Un nouveau mouvement ouvrier

Je voudrais, au cours de ces quelques remarques, argumenter en faveur de l’hypothèse suivante : le mouvement de décembre 95 représente un tournant dans les luttes de classes en France, et peut-être en Europe, car il signale l’entrée en scène d’un nouveau mouvement ouvrier.

1. Sans être victorieux sur l’ensemble de ses revendications, le mouvement de décembre a réussi néanmoins à toucher en profondeur ce qui constitue le cœur de la restructuration capitaliste dans sa phase actuelle : la « normalisation » du secteur public et le démantèlement des conquêtes sociales restantes du fordisme, dont la Sécurité sociale représente, du moins en France, la clé de voûte. La poursuite de ses objectifs impliquait, de la part de l’État, le choix d’un choc frontal avec ce qui restait du mouvement ouvrier organisé, qu’il s’agissait d’amener à la capitulation et d’éliminer de la scène pour toute une période, sur le mode de la grève des mineurs britanniques ou d’un Reagan face aux contrôleurs aériens. Le refus initial de Juppé de prononcer le mot même de négociation n’était en rien le signe d’une maladresse, ou d’un défaut psychologique dû à la fameuse « arrogance » qui caractériserait les « élites françaises » ; il exprime un aspect fondamental de la stratégie néolibérale, qui entend rompre clairement avec le « néocorporatisme » fordiste et refuse tout compromis avec le mouvement ouvrier, si ce n’est les simulacres proposés par des syndicats « consensuels » type CFDT. En optant pour la « guerre de mouvements », à la place d’une « guerre de positions » exemplifiée par une gestion-à-la Balladur -peu différente en substance de celle du PS-, le pouvoir chiraquien est cependant parvenu à déclencher une riposte à la hauteur. Riposte qui, comme celle de tout mouvement de masse, est immédiatement politique, au sens où elle récuse les séparations entre l’ « économique », le « social » et le « politique », où elle s’oppose radicalement, en d’autres termes, à la confiscation de la politique par les professionnels de la politique – lesquels le lui ont d’ailleurs bien rendu en la cantonnant soigneusement à la rubrique « social ».

2. De manière quelque peu paradoxale, le mouvement de décembre a été majoritaire quant à son soutien parmi la population, plus particulièrement parmi les salariés, et minoritaire quant à sa participation active, limitée pour l’essentiel au secteur public. L’explication de ce décalage n’est pas simple, notamment en ce qui concerne le rôle joué par le refus des directions syndicales d’appeler à la grève générale, et qui a éclaté de la manière sans doute la plus frappante -et la plus originale si l’on songe aux normes d’un congrès de cette centrale syndicale- lors du 45ème congrès de la CGT. Il apparaît en tout cas, d’une part, que la mobilisation a été insuffisante pour lever la chape de plomb qui pèse sur un secteur privé déjà « normalisé » par les vagues successives de restructurations, mais aussi, d’autre part, que, dans la conjoncture actuelle, le secteur public est bien le « maillon faible », la zone des tempêtes. Espace demeuré largement keynésien, cristallisation d’un compromis impliquant à la fois les usagers, des syndicats demeurés représentatifs et une partie de la haute administration de l’État, sa spécificité n’est désormais guère tolérable au sein de l’« entreprise France » et d’un ordre productif (national et international) modelé par la logique de l’accumulation flexible. Les critères économiques et la culture du « service public » sont appelés à céder la place soit, pour ce qui est des créneaux les plus rentables et les plus stratégiques (surtout dans les transports et les télécommunications qui ont été en toute logique à la pointe du mouvement), à des opérations de privatisation, soit, pour ce qui en subsisterait, à un service minimal destiné essentiellement aux « perdants » de la société « flexibilisée ». Mais, une fois de plus, la non-contemporanéité est devenue source de résistance…

3. Malgré les limites évoquées auparavant, le mouvement de décembre représente une rupture de tendance majeure par rapport à l’évolution de la courbe de la conflictualité sociale de ces quinze dernières années : selon l’ensemble des estimations, l’ampleur de la vague gréviste la situe d’emblée parmi les plus marquantes de ce siècle, en deçà de mai 68 et de juin 36, mais probablement supérieure à 1947 et à 1953. Or l’un des principaux legs de la « révolution passive » menée sous le signe du mitterandisme a indubitablement consisté dans l’affaiblissement durable du syndicalisme et dans la stabilisation des conflits à un niveau d’étiage sans doute jamais atteint au cours de l’histoire française contemporaine. Pourtant, au cours de la dernière période les signes avant-coureurs n’ont pas manqué : révolte anti-CIP, succès grévistes dans l’industrie (par exemple Aluminium-Dunkerque, vitrine de l’entreprise post-taylorienne) ou le secteur public (Air-France), large solidarité autour de travailleurs en lutte (voir notamment la soutien de la région Belfort aux ouvriers d’Alsthom), présence remarquée de jeunes dans les mobilisations (des manifestants anti-CIP aux « apaches » de GEC à Bourogne), campagne présidentielle « perturbée », selon l’inimitable « une » du Monde, par les conflits du travail, tout indiquait que quelque chose bougeait en profondeur dans les rapports de forces. En ce sens, décembre 95 s’inscrivait déjà dans le prolongement d’une tendance, ce qui conforte l’idée du tournant décisif, celle d’une démonstration à grande échelle de la centralité de la lutte de classes, de la réalité incontournable posée par la capacité politique retrouvée des forces du travail.

4. La diffusion géographique du mouvement s’est révélée aussi remarquable que sa temporalité. Pendant plusieurs semaines, autour d’un « noyau dur » formé par les travailleurs des transports et d’autres secteurs du public (électricité, télécoms, enseignement, centres de tri… ), la mobilisation de plusieurs millions de personnes a littéralement labouré le territoire national, y compris – ainsi qu’en témoigne même le seul chiffre officiel de manifestations dans près de trois cents localités – dans des villes de taille moyenne. L’enracinement spatial et la durée du mouvement témoignent à la fois de la profondeur de la révolte et de la représentativité de ces participants quant à ce qui constitue la majorité du monde du travail de la France d’aujourd’hui. Non pas quelques branches considérées comme « archaïques », incarnant des combats d’arrière-garde, telles les mines ou la sidérurgie, mais quelques-uns parmi les secteurs-clés de l’accumulation flexible. Conducteurs de TGV, ouvriers et techniciens d’installations élétronucléaires ou de télécommunications classées parmi les plus performantes du monde, salariés de services publics vitaux et efficaces (la poste, les hôpitaux sans parler de l’enseignement), autant de figures emblématiques de ce qui forme actuellement le coeur de la classe ouvrière ont affirmé (ou réaffirmé) leur présence.

5. La puissance atteinte par un mouvement long, se déployant en vagues successives autour du noyau stable, a été à la mesure des enjeux de l’affrontement. Elle renvoie à la fois à un investissement personnel fort de la part de ceux qui y ont participé et à la reconquête, pour la première fois sans doute depuis de longues années, d’une capacité hégémonique de la lutte ouvrière. Le mouvement de décembre a fait ressurgir une mémoire historique de luttes populaires, que d’aucuns s’étaient empressés d’enterrer, il a permis de retisser les fils qui relient ses acteurs avec des combats très anciens, qui ont profondément marqué les trajectoires individuelles et familiales aussi bien que les lieux de la lutte (ville, entreprise, région etc.). D’où le sens d’une responsabilité, la sensation proprement libératrice de vivre un moment décisif à un niveau indissociablement individuel et collectif, de « faire l’histoire »…
D’un autre côté, le mouvement a polarisé autour de lui des couches allant bien au-delà du salariat ouvrier (du secteur public ou privé), notamment des chômeurs, des étudiants (surtout en province) et des fractions de l’intelligentsia « traditionnelle », qui a vu là, à juste titre, une opportunité pour ouvrir une brèche dans la domination des intellectuels d’État et autres défenseurs de la pensée officielle.
Il faut également noter que le mouvement de décembre s’est inscrit dans un contexte plus large de remobilisation (luttes étudiantes, manifestation féministe du 25 novembre), qui indique aussi bien les potentialités d’extension multisectorielles des luttes aujourd’hui que l’ampleur atteinte par l’érosion du consentement à la politique néolibérale. La preuve a été apportée qu’il était possible de construire un soutien majoritaire autour des luttes sociales, rompant ainsi avec la fatalité des solos funèbres. Certes, rien n’est définitivement acquis, les convergences opérées ont d’ailleurs été privées de coordination permanente, et l’un des enjeux majeurs de l’après-décembre réside dans la confirmation, ou non, de leur caractère durable.

6. C’est par sa dramaturgie et sa dimension symbolique, autant que par celle des forces sociales qu’elle a mise en mouvement, que la lutte de décembre s’est mente dans la « grande tradition » des combats du mouvement ouvrier et populaire français. Chansons, calicots et banderoles syndicales, drapeaux rouges et Internationale, trajets symboliques, rituels unitaires, rien ne manquait à cette affirmation de dignité retrouvée, de la jubilation d’être « tous ensemble », à cette manifestation massive de la permanence de la culture de l’insubordination populaire. Par le soin de leur automise en scène et la sensation de puissance qui s’en dégageait, la démonstration de force des cortèges cheminots en tête des manifestations, moments de sacre collectif, à chaque fois répété, du secteur-symbole de la lutte, en ont représenté le point culminant. Relevons, que, contrairement au discours développé par certains intellectuels, nous n’avons pour notre part pas relevé de référence « républicaine » particulière dans l’imagerie de ce mouvement, à l’opposé par exemple de la manifestation pour la laïcité du 21 janvier 1994. La symbolique déployée est apparue très « classiste », dans la lignée de la tradition ouvrière française. En tant que telle, elle n’a pas peu compté dans la force de la mobilisation et dans le renouvellement permanent de sa détermination ; elle a renforcé la visibilité de son caractère global et fortement contribué ainsi à son rayonnement parmi la population, tout en affaiblissant la légitimité des arguments préférés de ses adversaires (« mouvement de nantis », « égoïsme corporatiste », etc.).

7. Le mouvement de décembre a posé en termes nouveaux la question de l’organisation de la lutte ; ses conséquences pour le mouvement ouvrier seront décisives, plus particulièrement au niveau syndical (qui est aussi, précisons-le, un niveau politique). Son originalité, y compris par rapport à la vague précédente de luttes (1986-89) marquée par l’apparition des coordinations, réside dans sa tendance à ne pas opposer l’auto-organisation et les structures syndicales d’unification de la lutte mais plutôt à les « articuler » de manière productive. A n’en point douter, ce fait indique une évolution sensible de l’attitude syndicale, plus nette dans les nouveaux syndicats type directement issus d’expériences de lutte (SUD, CRC), mais qui concerne aussi des centrales comme la FSU et même la CGT. Sans exclure des zones de tension, la souplesse syndicale a permis aux équipes de terrain de jouer un rôle moteur dans la conduite du mouvement tout en accordant une place décisive à l’auto-organisation (assemblées générales et formes de liaison « horizontale » des secteurs en lutte). Certes, le rapport devenait plus conflictuel lorsque les formes « horizontales » tendaient à se constituer en véritables contre-pouvoirs (cas du comité d’organisation de la grève de l’agglomération rouennaise), sans arriver pourtant à la rupture et à la division du mouvement. Ici aussi, le « modèle cheminot » a joué un rôle dynamisant : démocratie des assemblées générales, doublée d’une front syndical unitaire et d’une fonction d’impulsion vis-à-vis des autres secteurs impliqués dans le mouvement (surtout au niveau local).
Au niveau de la représentation politique, ou plutôt de son absence, le décalage entre les partis de la gauche institutionnelle et le niveau des exigences portées par les luttes sociales a été, une fois de plus, patent. Comme à l’accoutumée, serait-on tentés de dire. Prisonnier de sa « culture de gouvernement », le PS a même refusé jusqu’au bout de reprendre à son compte les revendications du mouvement. Quant au PCF, dont la base s’est pourtant largement mobilisée (le souffle du mouvement a bousculé jusqu’au bel ordonnancement d’un congrès de la CGT), sa direction, à court de perspective et soucieuse d’éviter une crise politique majeure, s’est accrochée à une conception qui séparait le « social » du « politique » et qui revenait à laisser au syndicat le soin de « tirer les marrons du feu ». L’absence de relais au niveau du système partitaire conduit à penser qu’aujourd’hui, la perspective de reconstruction du mouvement ouvrier passe avant tout par un travail avec, dans, et pour les syndicats, un travail qui porterait sur les questions actuellement stratégiques : services publics et protection sociale, dimension européenne, modalités de l’intervention syndicale et formes d’organisation des luttes.

Décembre 95 aura du moins montré que l’idée de tourner la page des années de défaites et d’engager la contre-offensive n’a rien d’absurde.