A propos de la parité

Futur Antérieur : Pouvez-vous pour les lecteurs de Futur Antérieur rappeler l’une et l’autre le sens de votre position sur la revendication de parité dans les responsabilités politiques…

Françoise Gaspard : La revendication de parité s’est concentrée sur le politique, en France, parce que dans notre pays les résistances opposées par les partis à la désignation de candidates sont particulièrement fortes. Il y a aujourd’hui proportionnellement moins de députées qu’il n’y en avait en 1946. Je considère que la demande de parité entre les femmes et les hommes ne doit pas se limiter au politique. Dans nos sociétés où, désormais, l’égalité entre les sexes est proclamée comme un principe fondamental et a valeur constitutionnelle, où l’éducation et la vie publique sont devenues mixtes, la marginalisation des femmes dans les lieux de décision doit être analysée comme le résultat de processus d’exclusions. Cette marginalisation est à l’origine de dysfonctionnements, eux-mêmes producteurs d’inégalités. Pour des raisons qui tiennent essentiellement à l’histoire et à la culture le point de vue et les besoins des femmes ne sont pas exactement ceux des hommes. Ceux-ci prennent les décisions concernant la vie commune et élaborent, seuls ou presque, les plates-formes, programmes, projets politiques, économiques, sociaux, culturels… qui pourtant concernent l’ensemble de la société. Je me souviens des difficultés très concrètes que j’ai rencontrées, en matière d’urbanisme et d’architecture par exemple, lorsque j’étais maire d’une ville moyenne. Mes rapports avec les gens du bâtiment (tous des hommes à l’époque) ont été difficiles. Mes critiques les agaçaient, les dérangeaient. Je m’intéressais à des questions qui ne les préoccupaient pas : problèmes de circulation piétonne, de confort et de sécurité de ce type de déplacement (les femmes marchent davantage, souvent avec de jeunes enfants et sont, plus souvent que les hommes, victimes d’agressions, sexuelles notamment…), organisation interne des appartements (cuisine toujours trop petite et conduisant à l’isolement de celui – en général de celle… – qui prépare les repas), absence de réflexion sur la place des vieux, en majorité de vieilles femmes et sur les difficultés des handicapés dans l’espace urbain. Je suis convaincue que si, parmi les décideurs, il y avait des femmes et des hommes, en nombre équilibré, ce type de questions serait abordé différemment.

L’exigence de parité revêt d’abord un aspect symbolique. Elle exprime, avec force, la nécessité d’une démocratie paritaire et, au-delà, d’une société cogérée par les femmes et les hommes. Elle est conçue comme devant avoir des effets pratiques. Elle ne concerne pas que le pouvoir politique mais aussi les conseils et comités consultatifs, les organes de gestion (conseils d’administration des hôpitaux et des offices H.L.M. par exemple) l’administration, les entreprises, les organisations de la société civile. Elle obligera à repenser fondamentalement le partage sexué des tâches dans la sphère publique comme dans la sphère privée.

Michèle Riot-Sarcey : La parité est une idée simple, convaincante, séduisante qui donne l’apparence de l’équité et qui semble une mesure d’évidence. La grande majorité des hommes politiques, sensibles aux inégalités, est séduite par cette notion qui n’est ni un principe politique, ni un fondement philosophique, sorte d’« essence vraie » de la démocratie moderne. Il donne cependant l’illusion de combler l’écart entre principe et réalité, entre universel et particulier, ou pour le moins de dépasser la pratique exclusive de la démocratie moderne. A l’inverse de ce que souhaitent les initiatrices, cet énoncé novateur laisse croire à l’existence d’un monde social dual. Or, une minorité masculine s’est emparée de l’universalité et a dénié aux femmes le statut d’individu à part entière ; ainsi elles n’ont pu obtenir que très tardivement les droits politiques. Dans le passé proche et lointain, des femmes n’ont cessé de réclamer ce droit à l’égalité, c’est-à-dire le droit à l’universelle liberté ; n’effaçons pas leur combat et rappelons une évidence l’humanité est composée d’une multiplicité d’individus et non de deux catégories distinctes. La différence sexuelle ne peut, en soit, constituer une catégorie sociale. Toute l’histoire a montré que l’altérité fut construite, à partir d’une différence sexuelle (ou autre) dans le but, précisément, de reproduire le « Même », dans ses pouvoirs. Réclamer la parité, c’est, qu’on le veuille ou non, légitimer cette construction sociale d’un sexe comme catégorie longtemps infériorisée.

En France, berceau de la démocratie, premier pays à accorder le suffrage dit universel aux hommes, les femmes sont quasi-absentes des lieux où s’exerce le pouvoir politique. Cette sous-représentation est tellement visible qu’aujourd’hui elle gène. Elle dérange ceux dont les aspirations au pouvoir se veulent compatibles avec une réelle représentativité. Ne nous trompons pas : l’absence des femmes dans les assemblées dites représentatives n’est que le symptôme révélateur de la crise de la représentation politique. Et si des femmes, tout particulièrement la génération qui a lutté pour l’égalité dans les années 60-70, estiment légitime de partager le pouvoir avec leur contemporains mâles, leur présence, souhaitable à plus d’un titre, ne permettra pas de combler l’absence de représentativité réelle des élus actuels. L’intégration des femmes à la vie politique suppose un renouvellement radical, voire un bouleversement de la représentation démocratique. Car enfin, aujourd’hui, la question centrale à poser est d’abord : qui représente qui ? Quels intérêts sont privilégiés ? Quelle politique, du point de vue du système, doit être menée afin de mettre en oeuvre une représentation souverainement démocratique ? En effet, dans le cadre des institutions actuelles, façonnées au cours des décennies précédentes, où l’exclusion des femmes fut la condition de l’existence comme du fonctionnement de ces institutions, comment supposer qu’une représentation paritaire de la population changerait notablement la représentativité ? Comment croire que des femmes, en tant que telles, pourraient subvertir le système de représentation et l’exercice du pouvoir sans rien changer des mécanismes du pouvoir ; sans réformer notablement l’accès à son exercice et sans transformer les médiations partisanes des réseaux de transmissions et de formation ? Nous pouvons être volontaristes, mais ne créons pas l’illusion d’un changement impossible dans les cadres mêmes du système générateur de l’illégitimité politique actuelle, et dont les fondements ne sont mis en cause par aucun parti politique, même parmi les plus favorables à l’idée de parité.

Françoise Duroux : Ma position personnelle est que la parité est un vœu pieux. Quelques expériences me font douter du réalisme de ce mot d’ordre. En 1986 j’ai assisté à la « Convention Femmes » du P.S. à Chatellerault. Non seulement la parité, mais encore les quotas faisaient l’objet de quolibets de la part de tous les « éléphants » qui ont défilé à cette occasion.

Paternalisme de Mauroy, lapsi significatifs de Chevènement, ironie de Rocard. Quelques années plus tard, celui-ci a présenté des listes paritaires à une élection qui ne mangeait pas de pain au niveau national : les Européennes. Tactique sans doute conjoncturelle autant que démagogique.

Depuis, s’est développé le mouvement pour la parité. Sympathique, mais à mon sens, utopique et éloigné des réalités. J’aurai à y revenir.

F. A. : Pendant la campagne des présidentielles on a pu entendre parmi les militantes féministes des hésitations devant l’exigence de parité et préférer parler de quota au nom du réalisme politique. Partagez-vous cette analyse et ces nuances ne sont-elles que des inflexions tactiques ?

F. G. : Les questions dites « de société » ont été peu présentes dans la campagne présidentielle. Celle-ci a été révélatrice de l’écart qui s’est creusé entre les préoccupations des gens ordinaires et le discours des principaux responsables politiques. La pauvreté (ou les silences prudents) des propos des candidats de gauche sur les effets des lois Pasqua, sur le droit au logement, sur les droits des individus qui s’écartent du modèle familial classique, sur les interrogations sociales posées par la montée des intégrismes etc… montrent les difficultés de la gauche française à répondre aux demandes de la société. Même si cela n’est pas allé très loin en termes de débats de fond et de réponses concrètes les candidats ont cependant dû prendre position sur la parité. C’est une des rares questions de société qui se soit imposée à eux en raison de la pression des associations féminines et féministes. Un regroupement d’associations rassemblant plus d’un million de femmes, Demain la parité, les avaient interpellés. Le Conseil national des femmes françaises est parvenu à organiser une journée à laquelle Édouard Balladur, Jacques Chirac et Lionel Jospin sont venus parler et dialoguer. Les grandes associations féminines, dans leur ensemble, sont critiques à l’égard des quotas. Elles savent qu’un quota fonctionne toujours comme un plafond. Certaines sont prêtes à accepter des mesures transitoires de ce type. Mais aucune, désormais, n’accepte l’idée d’un quota de 20 ou 30 % « de l’un ou l’autre sexe » dans les instances de décision sans qu’il soit précisé que l’objectif est l’égalité. Il est à cet égard significatif que la proposition de réforme constitutionnelle du Premier ministre candidat, Édouard Balladur (qui consistait à introduire un quota de 30 % de femmes dans les assemblées élues) ait été reçue très fraîchement par les associations de femmes.

M. R-S. : Si cette question est devenue une question d’actualité, c’est tout simplement que la disparité entre la société réelle et sa représentation politique est devenue par trop criante. L’idée de quota n’est pas plus convaincante que l’idée de parité. Aujourd’hui les hommes politiques sont des professionnels, formés à cet effet, dans les écoles comme au sein des partis politiques « responsables » dont le critère de succès est proportionnel à la capacité à respecter la loi du marché et la règle du rapport de force. Des familles entières sont mêmes « destinées » à gérer la chose publique. Nous sommes dans un moment singulier où les effets pervers de ce professionnalisme, au sein d’une « communauté de semblables », se perçoivent au grand jour. La bonne volonté ne peut rien face à la machine politique qui prépare depuis des années les hommes à cette fonction très spéciale. Si des femmes sont associées par quota, ou à parité, elles seront tenues de respecter ces lois si elles veulent être entendues. Il est tout de même intéressant de constater que la promotion des femmes au sein des partis est inversement proportionnelle à leur engagement féministe. Et le gouvernement actuel démontre admirablement bien que ce sont les « mères de famille » qui sont volontiers promues. C’est-à-dire celles qui respectent la partition des rôles sociaux fondée sur l’inégalité des sexes : à l’origine, précisément, de cette représentation profondément inégalitaire.

F. D. : Il est certain que les quotas sont plus réalistes. Et les argumentations en faveur de la parité s’appuient sur des slogans aussi douteux que séduisants. «81 % de pères et 19 % de mères ». Est-ce encore en tant que mères que les femmes revendiquent leurs droits civiques ?

Les quotas constituent un instrument pour tordre le bâton dans l’autre sens. La parité repose fondamentalement sur l’idée que les sexes doivent être représentés en tant que tels. Je ne souscris pas à cette conception de la différence des sexes. Il ne suffit pas d’avoir un vagin pour représenter les intérêts des femmes.

F. A. : Certaines voient dans la revendication pour la parité une relance du mouvement féministe. Dans cette analyse d’une relance ne peut-on lire en creux les limites même de mouvement ? Cette revendication n’est-elle pas en effet essentiellement le fait de celles qui légitimement aspirent à des responsabilités alors qu’elles atteignent l’âge de la maturité politique et qu’elles ont animé un des mouvements qui transforma le monde au cours des dernières années ? Cette revendication s’appuie-t-elle sur une analyse renouvelée des questions que posent les femmes à notre société ? Autrement dit cette embellie peut-elle préfigurer un avenir pour le féminisme ?

F. G. : Si l’idée de parité est mobilisatrice c’est justement parce qu’elle ne concerne pas (ou pas seulement) les femmes qui souhaitent accéder à des postes de responsabilité politique mais parce que les femmes, quelles que sera leurs conditions et leurs aspirations, sont confrontées à la question, dans leur vie publique, professionnelle, privée, de savoir qui prend les décisions. Personnellement, je n’aspire nullement à revenir sur la scène publique. Mais je ne supporte plus de voir que ce sont toujours des hommes -et eux seuls ou presque – qui parlent et décident. Les femmes que je rencontre et qui militent pour la parité n’ont pas toutes envie d’assumer des fonctions publiques. Elles souhaitent simplement que la mixité ne s’arrête pas aux portes des postes de pouvoir. Les femmes qui détiennent des responsabilités politiques ne sont pas, en règle générale, adeptes de la parité ni même des quotas : elles « rentabilisent » leur rareté. Cela est au fond normal : dans un univers masculin elles sont contraintes pour survivre de se « neutraliser ».

L’égalité parfaite, a toujours été l’horizon du féminisme. La question qui se pose est que l’exigence d’une société paritaire suppose que des femmes s’engagent dans la vie publique. Dans les conditions actuelles cela représente pour elles un sacrifice et suppose une lutte dans laquelle elles ne jouent pas à armes égales, doivent supporter des humiliations. Tant que les femmes demeureront minoritaires dans les postes de pouvoir, quels qu’ils soient, celles qui y sont éprouveront des difficultés à s’y affirmer comme féministes. La parité bien sûr, fera entrer dans les assemblées des femmes qui ne le sont pas. On voit mal qu’il en puisse en être autrement. D’autant que les organisations politiques tenteront de faire ce qu’elles ont toujours fait : éliminer les féministes. « L’effet de masse » est de nature à transformer la donne. Les pays nordiques constituent de ce point de vue un laboratoire. Des femmes, y compris dans les partis conservateurs, n’ont pas l’intention de « rentrer à la maison ». Elles passent des alliances ponctuelles avec des femmes de gauche quand les droits des femmes risquent d’être menacés. Madeleine Pelletier, au début du siècle, demandait aux suffragistes d’investir les partis qu’ils soient républicains si elles étaient républicaines ou monarchistes si elles étaient pour le retour d’un roi. Cela scandalisait ses camarades socialistes. Je pense, comme elle, que lorsqu’il s’agit de l’égalité entre les femmes et les hommes il est possible de passer des alliances. J’ai évidemment du mal à admettre qu’une féministe soit de droite ! Je sais aussi qu’être féministe et de gauche n’est pas évident… J’accepte donc, lorsqu’il s’agit des droits des femmes, de faire cause commune avec des femmes dont par ailleurs je combats d’autres options politiques.

M. R.-S. : De mon point de vue, c’est bien cette absence de mouvement féministe qui rend fragile la revendication de la parité. Car enfin si la mobilisation des femmes en faveur de l’égalité politique était réelle, non seulement elle accompagnerait les futures élues mais permettrait sans doute une critique plus radicale du système en place. Or aujourd’hui, force est de constater que la parité ne mobilise qu’une fraction de féministes engagées plus ou moins dans les partis politiques d’hier et d’aujourd’hui et qui, à juste titre, s’insurgent contre la sous-représentation des femmes et contre le quasi-monopole du pouvoir par une minorité masculine partisane. Le mouvement pour la parité pourrait être susceptible d’engendrer une politique critique si, par ailleurs, une partie des femmes dans les lieux de travail, de formation – écoles, formation professionnelle – au cœur des foyers domestiques etc., se mobilisait en faveur de l’égalité. Or il n’en est rien. En l’absence de ce mouvement la pression pour la parité ne peut-être que formelle et, de fait, est contrainte de se soumettre au bon vouloir des médias comme à la bonne volonté des hommes et femmes en place dans les institutions. La présence d’Antoinette Fouque sur la liste de Tapie était davantage une caricature de l’intégration des femmes qu’un signe avancé de leur engagement à venir. Impossible donc d’envisager le moindre changement dans ce système conservateur voué à l’auto-reproduction des mêmes et où les femmes, quels que soient leurs mérites passés, perdent de leur capacité critique lorsqu’elles sont contraintes d’accepter les règles des héritiers du système exclusif.

F. D. : Je ne perçois pas une réelle relance du mouvement féministe à travers la revendication de la parité. Le mouvement de libération des femmes des années 1970 avait pour slogan « Le personnel est politique ».

Toutes les femmes se trouvaient donc concernées ; leur vie « privée » accédait au statut politique. La revendication de parité ne concerne que celles qui ont déjà fait le choix d’une carrière, professionnelle et politique.

La revendication de parité efface la question essentielle celle de la construction du « privé ». Elle se situe d’emblée sur le terrain obligé de la politique traditionnelle.

Il ne s’agit donc pas d’une « embellie » mais d’une régression théorique.

Les femmes, dans leur majorité, ne sont pas concernées par les problèmes de carrière de quelques énarques ou mères de cinq enfants, promues à ces titres à des responsabilités politiques. La confusion règne d’ailleurs : en vertu de quels titres ou de quelles compétences une femme se trouve t-elle en charge d’une responsabilité publique ? Est-ce comme « homme », diplômé ou comme bonne chrétienne assermentée et garantie par le nombre de ses maternités ?

F. A. : Lors de la préparation des élections municipales on a moins entendu cette revendication alors que, de par le nombre d’élus, la parité aurait sans doute contribué à renouveler les acteurs politiques. Mais ce regret ne peut manquer d’interroger tant fut vérifiée la difficulté de voir des femmes s’engager sur les listes. En clair, si les femmes sont si peu nombreuses en politique, est-ce seulement parce qu’elles sont barrées par les sortants ? La crise de la politique n’a-t-elle pas des conséquences profondes chez les femmes qui se méfient ou se désintéressent de la politique et particulièrement de l’exercice de mandat électif ? Au fond la revendication de parité ne simplifie-t-elle pas l’analyse des relations entre les femmes et la politique ? N’occulte-t-elle pas les transformations profondes nécessaires à la vie politique française ?

F. G. : Le mouvement associatif des femmes souffre d’une difficulté majeure : il n’est pas pris en considération par les médias nationaux. Quand on est une journaliste, il vaut mieux, aujourd’hui, mettre son féminisme au fond de sa poche. Le « backlash » à la française c’est, notamment, le silence dans la presse et dans les médias audiovisuels, sur les discriminations dont sont victimes les femmes. Ainsi quand il est question du travail à temps partiel il est rare qu’il soit relevé qu’il concerne presque exclusivement les femmes et qu’il est majoritairement contraint. Les actions menées par les femmes dans leurs associations ne font pas l’objet d’articles et leurs communiqués ne sont pas toujours repris. Contrairement à ce que vous dites un important travail a été fait depuis bientôt deux ans, sur le terrain, par exemple, pour sensibiliser les notables à la nécessité de la parité dans les conseils municipaux. Des pétitions ont été envoyées dans certaines régions à tous les maires et aux têtes de listes (ainsi dans le Rhône). Trente forum ont été organisés à travers la France par le regroupement d’associations Elles aussi sur le thème « conseillère municipale, pourquoi pas ? ». Ces forum ont été relativement bien « couverts » par la presse locale et régionale qui est souvent en mal de « papiers ». En revanche le forum de clôture qui s’est tenu à Paris et qui, symboliquement, a eu lieu le jour du cinquantième anniversaire du premier vote des femmes (il s’agissait d’ailleurs de municipales) n’a eu qu’une très faible couverture dans la presse nationale française alors que la presse internationale en a davantage parlé. Les femmes rechignent moins qu’on ne le dit généralement à faire acte de candidature. Une étude que j’ai dirigée sur les candidats aux élections législatives de 1993 a montré que plus un parti avait de chance d’avoir d’élues moins il présentait de femmes et que, en revanche, parmi les candidats hors partis, il y avait autant de femmes que d’hommes. Ceci tendrait à démontrer que ce sont les partis qui découragent ou éliminent les candidatures de femmes. J’ai le sentiment que la revendication de parité est de nature à mettre au jour le caractère archaïque de la vie politique, ce qui gène les partis. La demande de parité non seulement n’occulte pas les autres aspects de la crise du politique mais conduit, par exemple, à une critique de la professionnalisation de la politique, du cumul des mandats, de l’absence de limitation des mandats dans le temps, des modes de scrutin, du fonctionnement interne des partis…

M. R.-S. : Certes les femmes hésitent à se présenter aux élections, dans la mesure où la partition des rôles les assigne toujours aux mêmes tâches ménagères et professionnelles. C’est dire qu’une toute petite minorité, encore plus faible que la minorité masculine, peut prétendre aux mandats électifs. Mais la question serait seconde si les partis politiques qui sont, comme nous le savons, le passage obligé vers la représentation politique, ne formaient pas l’obstacle fondamental à la promotion des femmes. Il est toujours amusant de constater que les plus chauds partisans de l’équité, sinon de la parité, se gardent bien de bouleverser en quoi que ce soit les instances dirigeantes des partis. Les lieux de pouvoir réels, au sein des partis, se découvrent et se mesurent à l’aune de la présence féminine : leur faible nombre est souvent l’élément symptomatique de l’existence concrète d’un pouvoir. L’incapacité des hommes à admettre en leur sein, dans une fonction de pouvoir, particulièrement des féministes, est signe, en général, de la réalité d’une pratique de domination.

F. D. : Municipales ? Les femmes certes prennent des responsabilités locales. Elles s’occupent des crèches, des écoles, tant au niveau local qu’au niveau national. A quand une femme Ministre de l’intérieur ou de la Défense Nationale ? Si les femmes restent peu nombreuses en politique, c’est sans doute parce que leur ambition politique est immédiatement réduite à la gestion des problèmes domestiques. Il n’est que de voir la composition du nouveau gouvernement de J. Chirac : des femmes, certes, mais aux fonctions subalternes et spécialisées dans les affaires de famille.

En outre, il existe toutes sortes de formes de dissuasion pour dégoûter les femmes de l’action politique, au sein des partis : pratiques courantes d’une misogynie de base qui ne relèvent pas de la politique, mais du rapport sexuel.

F. A. : Pour prolonger cette question de la crise politique n’y aurait-il pas lieu de conduire une réflexion plus générale permettant de comprendre les racines de l’exclusion des femmes de la politique, mais aussi des jeunes, des gens du peuple ? A défaut d’une telle réflexion ne risque-t-on pas de voir des femmes accéder au pouvoir, mais non pas les femmes : les plus jeunes, les immigrées, les dactylos… elles continueront massivement d’être tenues à l’écart.

F. G. : Il est évident que la parité dans la politique ne résoudra pas tous les problèmes ! Ce n’est pas parce qu’il y aura autant de femmes que d’hommes dans les assemblées que toutes les inégalités disparaîtront. On peut, en revanche, espérer que des questions, qui aujourd’hui ne le sont pas, seront inscrites à l’agenda politique. Les pays nordiques où les femmes sont entrées en nombre dans la vie politique le montrent. Ces pays sont désormais dotés de plans d’égalité des chances entre les femmes et les hommes, plans qui concernent l’accès des femmes aux postes de responsabilité dans l’administration et leur place, à égalité, dans les conseils et comités consultatifs, l’accès à la formation, l’égalité des salaires, le partage des congés parentaux etc…

Le travail fait par la Commission européenne dans le cadre du réseau d’experts « femmes dans la prise de décision » ne concerne pas que le politique. Nous venons ainsi de publier une étude sur les femmes dans les syndicats de chacun des pays européens et au sein de la Confédération européenne des syndicats qui montre à quel point, même lorsque la base est majoritairement féminine, les directions sont masculines. Nous démarrons quatre enquêtes : sur le secteur bancaire, sur la décision en matière d’éducation, sur la justice et sur la santé. Le premier objectif de notre travail est de rendre visible la rareté des femmes – ce que nous avons déjà fait pour les assemblées élues – là où s’élaborent et se prennent les décisions. Le second est de procéder à une analyse des mécanismes d’élimination (voire d’auto-élimination) des femmes. Le troisième est d’interpeller les gouvernements, partis, syndicats, entreprises etc… et de faire connaître les stratégies qui ont permis à des femmes, en plus grand nombre, d’accéder à des postes de responsabilité. Dans les années qui viennent nous entendons lancer des enquêtes sur les lieux de décisions qui sont parvenus, par des politiques volontaristes, à un équilibre des femmes et des hommes pour savoir si cela a transformé la nature des décisions. Je participe, parallèlement, à un groupe de travail du Conseil de l’Europe qui a pour mission de réfléchir aux conditions d’instauration d’une « démocratie véritable ». Nous sommes partis du constat que les représentants sont en majorité des hommes, des hommes vieux, des hommes dont les parents sont nés dans le pays, des hommes diplômés qui disposent de ressources symboliques et matérielles. La question de la parité entre les femmes et les hommes est au cœur de l’analyse dans la mesure où les hommes et les femmes ne sont pas des catégories comme les autres mais les deux composantes du genre humain. Les groupes marginalisés pour des raisons de statut social, d’origine nationale, de religion, de couleurs de peau etc… ne peuvent pas être mis sur le même plan dans la mesure où ils comportent et des femmes et des hommes et que les premières, en raison de leur sexe, sont discriminées de façon spécifique. Ces groupes sont sous-représentés mais dans leur représentation les femmes le sont plus encore. Je m’étais amusée, lorsque j’étais députée, à compter, au sein de l’Assemblée nationale, le nombre des députés dont les parents étaient des immigrés. Le nombre de parlementaires fils de prolétaires italiens, belges, polonais, espagnols… dans la législature de 1981 et dans celle de 1986 n’était pas négligeable. Parmi eux il n’y avait aucune femme… J’ai personnellement la conviction que les instances politiques, parce que le politique a un caractère symbolique, jouent un rôle stratégique. Mais ce qui est en jeu ce ne sont pas seulement les assemblées élues mais l’ensemble de la société.

Je voudrais dire, enfin, que j’ai été étonnée des craintes énoncées par certaines féministes de risques « d’effets pervers » que pourrait générer la parité. Pour deux raisons au moins. La première est que je ne comprends pas qu’une mesure d’égalité puisse faire peur. Certes, pour le féminisme français, la revendication de la participation à la décision, politique en particulier, constitue une rupture. Le fait qu’il ait contribué à révéler que le privé est politique devait le conduire, logiquement, à considérer que pour modifier le privé il faut aussi passer par le politique. La seconde est que la thématique des « effets pervers » est celle qui a toujours été utilisée par les conservateurs, contre l’obligation scolaire au 19e siècle et contre les lois sociales en général. Je voismalen quoi la parité pourrait être dangereuse. Elle ne résoudra pas tous les problèmes de la société. L’histoire ne s’achèvera certainement pas avec elle. Elle aura simplement avancé.

M. R.-S. : Il est évident que la revendication en faveur d’un mouvement égalitaire ne peut faire l’économie d’une critique du système en place, ce qui suppose non pas, me semble-t-il, de détecter une origine principielle ou philosophique mais de mettre au jour le processus d’exclusion générateur de la crise actuelle. C’est toute une pratique politique – pratique de pouvoir – qu’il importe de décrypter. Il va de soi que l’analyse critique de cette pratique ne peut se limiter à l’espace public. C’est la partition même entre espace public et espace privé qu’il est nécessaire de mettre en cause ; partition qui, comme on le sait, est un des effets de la construction de l’inégalité sociale et politique entre hommes et femmes. Trop souvent les partisanes de la parité objectent à cette remarque le principe de réalité. Mais comment ne pas prendre en compte cette réalité privée ou familiale, si nous voulons que d’autres individus puissent accéder à la représentation politique ? Quand, les partis politiques accepteront-ils de considérer les rapports privés au sein de la famille comme un des maillons essentiels d’une pratique de pouvoirs qui se transforme en rapport de domination ? Tant que cette question ne sera pas à l’ordre du jour dans les partis politiques, tout ajout, aussi féminin soit-il, ne sera que réforme formelle. Si rien ne change dans la pratique hiérarchique au sein de la famille, seules les femmes d’une certaine catégorie sociale, donc minoritaires – les « égales » des représentants actuels – pourront accéder à l’exercice du pouvoir. Or, dans un tel cas de figure, quel intérêt avons-nous à élire, comme représentantes, des femmes qui géreront loyalement les intérêts de cette minorité ? Les femmes, formées dans un mode de penser commun, n’échappent pas, parce que telles, aux idées dominantes ni à la pratique de domination qui est une des perversion de la démocratie dite représentative.

En effet, notre démocratie est une démocratie représentative. Ses représentants, quel que soit le parti qui les forme, reproduisent un modèle, un type de représentant politique profondément marqué par le libéralisme. C’est pourquoi, aujourd’hui, il n’est même plus étonnant de constater que les représentants sont souvent issus de la même classe sociale ou moulés dans les mêmes écoles organisatrices des élites politiques. C’est l’inverse qui étonne, le cas de Berégovoy est éloquent à cet égard. On est parfois surpris de trouver, dans les rangs de cette communauté, un « vilain petit canard » qui n’a pas barboté dans les mêmes eaux ; celui-ci doit apprendre les règles du système et le langage commun de la communauté au risque de se perdre. Comment ne pas penser qu’une femme est et sera soumise à ces mêmes règles formelles et formatrices ? La démocratie représentative, telle qu’elle fonctionne aujourd’hui n’exclut pas seulement les femmes de sa représentation mais aussi la masse « des autres » et a fortiori des immigrés. Là est toute la différence entre une égalité réelle et une égalité formelle fondée sur la hiérarchie sociale et le bon ordre des familles. Il y a des individus contraints à librement se soumettre pendant que d’autres se préparent à les représenter. Au cœur de cette hiérarchie est en question la différence des catégories sociales classées selon des identités construites, fondatrices de l’altérité. L’autre est celui qui ne peut être citoyen actif, c’est-à-dire représentant, il/elle est alors classé, ailleurs, dans une passivité que l’on souhaite librement consentie. Toute la formation du citoyen libre est ici en cause. L’école, mais aussi le fonctionnement des partis politiques, sont à repenser. N’oublions jamais qu’une citoyenneté pleine et entière signifie l’exercice d’une part du souverain. Or, depuis sa fondation, la démocratie représentative a appris au citoyen non la liberté de gérer en toute souveraineté mais la façon de déléguer ses pouvoirs.

La mise à l’écart de la masse des citoyens/citoyennes est la condition d’existence des démocraties modernes. Et soyons certaines, sans être pessimistes, que des femmes, même en grand nombre, en l’absence d’un mouvement féministe suffisamment mobilisateur, géreront, comme les hommes, cette singulière démocratie. Personnellement je ne fais pas plus confiance à une femme de droite qu’à un homme de droite. Tous deux ont été formés selon les mêmes lois, dans le cadre privilégié d’une hiérarchie sociale mise au service de leurs intérêts.

F. D. : Bien sûr. Cela nous ramène a ce que disais en réponse à la troisième question. La parité ne concerne pas la majorité des femmes. La majorité des femmes est confrontée à des problèmes beaucoup plus fondamentaux qui induisent leur exclusion, non pas volontaire, mais structurale. Et ce n’est pas parce que quelques ambitieuses réussissent à des titres hétéroclites que les femmes auront collectivement gagné quelque chose en termes de représentation.