Un vainqueur surestimé : le marché capitaliste

Le mot marché est devenu un mot magique dans les pays d’Europe de l’Est et en Union Soviétique. On attend du marché des miracles ; par exemple atteindre dans un délai assez rapide un niveau de vie occidental ou encore résoudre les principaux problèmes économiques et sociaux que le passage au marché pose inévitablement lui-même – reconversion industrielle, chômage, etc… En d’autres termes on veut le marché tout de suite, malgré toutes les souffrances que cela va entraîner, pour assurer de meilleurs lendemains en sacrifiant largement le présent.
Cet engouement toutefois est trompeur. Le marché n’est pas qu’une technique de l’échange, c’est aussi la manifestation d’un ensemble de relations sociales et économiques. On n’échange pas des produits en général, mais des produits et des services spécifiques, liés à des conditions déterminées de production et de distribution. Tout marché renvoie à des règles techniques, mais aussi à des normes sociales quant à la disposition des biens et richesses, quant aux formes de la propriété. Si l’on veut par conséquent remplacer la planification bureaucratique centralisée par le marché et une intervention étatique souple, il faut songer aux normes sociales, aux relations de propriété, aux relations entre groupes sociaux et individus que l’on veut introduire. Pour n’avoir pas tenu compte de cet arrière-plan social de tout marché, les réformateurs soviétiques sont allés de déconvenues en déconvenues depuis 1986. l’autonomie accordée aux entreprises n’a pas été vraiment utilisée par ces dernières et il n’est pas apparu de véritable marché des biens et services. A cela il y a, bien sûr, des raisons conjoncturelles, déficit budgétaire énorme, inflation, difficultés monétaires, mais pour l’essentiel les difficultés viennent bien de l’absence de projet social, ce qui a permis aux pesanteurs bureaucratiques de jouer à fond. L’entourage de Gorbatchev en a tiré la conclusion qu’il fallait aller le plus vite possible vers des rapports économiques et sociaux de type capitaliste qui se substitueraient aux rapports du “socialisme réel “.
Mais il n’est pas si simple de passer à des rapports capitalistes comme le montre l’expérience polonaise. Sur le plan économique il faut réussir à créer un véritable marché des capitaux, en changeant le rôle de la monnaie et du système bancaire, en procédant à des évaluations des biens de production pour les attribuer ensuite à des sociétés à constituer ou à des entrepreneurs particuliers. C’est un peu la quadrature du cercle dans la mesure où tous les instruments économiques chargés de mesurer et d’apprécier les flux économiques – les prix, les bénéfices des entreprises, les moyens financiers des banques et des entreprises étaient taillés à l’aune des besoins de la planification centralisée (notamment en fonction de la reproduction des rapports sociaux bureaucratisés). A la longue un certain nombre de ces obstacles peuvent bien sûr être levés en URSS, surtout si le gouvernement soviétique arrive à instaurer la convertibilité du rouble, ce qui n’est pas une mince affaire. Mais ces difficultés ne sont pas les seules, il faut aussi constituer un ou plusieurs marchés du travail dans un cadre où la mobilité géographique du travail n’est pas facile, où la hiérarchie à l’intérieur des entreprises est en train d’être bouleversée, où l’on assiste à un véritable exode des cerveaux, où les systèmes de formation professionnelle doivent être refondus. Il n’est pas certain non plus qu’un marché des biens de consommation à l’occidentale puisse fonctionner vite et dans de bonnes conditions, si l’on veut bien se souvenir que le réseau commercial de l’Union soviétique est particulièrement défectueux et que les transports y fonctionnent mal.
Sur le plan social, les obstacles sont tout aussi considérables. Pour aller vers le capitalisme, il faut démanteler et répartir la propriété étatique entre de nouveaux titulaires de droits. Mais qui décidera en cette matière et à partir de quels critères ces nouveaux titulaires seront-ils déterminés ? A cet égard, les problèmes sont particulièrement épineux pour tout ce qui concerne la propriété foncière à la campagne, comme à la ville. Cherchera-t-on un partage formellement égal qui laissera une minorité de privilégiés jouir de la rente foncière différentielle (les terres les plus fertiles, les terrains les mieux placés) ? Cela ne manquera pas de susciter des réactions vives chez tous ceux qui se sentiront lésés. Ira-t-on vers une taxation compensatoire ? Mais il y aura forcément une bonne dose d’arbitraire dans celle-ci en l’absence d’une estimation généralement acceptée de la propriété foncière et les différends seront inévitables. La dévolution de la propriété industrielle et commerciale suscitera vraisemblablement des problèmes analogues, mais aussi d’autres non moins délicats, bien que d’un autre ordre. L’État pourra certainement privatiser ou vendre les entreprises les plus rentables ou supposées les plus rentables, mais devra prendre en charge les canards boiteux pour les assainir ou les liquider. Le passage au marché est en réalité une lutte pour passer d’un mode de production et d’utilisation du surtravail à un autre. Il ne faut donc pas s’étonner si, dans ce contexte, la marche vers les nouveaux rapports marchands se présente comme une véritable lutte de classes dans laquelle se formera péniblement une nouvelle stratification sociale.
La mêlée à l’heure actuelle est confuse, parce que beaucoup en Union soviétique et dans les pays d’Europe de l’est identifient le marché à la liberté ou à ce que les économistes appellent la souveraineté du consommateur. Le marché, c’est effectivement Ici fin des lourdeurs bureaucratiques dans la distribution, c’est la fin des pénuries et des queues interminables, c’est la fin des privilèges de la « nomenklatura », c’est la reconnaissance du droit de chacun de consommer ce qu’il veut, quand il veut, là où il veut. On comprend que cela puisse avoir quelque chose d’enivrant après des années de « dictature sur les besoins », mais il ne faut pas non plus se dissimuler tous les malentendus qu’il peut y avoir derrière cette aspiration du marché libre. 1l est d’abord assez frappant de constater que l’immense majorité des partisans du marché sont des partisans de « la démocratie du marché », c’est-à-dire incorporent dans leurs prises de position des vues égalitaires. De façon significative, le rationnement par l’argent – conséquence inévitable du marché capitaliste – n’est pas particulièrement populaire en Union soviétique ou dans les anciennes démocraties populaires. Il n’est donc pas très étonnant que la volonté de voir apparaître le marché le plus tôt possible soit souvent accompagnée du désir de maintenir, voire de développer une protection sociale très large. La loi de la jungle, la concurrence effrénée ne font pas partie de ce qu’il semble souhaitable de retenir du capitalisme aux yeux de la plupart de ceux qui veulent rompre avec le « socialisme réel» en tant que système social.
Il n’est d’ailleurs pas exagéré de dire qu’en Union soviétique comme dans les pays de l’Est on aimerait voir s’instaurer un véritable État-Providence, parce que les États du socialisme réel qui affirmaient l’être ne l’étaient pas pleinement, surtout en raison du sous-développement des services publics (insuffisance des réseaux administratifs, des hôpitaux, des écoles) et en raison de l’existence d’un secteur privilégié réservé à la « Nomenklatura » (protection sociale à deux vitesses). En ce sens, le marché n’est pas saisi comme tout-puissant et susceptible de répondre à tous les problèmes. Même ceux qui sacrifient aujourd’hui à des idéologies néo-libérales ou réactionnaires dans les pays de l’Est en sont au fond persuadés. Cela veut dire que l’hostilité aux méthodes bureaucratiques de gestion n’est pas exclusive de positions favorables à des politiques publiques concertées, à des interventions démocratiquement décidées et contrôlées. En cela, l’est et l’ouest tendent à se rejoindre, puisque dans les pays occidentaux la crise de l’État-Providence non seulement n’a pas conduit à son démantèlement, mais n’a même pas pu aboutir à une baisse notable des prélèvements publics, malgré des politiques plus ou moins heureuses de baisse des impôts. On peut donc admettre que les normes sociales actuelles, les formes actuelles de propriété ne sont pas éternelles, parce qu’en réalité elles restreignent les échanges.
On prétend souvent que la propriété privée des moyens de production favorise l’initiative et la créativité des individus, mais on oublie de dire que la réalité de cette propriété aujourd’hui, c’est pour l’essentiel la propriété anonyme bureaucratique de grandes sociétés. Les individus qui doivent se soumettre à cette puissance impersonelle sont très souvent bridés dans leurs capacités d’action et ne peuvent certainement pas développer leurs échanges en pleine liberté. La généralisation du marché capitaliste, c’est aussi l’extension du champ des multinationales, c’est notamment l’accumulation des échanges inégaux entre le nord et le sud, c’est le déchaînement de la spéculation monétaire à l’échelle internationale, c’est la polarisation de la richesse et de la pauvreté. C’est pourquoi il faudra inévitablement inventer de nouvelles formes de propriété sociale et de nouvelles règles de répartition, si l’on veut parvenir à une véritable libération des échanges humains. La circulation et l’échange des moyens de production ne devront plus prendre la forme d’un marché de capitaux et le travail humain devra cesser d’être une marchandise. A ces conditions les mécanismes de marché ne seront plus des mécanismes de séparation.

Vincent Jean-Marie

Jean-Marie Vincent est mort, mardi 6 avril 2004, à l'âge de 70 ans. Avec lui disparaît un universitaire (il a fondé et dirigé le département de sciences politiques de Paris-VIII), un chercheur qui a publié des ouvrages importants (notamment Critique du travail. Le faire et l'agir, PUF, 1987 ; Un autre Marx. Après les marxismes, ed. Page Deux, 2001). Mais limiter l'apport de Jean-Marie Vincent aux dimensions d'un catalogue de publications réduirait son rôle auprès de tant d'étudiants, d'enseignants et de militants. Son travail n'avait de sens à ses yeux que s'il contribuait à une meilleure compréhension des formes de l'exploitation capitaliste : on retiendra en particulier ses analyses du "fétichisme de la marchandise" et de tous les mécanismes qui font obstacle à la compréhension de la société par les êtres humains. Une telle analyse critique (Jean-Marie Vincent se passionnait pour l'étude de l'école de Francfort, à laquelle il a consacré un livre), prend tout son sens quand on la replace dans la perspective d'une transformation globale de la société par la mise en œuvre d'une démocratie, fondée sur l'auto-organisation des producteurs : tel est l'éclairage qui permet de comprendre au mieux ce qu'a toujours dit notre ami - et, par conséquent, de rendre manifestes les causes de son engagement personnel. Car Jean-Marie Vincent, né en mars 1934, arrivé de province membre de la JEC, rejoint vite une des organisations trotskistes de l'époque. Cette adhésion au trotskisme avait, à ses yeux, le mérite d'unir à une critique radicale du stalinisme une fidélité aux principes du communisme. Mais la marge est grande entre les principes et la pratique. Jean-Marie Vincent quitte bientôt le groupe "bolchevik-léniniste" et se lance dans la construction de ce qui va devenir le PSU. Il en sera un des dirigeants, animateur de la gauche du parti, ferme sur les luttes anticoloniales. Mai 1968 modifie le paysage militant. Refusant la perspective sociale-démocrate qu'implique l'adhésion au Parti socialiste, même modernisé par les soins de François Mitterrand, Jean-Marie Vincent milite un temps à la LCR mais s'en écarte finalement, hostile au léninisme des trotskistes (il a formulé théoriquement ses critiques dans un article à paraître dans la revue Critique communiste). Dès lors, Jean-Marie Vincent peut consacrer ses loisirs à la pensée critique. Directeur de la revue Futur antérieur, fondée avec Toni Negri, il animait, ces dernières années, Variations. Depuis moins de deux ans, il était en retraite. Ce fut pour lui l'occasion d'une "mobilisation militante", pour employer ses termes : comprendre les nouveaux aspects de la crise de la société pour mieux dégager des perspectives de lutte était devenu indispensable. Il publie donc avec Pierre Zarka et Michel Vakaloulis : Vers un nouvel anticapitalisme. Pour une politique d'émancipation (Le Félin, 2003). Mais Jean-Marie Vincent était aussi un grand amateur et connaisseur de musique classique, ce qui lui permettait de s'évader des difficultés présentes. La déconfiture de la droite aux élections régionales le ravit particulièrement. Il imaginait joyeusement, hier encore, le moment où la rue crierait : "Chirac démission !" La mort a mis fin à cette expérience d'intellectuel révolutionnaire. Denis Berger