Travail et affect

Au cours des polémiques qui depuis deux cents ans ont accompagné le développement de la théorie de la valeur dans l’économie politique, je ne crois pas qu’on ait jamais réussi à détacher la valeur du travail.
Même les courants marginalistes et les écoles néo-classiques (qui avaient vocation à opérer cette déconnection) sont contraints de reprendre en considération ce rapport (et ce qui le sous-tend : le travail vivant de masse) chaque fois qu’ils se trouvent confrontés à la politique économique in concreto. Dans la démarche théorique néo-classique, l’analyse des relations de marché, des relations entreprenariales, financières et monétaires, refuse en principe toute référence au travail. En fait elle le passe sous silence. Quand les néo-classiques se trouvent face à des décisions politiques, ce n’est pas exactement par hasard si la théorie de la valeur-travail ressurgit (et ils en restent tétanisés) à l’endroit précis où les fondateurs de la théorie l’avaient projetée : au niveau du conflit (et de la médiation éventuelle) du rapport économique en tant que rapport social, où il constitue l’ontologie de la théorie économique.
Ce qui a changé de manière irréversible, depuis l’époque où la théorie classique de la valeur dominait, c’est la possibilité de développer la théorie de la valeur en termes d’ordre économique, ou encore de considérer la valeur comme mesure du travail concret, qu’il soit individuel ou collectif. Les conséquences économiques de cette difficulté sont aussi importantes que ses présupposés anthropologiques et sociaux. C’est sur ces aspects que notre analyse s’arrêtera – sur cette nouveauté, qui transforme la théorie de la valeur « à partir du bas » – à partir de la vie.
Au cours des siècles durant lesquels s’est effectuée la modernisation capitaliste (dans le passage de la manufacture à la grande industrie, pour parler comme Marx), la possibilité de mesurer le travail (qui avait pu grosso modo s’effectuer pendant la période d’accumulation) devient de plus en plus difficile.
En premier lieu, parce que le travail – en se qualifiant et se complexifiant, tant individuellement que collectivement, – ne pouvait être réduit à des quantités simples, susceptibles d’être calculées ;
En second lieu parce que le capital, par sa financiarisation et son étatisation croissantes, rendait la médiation entre les différents secteurs du cycle économique (production, reproduction sociale, circulation et répartition des revenus) de plus en plus artificielle et arbitraire, donc de plus en plus abstraite.
Mais tout ceci, c’est aujourd’hui de la préhistoire. Dans le marché global, dans le post-moderne, le problème même de la mesure de la valeur n’apparaît plus.
Il est vrai que dans le passage au post-moderne, dans la phase des luttes anti-impérialistes et anti-coloniales, la théorie de la valeur-travail a semblé resurgir en termes macro-économiques comme théorie de la division internationale du travail, de l’« échange inégal », de l’exploitation post-coloniale. Mais cette renaissance apparente s’est très vite révélée illusoire dès qu’il est devenu évident que la complexité des processus de production, outre le fait qu’elle se trouvait prise dans la multinationalisation de l’activité industrielle et la globalisation financière, se trouvait de plus soumise à l’intensification due aux processus technologiques de l’informatique et de la communication, ainsi qu’à l’investissement du travail immatériel et scientifique. Ceci ne signifie pas que la division internationale du travail et l’exploitation post-coloniale soient terminées. Au contraire, elles se sont extraordinairement accentuées. Mais elles ont perdu leur spécificité (et donc la possibilité de réactiver dans le cas concret la théorie de la valeur) parce que le type d’exploitation s’est lui-même globalisé, qu’il a envahi les territoires métropolitains, et qu’ainsi la possibilité de mesurer l’exploitation s’est définitivement évanouie.
Dans l’économie post-moderne et dans les territoires soumis à la globalisation, la production des marchandises se fait à travers le commandement ; l’articulation des mesures du travail se trouve défaite par le commandement global.
Ceci énoncé, nous n’avons pas encore abordé la thématique annoncée : « valeur et affect » si ce n’est en suggérant de reprendre le problème de la valeur « à partir du bas ».
En effet, du point de vue de l’économie politique, c’est à dire d’« en haut », la thématique de la « valeur-affect » est à ce point intégrée dans le processus macro-économique qu’elle en devient invisible. La science économique ignore le problème sans aucune résipiscence. Quand elle le croise, elle ne lui concède aucune reconnaissance. Deux cas, parmi d’autres, sont particulièrement exemplaires.
le premier concerne le travail domestique des femmes et/ou des épouses/mères. Dans l’économie politique traditionnelle, cette donnée ne peut en aucun cas être établie en dehors de la prise en considération du salaire, direct ou indirect, du travailleur (mâle, père de famille) ; ou bien plus récemment, en dehors des techniques disciplinaires du contrôle démographique des populations (et de l’éventuel intérêt de l’Etat – capitaliste collectif – à la régulation économique du développement démographique). La valeur est ici arrachée au travail (des femmes, dans ce cas-là, épouses ou mères), c’est à dire à l’affect.
Un second exemple, tout à l’opposé, qui n’a plus rien à voir avec les paradigmes traditionnels de l’économie classique, mais avec une thématique parfaitement moderne, celle de la dite « économie de l’attention ». On entend par là l’intérêt qu’il y a à intégrer dans le calcul économique l’intéractivité de l’usager des services de communication. Même dans ce cas, où il est évident que l’on s’efforce d’absorber la production de subjectivité, la science économique ignore sa consistance. Elle porte son attention sur le calcul de l’« audience » dans un horizon désincarné. Le travail (l’attention) est ici subsumé en l’arrachant à la valeur (du sujet), c’est à dire à l’affect.
Il faut partir de ce que l’économie politique veut ignorer pour définir la « valeur-affect ». Je voudrais la définir ainsi à partir de ce qui n’est un paradoxe qu’en apparence : la valeur de la force de travail est d’autant plus déterminante dans la production que la mesure de la valeur devient inefficace ; plus l’économie politique se tait sur la valeur de la force de travail plus la valeur de la force de travail croît et intervient sur un champ global, biopolitique. Dans cette dynamique paradoxale le travail devient affect, mieux, le travail trouve sa valeur dans l’affect, si celui-ci est défini comme « puissance d’agir » (Spinoza). Le paradoxe peut donc être repris en ces termes : la valeur réside d’autant plus dans l’affect, dans le travail vivant qui s’autonomise du rapport de capital, et exprime – corps singulier ou corps collectif, par toutes les pores de la peau – sa puissance d’autovalorisation que la théorie de la valeur perd sa référence au sujet (la mesure était cette référence, en tant que base de la médiation et du commandement).

Déconstruction

Ma première thèse, déconstructiviste et historique, est qu’il est impossible de mesurer le travail, donc de l’ordonner et de le ramener à une théorie de la valeur alors que, comme c’est le cas aujourd’hui, la force de travail n’est plus ni extérieure ni intérieure au commandement (et à la capacité de structurer le commandement) du capital. J’insiste sur le fait qu’aujourd’hui telle est la situation. On prendra deux exemples.

Premier exemple.

La force de travail, ou encore la valeur d’usage de la force de travail, se trouve hors du capital.
C’était la situation au moment où la théorie de la valeur a été élaborée, à l’époque classique, étant en-dehors, la force de travail devait être intégrée dans le capital. Le processus d’accumulation primitive consiste à amener cette force de travail, qui vivait en dehors, à l’intérieur du développement (et de son contrôle) capitaliste. La « valeur d’échange » de la force de travail a ainsi sa base dans une « valeur d’usage » qui s’est construite en bonne part hors de l’organisation capitaliste de la production. En quoi consiste ce « dehors » ? Marx en a longuement parlé. Quand il fait l’analyse de la force de travail comme « capital variable », il fait en effet allusion à un mixte d’indépendance et de subjectivité qui s’organisent :
dans l’indépendance de la « petite circulation » (le lien à la terre, l’économie familiale, les traditions de « dons », etc.) ;
sur les valeurs propres à la « coopération ouvrière » comme telle, c’est à dire sur le fait que la coopération constitue un surplus de valeur qui est antérieur, ou de toutes façons irréductible à l’organisation capitaliste du travail, même si elle est récupérée par elle ;
sur l’ensemble des valeurs « historiques et morales » (dit Marx) qui sont continuellement renouvelées, en tant que besoins et désirs, par le mouvement collectif du prolétariat et produit par ses luttes. La lutte sur le « salaire relatif » (sur laquelle a fortement insisté Rosa Luxembourg dans l’interprétation particulière qu’elle donnait du marxisme dans une perspective de production de subjectivité) représente un dispositif très fort mis en place à partir de ce « dehors ». La « valeur d’usage » prend donc fondamentalement racine hors du capital, même si c’est toujours de manière relative.
Une vaste historiographie (qui va des travaux de E.P.Thompson à celui des “opéraïstes” italiens et européens des années 70, sans oublier l’oeuvre de la « subaltern historiography » indienne) décrit cette situation et la traduit en langage militant.
Pendant une longue période historique, donc, le développement capitaliste a subi une détermination indépendante de la valeur d’usage de la force de travail, une détermination qui se situait – relativement – « en dehors » du commandement capitaliste. Le prix du « travail nécessaire » (pour reproduire le prolétariat) se présente dans cette période comme une quantité naturelle (et/ou historique) – de toutes façons extérieure – qui opère une médiation entre la productivité effective de la classe ouvrière et son inclusion sociale et monétaire dans la société du capital.
La spécificité marxienne, quant à la traduction de la théorie classique de la valeur à des fins révolutionnaires, se fonde aussi sur la prise en considération de l’étrangéïté (relative) de ce qui constitue la « valeur d’usage » de la force de travail eu égard à l’unité du commandement capitaliste sur le développement de l’accumulation. On peut ajouter que mesurer la valeur, pour Marx, c’était utiliser une unité de mesure qui se formait en dehors (ou de toutes façons à côté) du procès capitaliste de production et de reproduction de la société.

Deuxième exemple.

La force de travail, ou encore sa valeur d’usage, se trouve à l’intérieur de la société du capital.
Au cours de son développement, le capital a reconduit de plus en plus la force de travail sous son commandement ; il a progressivement éliminé les conditions de reproduction extérieures à la société du capital, et est donc toujours parvenu à définir la valeur d’usage de la force de travail en termes de valeur d’échange – non plus seulement de manière relative comme dans la phase d’accumulation, mais de manière absolue. « Arbeit macht frei ». Il n’est pas nécessaire d’être post-moderne pour observer comment cette réduction (subsumption) de la valeur d’usage à un régime contraignant et totalitaire de valeur d’échange s’est imposé, à partir des années 30 aux USA, des années 50 en Europe, et des années 70 dans le Tiers Monde.
Certes, il existe encore dans le Tiers-Monde comme dans le Premier, des situations dans lesquelles persistent des formes d’indépendance importantes dans la formation de la valeur d’usage prolétarienne. Mais la tendance à leur absorption est irrésistible. Les post-modernes décrivent une tendance continue, impétueuse et rapide. C’est exact. On peut en effet affirmer qu’à la différence de ce qui se produisait encore à l’époque de l’analyse marxienne, une définition de la valeur d’usage qui puisse, même partiellement, se formuler indépendamment de la valeur d’échange n’est plus possible aujourd’hui.
C’est pourquoi, le calcul économique, d’origine classique ou marxienne, qui établissait une unité de mesure indépendante (un « dehors ») à la base de la dialectique du capital, n’a plus de raison d’exister. Avec cette disparition, réelle, la théorie de la mesure de la valeur est devenue circulaire et tautologique : il n’y a plus rien d’extérieur qui puisse lui offrir une base d’appui. En effet – et ici encore il n’est pas nécessaire d’être post-moderne pour le reconnaître – à partir des années 60 (en ce qui nous concerne) toute valeur d’usage est déterminée par le système de production capitaliste. Plus : toute valeur, qui dans la théorie de l’accumulation ne se situait pas dans un système immédiatement capitaliste (comme la capacité sociale de reproduction, le surplus productif de la coopération, la « petite circulation », les nouveaux besoins et désirs produits par les luttes), est désormais immédiatement récupérée et mobilisée au sein du système de contrôle capitaliste (mondialisé). Ainsi, si (en termes classiques) la théorie de la valeur doit déterminer un critère de mesure, elle ne pourra le trouver aujourd’hui qu’à l’intérieur de la constitution globale de la valeur d’échange. Or, cette mesure c’est l’argent. Mais l’argent, précisément, n’est pas une mesure, ni une relation à la valeur d’usage à ce stade, elle s’y substitue purement et simplement.
En conclusion, la théorie de la valeur en a terminé avec sa fonction rationalisatrice (comme avec sa fonction fondatrice) de l’économie politique. Elle abandonne le développement capitaliste à l’approche post-moderne, transfigurée en théorie monétaire – construite sur l’horizon de la globalisation, organisée par le commandement impérial. « One dollar is one dollar ». L’argent n’est plus le produit d’un régime d’échanges (entre le capital et une force de travail plus ou moins subjectivée) mais la production d’un système d’échanges. La théorie de la valeur est banalisée comme outil de la mesure monétaire, de l’ordre de l’argent.

Mais la valeur de la production n’a pas disparu. Quand elle n’est plus reconductible à la mesure, elle devient dé-mesurée. Je veux souligner ici le paradoxe d’une force de travail qui n’est plus ni au-dehors, ni au-dedans du capital : dans le premier cas, le critère qui en permettait, avec la mesure, le contrôle, était son indépendance relative (qui aujourd’hui n’existe plus : la force de travail est « réellement subsumée ») ; dans le second cas, le critère qui permettait, malgré la disparition de la mesure, le commandement sur la force de travail résidait dans son absorption par le régime monétaire (le keynésianisme, pour parler de la forme la plus raffinée de technique de contrôle). Mais ce second critère tend lui aussi à disparaître dans la mesure où le contrôle monétaire est devenu complètement abstrait. Il nous faut donc conclure que la force de travail qu’il nous est donné de retrouver dans le post-moderne (dans le système global et/ou impérial de l’économie capitaliste) est située dans un non-lieu par rapport au capital.

Comment définir ce non-lieu ?

Pour introduire notre analyse, il faut avant tout identifier le déplacement théorique que détermine la globalisation de l’exploitation capitaliste. Quand on parle aujourd’hui de globalisation, c’est dans un double sens : dans un sens extensif, en tant qu’il y a élargissement mondial du tissu productif à travers les marchés ; dans un sens intensif, en tant que la vie sociale toute entière se trouve absorbée dans la production capitaliste. Au premier sens, la force de travail se présente en agrégats (ou subjectivités) mobiles et interchangeables, matériels et immatériels, dont la puissance productive est organisée selon des dispositifs de mobilisation (et/ou de ségrégation, de segmentation, etc.) : la force productive se décline ici en fonction de la circulation. Au second sens, la force de travail se présente comme tissu social, comme population et culture, traditions et innovations, etc.- en somme, sa force productive est exploitée à l’intérieur des processus de reproduction sociale. La production devient coextensive à la reproduction, dans un contexte « biopolitique ». (Quand on parle de « biopolitique », on définit un contexte de reproduction sociale qui intègre production et circulation, et le dispositif politique qui les organise. Ce n’est pas ici le lieu d’approfondir cette thématique : qu’il nous soit seulement permis d’introduire le terme).
Le non-lieu de la force de travail est donc défini négativement par la disparition de la séparation entre les différentes formes de réalisation du capital – telles que les classiques et/ou Marx nous les avaient transmises. Il est défini positivement à la fois par l’intensité de la mobilisation et par la consistance du lien biopolitique de la force de travail.

Construction

Voici les quelques énoncés que nous avons été amenés à formuler jusqu’ici :
la mesure de la valeur-travail, basée sur l’indépendance de la valeur d’usage, est désormais ineffectuable ;
la règle du commandement capitaliste qui s’impose sur l’horizon de la globalisation annule toute possibilité de mesure, fût-elle monétaire ;
la valeur de la force de travail se trouve située aujourd’hui dans un non-lieu, ce non-lieu est démesuré. Nous entendons par là qu’il est hors-mesure mais, en même temps qu’il est au-delà de toute mesure.

Pour retrouver maintenant notre thématique de la « valeur-affect », nous nous proposons d’approfondir l’un des thèmes présenté dans l’introduction : celui du lien entre production et reproduction sociale ; et de le faire en suivant les indications que nous a suggérées la présente recherche :
« à partir du bas » ;
« dans le non-lieu » démesuré.
Il faut toutefois refuser un chemin trop simple, qui se présente de prime abord : celui qui consiste à réintroduire les figures marxiennes de la valeur d’usage, en feignant de les renouveler au contact de la nouvelle situation. Comment opèrent les philosophes et les politiques qui se placent dans cette perspective ? Ils reconstruisent une valeur d’usage fictive qu’ils opposent avec nostalgie à la mondialisation croissante ; ils opposent donc à la mondialisation une résistance humaniste… En réalité, dans leur discours réapparaissent toutes les valeurs de la modernité et la valeur d’usage (ouvertement ou subrepticement) est exprimée en termes d’identité. Un seul exemple : la résistance des syndicats ouvriers à la mondialisation fondée sur le respect de la territorialisation, l’identité de la valeur d’usage de la force sur le travail et aveugles devant la transformation de la productivité. Car leur désespoir les rend incapables d’appréhender la puissance nouvelle que le non-lieu démesuré offre à l’action productive. Il est donc impossible d’emprunter cette voie.
Il faut en chercher une autre.
Mais où chercher ? « A partir du bas », avons-nous dit. Jusqu’ici, en fait, nous avons fondé notre raisonnement sur une relation marxienne qui menait de la production à la reproduction sociale, de la valeur à la réalité biopolitique. L’affect pouvait même être considéré comme inclus – implicitement s’entend – dans cette relation ; il pouvait émerger comme « puissance d’agir » à la limite – inférieure – de la définition de la valeur d’usage. Mais le résultat de cette déduction à partir des conditions de la valeur ne déterminait pas de grands effets, sauf à le reprendre de manière abstraite comme élément de l’unité de calcul. Ce qui nous contraint à modifier notre raisonnement, et nous amène à renoncer à la déduction en essayant l’induction – de l’affect à la valeur – comme schéma de construction.

Ce schéma de construction a donné à l’épreuve de bons résultats – mais pas suffisants cependant pour nous prouver la puissance de l’affect dans la radicalité et l’extension des effets qui caractérisent le post-moderne. Je me réfère ici à ces écoles historiographiques et dialectiques auxquelles nous avons déjà fait allusion (de E.P. Thompson aux “opéraïstes” européens des années 70 et à la « subaltern historiography »). Dans cette perspective théorique, l’affect est repris « par le bas ». De plus, il se présente en premier lieu comme production de valeur. Par cette production, il se donne, en second lieu, comme produit des luttes, comme signe, comme sédiment ontologique de celles-ci. L’affect nous offre donc une dynamique de construction historique – dans toute la richesse de sa complexité. Ce n’est pourtant pas suffisant. Selon cette perspective, la dynamique des luttes (et des comportements affectifs) détermine en effet, et dans tous les cas, la restructuration du commandement (technologique, politique, etc.) du capital. Le développement de l’affect se trouve donc pris dans une dialectique qui finit par présenter sa dynamique comme une circularité. Comme dialectique, tout court. Et ce n’est surtout pas une bonne dialectique face à une mauvaise : toutes les dialectiques sont mauvaises, pour ne pas savoir se libérer de l’effectivité historique et de ses sortilèges. La dialectique,- et même une dialectique « à partir du bas »-, est incapable de nous montrer l’innovation radicale du procès historique, l’explosion de la « puissance d’agir » (l’affect) dans toute sa radicalité.
Un schéma de reconstruction « à partir du bas » doit donc comprendre aussi la perception du « non-lieu » qui peut nous libérer de la dialectique de la modernité, sous toutes ses formes, y compris celles qui ont essayé de développer « à partir du bas » la construction dialectique de l’affect. Que signifie donc additionner l’approche « à partir du bas », la perception du « non-lieu » et la rupture de toute instance dialectique dans un parcours qui va de l’affect à la valeur ?
En première hypothèse, on peut considérer l’affect comme une puissance d’agir, singulière et – en même temps – universelle. Singulière parce qu’elle pose l’agir au-delà de toute mesure que la puissance ne contient pas en elle-même, dans sa propre structure et dans les restructurations continues qu’elle construit. Universelle, parce que les affects construisent une communauté entre les sujets. Le « non-lieu » de l’affect se situe au sein de cette communauté parce que cette communauté n’est pas un nom mais une puissance, parce qu’elle n’est pas une communauté de contraintes mais un désir. L’affect n’a plus rien à voir avec la valeur d’usage parce que ce n’est pas une mesure mais une puissance, et qu’il ne rencontre pas des limites à sa propre expansion, mais des obstacles.
Cette première qualification de l’affect comme puissance d’agir entraîne plusieurs conséquences. En effet, si la relation entre singularité et communauté (universalité) n’est pas statique mais bien dynamique, si dans cette relation nous assistons à un mouvement continu entre le singulier qui s’universalise et « ce qui est commun » qui se singularise, nous pourrons alors qualifier l’affect comme puissance de transformation, force d’autovalorisation : renforçant en elle-même « ce qui est commun », elle porte « ce qui est commun » à une expansion qui ne rencontre pas des limites mais seulement des obstacles.
Or ce processus n’est pas formel mais bel et bien matériel. Il se réalise dans le biopolitique. Nous évoquerons donc l’affect comme puissance d’appropriation, au sens où chaque obstacle qui est dépassé par l’action de l’affect détermine une force d’action plus grande que l’affect lui-même, dans la singularité et dans l’universalité de sa puissance. Le procès est ontologique, la puissance est ontologique, les conditions de l’agir et de la transformation ont à chaque fois pris l’aspect d’une appropriation et vont enrichir la puissance de l’agir et de la transformation.
Nous pouvons maintenant réunir ces qualifications de l’affect comme puissance de l’agir dans une nouvelle définition : l’affect est une puissance expansive. Ce qui signifie qu’il s’agit d’une puissance de liberté, d’ouverture ontologique, de diffusion tous azimuts. On pourrait considérer cette nouvelle définition comme un pléonasme. Si, en effet, l’affect construit la valeur « à partir du bas », s’il la transforme dans la dynamique de « ce qui est commun », s’il s’approprie les conditions matérielles de sa propre réalisation, il est plus qu’évident qu’il mobilise une puissance d’expansion. Mais cette définition ajoute pourtant un nouveau concept en ce qu’elle permet d’insister sur la tonalité positive du « non-lieu », sur le caractère irrésistible de l’affect comme puissance « au-delà de la mesure » et sur l’antidialectique absolument remarquable qui s’ensuit. (Pour jouer avec l’histoire de la philosophie, qui n’en mérite pas plus : si les trois premières définitions de l’affect sont spinoziennes, cette quatrième définition recouvre un accent nietzschéen). L’expansivité dans toutes les directions de l’affect exhibe, pour ainsi dire, le moment qui en transvalue le concept, jusqu’à soutenir le choc du post-moderne.

Retour à l’économie politique

Puisque la valeur est hors de toute mesure (de la mesure « naturelle » de la valeur d’usage comme de la mesure monétaire), l’économie politique du postmoderne la cherche dans d’autres champs : dans le champ des conventions d’échanges marchands et dans celui des relations communicationnelles. Conventions de marché et échanges communicationnels formeraient donc l’assise des liens productifs (et donc des flux affectifs) – hors-mesure, certes, mais susceptibles de contrôle biopolitique. L’économie politique post-moderne reconnaît donc que la valeur se forme dans la relation à l’affect, que l’affect est fondamentalement productif, etc. : de là que l’on essaie de le contrôler (et d’en mystifier la nature) en en limitant la puissance. L’économie politique doit dans tous les cas mettre la force productive sous contrôle, en s’organisant pour calquer sur les nouvelles figures de valorisation (et sur les sujets qui la produisent) de nouvelles formes d’exploitation.
Il faut reconnaître qu’en remodelant de cette façon son système de concepts, l’économie politique a fait un énorme progrès et a tenté de se situer (sans nier l’instance de domination qui la définit mais en la reproduisant dans des langages originaux) hors de la dialectique classique du capital. Elle accepte l’impossibilité de déterminer une mesure « objective » (transcendante, comme dans le cas de la « valeur d’usage », ou transcendantale comme dans le cas de l’argent) de la productivité de la force de travail. Elle fait donc ses preuves sur le terrain marqué par la « production de subjectivité » ou encore par la subjectivité productive. La reconnaissance latente que l’économie politique accorde au fait que la valeur est désormais un investissement de désir constitue une véritable révolution conceptuelle. (Pour jouer encore avec l’histoire de la philosophie, qui est presque toujours une discipline mystificatrice, on peut souligner combien il est divertissant de voir aujourd’hui valorisée, chez Adam Smith La Théorie des sentiments moraux au lieu de La Richesse des nations ; chez Marx, les écrits de jeunesse plutôt que le Capital ; la Sociologie du don de Mauss plutôt que Economie et société de Max Weber…). Cette révolution en économie politique est révélatrice : il s’agit de dominer le contexte des affects qui instaurent la réalité productive comme superstructure de la révolution sociale et comme articulation de la circulation des signes de communication. Il est impossible de mesurer cette nouvelle réalité productive parce que l’affect n’est pas mesurable, – car ce même contexte productif, si riche de subjectivité productive, l’affect, doit en revanche être contrôlé en tant qu’affect. L’économie politique est devenue science déontologique. Ce qui revient à dire que le projet de l’économie politique des conventions et de la communication est projet de contrôle d’une réalité productive démesurée.
Mais la tâche est plus ardue que ne l’avait imaginé l’économie politique. Nous avons souligné le fait que « démesure » signifie « hors-mesure » mais aussi et surtout, « au-delà de la mesure ». La contradiction principale du post-moderne se situe probablement au niveau de cette différence. L’affect (et ses effets productifs) en est au coeur. Très bien, dit l’économie politique, nous reconnaissons que ce qui est hors-mesure ne peut être mesuré, nous acceptons que la science économique devienne une discipline théorique non dialectique. Ceci n’interdit pas, ajoute-t-elle, que ce hors-mesure puisse être contrôlé. La convention (c’est-à-dire l’ensemble des modes de vie productifs et d’échange) et la communication (c’est à dire l’ensemble des relations interactives qui forment le marché et la conscience du marché) offriraient donc à l’économie politique l’opportunité de restreindre la démesure de l’affect-valeur par et dans le contrôle. Effort intéressant, ô combien, mais absolument titanesque que celui de l’économie politique!
Car, ce qui échappe à l’économie politique (mais qui tétanise la politique économique), c’est l’autre aspect : la valeur-affect au-delà de la mesure. Et celle-ci est impossible à contenir. Le sublime est devenu normal.

Pour reprendre l’analyse

Une économie du désir est à l’ordre du jour. Non seulement en termes philosophiques mais aussi en termes de critique de l’économie politique, au niveau de la discipline, c’est à dire en partant non pas tant du modèle, que du point de vue de Marx ; point de vue de l’opprimé qui échafaude l’insurrection et imagine une reconstruction révolutionnaire, un point de vue « à partir du bas » qui construit dans toute sa richesse le « non-lieu » de la réalité révolutionnaire. La valeur-affect ouvre la voie à une politique économique révolutionnaire, dont l’insurrection est un ingrédient nécessaire, qui impose le thème de la réappropriation du contexte biopolitique par les sujets productifs.
Que voulons-nous et que pouvons-nous ? Comment donner une réponse « scientifique » à ce qui est au-delà de toute mesure, et pas seulement hors-mesure ? Il est pourtant paradoxalement facile de partir de « ce qui est commun », dans le dialogue et dans chaque lutte sociale. Tant les évènements sont chargés d’affectivité. Tant est grande la distance entre l’être et l’affect. En fait, notre vie sociale, pour ne pas parler de notre vie productive, se trouve écrasée par l’impossibilité d’agir, par la frustration de ne pas créer, par la castration de notre imagination quotidienne.
Quelle en est la cause ? L’ennemi ? Mais si, pour l’ennemi, mesurer la valeur est impossible, pour le producteur de valeur, c’est l’existence même de celui qui prétend mesurer la valeur qui devient irréelle… Il faut détruire l’ennemi à partir de l’affect. Parce que l’affect (la production, la valeur, la subjectivité) est indestructible.

(traduction Giselle Donnard)