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Une gauche américaine ?

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Exposé à la Société Littéraire de Sorgues, 22 nov. 2003Que signifie être de gauche aux Etats-Unis ? Que signifie avoir une vision de gauche de l’histoire des Etats-Unis ? A une époque ou ce pays suscite au moins autant d’opprobre que sous Nixon, cette vision est riche d’enseignements, dans un double sens : elle suscite notre colère et notre indignation, mais elle permet en même temps de voir qu’il y a une « autre Amérique », celle d’en bas. Aujourd’hui, on trouve quelques héritiers de cette tradition contestataire américaine : actuellement, le cinéaste

John Sayles et le film « Lone Star » qui traite métaphoriquement du rapport des Etats-Unis à son hémisphère Sud ; plus anciennement, pour citer un grand nom, il y a l’écrivain William Burroughs qui représente tout ce que l’Amérique « des valeurs » abhorre. Mais chez ces créateurs, comme chez le documentariste engagé Michael Moore, il y a un fond d’individualisme qui les distingue des activistes politiques européens ; un individualisme qu’ils partagent avec les « oppresseurs » qu’ils dénoncent, alors qu’il est aussi la source d’un élan anarchique, visionnaire, très éloigné par ailleurs du « rationalisme de gauche » si caractéristique de l’Europe.

Alors, que dit le livre de Howard Zinn ? L’auteur cherche à écrire une histoire « irrespectueuse à l’égard des gouvernements et attentive aux mouvements de résistance populaire » (p. 747). C’est l’idée d’une Histoire qui ne serait plus celle des « Grands Hommes » (Washington, Lincoln, Roosevelt comme Napoléon ou de Gaulle) mais une histoire des masses, des inconnus, proche de ce que dit Foucault dans son très beau texte, « La vie des hommes infâmes ». « Populaire » ici signifie « le peuple », ce qui signifie à son tour, comme l’explique Zinn, les « 99 % de la population » qui ne détiennent pas la richesse nationale (p. 748).

1.

L’acte fondateur de l’Amérique est l’extermination des Indiens par Christophe Colomb, pour de l’or. Plus tard, au milieu du 18e siècle, les Anglais leur distribueront des couvertures infectées par la variole (voyez le beau film de Jarmusch « Dead Man »). L’histoire du traitement des Indiens ne sera qu’une longue suite d’horreurs, allant de leur déplacement forcé vers l’Ouest (p. 149s.) au massacre de Wounded Knee, en 1890 (p. 590s.), pour arriver à un début de prise de conscience, avec la réforme des manuels scolaires, au début des années 1970 (p. 703s.). Si les Indiens d’Amérique sont décimés d’abord par Colomb, Cortèz fait pareil avec les Aztèques, et Pizarro au Pérou avec les Incas. Tout ceci est rapporté par un témoin capital, le jésuite Bartoloméo de Las Casas. Cette extermination des Indiens, ces massacres aidèrent-ils les Espagnols ? Non. Ils voulaient financer des guerres, qu’ils finirent par perdre. Leurs riches furent enrichis, leurs pauvres, appauvris ; leur socié!té s’effondra.

Les Indiens (qui portent jusqu’à aujourd’hui ce faux nom parce que Colomb s’est trompé sur le lieu où il est arrivé – Zinn explique que parfois on peut néanmoins employer de tels termes imposés par les oppresseurs, parce que souvent les peuples s’accoutument aux noms que leur ont donnés leurs conquérants ; mais aussi parce que ces peuples sont effectivement venus d’Asie, 25 000 ans avant, passant par une bande de terre aujourd’hui submergée dans le détroit de Béring, p. 25) vivaient dans des formes sociales égalitaires, y compris pour les femmes. Voyez Crèvecoeur, Lettres d’un cultivateur américain : « si un millier d’Européens sont devenus indiens, pas un seul Indien n’est devenu européen » (cité p. 68).

Les gouvernements américains avaient signé plus de 400 traités avec les Indiens et les avaient tous violés, sans exception. Sous George Washington, par exemple, un traité avait été signé avec les Iroquois de New York : « les Etats-Unis reconnaissent que toutes les terres comprises entre les frontières susnommées sont la propriété de la nation seneca ». Mais au début des années 1960, sous Kennedy, les Etats-Unis ignorèrent ce traité pour construire un barrage sur ces terres, inondant la majeure partie de la réserve seneca (p. 592).

Comment raconter ce type d’histoire ? D’habitude les historiens ont été là pour assurer la cohésion de l’Etat, la mémoire de l’État. Ce n’est pas le but de Zinn. Il cit Camus : dans un monde où bourreaux et victimes s’affrontent, il est du devoir de l’intellectuel de ne pas s’associer aux bourreaux. Ainsi il préfère

tenter de dire l’histoire de la découverte de l’Amérique du point de vue des Arawaks, l’histoire de la Constitution du point de vue des esclaves, celle d’Andrew Jackson vue par les Cherokees, la guerre de Sécession par les Irlandais de New York, celle contre le Mexique par les déserteurs de l’armée de Scott, l’essor industriel à travers le regard d’une jeune femme des ateliers textiles de Lowell, la guerre hispano-américaine à travers celui des Cubains, la conquête des Philippines telle qu’en témoignent les soldats noirs de Lúson, l’Âge d’or par les fermiers du Sud, la Première Guerre mondiale par les socialistes et la suivante par les pacifistes, le New Deal par les Noirs de Harlem, l’impérialisme américain de l’après-guerre par les péons d’Amérique latine (p. 15).

Mais (1) les victimes peuvent devenir les bourreaux d’autres victimes ; (2) il ne s’agit pas de réciter une liste de défaites mais de souligner une ‘positivité’ qui peut exister dans cette culture des opprimés (ou plutôt dans chaque culture, chaque mouvement de résistance.). On pense à l’histoire « écrite d’en bas » selon Michel Foucault et plus récemment Jacques Rancière ; je vous recommande le livre que Rancière a fait avec Gabriel Gauny, La nuit des prolétaires (Fayard), dans lequel il cherche à exposer une « pensée prolétaire », au lieu de simplement raconter comment ils ont été opprimés.

Alors, que puis-je dire de ce livre ? Tout pourrait tenir en une phrase : donnez-moi un exemple d’un événement classique de l’histoire des Etats-Unis, je vous montrerai les soubassements économiques et/ou politiques derrière ; les luttes des minorités ; l’oppression. En ce sens, nous sommes déjà tous d’accord ici ! Mais en même temps, le livre contient beaucoup de choses que nous ne savons pas, en tout cas, que je ne savais pas, et je vais essayer d’en présenter quelques-unes.

2.

L’esclavagisme, notamment. A partir de 1619 on importe des esclaves, pour le commerce du tabac (commerce de drogue, donc ; un paradoxe pour des puritains, comme aujourd’hui !). Contrairement à Colomb, les colons anglais ne pouvaient pas contraindre les Indiens à travailler pour eux. Ils crevaient de faim et certains fuyaient pour rejoindre les tribus indiennes.

Il fallait importer des esclaves Noirs. L’idée s’imposait : en 1619, un million de Noirs avaient déjà été transportés d’Afrique vers l’Amérique du Sud et les Caraïbes ; les premiers étaient arrivés à Hispaniola en 1503 ; le premier convoi américain se fait en 1639. (L’esclavage existait, certes, en Afrique, mais les esclaves y étaient plus proches des serfs en Europe, c’est-à-dire de l’écrasante majorité de la population européenne.)

« Il n’est peu, dans l’histoire, de pays où le racisme ait occupé une place plus importante – et sur une aussi longue durée – qu’aux Etats-Unis » (p. 31). Pourquoi ce racisme si particulier ? Y a-t-il un racisme « naturel » du Blanc envers le Noir ? Dire cela, c’est minimiser la responsabilité du système social. « En revanche, dit Zinn, si ce caractère ‘naturel’ se révèle indémontrable, c’est que le racisme résulte des conditions spécifiques qu’il nous incombe de faire disparaître » (p. 40). Il suffit de voir les lois votées en Virginie interdisant les unions entre serviteurs blancs et noirs, ou punissant plus sévèrement un serviteur blanc qui essaie de fuir avec des noirs, pour voir que face à un ennemi commun, ou même un travail commun, aucune barrière naturelle n’empêche la fraternité.

Quelques chiffres :

– dans le Maryland, un tiers de la population sont des esclaves en 1750 ;

– dans la colonie de New York, en 1712, eût lieu la 1ère révolte d’envergure : on comptait 10 % de la population comme esclaves (moins que dans le Sud, car il y avait moins d’agriculture). La population d’esclaves augmenta de manière phénoménale y compris parce qu’on n’arrivait pas à contraindre les Indiens au travail ; ils finirent par représenter un 5e de la population coloniale globale (p. 67).

– Quant aux émigrants blancs pauvres, la plupart étaient Anglais au 17e siècle, Allemands et Irlandais au 18e siècle – remplacés par des esclaves quand ils choisissaient la liberté. Mais en 1755, les serviteurs blancs sont quand même 10 % de la population du Maryland.

En 1739, en Caroline du Sud, 20 esclaves se révoltèrent, tuant 2 surveillants d’entrepôts, volant armes et poudre avant de fuir vers le Sud, tuant et incendiant sur leur passage. Le groupe fut rejoint par d’autres et finit par compter 80 esclaves qui battaient des tambours en criant « Liberté ! » et brandissant des drapeaux (p. 46).

Pour éviter le danger des révoltes Noirs + Blancs, on eût alors l’idée en Virginie, colonie phare, d’accroitre progressivement les privilèges des serviteurs blancs, pour développer une conscience de la « supériorité » blanche. Le contexte compétitif fait que les Blancs pauvres voulaient désespérément améliorer leur condition (p. 48). Le racisme devient un « instrument de contrôle social » (p. 71).

C’est ainsi qu’on en arrive à l’histoire assez étonnante de la révolte, un siècle avant la Révolution, de Nathaniel Bacon en Virginie; si violente que le gouverneur fut contraint de fuir Jamestown, la capitale incendiée, et que l’Angleterre envoya 1000 soldats pour défendre l’ordre dans cette colonie de 40 000 colons. En fait, cette révolte n’est pas tout à fait anti-aristocratique, car elle est également anti-indienne. Le groupe de Bacon était au départ des blancs pauvres (rejoints par quelques Noirs) qu’on avait envoyé de Virginie vers les Territoires plus au Sud, sans trop les soutenir (p. 52). C’est du vrai populisme. Zinn note plus loin (p. 70) que l’Assemblée de Virginie, une fois cette révolte réprimée, amnistia les Blancs et punit les Noirs.

Le système d’exploitation et de compétition est complexe puisque toute la colonie de Virginie est elle-même expropriée par le royaume d’Angleterre, qui lui achète son tabac à un prix très bas qu’elle impose. (Les colonies rapportent 500 000 livres à l’Angleterre en 1700, et 2 800 000 livres en 1770 ! [p. 74. Pour donner un autre chiffre qui exprime plutôt la réalité de l’accélération de l’esclavage, en 1790, le Sud produisait un millier de tonnes de coton par un ; en 1860, un million de tonnes [p. 199. En même temps, le nombre d’esclaves passait de 500 000 à 4 000 000. Le système des plantations l’exigeait : tabac en Virginie, Caroline du Nord et Kentucky ; coton en Géorgie, Alabama et Mississipi ; riz en Caroline du Sud [p. 200.)

En fait, un grand nombre des Blancs qui participent à la révolte de Bacon sont motivés par un désir d’égalité économique – l’Angleterre s’étant débarassée de nombreux pauvres ou délinquants en les éxilant (p. 55). Un peu comme aujourd’hui les sans-papiers chinois ou les prostituées de l’Europe de l’Est, les émigrants anglais signaient un contrat dans lequel ils acceptaient de s’acquitter du prix de leur voyage en travaillant pour un maître pendant 5 à 7 ans. Le fossé des classes grandit et grandit. Contrairement à l’histoire traditionnelle des colons unis contre les Anglais dans la Révolution, en fait une société de classe très développée existait en Amérique dès le début du 18e siècle (p. 63). « La condition sociale inférieure des Noirs, l’exclusion des Indiens, la suprématie assurée des riches sur les pauvres dans la nouvelle société américaine – tout cela existait déjà dans les colonies lorsque débuta la Révolution » (p. 108). Zinn énumère des dizaines de grèves et de de!
structions de propriété au cours du début de ce siècle, à Boston et dans les alentours.

3.

Vu sous cet angle des révoltes, du danger que les Noirs s’associent aux Indiens, que l’un ou l’autre groupe se rende compte de sa supériorité numérique dans certaines zones, l’idée que l’Indépendance fut inventée à la fois pour s’emparer des terres et privilèges de l’Empire britannique, et pour mieux contrôler la situation, semble étonnante mais convaincante. Depuis la révolte de Bacon, les colonies avaient été le théâtre de 18 soulèvements destinés à en renverser les gouvernements, 6 révoltes d’esclaves, et une quarantaine d’émeutes de toutes natures.

De plus, la victoire de l’Angleterre sur la France (1) élimine un autre pouvoir colonial, donc il ne reste plus que les Anglais et les Indiens comme ennemis (ainsi, curieusement, les Indiens étaient du côté des Anglais, ne voulant pas se retrouver à une nouvelle nation avide de leurs terres, p. 105) ; mais (2) fait que l’Angleterre exige de plus en plus d’argent de l’Amérique pour payer cette guerre. Ainsi les impôts sur les « timbres », les taxes en tous genres. Donc la populace s’émeut et les « élites révolutionnaires » lui promettent la Lune, s’assurant de se tailler la part du lion lors de la Révolution.

La Révolution américaine n’ouvrit les portes du pouvoir à aucune nouvelle classe sociale. Tous les Blancs devaient posséder un fusil ; les chefs révolutionnaires craignaient les pauvres, les esclaves et devaient donc « s’assurer le soutien d’une population blanche suffisamment armée » (p. 93) ; de là le phénomène si caractéristique jusqu’à aujourd’hui en Amérique, de la rhétorique du droit au port des armes à feu, fondée sur une légitimité constitutionnelle. Les hommes qui dirigèrent la révolte étaient déjà, dans leur majorité, membres de l’élite coloniale ; George Washington, propriétaire foncier, était l’homme le plus riche d’Amérique ! (p. 102)

Qu’arrive-t-il aux Noirs ? Le sort des esclaves après la Révolution est complexe : des milliers d’eux combattirent aux côtés des Anglais, mais dans le Nord, des Noirs affranchis étaient nombreux dans l’armée révolutionnaire ; c’est dans le Sud qu’on hésitait à les armer (p. 106). Zinn explique le paradoxe, qui rappelle celui de la révolte de Bacon, des émeutes anti-conscription durant la Guerre de Sécession, qui dégénèrent en massacres de Noirs – cet épisode est raconté avec éclat par Scorsese dans son dernier film, « Gangs of New York », qui décrit, comme le fait Zinn, un épisode entièrement gommé de l’histoire et la mémoire américaine (le quartier où se déroule le film, Five Points, a littéralement été rasé après les émeutes). Le paradoxe étant que ces révoltes de 1863, au lieu de s’en prendre aux Blancs riches, s’en prenaient aux Noirs, y compris en tant que source de leur malheur, puisqu’ils allaient « mourir pour eux » en combattant le Sud (pp. 222, 273). (L!
a Guerre de Sécession fait 600 000 morts.)

Toujours pour compliquer la vision simple et manichéenne d’une « gauche » opposée à l’esclavage ou au racisme, comme dans l’exemple de la révolte populaire mais anti-Indienne de Nathaniel Bacon au 17e siècle, et outre les exemples bien connus de Jefferson, révolutionnaire qui ne se sépara jamais de ses esclaves, et considéraient les Noirs cognitivement inférieurs, ou de Lincoln, qui donna des discours assurant qu’il ne donnerait jamais l’ « égalité » absolue à ces gens, Zinn raconte aussi l’histoire fascinante du mouvement des « Populistes » (je précise le ‘p’ majuscule, car ce fut le nom de ce mouvement), dans le Sud, vers 1890 : c’est un anti-capitalisme agraire et raciste qui rappelle par certains aspects le groupe de Nestor Makhno en Ukraine au début du 20e siècle, et aussi le projet d’une économie « autre » qui, elle rappelle les idées des physiocrates français au 18e siècle, dans laquelle la valeur serait liée à la production agricole globale. Son anti-capi!
talisme s’entend dans un discours de l’oratrice Mary Ellen Lease à Topeka, Kansas en 1890 :

Wall Street possède ce pays. Il ne s’agit plus d’un gouvernement du peuple, par le peuple, et pour le peuple, mais d’un gouvernement de Wall Street [. Nos lois sont le fruit de ce système. [. Il y a trente personnes aux Etats-Unis dont les richesses cumulées excèdent 1,5 milliard de dollars et un demi-million d’hommes qui cherchent du travail [. Nous exigeons l’abolition des banques d’État et nous voulons pouvoir emprunter directement au gouvernement (cité pp. 332-333).

Le mouvement Populiste devint un parti, avec plusieurs gouverneurs d’États du Sud, et contrôla même un temps le Parti Démocrate en Géorgie (ce qui explique la hostilité de Malcolm X, plus tard, aux « Dixiecrats »). Ce puissant courant de ressentiment populiste blanc explique bien sûr aussi la popularité du Ku Klux Klan au début du 20e siècle (il comptait alors des millions de membres, qu’une gauche efficace a pu canaliser en partie vers le socialisme !).

La complexité de cette notion du « populisme », ainsi que de ses rapports au Parti Démocrate, nous rappelle aussi, de l’autre côté de la barrière politique, que « républicain » en Amérique était à l’origine un terme de gauche (renvoyant à l’étymologie de res publica, la chose publique), utilisé par Jefferson et Madison contre la tendance plus « monarchique » autour de George Washington. Ce n’est qu’après Lincoln qu’il prend le sens qu’il a aujourd’hui.

4.

L’autre « minorité » traitée par Zinn est les femmes, mais ce qu’il a à en dire est moins original que le reste, y compris quand il traite du renouveau du mouvement féministe dans les années 1960. Par contre, on apprend beaucoup de choses sur des figures du militantisme politique qui furent des femmes :ex-esclaves comme Sojourner Truth ou Harriet Tubman qui dirigeait une troupe de 700 hommes durant la Guerre de Sécession, réformistes comme Mother Jones, anarchistes comme Emma Goldman . mais encore, on apprend que la célèbre aveugle Helen Keller était aussi une militante socialiste active !

Cette histoire de l’esclavage est aussi évidemment une histoire héroique : l’organisation du « chemin de fer souterrain » (p. 204s.) ; la mort de Frederick Douglass comme celle de John Brown (pp. 209, 215-216) ; avec l’éclatement imposé de la famille noire, quand un père est vendu est séparé de sa femme, il se forge dans l’oppression des liens communautaires par lesquels les enfants peuvent être élevés par toute la communauté, liens qui produisent la culture noire moderne.

Quant au monde industriel et à la conscience ouvrière, il est étonnant par exemple d’apprendre qu’il y eût des manifestations de travailleurs irlandais à New York pour protester contre la guerre faite au Mexique pour annexer la Californie, ou le Texas (pp. 175, 186.). Du côté des patrons, on retrouve les anecdotes bien connues sur les « barons voleurs » et leurs grands trusts (p. 293s. ; le livre classique reste celui de Matthew Josephson, The Robber Barons) tels que Rockefeller le magnat du pétrole qui fonde la Chase Manhattan Bank, Carnegie et les chemins de fer, J.P. Morgan et l’acier; et aussi les grèves ou occupations d’usines incessantes, réprimées dans le sang ; ou encore la scène cruciale pour la naissance du syndicalisme américain (en 1873 déjà se tient à Cooper Union à New York une réunion syndicale organisée par la branche américaine de la 1ère Internationale [p. 282), du massacre de Haymarket, à Chicago, lors d’une manifestation d’ouvriers en mai 18!
86, quand un agent provocateur lança une bombe au milieu des policiers, en tuant huit, ce qui amena une rafle massive des anarchistes, dont un nombre important se suicideront en prison (p. 314), dans une sorte de synthèse de l’attentat de la gare de la Bologne, aujourd’hui imputé à l’extrême droite italienne, et du suicide des membres de la R.A.F. allemande dans la prison de Stammheim.

C’est ainsi que naît le socialisme en Amérique, avec des figures comme Eugene Debs, qui fonde le syndicat des chemins de fer en 1893 – syndicat qui exclut les Noirs par un vote de 112 à 100 (ce genre d’injustices sera renversé plus tard après la première Guerre Mondiale, par des personnages comme Big Bill Haywood, fondateur du I.W.W., International Workers of the World ou « Wobblies », qui s’enfuira en Union Soviétique en 1918, son mouvement brisé par la justice américaine). (Voir pp. 376, 379s., 422).

5.

L’analyse des Guerres Mondiales, mais aussi, auparavant, des diverses interventions armées américaines comme aux Philippines, est classique. On aurait aimé une description plus directe des complexités de l’immigration, plutôt que des simples rappels de la conscience prolétaire. Très utile est la description de la pensée d’intellectuels Noirs éminents comme W.E.B. Du Bois, grand universaliste et défenseur de la cause de son peuple, ou de l’éducateur Booker T. Washington (qui prônait la passivité, ce qui ne manqua pas d’énerver plus tard des figures comme Malcolm X). Pour ce qui est des événements « contemporains », je veux dire après la seconde Guerre Mondiale, que ce soit Watergate, l’affaire Iran-Contra sous Reagan, les agissements de la CIA (voir le documentaire important réalisé par William Karel et diffusé récemment sur Arte), de la FBI pour détruire Martin Luther King, ou le récit de comment les Black Panthers furent brisés (George Jackson abattu dans le dos!
par un surveillant de prison en 1971), l’histoire est connue, et il vaut mieux lire des spécialistes contemporains comme Noam Chomsky ou Christopher Hitchens (auteur, avant de retourner sa veste pour devenir un défenseur du gouvernement de droite, de livres excellents par exemple sur « Henry Kissinger, criminel de guerre », ou les Clinton). Par contre, il est toujours utile de se souvenir de la longue série d’émeutes sanglantes des prisons (San Quentin, Folsom, et, en 1971, Attica, dans le Nord de l’État de New York, où le gouverneur fut intervenir les troupes militaires).

Plus original est l’analyse de l’arrivée au pouvoir de Jimmy Carter, en 1976 : Zinn voit Carter comme une solution au danger populiste et noir, solution formulée par l’establishment lui-même (p. 634) ; on retrouve son argument sur la Révolution américaine elle-même. Carter soutient jusqu’au bout Nixon et sa politique au Vietnam, et refuse qu’on verse une aide de reconstruction au pays. L’émergence des politiques de droits de l’homme comme par ex. face à l’Afrique du Sud était avant tout destinée à promouvoir des régimes stables pour des raisons économiques.

« Interventions américaines : de trop faible envergure pour accomplir ce que les administrations Reagan et Bush désiraient à tout prix : lutter contre le rejet [. des interventions militaires à l’étranger de la part de l’opinion américaine » (p. 668). C’est ainsi qu’on en arrive à la 1ère Guerre de Golfe. Argument du pétrole. Mais aussi, tout aussi classique, qu’avec la fin de la Guerre Froide, comment justifier les budgets militaires ? A quoi sert la CIA, désormais ? La sécurité nationale est-elle un épouvantail utilisé pour réprimer des luttes nationales ? Pour contrôler des ressources stratégiques ? (Zinn cite (p. 702) un employé du gouvernement qui déclare au New York Times en 1991 que sans la Guerre du Golfe, ces budgets auraient été impitoyablement sucrés). Pour l’ère Clinton, et ses errements, surtout politico-économiques, je renvoie au livre de Hitchens.

Zinn décrit aussi les différents mouvements de protestation, anti-nucléaires, gais ; catholiques ; activistes contre l’exploitation des travailleurs mexicains aux frontières. Exemple intéressant de Abbie Hoffman et Amy Carter qui furent traduits en justice pour avoir bloqué l’accès de l’U. du Massachussets aux recruteurs de la CIA ; à leur procès, ils firent appeler comme témoins des anciens employés de la CIA qui confirmèrent les pratiques d’éxécution, de torture, etc., et furent acquittés (p. 689). Hostilité croissante de la droite militariste aux professeurs d’université, accusés de prêcher le pacificisme, les universités étant censées être des « nids » de la pensée 68, comme dirait le Ministre de l’Éducation en France. Opposition entre notion de la « culture occidentale » à la Allan Bloom (ce qu’on appelle aux Etats-Unis les « Great Books », les classiques de notre civilisation censés nous vacciner contre tout relativisme) et le multiculturalisme, dangereuse !
idée de gauche selon les conservateurs (c’est la différence avec la France, où c’est la gauche et son fantasme « républicain » qui nie les pluralités, y compris confessionnelles !).

* * *

On peut reprocher à Zinn de ne rien dire de la culture ; de ne pas reconnaître la complexité de la Révolution américaine ; de ne pas accorder à l’Amérique sa formidable intégration de ses immigrés (je parle à titre personnel), ou de ne pas voir les nouveaux visages des luttes qui ne sont pas forcément « cadrées » dans une opposition prolétaires-patrons ; là je pense aux idées développés dans le livre de Antonio Negri et Michael Hardt, Empire, publié en français chez Exils. On peut aussi penser, comme je l’indiquais au début, qu’il ne fait qu’une chronique des défaites, des luttes réprimées dans le sang, puis oubliées. Mais son idée d’une « histoire populaire » ou people’s history, une histoire du peuple et des peuples sur le territoire américain, cherche à montrer aussi la continuité des révoltes, malgré leur répression ; la progression des acquis sociaux ; le réveil des consciences identitaires dans les années 60, après cet énorme processus d’homogénéisation identitaire que!
fut la 2nde Guerre Mondiale. Pour le dire autrement, cette « autre histoire » doit nous permettre de voir qu’il n’y pas seulement une Amérique guerrière, en constatant l’ampleur des manifestations pacficistes même contre la 1ère Guerre Mondiale (pp. 420-421 ; évidemment, il n’est pas clair que de tels mouvements de refus – de cette ampleur – existent aujourd’hui. Quelle image conserver, alors, de la mémoire américaine (ou mondiale), une fois sa censure éliminée par un Howard Zinn ? Celle d’une continuité inexorable des luttes, aveugle mais toujours renaissante ? Ou celle d’une poigne de fer qui écrase tout aussi inexorablement ce que Chris Marker, dans son extraordinaire chronique des luttes qu’est le film « Le fond de l’air est rouge », appelle les « mains fragiles » (tendues en l’air) des grévistes, des fugitifs, des résistants ?