Vers un nouveau modèle culturel

L’équipe de Rainer Zoll à l’université de Brême poursuit depuis des années un travail de recherche sur le monde du travail en Allemagne, original tant par sa méthode que par son objet. Rainer Zoll et ses collaborateurs n’utilisent pas, en effet, des techniques classiques et éprouvées (par exemple l’enquête par questionnaire ou l’observation participante) mais ont recours à une méthode mise au point par Ulrich Oevermann qui, à leurs yeux, a le mérite de permettre une analyse en profondeur des attitudes. Cette méthode qualifiée par les termes pas très heureux « d’herméneutique objective » se veut essentiellement interprétation de textes produits par les enquêtés eux-mêmes. Il ne s’agit pas de recueillir des opinions en les confrontant à des données ou des variables contestables objectivement, il s’agit de saisir les connexions qu’entretiennent les sujets étudiés avec leur environnement social, ainsi qu’avec les situations dans lesquelles ils sont placés. Pour cela on retient toutes leurs expressions comme significatives, comme renvoyant à de véritables matrices de comportements, à des modalités dynamiques d’insertion dans le social. Les entretiens, évidemment prolongés qui sont menés avec les sujets sont pris en ce sens comme des protocoles où sont consignées les orientations, les directions d’action (ou d’inaction) de ceux que l’on essaye d’écouter et de comprendre.
Les chercheurs de Brême n’ignorent pas, bien entendu, que la situation d’enquête n’est pas socialement et psychologiquement neutre. Mais leur stratégie d’enquête n’est pas de rechercher dans ce cadre une problématique neutralisatrice du rapport entre les enquêteurs ou les enquêtés. Ils tentent au contraire d’expliciter au mieux cette situation pour la rendre plus maîtrisable par les parties en présence. Ii n’est pas question de cacher à ceux qui sont les sujets de la recherche qu’on les met dans une situation tout à fait inhabituelle par rapport à leur quotidien, il s’agit en réalité de leur faire prendre au moins partiellement conscience qu’ils peuvent s’interroger sur ce qu’ils ont vécu et revenir sur leurs propres expériences. Ce que les sujets peuvent avoir à dire n’est donc pas pris comme un matériau brut qui se livre sans problème à l’enquêteur-observateur mais comme une expression qui se cherche, comme un processus de découverte qui ré-aménage des relations vécues et les éclaire de façon nouvelle en fonction d’une pratique du questionnement suscitée par l’enquête elle-même. Dans ce contexte, les enquêteurs n’ont pas à s’effacer, à faire comme s’ils n’étaient pas présents, ils ont à moduler leur participation de façon à faciliter l’auto-analyse de ceux qui sont les sujets de l’enquête. Ils ont en quelque sorte à pratiquer une écoute dynamique qui évite de mettre les enquêtés dans une situation de passivité. Autrement dit, l’objet de l’enquête se constitue peu à peu au cours de l’enquête elle-même. Plus précisément, l’objet construit au préalable est peu à peu modifié par les processus mêmes de l’enquête et de l’interprétation consécutive. Ainsi il ne s’agit pas de tester des hypothèses préétablies, mais de formuler peu à peu des schémas d’interprétation que l’on construit progressivement à partir des schémas implicites des acteurs eux-mêmes.
L’échantillon de l’enquête effectuée est restreint et ne prétend pas à la représentativité, mais il entend être significatif pour permettre dans certaines limites un maximum de généralisations. L’équipe ne choisit pas les sujets au hasard, mais au contraire très soigneusement en fonction d’un certain nombre de caractéristiques objectives (âge, sexe, emploi, situation de famille, etc.), elles-mêmes en relation avec les interrogations initiales. Le processus de sélection de l’échantillon peut par conséquent être complexe et long et exiger une attention collective soutenue. Mais c’est surtout l’interprétation des entretiens recueillis qui nécessite les plus grands et les plus intenses efforts. Chaque texte d’entretien est travaillé minutieusement en commun dans tout ce qu’il a de manifeste, mais aussi de sous-jacent et d’implicite. En aucun cas l’interprétation ne doit être improvisée ou rester de surface, elle doit mobiliser toutes les ressources (formation théorique, expériences de recherche, familiarité avec le terrain) dont dispose l’équipe. On serait tenté de parler d’un véritable travail analytique (au sens freudien) s’il ne s’agissait essentiellement de saisir des discours de façon pluridimensionnelle sans essayer de solliciter par trop les aspects individuels et psychologiques. Il est d’ailleurs significatif que les chercheurs soumettent leurs interprétations à des groupes de sujets (de contrôle) qui sont appelés à dire ce qui leur paraîtrait forcé et trop éloigné de la réalité vécue par eux. Le contexte n’est jamais perdu de vue.
La dernière enquête de l’équipe de Brême « Nicht, so wie unsere Eltern »[ 1, sans doute la plus réussie porte sur les attitudes des jeunes par rapport au travail et à la vie de travail. Au départ, elle essayait de vérifier l’hypothèse selon laquelle les jeunes de moins de vingt-cinq ans auraient un rapport moins positif au travail que leurs aînés. Très vite, il est apparu aux chercheurs que les choses ne pouvaient en rester là et qu’il fallait se poser des questions beaucoup plus fondamentales sur l’émergence de nouveaux dispositifs culturels et sociaux. L’exploitation théorique de la recherche parle même de l’apparition d’un nouveau modèle culturel qui tend à s’opposer sur bien des points au vieux modèle fondé sur l’éthique du travail et la réalisation de soi-même comme ascèse intra-mondaine (pour reprendre la terminologie wébérienne). L’enquête ne conforte, certes, pas les clichés un peu trop répandus sur la montée de l’hédonisme et le refus du travail comme effort, mais elle montre que le travail est perçu de façon de plus en plus critique parce que l’on exige plus de lui du point de vue des aspirations individuelles. En d’autres termes, la dimension ascétique du travail n’est plus considérée comme exclusive d’autres dimensions (exercice de ses propres forces, développement de capacités d’action multilatérales, etc.). Le travail en fait est aussi apprécié à l’aune des satisfactions qu’il est susceptible de procurer. Rainer Zoll et ses collaborateurs n’analysent pas de façon exhaustive les origines de cette évolution, mais, à partir de leur matériel ils mettent le doigt sur certaines causes de ces changements d’attitude. Il y a d’abord le prolongement de l’adolescence, lui-même lié à la prolongation de la scolarité et des études. La longueur et la complexité des processus d’apprentissage dans un environnement social en transformation rapide font en effet naître des attentes elles-mêmes plus fortes quant à la vie professionnelle et à ses résultats. A cela, on peut ajouter les effets de l’élargissement progressif des horizons culturels des groupes et des individus : les besoins se différencient et se satisfont de façons plus diverses qu’auparavant. Il s’ensuit que le travail est ainsi replacé dans un contexte où le renoncement, les jouissances différées ne sont plus considérées comme allant de soi.
Le travail est en quelque sorte mis sous surveillance, et cela d’autant plus qu’il n’est pas d’accès facile pour les femmes depuis plusieurs années. Pour beaucoup d’entre eux l’expérience du travail, c’est l’expérience du travail précaire, de traitement social du chômage (stages de formation, apprentissage financé par l’État, etc.) et du chômage prolongé. Pour la majorité de ceux qui ont été interrogés, trouver un travail vraiment satisfaisant n’est plus du domaine du probable : ils se résignent à effectuer des tâches ou à assumer des situations professionnelles qui n’ont pas ou peu d’attraits pour eux. Ils ne peuvent dans ces conditions investir beaucoup dans le travail et cherchent au contraire d’autres voies pour arriver à se réaliser en tant qu’individus.
La plupart des sujets interrogés insistent beaucoup sur l’importance que prennent pour eux les activités d’expression, voire les activités artistiques que l’on pratique en dehors du travail. Certes, ces activités ne se caractérisent pas toujours par un degré élevé de maîtrise technique, mais elles traduisent la volonté des sujets de ne pas subordonner leurs forces propres à la vie de travail. Les capacités corporelles et spirituelles n’ont pas à être mises au service exclusif du travail, mais doivent être expérimentées dans un espace vital multi-dimensionnel et contribuer à l’épanouissement individuel.
Dans un tel contexte, la communication devient problématique et en même temps exaltation vitale. En fait, la communication est très souvent menacée par le malentendu et le conflit, par l’incertitude qui marque la recherche de l’expression et du sens chez la plupart des jeunes. Communiquer, ce n’est pas simplement transmettre des manifestations vitales, jouer en commun, c’est aussi affronter et faire partager des difficultés, dépasser des situations bloquées par la juxtaposition de monologues ou des soliloques en recherchant des bases d’ententes presque toujours précaires. C’est pourquoi, si la communication fait reculer les rapports d’autorité, ou d’injonctions monologiques, elle ne peut en aucun cas être vue comme un facteur de stabilisation des relations interindividuelles et des différentes formes d’interaction qui servent de soubassement aux rapports sociaux.
Comme le dit l’ouvrage de R. Zoll et de ses collaborateurs, la communication entre individus à la recherche de leur autonomie tend à dé-normaliser les relations sociales, c’est-àdire pousse à l’introduction d’éléments de réflexivité dans le monde social vécu. Cela signifie en particulier que les contraintes diverses auxquelles les individus sont confrontés ne sont plus simplement intériorisées, mais sont saisies comme devant faire l’objet d’échanges pour mieux y faire face. Les jeunes qui ont participé à l’enquête n’ont aucun goût pour l’acceptation passive de ce qui advient. Ils peuvent se résigner au chômage, mais ils ne se résignent pas à ce qu’il envahisse toute leur vie. C’est pour cela qu’il leur paraît si important de retrouver les amis, les camarades pour transcender la situation et pour opposer aux difficultés quotidiennes une façon de vivre autrement que dans l’accablement. Il faut essayer malgré tout de ne pas être qu’un chômeur et de se donner d’autres identités, recherchées en dehors de la sphère de la production. Plus généralement, pour ces jeunes l’agir ne peut être soumission à des schémas préconçus, à des dispositifs sociaux trop rigides. Cela signifie en particulier que l’action collective ne peut être trop éloignée des préoccupations qui se manifestent dans l’agir communicationnel, c’est-à-dire dans les modalités d’action qui permettent aux individus d’assumer plus ou moins bien leurs problèmes à l’intérieur des relations intersubjectives et des réseaux d’interaction.
Lorsque le monde social vécu (soziale Lebenswelt) en dehors de la vie de travail prend de plus en plus d’importance, il devient effectivement de plus en plus difficile de faire prévaloir les formes anciennes de mobilisation syndicale ou politique. Comme le démontrent très bien les auteurs, la solidarité collective ne peut véritablement s’enraciner que si elle se fonde sur les multiples solidarités quotidiennes et renonce à des thématiques imposées d’en haut et qui restent trop abstraite. L’enquête insiste d’ailleurs sur le fait que la dépolitisation apparente des jeunes ne signifie pas manque d’intérêt pour les grands problèmes politiques, mais bien éloignement par rapport à certaines formes bureaucratisées et sclérosées d’action politique. Très minoritaires apparaissent parmi les jeux ceux qui se reconnaissent dans des organisations et les acceptent sans résistance. Par contre, certains mouvements comme ceux opposés à l’armement nucléaire suscitent de l’intérêt, voire de la passion, même s’ils ne se traduisent pas par des engagements idéologiques globaux.
On est très loin d’être face à une jeunesse révoltée ou rebelle, mais il y a chez des jeunes interrogés, de façon sourde et rampante, une mise en question des rigidités sociales. Il y a plus précisément une aspiration indéniable à une plus grande flexibilité des rôles sociaux. Beaucoup envisagent de changer de métier, d’acquérir de nouvelles formations, non seulement pour occuper une meilleure position sociale et travailler plus agréablement, mais aussi pour élargir leurs champs d’expériences. A cet égard il est intéressant de noter que les jeunes femmes interrogées sont également très marquées par ces aspirations. Bien entendu leurs réactions et leurs comportements ne recouvrent pas complètement ceux des hommes. Les jeunes filles sont au départ surtout préoccupées de trouver un travail, même peu gratifiant, pour échapper au milieu familial qui a souvent des vues très traditionnelles sur les rôles féminins. Le travail, c’est l’indépendance financière, la possibilité d’avoir un logement et des contacts nouveaux. C’est aussi avoir les moyens de décider plus librement dans sa vie privée. Mais on peut observer que très vite les jeunes femmes ne se contentent pas de ces premiers pas vers l’indépendance. Elles cherchent à obtenir de meilleures situations professionnelles et à établir avec leurs partenaires masculins des relations qualitativement différentes de celles qu’ont pu entretenir leurs parents. Elles s’efforcent en particulier d’être reconnues pleinement comme des adultes responsables, aptes à discuter et à prendre en charge les problèmes communs. Beaucoup d’entre elles refusent que les conflits dans les rapports de couple soient étouffés et refoulés à leur détriment. Plus encore que les jeunes hommes, elles tiennent à la communication pour que les enjeux des conflits arrivent à être formulés clairement et que des solutions puissent être trouvées (par exemple pour le partage des tâches ménagères). L’enquête constate d’ailleurs que le terrain de conflit le plus important, celui de l’élevage et de l’éducation des enfants reste encore largement inexploré et ne donne pas lieu à des solutions satisfaisantes. La plupart des femmes interrogées prises entre le désir d’avoir des enfants et le désir d’avoir des activités qui leur permettent de s’épanouir au moins partiellement, repoussent le plus tard possible la naissance des enfants. Elles pratiquent ce que l’équipe de Rainer Zoll appelle le a moratoire » pour arriver à concilier dans une certaine mesure l’inconciliable. A ce niveau aussi, les contraintes ne sont pas acceptées passivement, mais vécues dans un état de tension permanent. Les choses ne sont pas satisfaisantes, mais cela va mieux en le montrant et en le disant plutôt qu’en le taisant et en l’intériorisant.
Comme en témoignent la majorité des entretiens, le travail d’assouplissement qui s’opère sur les rôles (prescrits ou assumés), ne peut avoir pour effet de transformer radicalement les constellations de rôles elles-mêmes. Mais il s’inscrit dans un contexte de poussées et de pressions constantes sur les rapports sociaux. Il n’y a pas que des changements technologiques producteurs de changements sociaux, il y a également les changements capillaires qui se produisent dans les réseaux d’interaction, dans la pratique des rôles par exemple), dans les relations interindividuelles. Tout cela se répercute sur la façon dont les normes sociales sont vécues et interprétées et induit inévitablement des effets sur les modalités de la reproduction sociale. Rainer Zoll et ses collaborateurs sont en particulier persuadés que les jeunes d’aujourd’hui sont portés à rechercher des formes nouvelles de maîtrise de la vie quotidienne et d’aménagement de l’horizon vital de chacun. Les cloisonnements, les réglementations rigides, les discriminations institutionnalisées sont mal supportées en tant que structuration du monde social vécu, et à travers l’agir communicationnel, les échanges entre les individus et les groupes, ce qui est visé c’est une mise en forme plus ouverte, plus facilement travaillée en commun qui est recherchée, sinon atteinte. L’équipe de Rainer Zoll considère comme très significatives de cet état d’esprit des tentatives qui se font jour chez beaucoup de jeunes pour se ré-approprier « le temps abstrait », c’est-à-dire le temps linéaire, mesuré et fractionné des activités à dominante économique qui conditionne la temporalité des hommes. Sous les dehors d’une continuité temporelle quantifiée qui fait rentrer les différences du passé, du présent et du futur dans la répartition, ce sont en effet les discontinuités des rythmes individuels et des rythmes sociaux qui disparaissent. Or, précisément, la recherche de l’autonomie n’est possible que si les rythmes propres à chacun sont pris en compte dans une certaine mesure. Le partage de la vie entre le travail, les loisirs, les activités expressives ne doit pas être trop rigide, mais au contraire doit être variable et laisser de la place pour l’innovation.
. En pointillé on peut d’ailleurs remarquer que les jeunes qui arrivent à un certain degré d’autonomie et d’équilibre dans l’organisation de leur vie ne se contentent plus de séparations trop tranchées entre leurs différentes activités. Ils sont plutôt à la recherche de complémentarités, de la vie professionnelle à la vie privée. La plupart du temps la réalité est loin de correspondre à cet objectif, mais il reste une sorte de valeur régulatrice. Un certain nombre de jeunes s’efforcent d’aboutir à des réalisations partielles, à des solutions fragiles et provisoires. Les échecs, les compromis sont souvent au rendez-vous, mais apparemment cela n’empêche pas les tentatives de se renouveler en bousculant beaucoup de vieilles habitudes. Les jeunes interrogés ne croient en général pas aux ruptures brutales, mais il n’est pas exagéré de dire qu’un certain type de changement social fait partie de leur horizon. Ils ne délèguent à personne le soin de l’effectuer, il fait partie de leurs pratiques. On ne serait pas très loin de la vérité en affirmant qu’ils tâtonnent en essayant de produire du sens renouvelé dans leurs relations sociales et dans leurs activités sans accepter les schémas traditionnels d’auto-réalisation. Pour produire du sens, il ne s’agit pas de se conformer à ce qui a déjà été pratiqué, il s’agit plutôt de trouver de nouveaux agencements dans le quotidien qui doublent ou modifient dans une certaine mesure les agencements du système économico-social tout en produisant des effets sur le juridico-politique. Les normes et les règles de la vie en commun ne sont pas considérées comme non pertinentes et ignorées ou rejetées en bloc et ouvertement bafouées, elles sont discutées, confrontées aux pratiques et interprétées de façon à mieux épouser, dans la mesure du possible, la réalité des relations sociales. Là encore, la quête n’appelle pas forcément le succès, mais l’obstination multiforme et l’insistance renouvelée font partie de ces activités toujours recommencées.
On est en fait très loin d’un certain nombre de spéculations récentes sur l’ère du vide qui se manifesterait notamment par un repliement quiétiste de l’individu sur lui-même, par la progression des comportements sceptiques, indifférents aux problèmes de la société. L’enquête de Rainer Zoll et de ses collaborateurs s’inscrit au contraire en faux contre ces affirmations trop rapides, en montrant que les désengagements massifs par rapport aux grandes entreprises politiques et idéologiques ne sont pas en contradiction avec la recherche souvent inquiète de nouvelles relations aux autres. Pour se conforter l’individualisme d’aujourd’hui a besoin de se mouvoir dans les champs balisés où il se trouve reconnu et encouragé, au moins partiellement. Il lui faut affronter les obstacles, faire face à des échecs, à des discontinuités entre les différentes sphères de l’activité sociale. En ce sens, on pourra trouver plus pertinentes les réflexions de Daniel Bell sur les contradictions culturelles du capitalisme, notamment sur les contradictions entre un système économique toujours fondé sur la performance et une culture marquée par le subjectivisme et le déclin de l’esprit de compétition, voire par la recherche prioritaire du plaisir. Mais l’enquête le montre, il s’agit là de vues encore très approximatives qui ne tiennent pas suffisamment compte de l’évolution du travail et des attitudes par rapport au travail, ni non plus du caractère communicationnel de l’individualisme en train de se développer. Entre le système économique, il y a suffisamment de médiations et de voies de circulation pour que les oppositions et les conflits n’excluent pas des interprétations et des influences réciproques. Si l’on doit rester prudent quant à l’extension et à la vigueur du « nouveau modèle culturel », on retiendra de « Nicht, so wie unsere Eltern » que la société contemporaine est plus dynamique, plus imaginative sur le plan social qu’on ne l’admet en général.

1. Pas comme nos parents, Westdeutscher Verlag Opladen, 1989.

Vincent Jean-Marie

Jean-Marie Vincent est mort, mardi 6 avril 2004, à l'âge de 70 ans. Avec lui disparaît un universitaire (il a fondé et dirigé le département de sciences politiques de Paris-VIII), un chercheur qui a publié des ouvrages importants (notamment Critique du travail. Le faire et l'agir, PUF, 1987 ; Un autre Marx. Après les marxismes, ed. Page Deux, 2001). Mais limiter l'apport de Jean-Marie Vincent aux dimensions d'un catalogue de publications réduirait son rôle auprès de tant d'étudiants, d'enseignants et de militants. Son travail n'avait de sens à ses yeux que s'il contribuait à une meilleure compréhension des formes de l'exploitation capitaliste : on retiendra en particulier ses analyses du "fétichisme de la marchandise" et de tous les mécanismes qui font obstacle à la compréhension de la société par les êtres humains. Une telle analyse critique (Jean-Marie Vincent se passionnait pour l'étude de l'école de Francfort, à laquelle il a consacré un livre), prend tout son sens quand on la replace dans la perspective d'une transformation globale de la société par la mise en œuvre d'une démocratie, fondée sur l'auto-organisation des producteurs : tel est l'éclairage qui permet de comprendre au mieux ce qu'a toujours dit notre ami - et, par conséquent, de rendre manifestes les causes de son engagement personnel. Car Jean-Marie Vincent, né en mars 1934, arrivé de province membre de la JEC, rejoint vite une des organisations trotskistes de l'époque. Cette adhésion au trotskisme avait, à ses yeux, le mérite d'unir à une critique radicale du stalinisme une fidélité aux principes du communisme. Mais la marge est grande entre les principes et la pratique. Jean-Marie Vincent quitte bientôt le groupe "bolchevik-léniniste" et se lance dans la construction de ce qui va devenir le PSU. Il en sera un des dirigeants, animateur de la gauche du parti, ferme sur les luttes anticoloniales. Mai 1968 modifie le paysage militant. Refusant la perspective sociale-démocrate qu'implique l'adhésion au Parti socialiste, même modernisé par les soins de François Mitterrand, Jean-Marie Vincent milite un temps à la LCR mais s'en écarte finalement, hostile au léninisme des trotskistes (il a formulé théoriquement ses critiques dans un article à paraître dans la revue Critique communiste). Dès lors, Jean-Marie Vincent peut consacrer ses loisirs à la pensée critique. Directeur de la revue Futur antérieur, fondée avec Toni Negri, il animait, ces dernières années, Variations. Depuis moins de deux ans, il était en retraite. Ce fut pour lui l'occasion d'une "mobilisation militante", pour employer ses termes : comprendre les nouveaux aspects de la crise de la société pour mieux dégager des perspectives de lutte était devenu indispensable. Il publie donc avec Pierre Zarka et Michel Vakaloulis : Vers un nouvel anticapitalisme. Pour une politique d'émancipation (Le Félin, 2003). Mais Jean-Marie Vincent était aussi un grand amateur et connaisseur de musique classique, ce qui lui permettait de s'évader des difficultés présentes. La déconfiture de la droite aux élections régionales le ravit particulièrement. Il imaginait joyeusement, hier encore, le moment où la rue crierait : "Chirac démission !" La mort a mis fin à cette expérience d'intellectuel révolutionnaire. Denis Berger