Spatio-cide, réfugiés, crise de l’État-nation

Vers un État palestinien extraterritorialisé Sari Hanafi analyse la situation de la population palestinenne et de l’occupation des territoires de Cisjordanie et de Gaza en avançant le concept de « spatiocide ». Cette politique de l’État israélien visant un « transfert volontaire » des Palestiniens est mise en œuvre par une biopolitique et des états d’exception. Selon lui, un État-nation palestinien classique ne peut résoudre le problème incontournable des réfugiés. Il avance en conséquence la possibilité d’une solution créatrice : un État-nation extraterritorialisé.

Si l’on considère l’holocauste comme l’événement qui inaugure le nationalisme israélien, on peut alors considérer que la nation et le nationalisme palestiniens, tels qu’on les connaît aujourd’hui, sont le résultat de l’expulsion de leur terre de plus de la moitié des Palestiniens en 1948. On peut tout à fait soutenir que la définition même de la nation palestinienne est très étroitement liée à une « situation de réfugiés », et cela nous oblige à aborder le problème des réfugiés palestiniens en tant qu’élément fondamental pour toute solution du conflit palestino-israélien. On ne peut ignorer que le problème des réfugiés peut faire perdurer les conflits même si l’on résout la question de la terre.
Le problème des réfugiés ne peut se réduire à une simple question technique d’absorption, ni être résolu en récitant le droit international comme on récite le Coran. Il s’agit plutôt de déconstruire le conflit palestino-israélien en ses prémisses, pour saisir comment elles conduisent à certaines formes de pratiques coloniales et admettre la nécessité d’un débat, destiné non seulement à comprendre, mais aussi à établir, reconnaître et accepter les responsabilités historiques. C’est la pré-condition même d‘une véritable réconciliation et d’un pardon mutuel, comme l’a suggéré Edward Saïd.
Depuis le mythe sioniste d’« une terre sans peuple pour un peuple sans terre », la politique des gouvernements israéliens successifs a consisté à s’approprier des terres en ignorant ses habitants . Cette invisibilité institutionalisée des Palestiniens est entretenue par les pratiques coloniales quotidiennes d’Israël. Plus généralement, il n’y a jamais eu de tentative d’assimilation des populations de la Cisjordanie, de la Bande de Gaza ou bien même de Jérusalem-Est malgré leur annexion unilatérale en 1967.
Ilan Pappe ([[Ilan Pappe, “The Post-Territorial Dimensions of a Future Homeland in Israel and Palestine”. Texte présenté à la Conférence “The Predicaments of Palestinians and Jews: The Meanings of Catastrophe, Historical Knowledge, and the Return of Exiles”, Solomon Asch Center at the University of Pennsylvania, 2002.) explique que l’un des facteurs majeurs de l’échec des Accords d’Oslo est lié au fait que les parties en présence n’avaient la volonté de résoudre que la partie visible du problème (celui des terres), et non la partie cachée de l’iceberg (le problème des réfugiés, la responsabilité d’Israël dans la création même de ce problème des réfugiés, ou encore la non citoyenneté des Palestiniens d’Israël).
J’avance ici l’idée que le projet colonial d’Israël est un spatio-cide (par opposition à un génocide), parce qu’il vise les terres avec pour objectif de provoquer un inévitable transfert volontaire de la population palestinienne. Pour ce faire, Israël déploie une bio-politique en classant les Palestiniens en différentes catégories, et en instaurant différents « états d’exception », ce qui les laisse sans aucun recours

Spatio-cide de la Palestine et Bio-politique

Comparée à d’autres conflits coloniaux et/ou ethniques (Algérie, Serbie-Bosnie, Rwanda, etc.), la guerre de 1948 n’a, relativement, pas causé beaucoup de dommages. La notion de « Nakba » repose davantage sur le fait de perdre ses terres et de devenir réfugié, que sur celui de perdre la vie. Même après trois ans d’Intifada le nombre de victimes reste relativement bas([[2786 morts et plus de 41 000 blessés pendant les 3 dernières années, côté palestinien, et 909 morts et 6O77 blessés, côté israélien. voir :http://www.palestinemonitor.org (sources palestiniennes)et http://www.idf.il/daily_statistics/english/I.doc. (sources israéliennes)) comparé à la furie meurtrière qui a tué en six semaines au Rwanda plus de 800.000 personnes
Le projet colonial d’Israël, ai-je dit, n’est pas basé sur le génocide mais sur le « spatio-cide ». Dans tout conflit, les belligérants définissent leur ennemi et leur mode d’action en fonction de cet ennemi. Dans le conflit palestino-israélien, l’objectif est la terre. Différents rapports émis par le comité d’urgence de Jérusalem, créé après les invasions israéliennes d’avril 2002, montrent une destruction systématique des lieux publics : tous les ministères palestiniens, (sauf deux), ainsi que 65 ONG ont été entièrement ou partiellement détruits ([[Pour plus de détails sur la destruction, voir Hammami, Rema, Sari Hanafi and Elizabeth Taylor Destruction of Palestinian Institutions. Preliminary Report. April 13, 2002 et Sari Hanafi, Report on the Destruction to Palestinian Institutions in Nablus and Other Cities (Except Ramallah), Caused by IDF Forces Between March 29 and April 21.). Ce qui est frappant, ce ne sont pas les perquisitions mais le vandalisme. On peut « comprendre » que l’appareil militaire israélien, à la recherche d’informations prouvant que le système d’éducation palestinien « produit des kamikazes », vole des documents et des disques durs au Ministère de l’Éducation ; mais pourquoi les soldats ont-ils alors détruit les écrans d’ordinateurs et les meubles ?
Durant la guerre en ex-Yougoslavie, l’architecte Bogdan Bogdanovich a créé le terme « urbicide » pour décrire la destruction des villes dans les Balkans. Les nationalistes serbes ont « idéalisé » les villages ruraux où prédominait une seule communauté, la ville étant le symbole de la multiplicité des communautés et des cultures, l’antithèse de l’idéal serbe. Dans les territoires occupés palestiniens c’est la totalité du territoire qui est visée. Le bulldozer est l’outil par excellence, celui qui détruit les rues, les maisons, les voitures et les plantations d’oliviers. C’est une guerre de l’ère de l’agoraphobie, au sens littéral du terme : la peur de l’espace, comme le suggère Christian Salmon([[Christian Salmon, « La Palestine à feu et à sang. . L’abolition du territoire ». Le Monde Diplomatique, May, 2002) ; on ne cherche pas à diviser le territoire mais à l’abolir. C’est un « spatio-cide », non pas un « urbicide ». Mais c’est aussi un « socio-cide » (en visant les liens sociaux comme l’a développé Salih Abdel Jawad), un « économi-cide » (en entravant la mobilité des biens et des gens) et un « politi-cide » (en détruisant les institutions palestiniennes et tout ce qui peut incarner les aspirations nationales). Tout a culminé dans la destruction du tiers du camp de Jenine.
L’objectif d’Israël est toujours, selon les propres termes d’un ministre israélien, le « transfert volontaire » de la population palestinienne. Depuis le début de l’Intifada, selon une étude que j’ai précédemment menée, quelques 100.000 palestiniens ont quitté le pays (près de 3,3% de la population en Cisjordanie et à Gaza). Les gens ont également été forcés de se déplacer à l’intérieur des territoires. À Hébron, par exemple, près de 5.000 personnes (850 familles) ont quitté la vieille ville pour des villages avoisinants en raison des implantations juives, et du couvre-feu imposé. Autre tactique : la démolition de maisons : depuis le début de la seconde Intifada, de septembre 2000 au 30 avril 2003, au total 12.737 personnes ont vu leurs 1.134 habitations démolies à Gaza et en Cisjordanie, selon le rapport de UNRWA du 13 mai 2003. Et ces chiffres ont dramatiquement augmenté depuis. Il y a aussi transfert pour les gens « dé-naturalisés », ce qui est le cas des 200.000 Palestiniens qui se sont retrouvés derrière le mur de séparation et qui ne font partie maintenant ni de l’espace palestinien, ni de l’espace israélien.
Le « spatio-cide » a également été facilité par le morcellement du territoire palestinien en zones A, B, B-, B+, C, H1, ou H2. Dans ce schéma, le développement d’une infrastructure nationale palestinienne devient pratiquement impossible, à cause non seulement du morcellement de l’espace, mais également de la fragmentation du système politique palestinien et des municipalités. L’Autorité Nationale Palestinienne ne peut pas, par exemple, faire un projet de réservoir pour un groupe de villages si le pipeline doit passer en zone C. La route entre Bethléem et Hébron a été coupée en 1999, faute d’autorisation d’Israël qui permette de passer en zone C. Les développements urbains en zone A et B qui ont pu avoir lieu ont toujours été encadrés par les autorités militaires israéliennes qui entravaient toute possibilité d’expansion urbaine, que ce soit pour des zones industrielles ou pour des zones résidentielles. Le « spatio-cide » est un processus qui s’est appliqué indépendamment du processus de paix. Même après la signature des Accords d’Oslo, le nombre de colons a triplé (de 120.000 à 430.000), et la zone des implantations a doublé.
La caractéristique du « spatio-cide » est d’ignorer et de nier le développement démographique de la communauté palestinienne et l’espace qui lui est nécessaire. Qui plus est, la géométrie de l’occupation doit être étudiée en trois dimensions, car il y a toutes les questions non résolues concernant les nappes phréatiques, l’archéologie, les tunnels, les réservoirs d’eau, l’espace aérien, etc. Ces questions liées à l’espace (il n’est plus possible de tracer une ligne continue pour séparer les Palestiniens des Israéliens) ont mis en évidence le fait que les parties en présence lors du processus d’Oslo ne pouvaient plus se contenter d’une solution à deux dimensions. La proposition israélienne consistait à donner aux Palestiniens une souveraineté limitée sur les territoires, mais maintenait la souveraineté israélienne sur les sous-sols et l’espace aérien. En d’autres termes, il s’agissait, à la verticale, d’une sorte de souveraineté « sandwich »: Israël, Palestine, Israël.

Les états d’exception

Bio-pouvoir et utilisation de l’état d’exception sont à l’œuvre dans ce spatio-cide. Rappelons que, selon Carl Schmitt, l’état d’exception ne se caractérise pas par l’ordre qu’il institutionnalise mais par la suspension de cet ordre. Le souverain a le droit de suspendre la validité de la loi, droit qui n’est bien entendu pas inscrit dans la constitution. L’état d’exception que vivent les Palestiniens est particulièrement évident dans leur statut sous la loi israélienne : ils sont exclus de tout recours devant elle, alors même qu’ils y restent soumis. Le cas des Palestiniens de Jérusalem est l’exemple par excellence de ce jeu d’exclusion/inclusion. Physiquement, ils sont inclus (dans la mesure où Jérusalem a été annexée et « unifiée »), alors qu’ils sont exclus (pas de service, pas de plan de construction, ségrégation – seuls certains services sont étendus à Jérusalem-Est, là où il n’y a pas de plan de construction, et où les populations sont effectivement séparées). Ils sont exclus de la citoyenneté, alors qu’inclus en tant que détenteurs d’une pièce d’identité qui peut être exigée à tout moment.
L’incapacité de la communauté internationale à reconnaître Israël comme un État colonisateur vient du fait que les pratiques qui s’appliquent à la majorité « blanche » vivant dans une zone « normale » (la population juive à l’intérieur de la Ligne Verte) éclipsent les pratiques appliquées aux minorités vivant dans l’état d’exception : les Palestiniens d’Israël, les Palestiniens de Jérusalem, les Palestiniens des différentes zones des territoires occupés, les réfugiés à l’intérieur et à l’extérieur des camps.
Ces différentes catégorisations permettent à Israël de restreindre les constructions résidentielles dans Jérusalem Est, et ensuite de détruire « légalement » les habitations sans permis. De même, les constructions résidentielles pour les Palestiniens, dans les différentes zones des territoires occupés, sont restreintes. L’ordre militaire 418, « Ordre pour la planification des villes, villages et bâtiments (Judée et Samarie) », souligne les conditions d’obtention des permis de construire. L’un des derniers articles (numéro 7) dénommé « Pouvoirs spéciaux », donne au Haut Conseil du Planning le pouvoir d’ « amender, annuler ou suspendre pour une période définie la validité de tout plan ou de tout permis; d’assumer les pouvoirs accordés à tous les comités mentionnés dans l’article 2 et 5; de garantir tout permis que tout comité mentionné dans l’article 2 et 5 est habilité à garantir; de dispenser en cas de besoin de tout permis requis par la Loi » (souligné par moi). En d’autres termes, le souverain peut se servir de ces mesures d’exception pour annuler l’ordre même qui a été promulgué pour la régulation du permis de construire.

Exception, « spatio-cide » et résistance

Les mesures bio-politiques rendent possible le « spatio-cide » et le « spatio-cide » crée des corps dé-territorialisés. Pour contourner cela, les Palestiniens se sont focalisés en particulier sur la construction, ce qui peut être considéré comme le mode de résistance non violent le plus efficace.
Mesures bio-politiques et régime d’exception sont renforcés, dans le cas palestino-israélien, par le contexte de « victimisation » commencé avec l’Holocauste et son caractère exceptionnel. Dans un jeu d’interactions et de projections, les Israéliens se perçoivent comme LES victimes d’exception. Les Palestiniens se perçoivent également comme étant les victimes par excellence (LES derniers colonisés et Les réfugiés sans droits les plus nombreux dans une situation qui n’en finit pas), et ils ont construit cette exceptionalité en partant de la « Nakba ».
De même que le « spatio-cide » trouve ses origines dans le mythe sioniste d’une « terre sans peuple pour un peuple sans terre », les réfugiés palestiniens ont créé le rêve « d’une terre sans peuple pour des réfugiés sans terre ». Les réfugiés palestiniens en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, ainsi que la diaspora palestinienne, sont plus attachés à la terre que les gens de Palestine/Israël. Les interviews que j’ai menées auprès de nombre d’entre eux montrent qu’ils insistent beaucoup sur la propriété, la terre, la mer Méditerranée, la mosquée Al Aqsa, etc., sans réfléchir suffisamment à la façon dont va se faire la cohabitation entre eux, Palestiniens, et leurs voisins juifs. Je ne suggère pas ici que la cohabitation soit impossible mais je souligne la nécessité de penser le retour non plus en termes de géographie mais aussi en termes de société.
On est encore dans un monde où on a développé le droit des citoyens, pas celui de l’être humain. Hannah Arendt a très judicieusement noté que depuis le début des années 50, il n’y a pas de place pour les êtres humains qui n’appartiennent pas à un État-Nation. Toute solution au problème des réfugiés palestiniens devrait donc viser leur identité politique et pas uniquement leur situation humanitaire. Ayant abandonné, ou été forcés d’abandonner leur milieu, les réfugiés palestiniens tendent à être dépossédés de l’identité qu’il définit, soutient et reproduit. Même si la situation prolongée a fait que certains d’entre eux se sont complètement intégrés, voir assimilés aux pays d’accueil, leurs anciennes identités survivent, pénibles fantômes qui restent invisibles à la lumière du jour.
Pour conclure, un troisième mécanisme s’ajoute aux mesures de bio-politiques et à l’utilisation des états d’exception pour parachever le « spatio-cide ». Il s’agit de l’ « état de suspension », celui qu’Israël et les États-Unis imposent, depuis le début de cette seconde Intifada – suspendre le conflit plutôt que le résoudre : un cessez-le-feu et des négociations de sécurité au lieu de la fin de l’occupation et l’ouverture de négociations politiques.
Les colonisés ne sont pas passifs face à ces trois mécanismes. Ils interviennent avec des modes d’action violents et non violents, en encerclant les colons après avoir été encerclés par eux, en construisant des habitations et une société à part entière, en créant de la visibilité, et mobilisant des mouvements internationaux. La politique israélienne du transfert « volontaire » des Palestiniens a comme conséquence une émigration israélienne très importante. De nombreux indicateurs montrent que la population israélienne quitte Israël. De plus, en 2003 le niveau d’immigrants vers Israël n’a jamais été aussi bas depuis 1975.

Vers un défi au modèle de l’État-Nation en Palestine/Israël

Il n’y a pas de solution simple au problème des réfugiés palestiniens, la seule solution possible est une solution créatrice. Il ne s’agit pas seulement du droit international ou de la capacité économique, sociale et technique d’absorption des réfugiés, il s’agit aussi de la question de la nature des États-Nations palestinien et israélien, du concept de la souveraineté d’État et de la violence qui lui est inhérente, de même que de l’inclusion/exclusion que cet État exerce pour déterminer qui est un citoyen.
Jusqu’ici, tandis que les réfugiés/«returnees»/transmigrants eux-mêmes adoptent des stratégies transnationales généralement flexibles, les politiques des États-nations dans la région sont rigides. L’Autorité Nationale Palestinienne (ANP), par exemple, semble réagir négativement aux pratiques transnationales des Palestiniens, plutôt que les faciliter, ce qui ne sera pas sans conséquence sur la solution du problème des réfugiés. Mon propos est de démontrer que le modèle standard d’État-nation, basé sur la « trinité » État-territoire-nation, est en crise profonde et que le nouveau modèle d’État-nation devrait s’appuyer sur des frontières flexibles, une citoyenneté flexible et un certain degré de séparation entre la nation et l’État, ce que j’appellerai l’État-nation extraterritorialisé. Le futur État palestinien pourrait être plus fiable comme État extra-territorialisé – plutôt que dé-territorialisé. Il serait territorialisé de la même manière que n’importe quel autre État, mais une distinction serait faite entre citoyenneté et nationalité. En conséquence, les droits et les devoirs de ceux qui vivent dans les territoires palestiniens ne seraient pas fonction de leur nationalité (Palestiniens ou non). En même temps, les Palestiniens vivant à l’étranger pourraient également bénéficier de certains droits et devoirs, quoique ne résidant pas de manière permanente dans les territoires palestiniens. Un tel arrangement constitutionnel ne serait possible que si l’ANP était en mesure de conclure des accords spéciaux avec les pays qui accueillent les réfugiés palestiniens (possibilité éventuelle de double citoyenneté, voire triple si on ajoute celle d’Israël). En conséquence, la citoyenneté palestinienne (et/ou israélienne) serait accessible même pour ceux qui résident en dehors de Palestine/Israël. Cela est important, en particulier, pour ceux qui ne souhaitent pas retourner en Palestine/Israël, mais veulent appartenir à la nation palestinienne et être impliqués dans ses affaires publiques.
Dans un modèle classique d’État-nation, l’État devient un problème beaucoup plus qu’une solution, comme le suggère Hanna Arendt. Dans le communiqué de Bethléem du Fatah de décembre 2003, les auteurs considèrent l’État palestinien comme un substitut au droit au retour : « si nous devons choisir entre l’État palestinien et le droit au retour, nous choisirons le dernier ». Mais y a-t-il une solution qui englobe à la fois le droit au retour et l’État palestinien? Je plaide pour l’idée que ce n’est possible que dans le cadre d’un État-nation extraterritorialisé. Une révision de toutes les catégories politico-juridiques traditionnelles au Moyen-Orient est non seulement nécessaire pour résoudre le problème des réfugiés dans des pays dont ils constituent quelquefois le tiers de la population, mais aussi pour aborder la question de l’identité et de la mobilité de la population entière. La figure du réfugié est devenue l’avant-garde de l’humanité, comme l’a dit encore Hanna Arendt, parce qu’elle est révélatrice de l’incapacité de l’État-nation, qui a émergé après la deuxième guerre mondiale, à traiter les mouvements de population, conséquences des guerres, dans la période de post-conflit.
La crise de l’État-nation moderne est évidente à plusieurs niveaux. Trois d’entre eux sont à signaler. La capacité du souverain d’utiliser l’état d’exception au niveau des lois qui régissent la citoyenneté, fait que l’exception est devenue la règle et que le statut des populations en tant que sujets de droit est suspendu([[Cf. Judith Butler, « Circuits of Bad Conscience: Nietzsche and Freud », in Alan D. Schrift, ed., Why Nietzsche Still? Reflections on Drama, Culture, Politics, Berkeley, University of California Press, 2000, p. 81.). Le souverain a la capacité de transformer soudainement l’ensemble d’une population en apatrides, réfugiés, et de les dénaturaliser. La politique d’exception israélienne à Jérusalem a fait de tous les Palestiniens une population temporairement résidente qui doit prouver que son lieu de vie est bien Jérusalem ; l’expulsion massive des réfugiés palestiniens de Libye; l’absence de droits civils et socio-économiques des réfugiés palestiniens au Liban ne sont que quelques exemples de l’usage de l’exception par le souverain pour suspendre le statut d’une population indésirable.
Le deuxième niveau porte sur le problème de savoir qui est bénéficiaire des droits dans l’État-nation. Pour avoir des droits, il faut être citoyen. Les réfugiés et les apatrides n’ont pas de droits, mais sont « bénéficiaires » de certains avantages offerts par l’État et leur statut dépend des appareils disciplinaires de la police et des forces de sécurité. Ceci ne concerne pas que le Moyen-Orient : dans beaucoup de pays européens de plus en plus de réfugiés sont exclus des normes légales. Même après l’acquisition de la nationalité le statut des réfugiés reste vulnérable. La criminalité ou d’autres activités indésirables leur fait courir le risque de la dénaturalisation.
Le troisième niveau concerne la volonté du souverain d’identifier l’État avec une nation ou une religion : « Israël est un Etat juif », la « Jordanie est d’abord… », etc., et pose problème pour les catégories de population en situation difficile, qui ont acquis une autre nationalité, une autre allégeance, une autre terre, voire une autre patrie, suite à une migration (forcée ou volontaire)
Les négociateurs palestiniens se réfèrent à un pays, une nation et une allégeance, ils proposent une solution qui consiste à dénombrer les réfugiés dans un endroit donné, et à leur imposer un ultimatum de quelques mois pour décider de leur destin, comme dans le cas de l’initiative de Genève signée par des partenaires palestiniens et israéliens. Les individus préfèrent maintenir la citoyenneté flexible et les passeports multiples, même s’ils choisissent de résider dans un seul endroit. Selon l’enquête menée par le Palestinian Center for Policy and Survey Research en 2003 auprès des Palestiniens, environ 60 pour cent de ceux qui veulent retourner en Israël désirent avoir la nationalité palestinienne. Deux pour cent seulement veulent la nationalité israélienne, et un quart de l’échantillon préfère avoir les deux nationalités.
Si accumuler des passeports étrangers pour certains hommes d’affaires, à l’échelle de la mondialisation, est « une question de convenance et de confiance », pour les Palestiniens de la diaspora c’est une question de survie, à cause de l’incertitude politique. Pour ceux qui n’ont jamais possédé un passeport de leur vie, après avoir été forcés de se contenter d’un document de voyage, le passeport représente la possibilité de se connecter, au minimum, à la famille et aux marchés du travail. À ce sujet, alors que les études sur les retours de migration travaillent sur un modèle classique qui envisage principalement un retour définitif, le concept de retour pourrait parfaitement être développé de manière à inclure une forme d’être « entre deux mondes ». Les études transnationales fournissent un excellent cadre conceptuel pour analyser les expériences des migrants qui choisissent de vivre entre deux mondes. Cette nouvelle forme de «refugeeness » et de migration est marquée par une participation active à la vie culturelle, sociale, économique et politique du pays d’origine et du pays d’accueil, et ouvre de nouvelles perspectives pour le problème des réfugiés palestiniens. Mais ceci est impossible à réaliser si le futur État palestinien est conçu comme un État-Nation classique.

Cet article est un « work in progress »

Hanafi Sari

Sociologue. Directeur du Palestinian Refugee and Diaspora Centre à Ramallah ainsi que chercheur au Centre d'études et de documentation économique juridique et sociale au Caire (CEDEJ). Il a publié, entre autres, (avec la collaboration de Sarah Ben Néfissa) Pouvoir et associations dans le monde arabe (CNRS, 2002) ainsi que (avec la collaboration de Linda Taber) Donors, International organizations and Local NGOs. The Emergence of Palestinian Globalized Elite (London 2000 & Ramallah, MUWATIN, 2002).