Un autre monde est-il possible ?

Sur le caractère immonde d’un monde unilatéral, d’un monde unique La forme-vie du slogan “un autre monde est possible”

Lors que j’ai crié avec tant d’autres, dans les artères de Porto Alegre II en janvier 2002, au Brésil ” um outro mundo è possivel ! ce qui me paraissait plus important que la protestation contre la mondialisation néo-libérale (“on connaît la chanson” dirait Alain Resnais) c’était d’abord la formidable affirmation, depuis Seattle, puis Gênes, d’existence d’un mouvement global (1) . Bien plus importante s’avère en effet cette surrection (pas nécessairement insurrection mais simple redressement des dos courbés) que le mouvement français, hexagonal de 1995, pourtant réveil en France des longues années d’hivers comme disait mon ami Félix Guattari.
L’existence, la présence, le se mouvoir contient dans son apparaître un présent, une surabondance d’être qui se suffit déjà à elle-même. Politiquement, elle recèle une force que le vieux Bernstein (je vais faire un peu de provocation) avait bien vu lorsqu’il disait “le mouvement est tout, le but n’est rien” ou que Dany Cohn-Bendit incarna en 1968 lorsque sommé par les hommes politiques, les journalistes “rationnels” de dire on il voulait en venir, entre le 6 mai et le 13 mai, il eut cette réponse superbe : “Je n’en sais rien, et si je le savais je ne vous le dirais pas ! “.
Il faut partir de cette donation d’être qui déborde toujours la prévision. Il arrive quelque chose. Il se passe quelque chose. Et de ce quelque chose nous attendons une transformation de notre condition collective. Ce n’est pas la fusion sartrienne qui caractérise les mouvements sociaux qui s’invitent dans les rues même après la fin de l’histoire décrété par le tsarévitch Fukuyama du haut de sa chaire de ” fin de l’histoire”. Certes tous les événements ne sont pas nôtres. Le 11 septembre, l’enlèvement et l’assassinat d’Aldo Moro sont des événements, les grandes manifestations “populaires” contre la violence aussi, mais impossible là justement de pouvoir s’y identifier, d’être embarqué , bref de dire “le mouvement est tout, le but, n’est rien” Impossible aussi de faire du “machiavélisme”, de la lecture objective de l’histoire d’élaborer des sophismes alambiqués sur les conséquences finalement positives de ces actes. Soit que la nature profondément destructrice de ces “événements” (souvent des catastrophes politiques) nous apparaisent immédiatement, soit que cette absence de prise que nous pourrions avoir sur eux, nous paraissent receler un danger encore non clairement distinct.

Quand Marx à propos de l’insurrection de la Commune, qui se termina par une boucherie à côté de laquelle le coup d’Etat de Pinochet paraît une gentille plaisanterie (seul le massacre de quelques millions de communistes Indonésiens par Suharto en approche), quand Marx lace ses célèbres formules : “bien creusé vieille taupe”, ou “grand est le désordre sous le ciel, la situation est excellente”, il avait cette conviction, au-delà de l’optimisme de Leibniz quant à une théodicée des compossibles de l’histoire, que l’événement débordait son bilan négatif immédiat, qu’il augmentait la puissance d’agir du prolétariat et du mouvement ouvrier. Il n’avait pas tort : la peur viscérale de la Commune (qui venait après trois révolutions, cinq constitutions) conduisit la bourgeoisie aux concessions, que de l’autre côté du Rhin, Bismarck dut faire à son tour sous la pression de la naissance du premier parti politique ouvrier du monde, la social-démocratie allemande. De même, la peur panique de l’insurrection de Saint Domingue (août 1791) qui détruisit en dix jours la moitié de l’industrie mondiale du sucre et qui conduisit à la première indépendance d’un pays latino-américain, noir de surcroît, joua un rôle crucial dans l’abolition de l’esclavage et constitua le cauchemar et le repoussoir de toutes les puissances coloniales et Etats sudistes des Etats-Unis.
Pour revenir alors à la question de la façon dont nous pouvons nous approprier un mouvement, nous dirons que c’est la productivité de l’événement qui ouvre les possibles et augmente notre pouvoir d’agir ou celui de ceux qui se manifestent qui est caractéristique et spécifique du “possible politique” que recèle le slogan qu’un autre monde est possible.
Ces moments d’ouverture incroyables (qui se referment aussi brutalement ou aussi mystérieusement qu’ils s’étaient ouverts), ces moments révolutionnaires, où le temps simultanément se vit comme en un ralenti et produit des effets accélérés, ne sont pas les seuls à provoquer ce sentiment que notre puissance de comprendre, de ressentir, de communiquer, et finalement d’agir augmente. Il existe aussi une mondialisation ordinaire, quotidienne. La mondialisation au sens bêtement technique du raccourcissement des distances, de la multiplication de notre présence n’est pas seulement le fait des business man des grandes corporations, des nouveaux lettrés de l’Empire Global (par rapport à ceux de l’Empire Romain ou de l’Empire du Milieu). Les militants des ONG, les touristes, les étudiants, les migrants internationaux connaissant cette dilatation du temps, de la perception induite par la diffusion des nouvelles technologies. Finalement peu différente de l’élargissement des horizons que provoquèrent l’invention de l’imprimerie, la généralisation de la lecture, les caravelles sur l’Atlantique.
Portables, ordinateurs reliés aux caméras numériques transmettant en streaming les images en temps réels des manifestations, messageries électroniques, visio-conférences ont remplacé l’antique ronéo vietnamienne qui servait à dupliquer des tracts ou les ateliers de sérigraphie de l’ Atelier des Beaux Arts, Aux Etats-Unis il y a quelques années, les représentants des firmes pharmaceutiques, dotés tous d’un ordinateur portable ont réussi à constituer un syndicat en moins de six mois réunissant plus de 80 000 membres. Il faut remonter aux IWW et à leur suage des chemins de fer américains pour rencontrer ce pouvoir de diffusion qui est en même temps un pouvoir d’organisation ; une difforganisation si je puis forger ce mot.
Le forum de Davos n’a joui que de très peu de temps du monopole de la communication. La puissance de “l’intelligence collective” (Pierre Levy) dans l’usage et l’appropriation innovante des NTIC ne cesse de m’émerveiller. Par rapport à l’usage des médias encore très timide, très suspicieux et maladroit des militants de soixante-huit, on a pu voir se lever, dans le milieu des années 1980, des générations entières qui maîtrisent le message qu’elles veulent faire passer, qui vivant dans la publicité et Mac Luhan en maîtrisent les pièges. Et à partir de l’Internet et la floraison de sites, le monopole des partis politiques de produire de la vie politique s’est trouvé brutalement asphyxié. Copyleft attitude, Internet attitude, partage de l’information sont devenus des normes de comportement, identifiant et cimentant les mouvements bien plus que le vieux ciment idéologique de chapelle dont pouvaient se réclamer guevarristes, trostkistes, marxistes léninistes, maoistes, anarchistes, bordigistes en 1968 ou ,aujourd’hui, les diverses sectes fondamentalistes dans les pays arabes, comme si le réseau, finalement la forme globale de la perception-réception, était l’essentiel, comme si le contenu ou le locuteur lambda étaient devenus secondaires parce que substituables, rattrapables, comme ces versions sans cesse amendées des fichiers. Le mouvement zapatiste est de ce point de vue l’un des rares groupes a avoir su réaliser une accumulation des mouvements traditionnels des années soixante-dix et ceux qui travaillent la génération numérique. Comme si la production de valeurs nouvelles se confondait avec le style de vie. Le personnel est politique, le technique aussi, tandis que la politique ordinaire, banale mais aussi la grande politique institutionnelle se trouvent destituées au rang de technique de pouvoir molaire assez peu attirantes et surtout inappropriables, donc “trop verte et bonne pour les goujats”.
La politique des buts, de l’idéologie a fait place progressivement à une politique des équipements et de la création d’un milieu culturel, d’un monde des comportements. Ce qui est important dans cette transformation, c’est aussi que cette transformation s’accompagne d’un déclin de la représentation et de la délégation au profit de l’expression et de l’expérience de vie. Le politique comme vocation (beruf ) de Max Weber et la politique comme « science », ont du mal a trouver de nouvelles marques entre la vie quotidienne en commun comme la proximité et l’art ou la culturecomme seule mode de représentation de la vis activa.

Donc quand il est dit de plus en plus, dans les manifestations, un autre monde est possible, je prétends qu’il faut d’abord s’attacher à la forme pure de l’énonciation et des sujets qui la profèrent. Il faut comprendre : il y a de la vie, de l’espoir. Et aux modernes Inquisiteurs ou aux esthètes du désenchantement (par exemple Christian Gauchet ou François Furet) pour qui tout idée d’avenir autre que le capitalisme est une tromperie, une illusion, un énième tour de prestidigitation voué à se terminer par une magistrale gueule de bois, la forme bien plus que le contenu de l’énoncé répond, tel Galilée, e pure si muove. (Et pourtant elle tourne la terre, elle se meut). C’est donc d’abord comme un cri d’existence, un cri primal de naissance, qu’il faut comprendre ce slogan.
Avec aussi une autre dimension très importante. Le cri ” à bas la mondialisation néolibérale, à bas la pensée unique” reste d’abord un cri d’opposition, de refus de l’OMC, du FMI, de la croisade impériale. Un non possumus. Les multinationales, les Etats du G8 sont mauvais, nuisibles, nous les refusons donc nous sommes bons. Et ce non produira à lui seul un programme d’actions.
Le slogan “otro mundo es possible” se libère de ce que le précédent contenait encore le logique du ressentiment, tel que Nietzche l’a décrit : ce que les manifestants du Forum social mondial expriment alors, avec un aplomb qui est une revendication à intervenir directement dans les affaires du monde, dans la macro-politique de l’Empire, directement au niveau de l’ONU (et non plus au niveau des parlements croupions nationaux ou régionaux, des provinces impériales de l’Europe ou des continents) c’est “nous sommes bons, nous savons ce qui vaut, ce qui est vrai, raisonnable, ce qui est réellement démocratique, et vous refuser de nous écouter, de tenir compte de ce que nous disons, de ce que nous voulons donc vous êtes méchants ou nuls”. La puissance d’affirmation a changé de camp.
Certes chaque individu dans sa formation, dans l’expérience souvent cruelle de son existence commence par le refus, mais le passage au collectif, à la multitude, renverse complètement l’ordre du oui et du non. La dimension politique émerge précisément quand le caractère second, subalterne, dépendant de l’opposition cesse. Quand est institué un nouveau commencement par lequel les agents s’instaurent, s’autodéfinissent comme capables de prendre les affaires du monde en main.
Cette intrépidité, cette insolence est présomptueuse, folle parfois, mais à saluer. Elle est un gage d’avenir du monde, de vigueur de l’agon démocratique. Et dans notre société, dans un capitalisme qui vante à longueur de spots publicitaires l’innovation, le risque, j’ajouterai méchamment, elle est même l’un des rares gages de survie du capitalisme à son entropie et à son emphysème étouffante.

Cela nous dispense-t-il d’examiner maintenant la rationalité de cette affirmation ” un autre monde est possible”? Nullement. Je prétends montrer maintenant en quoi ce simple slogan qui pourrait s’avérer en bout de parcours faux, falsifiable dirait le vieux Popper, peut-être analysé dans son contenu de façon à en tirer quelque chose de plus riche que le “Non à la mondialisation néo-libérale”.

La proposition « un autre monde est possible » est-elle une contradiction en soi ?

On connaît toutes les variations sur l’impossibilité de sortir réellement du monde tel qu’il est sauf à se payer de mots, de rêves, de cauchemar ou d’utopies que l’on créditent un peu facilement de ne mener nulle part. Il n’est qu’un seul monde dit cette raison cynique qu’on peut suivre à la rigueur lorsqu’il s’agit de débusquer les rodomontades de l’idéalisme ou le chiasme de l’idéologie qui est capable d’imaginer le monde d’autant plus rose qu’il est noir et gris. Nous devons toutefois nous poser vraiment la question : Et si « un autre monde est possible » n’était que la compensation fantasmatique du sinistre théorème martelé par Margaret Thatcher et devenu le credo de la pensée unique : TINA, there is no alternative ?
Mais ce bel argument s’effrite dès que l’on demande naïvement, mais ce monde dont vous nous dites qu’il n’en est pas d’autre, pourriez-vous nous dire ce qu’il est,( nous voyons beaucoup de non être, qui est comme le mal sur le mode d’une absence, d’un creux immense) et tout d’abord êtes-vous si sûr qu’il soit un ? ( nous voyons tellement d’inégalités qu’il n’est même plus sûr que la catégorie d’humanité subsume les tyrans et les pauvres, la puissance infinie et le dénuement absolu). Les néo-libéraux qui chantent le changement héraclitéen à tous les coins de rue ( « achetez, bougez, la prospérité est au coin de la rue » comme disait déjà le niais Président Coolidge à quelques heures du vendredi noir de 1929) seraient bien surpris s’ils se savaient à ce point Parménidiens. De la proposition anodine un monde est un monde, ils passent à cette autre déjà plus discutable, un monde est un, pour aboutir à l’irrecevable « ce monde est un ». Il suffit du pronom démonstratif, du redoublement de l’unité qui fait son identité, et d’un soupçon infime de pluralité pour que cette argumentation s’effondre.

Un autre monde est possible, une tautologie stérile

A l’inverse, tout monde est-il toujours déjà autre et tel qu’en lui-même l’éternité le voue au mouvement ? Autrement dit, proclamer qu’un autre monde est possible relève-t-il d’une La Palissade ? Le changement, la transformation, étant des lois du monde, en appeler à une transformation du monde, de ce monde, à quoi peut se résumer, une fois grattée à l’os, la proclamation solennelle de la possibilité d’un autre monde, n’est-ce pas redondant avec l’expérience mondaine qui est précisément celle du changement comme actualisation permanente du possible dans l’existant immédiatement à venir ? Deux objections, toutefois, réduisent cette argumentation sarcastique à une vulgaire façon de botter en touche : a) l’argument de la naturalisation du monde et la confusion volontaire et sophistique (au mauvais sens du mot) entre le monde comme système complexe se reproduisant globalement par destruction créatrice de certains de ses composants et le monde comme représentation de l’action et de l’habiter-du-monde par certains de ses agents (inclusivement l’espèce humaine et, à l’intérieur de cette dernière, de certains humains par rapport à d’autres hommes et à d’autres représentations). ; b) La question du sens du changement à la fois objectif (la direction prise par le monde comme ordre qui s’est imposé et continue de le faire) et subjectif (le sens que peut avoir la « mondialisation » pour certains sujets) qui peut-être de signe contraire, contradictoire, orthogonal, incommensurable avec celui dont d’autres l’affectent.

Le monde des possibles comme le lieu du jugement synthétique à priori et de la politique

Le monde dont nous parlons en politique et dans la mondialisation, (je ne suis pas en train de parler du monde des astrophysiciens, ni de celui des géologues ) n’est ni un, ni identique, ni purement logique ; il n’est pas une auberge « espagnole » comme on dit en Français pour désigner ces auberges où l’on mange ce que l’on a apporté soi-même. Il ne tourne pas tout seul, ni ne se bouge selon des lois tautologiques pour peu qu’on les ait énoncées.
Incontestablement il présente les caractéristiques de ce que Kant nommait un jugement synthétique à priori, Hegel le « mouvement de l’Esprit », Marx le mouvement de la contradiction (qu’Engels ait étendu cette loi de la contradiction à la Nature bei sich, est une autre affaire qui ne nous regarde pas ici ; mieux nous pouvons dire qu’aujourd’hui avec l’avènement de la rationalité écologique (Robin, Passet) liée à des événements « catastrophiques » (effet de seuil, déséquilibres cumulatifs), des éléments que nous rangions depuis la Renaissance comme de l’ordre de la nature immuable des choses, (le climat, la qualité de l’air, de l’eau, de la terre, la conservation du vivant, la mutation des espèces vivantes), se sont trouvé réintégrés dans le souci politique parce qu’il relèvent désormais de la responsabilité du bipède à deux pieds sans plumes du Sophiste de Platon.)
Ce qui fait le monde c’est précisément qu’il fait problème et que le sens qu’il peut prendre fait différend. Le reste est aussi peu intéressant que le sol de la planète mars sans les sondes qui viennent d’y arriver depuis la terre.
Il y a du quelque chose, du résidu, du autre que le déroulement des catégories logiques. Ce débordement porte aussi le nom de réel ou d’être par rapport au possible de la logique tautologique. Le monde est à la fois réel (il impossible qu’il ne soit pas) et susceptible de trajectoires différentes, divergentes, donc le recueil de toutes les possibilités de futur.
Rien que la philosophie n’ait déjà solidement arpentée non pour clore la question mais pour la maintenir ouverte face aux tentations et tentatives récurrentes de la part de la rationalité instrumentale, d’éliminer la pensée (la pesée) de la visée, du projet et des valeurs.

Que contient de théorique la proposition « un autre monde est possible »?

Disons pour éviter le piège de l’unité parménidienne et l’indifférenciation du pluriel que de l’autre monde est possible en ce monde. Du monde comme du beurre, une certaine quantité et quotité de monde est possible . Si le monde est la collection des mondes possibles réalisables et si le choix du meilleur possible est possible (cette grandiose fiction de la rationalité Leibnizienne qui infuse jusqu’à la moelle l’entendement absolu de l’individu rationnel de la théorie néoclassique standard et dominante), ce qui veut dire que nous considérons affaire humaine et politique telle direction plutôt qu’aucune direction, et que telle direction plutôt qu’une autre,
Je prétends que dans la formulation actuelle de la révolte du monde contre le monde comme ordre dominant immuable, comme le « Gros animal » d’aujourd’hui il y a deux filons qui méritent d’être suivis :

Le virtuel face à l’antique tête-à-tête du possible et du réel

Le premier qui rejoint l’analyse empirique la plus exacte de la composition du mouvement des mouvements comme le nomment les Italiens nos métaphysiciens (et alchimistes ?) de la transformation sociale et politique est celui de l’apport de la catégorie du virtuel tel que les NTIC sont en train de les faire entrer dans nos vies, dans nos corps dans les représentations et les usages courants. Deleuze avait déjà dégagé la catégorie du virtuel de l’impossible face à face du réel et du possible ; si les réel a la force brute de sa stance et le pouvoir de refuser ce qui n’est pas encore, il en a l’impuissance totale ; et si le possible possède toute l’agilité de l’air et du mouvement, il ne régit rien. C’est l’éternel dépossédé, le roi sans royaume, l’illusionniste. C’ets le couple Sancho Pansa régnant à l’Escorial et Don Quichotte chevalier des moulins à vent. Tout le contraire de Philippe II.
Le virtuel s’échappe de cette dialectique lourdaude ; le virtuel est en effet le possible réel, immédiatement à l’œuvre ; non pas la rumination interne du réel matériel qui accouche des mondes dans l’étable de la chouette, ni l’incarnation et l’assomption ou descente de l’esprit sur la matière dans le devenir theillardien. Le virtuel est désormais devenu beaucoup plus clair avec les NTIC. Le monde des messages, des représentations de la réalité à travers l’informatique travaille directement le réel. On n’a pas besoin de se coltiner le déblayage de la matière, on la traverse, on superpose, déconstruit, reconstruit, greffe, chimèrise. L’imagination se trouve libérée par l’image, le son alors que seuls les mots possédaient jusque-là cette ductilité

Une relation a-dialectique

On ne saurait opposer le monde initial M1, le monde final du « capitalisme mondial intégré » (F. Guattari) en faisant de la mondialisation le passage, la transition entre les deux. Dans un tel schéma comme le remarquait Ulrich Beck dans Pouvoir et contre-pouvoir à l’ère de la mondialisation, (Alto Aubier 2002, p. 519), toutes les formes d’opposition à la mondialisation sont en fait comme l’opposition de sa Majesté et non à sa Majesté, fonctionnelles à la mondialisation ; elles contribuent à l’accélérer.

Autrement dit, si je représente le problème de façon figurée, la vision classique , dialectique de la mondialisation aboutir au schéma 1 suivant.

Dans ce schéma la mondialisation constitue la thèse, le mouvement anti-globalisation l’antithèse et la mondialisation accélérée (Beck) ou passage au Monde 2, la synthèse. Une synthèse bien sage, bien dialectique. Il est évident que le caractère subalterne, inclus, de voix de son maître, du mouvement social qui figure en train doubleest facilement démontrable.

Mais si l’on explore un schéma a-dialectique, par a-dialectique j’entends la prise en compte des effets de la fuite et non de la négation (comme je l’ai exploré à propos de la genèse du salariat à partir de la fuite des esclaves) ( 2) on arrive à la figure 2 suivante un peu plus complexe, moins binaire.

En conclusion si nous ajoutons que le passage du monde 1 au monde 2 peut être décrit comme le passage d’un second capitalisme, le capitalisme industriel au 3° capitalisme, le capitalisme de régime cognitif (3), le schéma est à la fois bien plus déterminé, bien plus riche de possibilités et aussi peu dialectique que possible.

Poscriptum : En révisant ce texte, je pense que les récentes élections espagnoles ont montré « ce que peut un corps politique » et quelle peut être sa puissance d’agir dans des contextes de manipulation de l’information rarement atteints.

(1) Il y a eu trois moments antécédents dans l’histoire moderne de cosmopolitisme (La Renaissance, les Lumières et les Internationales du Mouvement Ouvrier (la première et la deuxièmes sont européennes, la troisième et la (4°) sont mondiales au sens où elles sortent de l’Europe)
(2) Nous renvoyons à notre livre De l’esclavage au salariat , Paris, PUF, 1998, à paraître en castillan chez Akal Ediciones, Madrid, ainsi qu’à notre article art86, in rub9(3) Sur ce thème on peut consulter en castillan notre conférence en ligne sur le site de l’Université Nationale Autonome de Mexico UNAM ( février 2004)

Moulier Boutang Yann

Professeur de sciences économiques à l’Université technologique de Compiègne, il enseigne l’économie et la culture européenne à l’Université de Shanghaï. Il a publié, entre autres, Liberté, égalité, blabla (Autrement, 2012), L’abeille et l’économiste (Carnets Nord, 2011) et Le capitalisme cognitif (Éditions Amsterdam, 2007).