Sujets et territoires du mouvement social

Marseille, Nantes, Toulouse et les autres [[Cet article a bénéficié des nombreuses discussions que j’ai eues avec Laurence Dreyfuss, Pierre Buisson et Alain Marchand. Qu’ils en soient ici vivement remerciés. Son contenu n’engage bien sûr que ma seule responsabilité.Lorsque Futur antérieur a préparé son numéro sur le mouvement social, plusieurs questions ont paru eller de soi, les longues grèves à la SNCF et à la RATP mais aussi le caractère régionalisé du mouvement. Il est vrai que l’ampleur des manifestations dans les villes de province, jamais égalée dans l’histoire revendicative contemporaine, n’a pas manqué d’attirer l’attention des observateurs. Un cortège qui réunit plusieurs milliers de manifestants à Mende a certes de quoi intriguer. Car il faut insister sur ce point, toutes les villes ont été concernées, les grandes métropoles et en particulier celles qui affichaient avec arrogance leur modernité libérale, mais aussi une kyrielle de villes moyennes. Certes, les métropoles régionales, Toulouse, Marseille, Nantes…, ont retenu en priorité l’intérêt des médias et suscité leur curiosité. Et certaines images laisseront leurs traces dans la mémoire politique. Comment oublier cette foule descendant la Canebière et donnant encore plus de profondeur, s’il est possible, à la perspective qui s’ouvre sur le vieux port ? Ces villes sont devenues les lieux emblématiques de la lutte, et à chaque nouvelle manifestation, chacun de s’interroger : “ils sont combien à Toulouse ?”, “Marseille a fait combien ?”. Et à chaque fois, record battu. Du jamais vu depuis 1968 ?, depuis la libération ?, depuis 1936 ? Des seuils symboliques ont été franchis, 50 000, 100 000, 200 000 manifestants et l’impact politique de ces chiffres a été considérable. Mais ce succès quantitatif s’est conjugué avec un phénomène peut-être plus profond encore : la diffusion du mouvement et sa dissémination dans l’ensemble du tissu urbain.

L’ancrage local du mouvement et sa configuration multipolaire

Ce n’est pas rendre justice aux événements de novembre-décembre que de se préoccuper simplement d’additionner le nombre des manifestants. Il ne faudrait pas que l’effet-masse fasse oublier le rapport très particulier que ce mouvement a entretenu avec les territoires urbains. L’analyse y perdrait beaucoup si elle omettait d’interroger la multiplicité des initiatives dans les villes, petites et moyennes. La politique et le syndicalisme ne sont pas réductibles à une arithmétique – les 200 000 manifestants de Marseille s’additionnant aux 150 000 de Toulouse, aux 15 000 de Nîmes, aux 50 000 de Bordeaux… A lire la presse parisienne et à suivre les journaux télévisés nationaux, on avait parfois l’impression que les multiples cortèges en province[[Par commodité d’écriture, nous allons recourir aux conventions en usage et parler de “la province”, comme nous évoquerons ce qui s’est passé “en province”. Il est vrai que le langage évolue et que désormais il est de bon ton de s’intéresser aux événements qui se produisent “en région”. Un minimum du courtoisie incite aujourd’hui les hommes politiques et les journalistes à respecter la diversité “des régions” et de ne plus les amalgamer sous le vocable un peu condescendant de “la province”. s’agrégeaient spontanément pour ne former qu’une immense manifestation nationale, comme s’ils avaient fusionné symboliquement dans un même défilé revendicatif à l’échelle du pays. Les journalistes ne parvenaient pas à prendre toute la mesure de la nature composite et plurielle de ce mouvement. Leur regard restait aveugle à son ancrage local. Nous irions jusqu’à penser que nombre d’observateurs attendaient la manifestation mythique, la seule et authentique, la seule légitime, les 500 000 ou le million de manifestants entre Bastille et République. Il fallait alors que les chiffres parlent, que les additions s’opèrent, pour que cette manifestation existe malgré tout. N’en déplaise à des analystes pressés, tant de manifestants à Nantes qui s’ajoutent à tant de manifestants à Marseille, à Clermont-Ferrand ou ailleurs, cela n’a jamais produit une manifestation unifiée, encore moins une manifestation nationale (parisienne). Les cortèges se sont constitués ville par ville et nous rencontrons là une variable incontournable. Il faut en respecter les conséquences : le mouvement de novembre-décembre a été toulousain, comme il a été marseillais ou nantais tout en étant aussi biterrois, mendois ou valentinois. Et, l’analyse doit accorder à cette caractéristique toute l’importance qu’elle mérite. Comment une lutte d’intérêt général et d’ampleur nationale a-t-elle pu se structurer de manière locale ? Comment concilier le caractère centralisé et unifiant de la revendication avec la constitution locale de la lutte ?
Levons d’abord certaines ambiguïtés. Le mouvement n’a pas pris un caractère régional, encore moins régionaliste même si, effectivement, il s’est manifesté de façon privilégiée en région et s’est inscrit profondément dans la vie politique des régions. Si les manifestations de l’automne devaient marquer l’éveil politique de la province face au centralisme parisien, on aurait pu s’attendre à ce qu’elles se concentrent dans les métropoles régionales. Il n’en a rien été. Par exemple, en Languedoc-Roussillon, Montpellier la capitale régionale n’a en aucune façon fédéré le mouvement. Les rassemblements ont été d’égale ampleur à Nîmes, à Perpignan mais aussi, à la mesure de leur population, dans des villes moyennes comme Béziers, Narbonne, ou Mende… L’hypothèse d’un rééquilibrage politique Paris-province nous paraît insuffisante pour interpréter les événements de novembre-décembre, comme nous paraît tout à fait inappropriée la “une” du journal Le Monde, qui titre le 27 décembre “La crise a révélé le ressentiment de la province contre la capitale, le “plan Juppé” a cristallisé le rejet du centralisme parisien”. Un tel point de vue est parfaitement réducteur surtout quand il se satisfait de l’opposition classique centre – périphérie, Paris – province, et qu’il assimile le mouvement à une dialectique aussi laconique que sommaire. Ce serait si rassurant de penser que les manifestations de Marseille et Toulouse se résument à l’éternelle lutte des pays contre le centralisme. Un tel réductionnisme a aussi le grand tort, surtout aux yeux du provincial qui rédige ces quelques lignes, d’indexer systématiquement la vie politique en région sur l’activité du centre et de le faire bien sûr en termes négatifs (s’opposer, rejeter, contredire…). Qu’il est difficile d’accepter que les révoltes de Nantes ou de Bordeaux valent pour elles-mêmes, qu’elles possèdent une signification politique propre. La “une” du Monde exprime un état d’esprit largement diffusé aucune dynamique politique ne peut naître indépendamment du centre. Si les régions bougent, elles sont supposées le faire en réaction ou en rejet du parisianisme mais jamais pour des raisons qui leur seraient spécifiques.
Ce type de raisonnement pêche par excès de confiance (ou d’arrogance) théorique. Il recourt à un appareillage théorique, que nous qualifierons de “classique”, comme par exemple la vieille dialectique centre – périphérie, qui a fait ses preuves et qui a rendu de bons et loyaux services pour analyser certaines réalités politiques. Mais encore faudrait-il démontrer que ce cadre d’analyse reste le plus approprié pour étudier les événements de novembre-décembre. Il a pour principal défaut, à nos yeux, de mettre trop exclusivement l’accent sur l’unité du mouvement au détriment d’une réflexion sur la diversité de ses inscriptions territoriales. Nous nous attacherons au contraire à comprendre pourquoi le mouvement s’est ancré si profondément dans les territoires urbains et pourquoi il a investi comme jamais l’espace politique local[[Est-il nécessaire de préciser que l’ampleur locale des manifestations ne s’explique pas simplement par l’absence de moyens de transport pour gagner la capitale ? Si tel était le cas, notre article n’aurait pas lieu d’être, sauf pour le plaisir ethnographique de déchiffrer les variables provinciales d’un mouvement national. La tendance à la territorialisation locale des luttes existe bien comme telle, même si, bien sûr, elle a été amplifiée par la grève dure menée par les cheminots. L’organisation d’une manifestation nationale à Paris a été matériellement impossible, cela a accentué le caractère “localiste” de la conflictualité mais ne suffit pas à expliquer l’importance qu’il a revêtu.. Ces quelques questions nous entraînent sur un terrain théorique mouvant ; il s’agit de penser l’unité d’une lutte qui s’est développée de façon non unitaire et la portée nationale d’un mouvement qui s’est constitué à l’échelle de micro-territoires. Nous ne prétendons pas dans ce court article résoudre un tel dilemme théorique mais nous ne voulons pas non plus l’esquiver. Nous esquisserons donc quelques perspectives qui permettront peut-être de mieux appréhender un mouvement de cette nature, unifié sans être unitaire, d’envergure nationale mais de constitution décentrée, à l’identité affirmée malgré l’absence d’identification centrale, convergent et pourtant multipolaire.

Publicisation du conflit et subversion des territoires urbains

Le mouvement de novembre-décembre a squatté l’espace public de la ville. Il s’en est emparé pour ne plus le quitter. Les manifestations n’ont cessé d’inventer de nouveaux parcours, d’arpenter de nouvelles artères. Les vieux militants étaient déboussolés. Tel boulevard qu’on avait l’habitude de descendre a été pris à contresens dès la première manifestation. Certaines artères de la ville n’avaient jamais été à pareille fête. Des quartiers inaccessibles jusqu’alors sont devenus des lieux naturels pour manifester. Bien sûr, l’effet-nombre a joué, les trajets n’ont cessé de s’allonger pour accueillir la masse des manifestants ; de nouvelles rues, de nouveaux boulevards, de nouvelles places, ont été sollicités par le mouvement pour absorber l’affluence des cortèges. Les manifestations se sont autorisées tous les tours et les détours et il y avait une véritable jubilation à occuper ainsi l’espace de la ville, à l’envahir, à le recouvrir des signes de la lutte. Cette jouissance était particulièrement sensible dans les métropoles régionales, ces fameuses europoles ou technopoles, si policées, si bien mises de leur personne, si préoccupées de leur image. Les journées de novembre et décembre ont révélé une formidable envie de réappropriation. Ne plus laisser l’espace de la ville à la seule initiative des experts en marketing urbain et en politiques d’aménagement. La faire exister autrement, oublier pour un temps l’organisation trop convenue de ses territoires et la disposition trop bien ordonnancée de ses équipements. Vivre la ville dans l’indiscipline, sur un mode festif et revendicatif, alors que tout nous incite habituellement à n’en vivre que la fonctionnalité, à consommer ses aménagements piétonniers, son mobilier urbain, ses galeries marchandes, ses espaces verts, ses aires de jeux pour enfants. Pendant quelques semaines, la ville est redevenue accessible. Non seulement le mouvement a occupé les territoires urbains mais ils en a transgressé constamment les limites et les démarcations. La ville est redevenue présente, disponible, accessible. Elle a cessé pour un temps d’être perçue comme un territoire agressif – ce lieu de la performance, de l’efficacité et de la virtuosité technologique que vantent les politiques de communication. Elle a redécouvert son urbanité. Moins arrogante et mieux vécue. Plus politique et plus festive.
Le mouvement de novembre-décembre s’est emparé de l’espace urbain pour publiciser sa revendication. Mais ce processus est classique, il appartient à l’histoire même de la lutte sociale, rien de vraiment surprenant dans ce phénomène sauf peut-être l’ampleur qu’il a pris en novembre et décembre dernier. S’il y a nouveauté, il faut la découvrir ailleurs, dans la productivité territoriale du mouvement lui-même. En effet, il n’a pas investi un espace public qui lui préexistait et qu’il aurait détourné au profit de sa propre publicisation. Il lui a fallu inventer la territorialité politique qui lui était nécessaire pour s’exprimer et faire entendre sa revendication. Et l’on prend la véritable mesure de ce mouvement lorsqu’on constate qu’en quelques semaines de lutte, ce mouvement a réinventé la ville ; il lui a composé sur mesure l’espace publique qui lui manquait. Les gestionnaires de l’urbain ont produit des technopoles, et autres europoles, les professionnels du marketing ont produit une territorialité symbolique et externalisée, les aménageurs ont confectionné des territoires confortables et sécurisant mais ils ont laissé la ville comme désincarnée, presque étrangère à elle-même. Le mouvement social a porté sa lutte au cœur de la modernité urbaine ; il a participé à sa façon à la formidable production de territorialité qui caractérise les villes d’aujourd’hui, il a usé et abusé de ce pouvoir mais il l’a fait pour inventer un territoire de vie, de polémique, de combat. Il a doté la ville moderne de la territorialité politique sans laquelle ne saurait exister de véritable urbanité.
Les événements de novembre-décembre ont donc imposé une territorialité politique à des métropoles régionales bien plus préoccupées depuis des années de leur territorialité économique ou technologique. Cette re-territorialisation politique de la ville ne s’est pas faite sans heurts. A Montpellier[[Nous nous excusons auprès des lecteurs. Nos exemples seront exclusivement montpelliérains. En effet, cet article ne s’appuie pas sur les résultats d’une recherche mais sur les simples observations, très subjectives, d’un participant à ce mouvement. Que nous soit donc pardonné cet ethnocentrisme languedocien., les commerçants ont obtenu du maire que le centre ville soit interdit à tout rassemblement. En effet, la territorialité politique en formation entrait en concurrence directe avec l’espace de chalandise que constituent aujourd’hui les zones piétonnières du centre historique. Les commerçants ont alors manifesté contre le trop plein de manifestations qui se déroulaient dans les artères commerciales et qui nuisaient à leur chiffre d’affaire !
Si le mouvement social a occupé l’espace urbain comme jamais, c’est que la ville est aujourd’hui un territoire à prendre. Plusieurs types de territorialités y cohabitent ou s’y affrontent. Et le mouvement de novembre-décembre a participé à sa façon à la conquête de la territorialité urbaine. La ville a perdu son caractère unitaire et s’apparente à une tectonique de territorialités, avec toutes les tensions que cela suppose. C’est la conséquence directe de sa modernisation qui se caractérise par une formidable capacité à composer et recomposer les territoires. Il suffit d’observer à Montpellier le devenir de la place de la Comédie pour mesurer l’importance de ce processus de déterritorialisation – reterritorialisation des espaces urbains : territoire-symbole de la ville lorsqu’il s’agit d’illustrer la vocation piétonnière du centre historique, cette place devient forum scientifique lorsqu’elle accueille Euromédecine ou immense terrain de boule lorsque la ville organise une compétition nationale de pétanque ; elle s’est transformée récemment encore en rizière où ont été présentées différentes variétés de graminacées dans le cadre d’une action éducative pour la santé… L’intelligence politique du mouvement de novembre-décembre a été de prendre la mesure de cette formidable malléabilité du territoire urbain. Si la place de la Comédie réussit à devenir rizière, pourquoi ne pas l’auto-constituer territoire permanent de la lutte ? Cette place emblématique est devenue salle de classe lorsque les instituteurs en grève sont venus y enseigner ; elle a accueilli une université nomade et un cours de sociologie s’y est tenu dans les règles de l’art ; les cheminots sont venus y installer des rails et à cette occasion, interroger la capitale régionale à propos de la desserte ferroviaire de la région. Et des dizaines d’initiatives de ce type pourraient être décrites. L’ampleur des manifestations a concentré l’attention des médias mais ce n’était peut-être pas le facteur le plus important. Beaucoup plus significatif nous paraît être ce phénomène d’occupation permanente et diffuse. Le mouvement s’est installé à demeure dans les hauts lieux de la ville… jusqu’aux étudiants qui ont découvert le plaisir de manifester en nocturne, dans des artères endormies et désertes, mais dès lors totalement accessibles, une ville à disposition, une ville à prendre.

La constitution écosophique du mouvement

Le mouvement a déterminé une territorialité alternative, alternative à la fois aux territorialités postmodernes de la technopole mais alternative aussi aux territoires traditionnels du travail. La conflictualité a débordé les frontières du service, de l’atelier, de l’école, ou de l’université ; elle s’est immédiatement “publicisée”. Si la lutte a investi à ce point l’espace public de la ville et si elle a réussit à composer une territorialité politique nouvelle, c’est bien parce qu’elle a refusé dès le départ d’être assignée dans l’espace privatif du travail. Comment interpréter une socialisation aussi rapide de la conflictualité ? Comment expliquer cette externalisation permanente du mouvement ? Nous décrirons certaines situations de luttes, nous les associerons dans une même interrogation, même si le contexte dans lequel elles se sont développées est très différent d’une expérience à l’autre. Nous retiendrons d’abord la question du mouvement étudiant puis celle de la grève des instituteurs.
Ce qui a le plus surpris l’observateur, familier des soubresauts du mouvement étudiant, c’est qu’en 1995, les étudiants en grève, à l’Université Paul Valéry, n’ont pas cherché à construire un rapport de force à l’intérieur même de l’institution. Très vite, ils ont abandonné l’organisation des piquets de grève et ont renoncé à débrayer les cours. Ils ont privilégié un autre moyen d’action, tout à fait inédit dans l’histoire syndicale du campus. Au lieu de bloquer l’entrée des bâtiments pour empêcher la tenue des enseignements, ils ont préféré les déménager complètement et rendre alors totalement inutilisable les salles de cours. Cette initiative a au moins le mérite de l’efficacité puisque en l’absence de chaises et de tables, les activités d’enseignement ont été définitivement arrêtées. Mais il est intéressant de constater à quel point le centre de gravité du conflit s’est trouvé déplacé, comme décentré par rapport aux enjeux habituels de l’institution. Faute d’assumer le rapport de force à l’intérieur de l’université, les étudiants ont préféré vidé l’université de sa substance. A la logique classique de la confrontation (piquets de grèves et débrayage de cours), ils ont substitué des lignes de fuite : contourner l’institution, la détourner de ses finalités, la vider de son contenu. L’attitude des étudiants grévistes à pris à contre-pied l’institution ; l’université s’est retrouvé face à elle-même, en colloque singulier avec elle-même, fonctionnant complètement à vide, comme désincarnée. Une université sans table ni chaise, une entreprise sans outil de travail. C’est peut-être là un des grands enseignements des événements de novembre-décembre : la capacité du mouvement à transgresser les appartenances, à délaisser certains territoires pour en conquérir d’autres, une certaine liberté vis-à-vis des implications institutionnelles, un pouvoir de décentrement des lieux du conflits, une certaine mobilité dans la détermination du rapport de force. Nous pourrions peut-être expliqué ainsi le rapport très particulier que le mouvement de 95 a entretenu avec les territoires urbains. La ville a été le réceptacle de toutes les conflictualités qui délaissaient leur cadre traditionnel d’expression ; elle a permis toutes les transversalités, elle a autorisé toutes les lignes de fuite et de recomposition. Elle a été à la fois le lieu refuge – le lieu vers lequel on s’oriente lorsque la lutte déborde le cadre trop étroit de l’école, de l’atelier ou de l’université – mais aussi le lieu régénérateur où le mouvement révélait sa véritable nature – le lieu où l’on manifeste de nuit, le territoire que l’on transforme symboliquement en salle de classe, l’espace public qui permet une certaine transversalité entre les différents services publics en lutte.
Une initiative des universitaires grévistes a été révélatrice de ce processus d’externalisation de la conflictualité. Une université nomade a été organisée pour sensibiliser le public et les médias aux manques de locaux, salles de cours ou bureaux. Les enseignants ont fait cours dans divers lieux de la ville, devant le conseil régional, dans les locaux de l’ancienne faculté des lettres… L’université est devenue nomade. Le temps d’un conflit, elle a délaissée l’enceinte d’une institution qui ne réussit plus à faire face à ses missions. Le travail universitaire a été exposé au regard de tous. Symboliquement, il est devenu l’affaire de tous. A l’occasion d’une journée d’errance, l’université a montré qu’elle pouvait être réceptive, accessible, disponible. Elle s’est ouverte sur la ville. Elle s’est affranchie[[Notre démonstration a un caractère parcellaire et impressionniste; cette limite est due aux conditions de production de cet article qui est issu non d’un travail de recherche mais de l’implication militante de l’auteur. Mais peut-être n’y a-t-il pas de limites à l’analyse lorsqu’on s’intéresse à un mouvement social. Les faits rapportés ne parlent pas pour eux même, au titre de ce que pourrait être leur représentativité ou leur signification. Ils ne prouvent rien par eux-mêmes. Ils excèdent le contexte singulier dans lequel ils se sont déroulés – tel jour, à l’occasion de telle initiative et portés par telle subjectivité en lutte. De tels faits ne sont que les balbutiements de la puissance constituante du mouvement, sa puissance en acte. Ils font signe bien avant de faire sens. Ils valent comme indice..
Si nous avons abusé de la patience du lecteur en attirant son attention sur ces quelques initiatives, ni plus ni moins intéressantes que des milliers d’autres qui ont été prises à Toulouse, Nîmes, Marseille et ailleurs, c’est qu’elles nous paraissent symptomatiques de la nature profondément écosophique du mouvement. Lorsque Félix Guattari recourt à cette notion, l’écosophie, il s’efforce d’articuler sur un mode ethico-politique les différentes dimensions que réserve tout rapport social, en particulier sa constitution subjective, son territoire d’existence et son essaimage dans l’environnement. S’il y a une caractéristique partagée par les différents secteurs en lutte, elle est bien à rechercher du côté de leur ouverture écosophique. L’inscription de la revendication dans son environnement politique, social, urbain a été déterminante. La capacité à légitimer le conflit au regard de l’extérieur a été elle aussi une condition décisive de l’extension du mouvement. L’axe de la conflictualité a été en permanence déplacé et a quelque peu délaissé la fixité aveugle envers les enjeux catégoriels qui a caractérisé trop de conflits dans la fonction publique. Pour une fois, une équivalence politique a été établie, et à grande échelle, entre le rejet d’un contrat de plan dans une entreprise publique et le maintien d’un service de qualité pour l’usager. Une même équation de sens s’est déclinée tout au long de ce conflit : défense du service public – préservation des protections statutaires du personnel – accès de tous à un service de qualité – contribution du transport ferroviaire au développement des zones défavorisées. C’est en cela que nous qualifions le mouvement à la S.N.C.F. de profondément écosophique : le sujet au travail (l’agent de la RATP ou de la SNCI-) n’a jamais été dissocié du service qu’il produit (le transport des personnes), les conditions de production de ce service (les garanties statutaires du personnel) ont toujours été associées à la finalité de cette production (un accès pour tous à un transport de qualité). C’est ce continuum revendicatif qui a fait la puissance du mouvement, sa capacité à lier rapport de travail et rapport d’usage, sa disponibilité pour se décentrer et intégrer des déterminations nouvelles…
Le conflictualité sociale est peut-être enfin entrée dans une ère écosophique. Cette évolution mérite d’être soulignée pour le mouvement des instituteurs. On sait combien le métier d’enseignant est enclavé dans l’espace clos de la classe, combien il est difficile pour les instituteurs de coordonner leur activité pédagogique mais on mesure aussi les effort que les nouvelles générations d’enseignants sont en train d’engager pour se défaire des ségrégations spatiales qui marquent l’histoire de leur profession. Et leur mouvement a été à la hauteur de cet enjeu. La volonté de ces professionnels de rompre avec les territoires ossifié de l’instruction publique n’a jamais été aussi sensible que pendant les événements de novembre-décembre. A Montpellier, 400 institutrices et instituteurs se sont réunis régulièrement en assemblée générale. Il n’y aurait là rien de bien exceptionnel, s’il s’agissait d’un atelier de la RATP, d’ un dépôt de la SNCF ou d’un centre de tri de la Poste, c’est-à-dire d’une entité de travail cohérente. Mais pour qu’une assemblée générale d’enseignants se tiennent et de plus, régulièrement, et parfois même le mercredi, il faut que la profession en ressente profondément le besoin. Il faut que plusieurs dizaines d’écoles se coordonnent, qu’une multiplicité de frontières institutionnelles cèdent, et qu’elles cèdent avant tout dans les mentalités, que l’isolationisme inhérent à l’histoire du métier finissent enfin par tomber. La disponibilité et l’ouverture du “mouvement instit.” a été particulièrement frappante. Des coordinations inter-établissements, au niveau de certains quartiers, ont été engagées, des rapprochements avec les autres services publics ont été tentés. Tout n’a pas abouti, des idées sont restées en l’état mais l’impulsion a été donnée.
Une sensibilité écosophique a marqué ce mouvement, et là comme ailleurs, c’est l’espace urbain qui a servi d’exutoire à la volonté d’ouverture. C’est lui qui a permis que les rapprochements puissent concrètement s’opérer, que les coordinations réussissent à s’établir. Il a servi en quelque sorte de marqueur à ce continuum revendicatif auquel nous venons de faire allusion. L’espace urbain a été le lieu de visibilité de toutes les transversalités, de toutes les lignes de dissensus et de discordance qui ont traversé le mouvement. Il a recueilli toutes les externalités et accueillis toutes les dissidences : une université nomade, une voie ferrée sans destination, une manifestation nocturne dans des artères désertes, une classe hors les murs… Le mouvement de novembre-décembre est un cri lancé dans la ville, un appel qu’il lui lance – que la ville redécouvre sa fonction d’espace public, ou plutôt, qu’elle réinvente un espace public disposé à accueillir toutes ces nouvelles équivalences démocratiques que le mouvement a libérées et que les vieilles institutions exsudent par tous leurs pores.

Un mouvement en quête de nouvelles équivalences démocratiques[[Nous empruntons cette notion, « l’équivalence démocratique », à Chantal Mouffe, in « La démocratie entre modernité et postmodernité – Pour une démocratie plurielle », La revue du M.A.U.S.S., n°8, éd. La Découverte, 1990.

Les territoires technopolisés de la ville d’aujourd’hui sont des territoires uniquement préoccupés de leur fonctionnalité, qu’ils soient confortables à vivre, accommodants pour l’esprit d’entreprise, adaptable au gré des mobilités… Il s’agit désormais d’y faire pénétrer la révolution démocratique. Et la lutte de cet automne y a beaucoup contribué, en particulier, parce qu’elle a combiné les différentes forces en lutte dans une chaîne d’équivalences démocratiques. Comment parvenir à ce que le fonctionnaire en grève pour préserver ses garanties statutaires intègre le point de vue de l’usager et son attente vis-à-vis du service public ? Comment éviter l’opposition des intérêts catégoriels ? Comment prévenir le repli sur soi de la conflictualité et dépasser la simple juxtaposition des revendications ? Il s’agit de tracer des transversales, de découvrir des lignes de continuité au sein du mouvement lui-même. Comprendre que les postiers et les citoyens participent d’un même projet lorsqu’il s’agit de défendre la présence de la Poste dans tel village ou dans tel quartier, préserver l’emploi pour l’un, bénéficier d’une véritable continuité de service pour l’autre. L’enjeu n’est pas de trouver des compromis entre des intérêts particuliers, posés comme tels, mais de faire évoluer chacune de ces préférences catégorielles à travers leur confrontation démocratique. Ce serait la vocation d’un mouvement social que de parvenir à les mettre en équivalence, grâce à la puissance constituante de la délibération, et de réussir à les inscrire dans le même continuum politique. Comprendre que les agents d’EDF qui refusent de couper le courant aux familles en difficultés sociales font plus pour la lutte contre l’exclusion que beaucoup de politiques d’insertion ; il serait nécessaires que les travailleurs sociaux comprennent que les défenseurs d’un service public universel sont leur principaux alliés. Dans cette perspective, le mouvement social devrait s’accompagner de la création de “nouvelles bourse de valeur”, c’est-à-dire comme le définit Félix Guattari “de nouvelles délibérations collectives donnant leur chance aux entreprises les plus individuelles, les plus singulières, les plus dissensuelles”. Il s’agit d’exproprier les institutions traditionnelles du pouvoir qu’elles détiennent encore d’arbitrer entre les différents domaines de valeur.
Le mouvement a été unifiant sans être unitaire, il a prouvé sa puissance constituante sans disposer d’identité centrale, il a su se décentrer sans se désapproprier de ses revendications. Et il y est parvenu[[Partiellement, avec difficulté, en révélant autant de reculs que d’avancées. Mais est-ce si important de décliner la part de médiocrité et de réussite de cette lutte ? L’essentiel est ailleurs, dans la direction prise, dans la ligne suivie, et l’on sait qu’une ligne sera toujours discontinue, bifurcante, parfois à peine visible. Mais l’essentiel est qu’elle fasse trace. parce qu’il a oublié de se fédérer verticalement et parce qu’il a rencontré son unité à l’occasion d’une succession d’équivalences démocratiques. C’est bien la puissance de ce chaînage d’équivalences – un chaînage qui s’est composé à l’échelle de chaque ville – qui a caractérisé ce mouvement, bien mieux peut-être que l’ampleur des manifestations, les 50 000, les 100 000 ou les 200 000.

Nicolas-le Strat Pascal

Politiste et sociologue, maître de conférences de science politique à l'université Montpellier 3. Il a publié récemment Fabrique de sociologie (Fulenn, 2011), Moments de l'expérimentation (Fulenn, 2009) et Expérimentations politiques (Fulenn, 2009).