A la recherche du mouvement social

Avons-nous rêvé ? Ces grèves combatives, ces manifestations inventives qui, en France, ont illuminé la fin de l’année 1995, n’étaient-elles que feu de paille ? Avons-nous eu tort d’affirmer leur caractère fondamental politique ?

Il est légitime de se poser pareilles questions, tant en quelques semaines le climat social s’est transformé. Le plan Juppé, qui fut au centre de toutes les contestations, entré en vigueur, par bribes, moyennant quelques concessions mineures. Plus que jamais, les services publics sont mis en cause par la logique libérale du gouvernement. Et il n’est plus question que de réduire les dépenses de l’État. On sait quelle austérité cela implique pour les victimes innombrables de la « fracture sociale » (si l’on nous permet d’user des gadgets chiraquiens). Bref, l’heure est à l’offensive de la droite, de l’État, du patronat.

L’attaque doit être située dans le cadre européen. Partout se profilent les mêmes menaces : en Allemagne, Kohl met en cause une partie importante des compromis sociaux élaborés il y a plus de quarante ans ; en Espagne, Aznar compense sa laborieuse accession au pouvoir en entonnant le grand air de la rigueur. On objectera à ce tableau pessimiste qu’en Italie, pourtant la « gauche » a gagné les élections. Mais il s’agit d’une gauche très moderne puisqu’elle se place résolument au centre et affirme bien haut sa volonté d’appliquer sans barguigner les critères de la monnaie unique. Et si, dans quelque temps, les travaillistes l’emportent en Grande-Bretagne, chacun sait, sur la foi des affirmations de Tony Blair, qu’eux aussi se rangeront du côté de la rationalité capitaliste.

Il n’y a rien de surprenant dans cette situation : à l’heure de la mondialisation par la concurrence, dans un contexte de morosité de la croissance, l’agressivité des élites dirigeantes et la soumission de la gauche respectueuse vont de soi. Plus étonnante est la faiblesse des réactions des salariés. En France, notamment, si les luttes se poursuivent, elles demeurent éparses, cantonnées à la défensive. Les initiatives syndicales – il est vrai souvent dispersées – rencontrent un écho limité, sans commune mesure avec les mobilisations d’il y a six mois. Tout se passe comme si une solution de continuité s’était opérée dans le mouvement social, entre le moment d’euphorie combative et la normale de l’atonie quotidienne, nourrie de chômage et de crainte. Pour cette raison, il est indispensable de se demander si le mouvement de décembre 1995 n’a pas été surestimé.

Déboucher la politique ?

Pour tenter d’y voir un peu plus clair, il convient – on ne le dira jamais assez – de ne pas abuser de la méthode comparative, fondée sur les réminiscences historiques. Décembre 1995 n’est ni mai 68, ni juin 36 (encore moins le 18 mars 1871 ou le 10 août 1792). Le mouvement a en commun avec ses prédécesseurs une réelle spontanéité dans son éclatement. En ce sens, il a marqué une rupture dans l’évolution politique du pays : on a assisté au commencement de la fin d’une époque de résignation dont la gauche au pouvoir fut largement responsable ; les salariés les plus menacés par les projets gouvernementaux ont collectivement renoncé à attendre de leurs représentants patentés la solution des problèmes qui se posent à eux; ils se sont affrontés directement au pouvoir central. C’est en cela que leur action a été politique.

Faire semblable constat n’équivaut pas à garantir au mouvement une prolongation immédiate. Le passé ne s’abolit pas en quelques jours. En novembre et décembre dernier, les grévistes et les manifestants ont commencé à se dégager d’une certaine soumission passive aux organisations existantes (qui ont d’ailleurs suffisamment compris ce qui se passait pour s’adapter à la démocratie de masse). Mais cette première prise de distance ne fournissait pas pour autant tout le matériel idéologique et politique nécessaire à l’élaboration d’une politique offensive. À ce stade, le poids des illusions accumulées fait obstacle à une réflexion autonome. Et comme celle-ci est rendue indispensable par l’ampleur des problèmes posés par le mouvement, il est parfaitement normal que celui-ci connaisse un arrêt, voire un recul. En fait, c’est au cours de cette période, en apparence molle, que peuvent se réunir les conditions d’une nouvelle étape.

Rien ne garantit que celle-ci sera franchie. La force et, en même temps, l’origine des difficultés du mouvement de décembre viennent de la profondeur des questions politiques soulevées alors. Aux interrogations pratiques posées par les salariés à propos du libéralisme dominant, il faut apporter des réponses précises. Ce que personne ne fait aujourd’hui.

Pourtant, chacun à gauche n’a qu’un mot à la bouche : « débouché politique ». Pour Lionel Jospin, il s’agit – la chose est entendue – d’avoir, lors des élections de 1998, un programme aussi propret et aussi nul qu’un brassard de premier communiant. Alternance oblige. Le Parti Communiste, l’extrême-gauche le critiquent justement sur ce point : il faut un projet « alternatif » de société. Malheureusement, l’affaire ne va plus loin et l’on attend encore le bâti du dit projet. Certes, il n’est pas facile de s’attacher à l’élaboration d’un cadre programmatique qui soit autre qu’un catalogue de recettes mirobolantes. Mais le retard dans la réflexion, s’il persiste, peut avoir des conséquences catastrophiques.

En effet, les brèches ouvertes par le mouvement de décembre ont du leur ampleur à ce que leurs auteurs agissaient en dehors du système de références politiques courantes, à rebours du discours dominant. Les réponses pratiques quelles appelaient et appellent encore ne peuvent que se situer au même niveau, dans le contre-courant de la politique ordinaire. Or le risque existe qu’une nouvelle fois toutes les révoltes soient ramenées dans le bercail d’une réédition de l’union de la gauche. Le Parti socialiste n’y verrait pas d’inconvénients s’il contrôle l’affaire. Sur son flanc gauche, on prône, on réalise déjà les confrontations les plus ouvertes (tels les «forums » du PCF), on envisage les alliances des courants les plus contestataires. Rien à redire à ces initiatives si ce n’est qu’utiles pour préparer une bataille électorale dont nul ne minimise l’importance, elles ne constituent pas une réponse aux exigences des grévistes d’il y a six moi. Et leurs limites peuvent s’avérer profondément néfastes.

Autre société, autre pouvoir

Ne nous contentons pas de la réponse usuelle : il faut aider toutes les luttes existantes pour permettre la reprise d’un mouvement d’ensemble. Rien n’est plus vrai et l’heure est effectivement à l’action commune des noyaux syndicalistes combatifs, à la multiplication des lieux d’action. Toutefois, il faut hausser la mise. Défendre la protection sociale, inventer des services publics adaptés, transformer le rapport au travail en modifiant la nature du revenu, c’est s’attaquer à la structure même de la société libérale. C’est en posant la question d’une autre société, soulever la nécessité d’une démocratie elle aussi autre. C’est poser la question du pouvoir à sa racine même.

Dès lors l’objectif est de faire que la lutte contre la domination de l’État et du patronat d’implicite qu’elle est, devienne consciente, acceptée parce que nécessaire et possible. On y parviendra à deux conditions. La première est un immense effort de réflexion et d’élaboration sur la dynamique des contradictions de nos vieilles sociétés. La deuxième est que cette production théorique sorte des cénacles habituels : elle ne donnera de fruits qu’à la condition de devenir un moment de l’action collective en étant liée aux actions et aux préoccupations de ceux, parce qu’innombrables aujourd’hui qui agissent contre le chômage ou refusent les privatisations aberrantes, de celles et de ceux qui, en luttant pour les droits des femmes, attaquent à la base les rapports de pouvoir qui font l’ordre moral…

Il s’agit d’explorer la possibilité d’un mouvement de type nouveau qui assure le lien entre perspective politique et action large, sans faire du passage par partis et groupes une étape obligée : chaque militant, chaque courant a son rôle à jouer sans pouvoir prétendre au statut de porte-parole institutionnel. De ce point de vue, l’initiative des États Généraux du mouvement social s’inscrit heureusement dans cette façon nouvelle d’aborder la politique puisqu’elle entend faire tirer le bilan du mouvement de décembre et déterminer les perspectives ultérieures par des collectifs qui regroupent tous les acteurs des luttes.

Autre évidence : la dimension européenne qui, dès le départ, doit avoir l’action. À ce stade, une précision s’impose : les critères élaborés à Maastricht pour passer à la monnaie unique incarnent assez bien l’orientation libérale dominant l’Union ; il est donc normal de les combattre. A la condition toutefois de ne pas faire de ce combat le centre unique de toutes les luttes car dans l’opposition au traité se mêlent – dans une ambiguïté que renforcerait encore le référendum demandé par Robert Hue – militants de gauche et nationalistes bon teint, partisans du repli national. L’action commune au niveau européen doit se situer sur une base claire, celle de la coordination des luttes.

Enlisé en apparence, le mouvement de décembre vit encore : les problèmes politiques qu’il continue à poser en sont la preuve.

Berger Denis

Militant politique et essayiste . Enseigne la science politique à l'Université Paris VIII. Porteur de valise à 26 ans, il fait partie des réseaux de soutien au FLN pendant la guerre d'Algérie. Communiste oppositionnel il anime avec Félix Guattari et Gérard Spitzer, le groupe la "Voie Communiste" ( 1955-65) qui pratique l'entrisme au PCF. Aprés Mai 68 il collabore au mensuel "Les cahiers de Mai", puis participe activement à la rédaction de "Futur Antérieur " . Il est actuellement directeur de la revue "Variations ". dans la mouvance des " Communistes critiques ". Avec Henri Maler il est l'auteur d'"Une certaine idée du communisme " aux éditions Felin