“Un toit c’est un droit”

Construction d’un nouvel espace politique. L’histoire des luttes urbaines a été toujours écrite par les populations ou des groupes qui, par leurs combats, ont laissé leur empreinte sur les villes. Malmenées de périphéries en ghettos, ces populations n’ont cessé de réclamer leur droit à une urbanité différente. Mais, jusqu’à une date récente, ces luttes n’étaient pas homogènes ou étaient dissimulées dans un spectre revendicatif plus large. Le dernier exemple date des années 70/80, où des squats ont surgit un peu partout en Europe, en Allemagne (ex RFA) ou bien sur aux Pays-Bas. Ceux et celles qui les occupaient revendiquaient davantage le droit de vivre autrement (communautés, squat d’artistes, groupes politiques) que celui d’avoir à proprement parler un toit, ils n’étaient pas menacé pour la plupart par la grande pauvreté ou l’exclusion. Il est vrai que cette décennie était encore marquée par une certaine croissance économique et par un taux de chômage, notamment de longue durée, moins élevé que de nos jours. Mais, si le champ des luttes urbaines excède largement la question du logement, celle-ci, que d’aucuns – et non des moindres[[Par exemple H. Lefebvre, à qui il est arrivé d’écrire : « Deux groupes de questions ont masqué les problèmes de la ville et de la société urbaine, deux ordres d’urgence : les questions du logement et de « l’habitat » (relevant d’une politique de logement et de techniques architecturales) – celles de l’organisation industrielle et de la planification globale », Le droit à la ville, Seuil, 1974, p. 144. D’où sa proposition de fonder un « droit à la ville » sur des revendications « qualitatives » qui esquisseraient un usage alternatif de l’espace. Même si l’expérience des années de crise nous a appris que le « qualitatif » ne pouvait être dissocié du « quantitatif », il n’en reste pas moins que les luttes urbaines de la dernière période permettent, nous le verrons par la suite, d’aborder à nouvaux frais nombre de questions posées, de manière pionière, par Lefebvre : réappropriation de la centralité, alliances de classe, stratégie urbaine en rapport avec les luttes sociales etc. -, dans l’euphorie des années de croissance pensaient historiquement dépassée, opère un retour en force au cours des quinze dernières années. Les remarques qui suivent porteront exclusivement sur cet aspect, partiel mais non dénué de signification plus large, des luttes qui ont contribué à façonner tant la configuration des villes que celle du mouvement social de la dernière période.

Petite chronique des luttes (1990-97)

A partir du milieu des années 80, deux phénomènes issus de la même logique politique ont permis la résurgence des luttes urbaines autour de la question du logement, à « l’image » de George Cochon qui avant la première guerre mondiale rassembla plus de 50.000 personnes sur les Champs Élysées. Les grandes villes européennes ont vu se combiner à la fois, l’exclusion à grande échelle due à la montée du chômage et une formidable spéculation immobilière, accompagnée d’un désengagement de l’État, qui interdisait l’accès à un logement décent à une partie de plus en plus importante de la population.
En France, c’est à Paris que ce processus prend le plus d’ampleur ; en dix ans, le processus d’embourgeoisement de longue durée (Haussmann déjà…) s’accélère. A coup d’opérations de rénovation, d’aménagement de nouveaux quartiers, la capitale se vide de ses couches populaires[[Entre 1962 et 1968, une famille ouvrière sur quatre quitte Paris, entre 1968 et 1973, la chute est de 20% (données INSEE, citées in H. Fizbin, D. Monteux, Paris, déclin ou renaissance, Éditions sociales, 1976). Au total entre 1965 et 1985, le poids des ouvriers a diminué de moitié dans Paris. Il reste d’ailleurs si peu d’entreprises artisanales et industrielles dans la ville, que le tiers des ouvriers qui y habitaient encore en 1985 (du fait notamment du parc des logements sociaux) sont obligés de travailler en banlieue (cf. M. Ambroise-Rendu, « Paris laisse partir ses derniers ouvriers », Le Monde du 17-18/2/1985)., y compris dans le nord et l’est parisiens – dont la « conquête » constituait d’ailleurs l’un des principaux objectifs de la municipalité chiraquienne. Affichant leur cynisme, les autorités parisiennes, obsédées par leur désir de façonner un tissu urbain conforme aux exigences de leur base sociale, procèdent alors, sous la protection de l’État, à des vagues d’expulsion, légales ou non, avec le concours des forces de l’ordre ou de nervis aux ordres des propriétaires. Et quand ces méthodes s’avèrent insuffisantes, c’est le feu qui tue et contraint au départ les familles récalcitrantes. Ainsi, en 1986, plusieurs incendies criminelles ravagent des immeubles du XXème arrondissement et font 19 morts dont cinq enfants.
Cette offensive se heurte à une résistance obstinée. Les incendies donneront le signal du redémarrage des luttes pour le droit au logement dans la capitale. Les familles victimes occupent un immeuble vide et quelques mois plus tard apparaît le CML (Comité des mal-logés, sous influence maoïste). Regroupant principalement des familles d’origines étrangère, le CML organise des réquisitions populaires de logements HLM vides et d’administrations, des manifestations, ainsi que des interventions de solidarité contre des expulsions « à la manière forte ». L’action du CML, seul à occuper le terrain durant quatre ans, a permis aux exclus du logement de se doter des moyens de l’action revendicative et collective.
En déposant sur le trottoir, le 2 mai 1990, 47 familles qui occupaient, avec le CML, deux immeubles du XIème et du XXème arrondissement, les autorités (avec ce jour là l’aide de plus d’un millier de CRS) ont fait prendre un tournant décisif aux luttes urbaines. À partir de ce moment là courbe des mobilisations a suivi une pente ascendante et leur champ revendicatif s’est élargi. En mai 1990, un mouvement de solidarité qui dépasse très largement le cadre politique du CML s’organise dans le quartier (associations de toute nature, syndicats, partis politiques) et permet aux familles expulsées de s’installer place de la Réunion sous des tentes prêtées par Emmaüs. Ne désirant pas « ouvrir » un autre squat comme le leur demande le CML, les familles réclament leur droit à un relogement définitif. Le campement dure cinq mois et se termine avec le relogement de la dernière famille. C’est l’amorce d’un tournant stratégique.
Le rapport de force dans la capitale commence à s’infléchir par l’élargissement et le nombre des acteurs qui s’y impliquent. La politique de « rénovation », en fait de destruction et de bétonnisation à outrance, suscite une résistance mutiforme, bien au delà de l’aspect « logement » et très variée dans sa composition sociale et dans ses objectifs : après tout,les quartiers de classes moyennes, voire même les « beaux quartiers » peuvent également être défigurés par la spéculation immobilière et la marchandisation de l’espace urbain. Constatant cette situation nouvelle, le responsable de la rubrique « urbanisme » du Monde notait dès 1993 : « il n’existe plus un seul projet (démolition, construction isolée, ZAC) qui ne suscite aujourd’hui une réaction collective des riverains (…). Que ce soit sur les bords du canal Saint-Martin (Xème arrondissement), à la cité de la Moskowa (XVIIIème), sur les pentes de Belleville (XXème), à la porte Maillot (XVIIème), autour de la Bibliothèque de France (XIIIème), à l’aune du futur centre de conférences international (VIIème), ou dans les environs de l’ancienne caserne Dupleix (XVème), des associations tentent d’infléchir l’urbanisme officiel dans un sens plus « humain » (…). En six ans, les affaires d’urbanisme examinées par le tribunal administratif de Paris ont plus que doublé. Plus de mille recours ont été déposés en 1992, ce qui oblige la Mairie à transformer le bureau des contentieux en service juridique autonome de vingt-cinq spécialistes »[[M. Ambroise-Rendu, « Paris, l’explosion de la vie associative », Le Monde du 7-8/ 9/ 1993.C’est donc bien à une remontée générale des luttes urbaines, certes très fragmentées, que nous assistons, laquelle explique d’ailleurs pour partie le nouveau rapport de forces politiques à Paris établi lors des municipales de juin 1995.
Sur le « front » du logement, l’association « Droit au Logement » (DAL) se crée sur la base des acquis de la place de la Réunion, et par les principaux acteurs, de cette lutte en utilisant comme outils la médiatisation, l’appel aux personnalités et un soutien politique, syndical et associatif large. Voulant rompre avec les modes d’actions du CML, le DAL recherche systématiquement la négociation avec les autorités. À partir de sa création en novembre 1990, il s’emploie à organiser les exclus autours de trois revendications claires : l’arrêt des expulsions, l’application de la loi de réquisition – non appliquée depuis les années 50 -, et le relogement définitif et décent des familles. Fort de son expérience de la place de la Réunion, le DAL fait son apparition sur la scène médiatique et politique en occupant, le 13 juillet 1991, avec 103 familles, un terrain vide destiné à la future TGB : c’est l’épisode du Quai de la Gare. Le bilan de cette première action planifiée est contrasté. Au bout de quatre mois d’occupation dans des conditions d’hygiène très difficile, le camp est démonté ; une partie des familles est relogée dans un immeuble des PTT, les autres obtiennent quelques logements sociaux et des logements passerelles. Ce sera la dernière occupation de ce type (occupation de terrain vague, installation des familles sous les tentes), le DAL s’oriente de nouveau, après avoir écarté cette modalité d’action, vers des réquisitions d’immeubles vides.
Mais la cause du droit au logement avance ; les épisodes qui suivent amplifient les retombées médiatiques et solidifient ses soutiens politiques. L’installation de l’Abbé Pierre devant le 41, avenue René Coty, le 25 septembre 1993, est une image forte qui déstabilise le premier adjoint de Jacques Chirac alors Maire de Paris, Jean Tibéri ; une délégation est reçu à Matignon et un accord est signé.
Ce type de lutte déterminée rencontre des échos dans le mouvement social. D’autres structures se créent sur le même mode (action, occupation, négociation) comme le CDSL (sous l’impulsion du DAL) qui s’applique à organiser les personnes seules à la rue et qui revendique l’élargissement du RMI au 18/25 ans , ou même des associations de luttes comme AC ! (Agir ensemble contre le chômage). La parole des « exclus », dans le cadre d’une thématique plus large, ne cesse de s’amplifier. La combinaison de l’action de ces trois associations, à l’occasion et dans le prolongement de la dynamique créée par l’arrivée des marches d’AC ! le 24 mai 94, offre au DAL et au CDSL, une opportunité politique et une nouvelle victoire (relogement de familles et de sans domicile fixe).
Après la Ville de Paris, les cibles choisies sont les grands propriétaires institutionnels privés (comme les banques, les assurances) ou publics (Banque de France, immeuble d’EDF/GDF). Le 18 décembre de cette même année, le DAL et le CDSL investissent dans la rue du Dragon, au cœur de Saint-Germain-des-Prés, un immeuble appartenant à la COGEDIM. L’événement a lieu en pleine période électorale, à quelques jours de fêtes de Noël. Il crée autour de lui un formidable élan de soutien et de solidarité ; le DAL voit le nombre de ses militants s’accroître chaque jour, et l’écho médiatique est exceptionnel, surtout lorsqu’un Jacques Chirac en campagne se fait l’écho du bon droit des sans-abris, et annonce, deux jours après l’occupation, la mise en œuvre par la Mairie de Paris de la loi de réquisition. Promesse non tenue, comme tant d’autres d’ailleurs.
Devant l’élan et le soutien populaires – cette occupation a mobilisé pendant plusieurs jours plus d’un millier de personnes qui font face aux CRS -, le DAL lance l’association « Droits Devant », lieu d’échanges et de savoir, de confrontations pratiques de terrain, entre militants associatif, syndicalistes mais aussi, artistes, chômeurs, sans logis, universitaires, comédiens … Ce que certains commencent à appeler les « sans ».
D’autres actions de réquisition vont ponctuer les années 1995 et 1996. La plus marquante est sans doute celle de juillet 1995, lorsque le DAL occupe un immeuble de la Ville de Paris, rue Marcadet dans le XVIIIème arrondissement. La Ville de Paris porte plainte en référé. Si le droit au logement avait déjà été reconnu dans un certain nombre de procès, à chaque fois l’association n’arrivait à obtenir que des délais supplémentaires précédant expulsion. Le procès de la rue Marcadet sera l’aboutissement juridique du nouveau rapport de forces établi sur ce terrain. Pour la première fois, la Ville de Paris ne peut prouver le caractère urgent qui justifie le référé et sera déboutée. En ces temps difficiles, un immeuble vide depuis plusieurs années est reconnu comme portant préjudice à l’ordre public … Droit au logement contre droit de propriété, droit contre droit, la balance penche pour une fois en faveur du premier.

Une nouvelle radicalité

Le surgissement sur le devant de la scène de ces associations au début des années 90 n’est pas totalement le fruit du hasard. Pendant la décennie précédente les associations humanitaires sont apparues comme la réponse appropriée à la montée de la misère. Dès 1982, des initiatives très médiatisées organisent la « télésolidarité », comme le concert de Bob Geldorf, ou l’appel de Coluche, qui lance en 1985 les « restos du cœur ». L’absence de réponse politique à la crise ne pouvait que conduire à l’échec : la quasi-totalité des vivres et du matériel amené par Geldorf a été détournée et aujourd’hui les « restos du cœur » sont presque fiers d’annoncer qu’ils ont distribué près de 60 millions de repas durant leur dernière saison. Ce type d’humanitaire a rencontré ses limites et a du laisser la place à une solidarité de proximité – par opposition à la première -, mais chargée de politique. La combinaison action/ revendication/ négociation, modifie radicalement la manière d’aborder le problème. L’action, humanitaire dans un premier temps, devient revendicative ; en organisant la solidarité autours des moyen de la lutte, ces associations modifient sa nature. Lorsque le DAL veut loger des familles, il les implique dans l’occupation d’un immeuble, et puis la négociation est entamée. Lorsque AC ! investit un supermarché – comme à Bordeaux -, pour repartir avec plusieurs dizaines de caddies pleins après négociation, c’est le même procédé, dans un cas comme dans l’autre, qui est utilisé. Les associations aident directement ceux qui se mobilisent et qui sont en difficulté, mais c’est pour obtenir satisfaction sur des revendications immédiates, et non pour demander la charité.
Cette montée soudaine mais néanmoins prévisible, de chômage et la grande pauvreté à partir de la fin des années 80 et du début des années 90, et les actions menées par les associations, ont conduit les populations concernées, absentes du mouvement social traditionnel, à se mobiliser. Mais de quoi se composent au juste ces nouveaux acteurs des luttes urbaines ?
De 1990 à 1993, le taux d’adhésion au DAL est d’environ 1000/an, une population composée quasiment à 100% de mal-logés, d’expulsés – ou en voie de l’être – dont 80% de travailleurs immigrés. De cette population immigrée, d’origine principalement africaine, surgiront nombre de militants politiques à part entière qui feront preuve, lorsque les intérêts de leur communauté sont en jeu, d’une formidable capacité de mobilisation, comme on le verra plus tard, à Saint Bernard. A partir de 1993/94, on observe les effets de la forte montée du chômage et de la précarité. Le chiffre annuel des adhésions double[[DAL gère aujourd’hui environ 10 000 dossiers., mais la population change qualitativement : un taux plus faible d’immigrés accompagné d’une montée de ménages et de célibataire français, dont beaucoup proviennent des classes moyennes. La crise s’intensifie et touche désormais, quoique de manière inégale, un spectre social élargi[[À titre de comparatif, entre 1982 et 1993, le taux de chômage des cadres et professions intellectuelles supérieures est passé de 2,5% à 5%, celui des employés de 8,9% à 13,9%, des ouvriers qualifiés de 6,2% à 10,2% et celui des ouvriers non qualifiés de 12,3% à 21,5%. Les écarts demeurent certes considérables, mais il faut relever que l’augmentation la plus rapide concerne la catégorie « cadres et professions intellectuelles supérieures ». ; ceux qui soutenaient sans états d’âme les plans sociaux des entreprises connaissent à leur tour les joies du chômage.
Tant que cette population ne dépasse pas un certain seuil, on peut admettre – avec un certain cynisme – que les solutions humanitaires suffisent amplement à gérer un groupe que personne ne considère comme acteur social. Mais dès que le problème de la marginalisation déborde sur toutes les couches sociales et se répercute sur l’ensemble de la société, le politique reprend le dessus. La demande est plus urgente et le désir de vouloir changer les choses plus précis. Ce qui n’était qu’ agrégat d’individus atomisés, se cristallise en groupe social et donc en acteur porteur de revendications. Et les revendications mises en avant élargissent peu à peu la problématique de l’exclusion pour lui offrir maintenant un champ sémantique plus large ; l’action revendicative devient politique. Le thème du logement croise celui de la ville, celui du chômage, la question du travail ; les deux réunis se combinent dans des revendications plus générales, comme le droit à la citoyenneté, le droit à la centralité.
Si certaines de ces revendications ne sont pas neuves, elles ne sont plus la propriété intellectuelle de ceux qui habituellement les intègrent dans leur programme (PS, PCF). Poussés par les associations, les grands partis, parfois malgré eux, doivent se réinvestir et se positionner sur ces nouveaux terrains. Mais pour ceux qui gèrent l’alternance, le cadre de travail est devenu si étroit, la volonté de ne rien remettre en cause si forte, qu’il est devenu difficile d’en attendre quelque chose.
L’émergence de ce type d’association dans le mouvement social, jusqu’alors occupé par les syndicats et polarisé sur l’axe revendicatif du travail, oblige les groupes institués à se repositionner sur un champ d’expression qu’ils avaient jusqu’à présent déserté. Traditionnellement, ces organisations ou syndicats incluent certes dans leur discours, les problématiques de l’exclusion, mais ils en restent à un effet d’annonce. Hormis la CGT, tant les syndicats ouvriers que les représentants patronaux s’opposent vivement à l’entrée des associations de chômeurs dans les commissions paritaires. De même, les commissions d’attribution des logements sociaux, ou toute autre structure de décision en matière de logement, refusent d’inviter des associations comme le DAL ou le CDSL à leur travaux. À l’intérieur des cadres institutionnels, la parole des exclus est marginalisée, sinon prohibée. Elle ne peut s’affirmer que dans le mouvement social, même si celui de novembre/décembre 95 ne lui en a guère donné l’occasion.

Vers un projet global ?

Aujourd’hui, c’est toute la relation entre la politique et le mouvement social qui est à redéfinir. Considéré le plus souvent comme simple soutien, ce dernier se présente aujourd’hui comme porteur potentiel d’un projet politique global et ne peux plus se limiter à son rôle d’interpellation des élus ou des appareils politiques. De nombreux exemples récents l’ont montré, le mouvement social se situe en amont du politique et de sa représentation, il est en phase avec les bouleversements de cette fin de siècle.
La réussite des associations comme DAL provient essentiellement du mode d’action qu’elles ont adopté. En utilisant les médias – au lieu de se faire utiliser par eux – comme outil de popularisation et même de recrutement (le nombre d’adhésions au DAL a décuplé au moment de la rue du Dragon, comme celui d’AC ! après les marches de 1994), elles mettent en place une représentation à la fois radicale et pragmatique du politique, dégagée de la suridéologisation post-soixante-huitarde. Sans craindre d’afficher leurs différents avec les personnalités et les militants politiques très divers qui soutiennent leur action[[Est-il bien nécessaire de souligner le gouffre qui sépare l’Abbé Pierre des militants d’Alternative Libertaire ou de la LCR…. , elles prennent à contre-pied un pouvoir qui en est encore à un mode d’analyse des années 70, et qui s’acharne à dénoncer dans le vide des manipulations « gauchistes », « trotskistes », voir même d’Action Directe ! Cette argumentaire dénué de toute intelligence politique, produit l’effet inverse de celui qui est escompté : la sympathie qui entoure ces associations ne fait que croître. En refusant de régulariser des familles qui « squattent », le futur maire de Paris tente de les criminaliser et s’enferme dans sa logique de répression, alors que la presse et les personnalités présentent une urgence humanitaire. Le décalage est flagrant.
Le couple réquisition/ revendication relayé par les médias et appuyé par les personnalités fait mouche dans l’opinion publique. La stratégie de harcèlement a fait des émules ; la lutte des sans-papiers de Saint-Bernard, jusqu’au-boutiste, déterminée, acceptant le soutien de tous, n’écoutant les conseils de personne, s’inspire largement, des luttes marginales mais néanmoins victorieuses du début des années 90.
Le fait mérite d’être souligné : à chaque fois, depuis le début de cette décennie, les luttes de cette nature : marginale, installée dans le temps et dans un espace déterminés, loin de la pensée dominante, ont été sinon victorieuses du moins riches en répercussions sociales et politiques. Ainsi, la stratégie de l’association DAL, vise à inverser le processus de déportation des populations défavorisées vers la périphérie des villes. Dès le début, les familles, en refusant un relogement en banlieue, radicalisent leur revendication au risque de se couper d’une parti de leur soutien qui accepterait une solution hors-Paris. De plus, les propositions faites aux familles concernant des cités loin de Paris, ont été vivement critiquées par les élus communistes qui administrent ces villes. L’exigence de rééquilibrage entre les banlieues riches et pauvres, entre le centre et la périphérie, en d’autre termes la remise en cause de la polarisation sociale croissante de l’espace urbain, s’est aussitôt fait ressentir.
En installant 58 familles, dont une majorité d’origine étrangère, rue du Dragon, les militants du DAL se réapproprient le centre de Paris et vont encore une fois à l’encontre la pensée dominante. En fait, non seulement l’intégration au quartier s’est très bien passée, mais, comble du paradoxe, contrairement aux les craintes exprimées par certains promoteurs, l’occupation s’est même révélée rentable pour leurs affaires[[Le danger pour les promoteurs immobiliers était de voir s’effondrer le prix du mètre carré dans ce quartier. C’est l’inverse qui s’est produit, après l’accord passé avec la COGEDIM en vue du relogement des familles. Un effet de mode s’est emparé de cet immeuble qui a été vendu 20 à 30% au-dessus du prix pratiqué dans ce quartier. C’est très chic, de loger là où à couché Monseigneur Gaillot… ! Viser le cœur de Paris, à l’approche de Noël, revêt une dimension hautement symbolique. Aussi, c’est, pour une part, le fonctionnement de ce symbole qui définit les enjeux de la lutte et pèse sur son aboutissement (la même opération, au même moment, mais à Choisy-Le-Roi, aurait à peine déplacé France 3 régional). La spectacularisation de l’opération, dans ce temps choisi, positionne immédiatement les différents acteurs de la lutte, qui s’engagent dans un schème médiatique qui ne peux plus varier : d’un côté, 58 familles surgies de « nulle part » – du point de vue des médias – occupent avec le DAL un immeuble et répondent ainsi à une urgence dite humanitaire – ou plutôt réagissent à une situation sociale insoutenable ; de l’autre, la figure du promoteur, en l’occurrence la COGEDIM, qui depuis des années laissait cet immeuble vide sans doute pour des besoins de spéculation. Les paramètres de compréhension sont immédiatement et clairement définis, chacun peut facilement se faire son opinion… à quelques jours de Noël, en plein hiver et avec son cortège de décès…
L’anomie, l’atomisation des individus soumis à l’emprise des dispositifs étatiques empêchaient jusqu’à une date récente toute organisation, ou toute mobilisation de la population la plus précarisée, la plus exposée à la marginalisation. Pas de dialogue, pas de lieu de rencontre possible ; sentant rapidement la montée du chômage, l’administration a tout de suite substitué le pointage postal au pointage manuel à l’agence (avec les regroupements que cela pouvaient laisser supposer). Le chômeur, l’exclu devient un élément de statistique, il tend à disparaître du champ visuel. Fondu dans le paysage urbain, silencieux ou muet, ils ne dérange pas. Lorsque sa situation devient trop dramatique (cas dit « lourd », problèmes d’enfants, etc), la prise en charge se fait individuellement, cas par cas. Leur sort relève de leur responsabilité individuelle nous dit-on, et si l’État se doit d’apporter le minimum à ces gens là, il n’est pas tenu d’offrir une réponse politique globale ; c’est le triomphe de la logique libérale.
L’intervention militante, que nous avons retracé ci-dessus, tend à briser cette logique. L’exigence de traiter dans l’espace public ce qui jusqu’à présent était considéré comme de l’ordre du privé, politise l’individuel, lui donne du sens et renforce le lien social. Ce passage du privé au public, ou plutôt la perméabilité de ces espaces, a pour conséquence de constituer des groupes « pour soi » – des classes sociales – et combat concrètement l’individualisme et le délitement des rapports sociaux. Cet élargissement de la sphère publique, modifie radicalement les données des luttes à venir : l’interpénétration des problématiques offre à un potentiel de mobilisation une culture de lutte nouvelle, plus large et plus pragmatique, capable d’en renouveler profondément les formes.
Mais ces bouleversements ne vont pas sans poser quelques problèmes au sein même du mouvement social dont ils émanent. Les rapports entre deux mondes : celui du salariat, structuré dans l’entreprise et à travers ses syndicats, relativement hiérarchisé, et celui du non-travail salarié, aux codes et aux références multiples (le terme de « sans » nous paraît inapproprié), hétérogène a de nombreux égards, et possédant une culture de lutte radicalement différente du premier, sont encore à construire. L’unité doit se faire autours de ces deux groupes qui ne possèdent pas encore un projet commun ; trop de modes de représentation et d’organisation les éloignent encore, mais le danger de la précarité généralisée, en particuliers pour ceux qui en sont encore protégés, reste un moteur important au moins pour l’unité d’action, avant de l’être, du moins peut-on le souhaiter, pour une élaboration politique commune. Signalons en ce sens que, ces dernières années ont vu se mettre en place, un certain nombre d’éléments se sont mis en placée qui ont permis à ces deux composantes de travailler ensemble (la Maison des Ensembles dans le XIIème arrondissement de Paris en est un exemple).
Il convient toutefois de ne pas sous-estimer les difficultés de l’entreprise. L’existence de deux mouvements sociaux, disjoints par leur mode d’action, mais aussi par leurs revendications, est source de division et nuit à l’efficacité de l’ensemble. De plus, la composition sociologique des militants associatifs « porte-parole des exclus » est radicalement différente des groupes historiquement constitués autour du mouvement ouvrier. La cohabitation – le terme est semble-t-il à la mode – sur le terrain des luttes est difficile entre les militants syndicaux et ceux dont les cadres et les références sont protéiformes, voire inexistants. Ce qui est vrai au niveau des militants se vérifie encore plus lorsqu’on se tourne vers les directions. On a vu comment en novembre-décembre 1995, les syndicats FO et CFDT ont œuvré pour faire disparaître de la scène politique le mouvement associatif. Minoritaire, marginalisé par tous, ce dernier n’a pu se présenter que comme une force appoint à la lutte en cours. Les initiatives visant à la prise de parole n’ont eu que peu d’effet, tout comme les États généraux du mouvement social. Toutes les tentatives d’expression s’appuyant sur les médias n’ont bénéficié que des répercussions que l’actualité veut bien leur offrir.
Pourtant ce mouvement social est puissant, mais comme diffus dans la société ; tel ou tel événement le cristallise avant de le disloquer de nouveau. Personne n’aurait pu imaginer 100 000 personnes à Paris le 22 février dernier pour demander l’abrogation des lois Pasqua-Debré. Si chacun observe une crise du militantisme, il n’y a pas de crise de militants. Il existe une volonté de chacun de prendre ses responsabilités mais en refusant l’embrigadement ou les aliénations, loin des partis politiques. Ce vivier est large, il est transversal à la société française (immigré ou non, salariés, non salarié, etc). Une association comme le DAL fonctionne avec quelque poignées de militants permanents, mais, et c’est ce qui fait sa force, elle repose sur l’adhésion et l’engagement déterminé des mal-logés.
Si la structuration relativement faible de ce mouvement lui laisse toute la latitude nécessaire vis-à-vis des initiatives locales et collectives, sa dynamique se nourrit d’actions très localisées et sporadiques, ordonnées avec souplesse autour d’une stratégie de harcèlement social. Mais les limites à long terme de cette pratique devienent plus visibles dans la mesure où l’absence de perspectives et de construction se font sentir. L’interpénétration des problématiques de l’exclusion est en contradiction avec des luttes ciblés sur des thèmes précis. L’articulation des luttes est nécessaire et a pour objectif d’être en phase avec la demande d’unité, mais elle offre aussi une plus grande lisibilité du marasme social. Pour autant, il ne faut pas se priver du savoir-faire et de l’expérience de ceux et celles qui depuis de nombreuses années ont obtenu des résultats dans les domaines qu’ils maîtrisent parfaitement.
D’autant que la situation est loin d’être figée. Hors de Paris, les militants appartiennent souvent à deux ou plusieurs associations et/ou syndicats, la complexité de la situation rend bien difficile de faire une distinction des luttes. Tout se mêle, contrairement aux grands appareils syndicaux qui s’appliquent à faire du corporatisme. De plus l’unité entre ces acteurs est un outil d’action indispensable, compte tenu du type et de la nature des luttes qu’ils mènent. Les marches européennes, dont le bilan général est certes mitigé mais l’aboutissement plutôt réussi, n’ont été possibles que du fait de l’unité de tous les participants, mais aussi et surtout grâce à la transversalité que cette initiative rendait nécessaire. La division apparente devient source d’énergie car elle tire sa force de ce qui constitue réellement sa dualité. Les ponts lancés entre le mouvement associatif et syndical doivent se multiplier dans les luttes à venir. Aussi, la question de sa construction reste posée ; il s’agit inventer de nouvelles formes d’organisation entre tous ses acteurs (syndicaux et associatifs), qui permettrait dans un premier temps une addition des luttes, passage obligé en vue de l’émergence, grâce à ses articulations, d’un discours global, porteur d’alternative, offrant des perspectives à long terme.

Arnoult Philippe

Philippe Arnoult est un des membres fondateurs de l'association Droit au logement (DAL)