Un nouveau Nietzsche

Article publié dans Le Monde des débats, novembre 1999C’est un sérieux symptôme du déclin de la vie publique, lorsque même les critiques, c’est-à-dire des intellectuels publics, ne comprennent plus ce que fait un auteur en menant des expériences sur les aspects explosifs de matériaux dangereux. » Ainsi s’exprime Peter Sloterdijk dans un livre stupéfiant de profondeur et de drôlerie[[Essai d’intoxication volontaire Conversation avec Carlos Oliveira. traduction Olivier Mannoni, Calmann-Lévv 1999 dans lequel il fustige ce qu’il appelle les « intellectuels-réflexes », ceux qui, quel que soit le sujet, qu’on parle de science, de biologie, d’art, d’architecture ou de bioéthique, dénoncent avec promptitude « le retour en arrière vers les vieux démons du passé ». Personne ne revient en arrière, sinon ceux qui affirment voir dans le texte que Le Monde des Débats a eu la grande honnêteté de publier, une forme dangereuse d’eugénisme néo-nazi. Ce sont les critiques qui, pris d’une compulsion de répétition obsessionnelle, marquent toujours, comme une horloge arrêtée, la seule date de 1933, sans s’apercevoir que le siècle avance et que les horreurs nouvelles demandent des vigilances nouvelles.
Interdit de parole. Il est vrai que l’auteur est allemand. Avec leur obstination à moraliser toute discussion politique, les Français s’étaient un peu habitués à voir dans les penseurs d’outre-Rhin de bons toutous qui devaient, pour expier leur passe, surassumer les droits de l’homme et la communauté idéale de communication. Ils découvrent soudain qu’un nouveau Nietzsche est parmi eux, qu’il ose déployer des pensées périlleuses en ne s’interdisant de revenir sur aucun des acquis de la gauche. Dans un pays comme le nôtre, interdit de parole sur tous les grands sujets qui nous permettraient de refonder notre République, nous restons stupéfaits de cette audace: l’ Allemagne est de nouveau en avance sur nous.
Sans sourciller, Sloterdijk va même jusqu’à reprendre à nouveaux frais la distinction gauche/droite! « Dans le courant central de la technologie moderne, les motifs de la vie allégée progressent irréversiblement, mais ceux qui font la réclame de cette apesanteur le font aujourd’hui depuis des positions que l’on considérait jadis comme bourgeoises et conservatrices [ . . . L’ancienne droite mise sur le léger et prône la flexibilisation de tout et de tous, et certaines personnes, dans l’ancienne gauche [ dont lui, découvrent le champ de la pesanteur. C’est ce qui imprime sa rotation au tourbillon actuel. » La gauche cherche dorénavant les moyens de ralentir, c’est-à-dire de civiliser l’esprit révolutionnaire qui a passé l’arme à droite! Et elle retrouve donc tous les thèmes abominables: ceux de la naissance et de la mort, ceux de l’institution et de la limite, ceux de la religion et de l’impossibilité d’être libéré de tout attachement.
Avant de crier à l’archaïsme, essayons de comprendre quel étrange archaïsme marque l’espoir de ceux qui espèrent résister au bio-pouvoir avec les seuls« comités d’éthique ». C’est là l’objet du texte mis en débat. Or que dit ce texte qui paraît à première vue si étrange ? « Le discours sur la différence et le rapport entre l’apprivoisement et l’ élevage, [ . . . sont des exemples que la pensée actuelle doit prendre en considération à moins qu’elle ne se concentre sur la minimisation du danger. » On accuse Peter Sloterdijk de jouer avec l’eugénisme au mépris de tout danger alors qu’il prend la plume pour empêcher ses adversaires de le minimiser! Bel exemple d’incompréhension. . . Quel est donc ce danger? Celui de ne pas voir qu’une guerre mondiale a commencé « à propos des variantes de l’élevage de l’homme ».
Sadomasochisme. Plus rien à voir avec l’ancienne domestication par la pratique de la lecture et l’usage de la station assise, comme le dit l’auteur avec son ironie dévastatrice; il ne s’agit pas non plus de cet eugénisme superficiel que les progressistes ont essayé si souvent en Angleterre, en Suède, en France, aux États-Unis tout au long de ce siècle (et plus souvent à gauche qu’à droite). Non, maintenant c’est pour de bon :ce que Platon prenait comme une métaphore du pouvoir politique, le biopouvoir de la nouvelle politique le prend littéralement. On peut maintenant changer non plus le phénotype des humains par la domestication mais leur génotype par une intervention directe sur l’ensemble des gènes[[Le phénotype désigne l’ensemble des caractères visibles d’un individu, et le génotype son patrimoine génétique. le public applaudit, les associations de malades veulent encore accélérer, les grandes compagnies renchérissent, les post-modernes célèbrent l’avènement des cyborgs, tous dans un grand discours sadomasochiste s’écrient : « Oui, oui, messieurs et dames les biologistes refaites-nous un autre corps, s’il vous plaît, car nous sommes à bout de notre volonté propre. » Au lieu du slogan « le socialisme c’est les soviets plus l’électricité». on a «le libéralisme, c’est le platonisme plus la génétique ».
Quelle est la solution à ce danger nouveau que Sloterdijk dénonce contre la complaisance des progressistes et des révolutionnaires qui n’ont pas encore compris que droite et gauche jouaient dorénavant à fronts renversés? Avouons qu’elle est un peu courte: au lieu de faire comme si cette recréation de l’homme par lui-même n’avait pas lieu, « il faudrait donc, à l’ avenir, jouer le jeu activement et formuler un code des anthropo-technologies ». Fort bien, mais sur ce code notre auteur est aussi muet qu’une brebis clonée, alors que c’est pour un anthropologue des sciences comme moi la question majeure.
Pourtant son apport, bien que tout négatif, est capital car il empêche de croire à la solution qui paraît de bon sens:la maîtrise par l’homme lui-même de ce processus de fabrication. Par une phrase superbe il interdit cette solution: « L ‘humanisme ne peut rien apporter à cette ascèse tant qu’il vise l’idéal de l’homme puissant. » Comment voir dans une telle idée l’appel à superman, le danger d’un retour « à la bête immonde » ?
Cynisme occidental. La fureur des humanistes, des progressistes et des rationalistes contre Sloterdijk ne s’explique pas, comme ils le crient très fort, parce qu’il nierait la raison, mais parce qu’il dénonce dans l’humanisme une impuissance fondée sur la définition même d’un homme capable de maîtrise. Le cynisme occidental, pour l’auteur, n’a pas d’autre source que cette volonté impossible de l’homme de se refaire lui-même, rêve « démiurgique » qui le met toujours au centre. Comme Pierre Legendre en France, Sloterdijk supplie la gauche de s’intéresser de nouveau à la genèse, au principe généalogique, à la naissance. « À chacun de mes livres, j’ai tenté de développer un nouveau langage qui laisserait plus de place à la fascination des naissances et des venues au monde. »
Non, ce n’est pas Sloterdijk qui joue avec le feu, ce sont ses adversaires qui se prennent pour Prométhée, et qui clouent au pilori ceux qui comme lui voudraient limiter quelque peu leur marge de liberté liberticide.

© Le Monde des débats, novembre 1999

Latour Bruno

Vice-président pour la recherche de Sciences-Po Paris, dirige l'École des Arts Politiques (SPEAP). Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles sur l'anthropologie du monde moderne, dont récemment Cogitamus. Six Lettres sur les humanités scientifiques (La Découverte, 2010) et Sur le culte moderne des dieux faitiches (La Découverte, 2009).