venir avec une relative liberté. Certains américains seraient horrifiés d’apprendre que des milliers de mexicains vont et viennent, en voiture et à pied, tous les jours. Ils demanderaient probablement pourquoi ces mexicains ne veulent pas rester au paradis une fois qu’ils y sont. Il vaut mieux ne pas informer les Pat Buchanan de ce monde, de ces événements.
Pour ceux d’entre nous qui s’intéressent à la politique contemporaine, la présence de plaques d’immatriculation jaune vif sur des nombreuses voitures à El Paso-Ciudad Juárez est le signe d’une situation intéressante. Ces plaques « fronterizo » désignent les voitures achetées aux États-Unis et immatriculées dans l’État de Chihuahua. Elles signifient que vous avez acheté votre voiture sans payer les taxes élevées qui sont imposées au Mexique. Cet arrangement comporte également des difficultés : par exemple, les voitures fronterizo doivent s’acquitter d’une somme supplémentaire pour accéder à l’intérieur du Mexique. Mais cependant, cette restriction au ventiocho, la zone de 28 km à partir de la frontière, exprime elle-même une nouvelle forme de vie émergeante. Les plaques fronterizo témoignent d’un compromis administratif avec un mode de vie qui n’est ni le désespoir déprimant du travailleur immigré, ni l’existence jet-set de la classe professionnelle des managers globalisés.
Les « jet-setteurs » et les travailleurs migrants sont deux types de nomades que l’on retrouve souvent dans les débats récents autour de la réflexion subtile et perspicace d’Antonio Negri sur la mondialisation. Le fronterizo est un 3e genre de créature transnationale qui s’insère sans difficulté dans le modèle optimiste de la mondialisation thématisé par Negri. Le fronterizo est le produit d’un compromis quotidien avec les réalités d’une existence transnationale, sans pour autant être disloqué par ces réalités, ou autrement soumis à elles. Vivant des deux côtés de la frontière, le fronterizo possède à la fois les conforts du foyer et les bénéfices multilinguistiques et multiculturels de la mondialisation. Malgré les difficultés et les obstacles de la frontière, la production culturelle des villes frontalières, comme la musique Nortec à Tijuana ou le travail d’artistes comme Willy Varela, Ben Saenz et d’autres à El Paso-Ciudad Juárez montrent la fertilité de l’existence enracinée et transnationale à la fois des fronterizos.
Mais cet état n’est pas réservé à ceux qui vivent à l’intérieur des limites du ventiocho. Le fronterizo peut servir d’idéal pour quiconque souhaite abandonner la stupidité des systèmes de pensée nationalistes et racistes, sans pour autant accepter les rêves néo-libéraux de la jet-set, ni subir les dislocations déchirantes du travailleur immigré. Un fronterizo n’a pas besoin de se concevoir comme une victime des forces du capital et du pouvoir mondial, même s’il reconnaîtra que sa vie est en partie structurée par ce système, et qu’il doit ainsi s’y conformer. On pourrait résumer le fronterizo – tel qu’on le trouve ici, du moins – ainsi : il est provincial, multilingue, multinational et multiracial. C’est la frontière elle-même qui a produit la coexistence de ces traits chez ceux qui vivent dans sa proximité ; ainsi, ils se sentent chez eux, à la frontière.
Malgré cela, tous les frontaliers ne sont pas des fronterizos. Longtemps avant les réglementations qui débouchèrent sur la frontière faussement étanche de l’ALENA, les trams traversaient les ponts, et les habitants d’El Paso allaient souvent déjeuner sur l’Avenida Juárez, de l’autre côté de la rivière. À cause des retards de la circulation sur ces ponts et de la disparition des transports publics trans-nationaux, il est hors de question maintenant pour les travailleurs du centre financier d’El Paso de déjeuner à Juárez. La difficulté des passages a créé une séparation pratique entre les deux villes, mais cette séparation se fait probablement plus sentir du côté américain. Alors que les habitants de Ciudad Juárez peuvent à juste titre se considérer comme une partie importante de la vie et la culture mexicaines, ceux d’El Paso n’appartiennent guère qu’à un poste-frontière des États-Unis. L’effet paradoxal de la frontière récemment renforcée est de barricader les américains chez eux. Dans certains quartiers du côté américain, même chez des mexicains-américains qu’on imaginerait mieux renseignés, le degré de paranoïa et de colère envers le Mexique est surprenant. Certains perçoivent la présence de Ciudad Juárez comme une menace, ce qui a produit une mentalité de « gated communities »[[L’auteur emploie l’image de ces complexes résidentiels huppés « fermés » avec une barrière et un gardien, très répandus dans les quartiers riches de constructions récente, surtout dans l’Ouest et le Sud des Etats-Unis (Ndt). du côté américain. Ce qui est le plus frappant dans ces « complexes résidentiels fermés », c’est le peu de protection réelle qu’ils offrent à leurs résidents. Comme la frontière entre les États-Unis et le Mexique, les barrières ne sont guère plus qu’une illusion. Le danger politique qui menace les Etats-Unis est qu’ils suivent le modèle de ces « complexes fermés », poussés par la peur et l’illusion de supériorité à se transformer en une prison pour leurs résidents.

Traduit par Charles Wolfe

Symons John

Professeur de philosophie à l'Université du Texas, El Paso, travaille sur des questions liées aux neurosciences, la logique, et la philosophie de la biologie. Il est l'auteur de {On Dennett} ; de {Logic, Epistemology and the Unity of Science}, et, à paraître en français, {Quine, Dennett et le naturalisme} (PUF, coll. « Philosophies »). Il est rédacteur en chef de la revue internationale de philosophie des sciences {Synthese}.