Adorno critique d’Husserl : dialectique, sociologie et phénomenologie

Cet article tente d’éclaircir, en s’appuyant sur des auteurs tels qu’Adorno et Husserl, le rapport de différence/opposition qui s’établit, au sein de la philosophie contemporaine, entre la dialectique critique et la démarche phénoménologique, rapport qui permet de définir en même temps le statut conceptuel des modèles sociologiques axés sur un processus cognitif d’origine phénoménologique. Le schéma que nous suivons est essentiellement celui fourni par un texte d’Adorno publié en 1956, Metakritik der Erkenntnistheorie.

I.
En écrivant la Metakritik, Adorno se propose de déterminer, à partir d’un modèle concret, la phénoménologie de Husserl, la possibilité même d’une gnoséologie philosophique, ayant comme but la constitution et l’appréhension de la vérité. Le propos d’Adorno est tout à fait radical : quels sont la forme et le contenu de la vérité philosophique encore possibles dans la phase actuelle du capitalisme avancé ? S’il est clair, pour Adorno, que ce qui est en jeu dans la philosophie, c’est toujours la vérité, cette même vérité il faudra la mettre en oeuvre en s’appuyant sur les conditions réelles qui sont données dans notre société et sur les modèles de pensée que cette même société exprime dans son savoir. Or, un des modèles centraux pour la pensée contemporaine se révèle être la phénoménologie de Husserl parce que, dans la phénoménologie husserlienne, nous pouvons en quelque sorte repérer les éléments et les contradictions qui sont à la base des courants les plus importants de la philosophie du XXe siècle.

En d’autres termes, la position d’Adorno vis-à-vis de la phénoménologie de Husserl est la même que celle des post-kantiens, Herder en particulier[[Le texte de Herder, Eine Metakritik zur Kritik der reinen Vernunft parait en janvier 1799, vingt ans après la publication de la. Critique de la raison pure de Kant., vis-à-vis de la Critique de Kant, c’est-à-dire : comment sortir d’un modèle philosophique pratiquement dépourvu de sa fonction de renouvellement et désormais devenu l’organe d’une connaissance totalement vide et abstraite dans sa démarche institutive ? De même que la Critique de Kant, la phénoménologie de Husserl nécessite, elle aussi, une « métacritique », une « critique de la critique », qui établisse les conditions à partir desquelles la philosophie puisse à nouveau opérer en tant que pratique de modification du réel.

II.
La phénoménologie de Husserl se présente donc, aux yeux d’Adorno, comme un véritable « modèle » de pensée, c’est-à-dire comme une figure capable de fournir à la démarche critique de la dialectique[[Pour les concepts de « modèle » et de « dialectique », voir directement la Dialectique Négative, Paris, Payot, 1992. tous les outils dont celle-ci a besoin pour sa constitution. Ce procédé permet à Adorno de saisir dans la phénoménologie la « critique immanente » (immanente Kritik) de la philosophie, la définition de la vérité à partir d’une non-vérité. La dialectique, en tant que critique immanente, contraint la phénoménologie à affirmer sa non-vérité jusqu’au bout, non-vérité qui se transforme par là même en vérité de la critique, donc en concept. La phénoménologie est attaquée par la dialectique comme une contradiction réelle et non. pas comme un universel abstrait ; c’est ainsi que la phénoménologie devient le « moteur » qui meut les concepts de la dialectique. De cette façon, la démarche de la dialectique permet de dévoiler les présupposés implicites de la phénoménologie comme antinomies et d’affirmer leur caractère de principes totalisants. Cela nous conduit à fixer un premier point préalable à toute analyse consécutive : la différence radicale entre la méthode phénoménologique et la méthode dialectique. C’est au niveau du statut de la méthode philosophique qu’Adorno fixe les coordonnées interprétatives de son projet critique.

Or, selon lui, la phénoménologie de Husserl est la dernière et la plus puissante manifestation d’une axiomatique gnoséologique fondée sur l’alliance entre philosophie et mathématique. La philosophie représente le moment du système comme Tout, comme Unité qui répertorie l’étant dans sa dénombrabilité, tandis que la mathématique lui fournit les axiomes de réduction des choses en hypostases. L’étant devient ainsi l’expression d’une Unité qui trouve sa raison d’être dans le principe d’un ordre dénombrable et réductif. Les nombres garantissent la possibilité de réduire la pluralité de l’étant à l’unité de la pensée. Ce procédé, fondé par Platon, nous le retrouvons, de l’avis d’Adorno, tantôt chez Descartes tantôt chez Husserl[[Il serait intéressant s ce propos d’étudier le rapport existant entre cette interprétation d’Adorno et la reconstruction /déconstruction de la métaphysique opérée par Heidegger., c’est-à-dire dans les philosophies où il est question de supprimer, à travers le primat de la méthode, la différence de l’objet par rapport à l’idée. Dans la phénoménologie, toutefois, ce primat de la méthode prend un sens tout à fait nouveau, étranger aux philosophies précédentes : celui d’un processus cognitif ancré dans un processus social de domination. L’établissement du primat ontologique de la méthode va de pair avec la constitution de la forme capitaliste de commandement. Autrement dit, selon Adorno, la phénoménologie fournit à la domination capitaliste sa propre justification scientifique, en lui donnant une méthode systématique et une dignité ontologique. La philosophie de Husserl ne fait que traduire en concepts les rapports de propriété fixés par l’aliénation, car, dans sa démarche « rigoureuse » et aseptique, elle trace des limites et des frontières extrêmement rigides entre les idées, qu’elle considère comme de véritables propriétés. Le monde est construit par la phénoménologie en suivant un schéma d’appropriation : les idées doivent être disponibles pour la méthode puisqu’elles doivent servir comme fondement indubitable de l’être-en-soi. La prima philosophia détermine la vérité de ses propositions à partir de présupposés qui lui sont depuis toujours implicites, elle est totalement refermée sur son identité, incapable de s’ouvrir à la différence et à l’altérité. Le principe qui soutient la phénoménologie est celui de la sécurité à tout prix rien ne doit déranger la stabilité et la cohérence des idées. De cette façon, la gnoséologie husserlienne non seulement devient une gnoséologie qui ne « connaît » pas, mais elle se transforme aussi en un appareil conceptuel qui couvre et reproduit les rapports capitalistes de domination. Le processus social est en quelque sorte racheté par la phénoménologie et confirmé tel qu’il est, sans possibilité de modification. Or, selon Adorno, « le processus vital et réel de la société n’est pas introduit dans la philosophie de contrebande, sociologiquement (soziologisch), par coordination, mais il est le noyau du contenu logique lui-même »[[Adorno, Zur Metakritik der Erkenntnistheorie, Stuttgart, 1956, p. 34..

Le propos d’Adorno, dans la Metakritik, est de renverser complètement la démarche phénoménologique, d’une part afin de montrer le rôle que celle-ci joue dans la constitution des sciences sociales, et de l’autre, d’affirmer le caractère tout à fait central et déterminant des rapports sociaux dans l’institution d’une pratique philosophique comme dialectique. C’est effectivement au niveau de l’assomption de l’être social (gesellschaftliche Sein) que se situe la différence entre la dialectique et la phénoménologie : si la première vit et trouve sa raison d’être dans la matérialité et dans la productivité exprimée par les rapports sociaux, la deuxième ne fait qu’introduire dans sa méthode, d’une manière abstraite, « la pure forme de l’organisation (Organisationsform), sans aucun égard pour le contenu social (gesellschaftliche Inhalt), qui est de propos négligé »[[Adorno, ibid., p. 43.. C’est donc à partir de présupposés radicalement différents qu’Adorno entame son entreprise de dévoilement des antinomies de la phénoménologie husserlienne, dans le but d’ouvrir un champ d’interrogation permettant à la philosophie de faire « parler » la logique (die Logik zum Sprechen zu bringen) ; car, « si l’époque de l’interprétation du monde est révolue, et il s’agit maintenant de le transformer, la philosophie prend congé et, dans le congé, les concepts s’arrêtent, en devenant des images. Ce n’est pas l’heure d’une philosophie première, mais dernière »[[Adorno, ibid., p. 49..

III.
La critique d’Adorno à Husserl a essentiellement pour objet le statut de la logique et de la gnoséologie par rapport à la constitution réelle de l’être social. La phénoménologie, nous l’avons vu, représente la dernière étape du processus de réduction de la philosophie à la science, processus qui a eu en Kant son interprète principal (la question de la philosophie kantienne était : comment la métaphysique en tant que science est-elle possible ?) Or, selon Adorno, la philosophie qui assume la science comme modèle de vérité est une philosophie complètement assujettie à la division du travail, c’est-à-dire une philosophie qui ne fait que reproduire le caractère préformé des catégories sociales car la science considère le travail spirituel/immatériel (geistige Arbeit) comme un savoir abstrait des médiations sociales (gesellschaftilichen Vermittlungen)[[Adorno, ibid., p.52.. Les rapports de production fournissent à la science les thèmes et les modèles de ses recherches ; ils établissent les domaines et tracent les limites des enquêtes. C’est le marché qui met à disposition des sciences les données de fait, les outils et les instruments de recherche ; par conséquent, les sciences se présentent comme un ensemble de fonctions statiques, réfléchissant purement et simplement l’organisation capitaliste du travail. Dans ce contexte, la philosophie, comme toutes les autres disciplines, ne s’occupe que de ce qui est donné à l’avance par l’organisation sociale. Tout ce qui échappe au contrôle et à la vérification du marché est immédiatement chassé comme non-scientifique.

Or, contrairement à son intention (« saisir les choses en elles-mêmes »), la phénoménologie de Husserl fournit l’exemple le plus évident de cet assujettissement au modèle scientifique moderne. Il suffit de lire ce que Husserl écrit dans La crise de l’humanité européenne et la philosophie : « la ratio qui est maintenant en question n’est rien d’autre que l’auto-compréhension effectivement universelle et effectivement radicale de l’esprit, sous la forme d’une science universelle responsable, laquelle inaugure un mode de scientificité entièrement nouveau, où toutes les questions possibles, celles de l’être et celles de la norme, celles de l’ainsi-nommée existence trouvent leur place. C’est ma conviction que la phénoménologie intentionnelle a fait pour la première fois de l’esprit en tant qu’esprit le champ d’une expérience systématique, et que par là elle a produit le bouleversement total de la tâche de la connaissance. L’universalité de l’esprit absolu englobe tout étant dans une historicité absolue, dans laquelle s’insère la nature en tant que formation de l’esprit. C’est la phénoménologie intentionnelle, et précisément transcendantale, qui la première créa ici la lumière, grâce à son point de départ et à ses méthodes »[[Husserl, « La crise de l’humanité européenne et la philosophie », dans La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, Paris, Gallimard, 1989, p. 381-382..

La phénoménologie est la véritable science universelle de l’esprit, la seule capable de garantir, par sa méthode, la compréhensibilité du monde. Husserl envisage une philosophie qui est, en soi, la garantie scientifique d’une « expérience systématique », c’est-à-dire d’un regard porté sur la totalité de l’étant, d’une considération donnant lieu à une connaissance universelle du réel. Cette démarche se présente comme une démarche de fondation[[« La tâche que la philosophie s’impose, le but de sa vie en tant que philosophie, c’est une science universelle du monde, un savoir universel, valable de façon ultime, l’universum des vérités en-soi du monde, du monde en-soi », Husserl, La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, Paris, Gallimard, 1989, p. 298., comme l’instauration d’un modèle de vérité fort et indubitable ; et ce modèle, à son tour, réalise l’alliance méthodologique de la philosophie et de la science.

C’est exactement à partir de ces présupposés qu’Adorno développe sa critique à l’ « absolutisme logique » de Husserl, afin de montrer le rapport étroit qu’il entretient avec la réification des rapports de production. Premièrement, « le concept husserlien de la logique présuppose le patrimoine cognitif des sciences en tant qu’instance de contrôle »[[Adomo, op.cit., p. 61. ; deuxièmement, son absolutisme logique est le reflet de la fétichisation des sciences[[Ibid., p. 62., autrement dit de la séparation et de l’isolement de la méthode scientifique par rapport à la constitution réelle de l’être social. Le donné de la conscience pure, l’a priori de la phénoménologie, est déjà déterminé comme objet scientifique, il ne nécessite pas une justification transcendantale, il est assuré dans son objectivité universelle. C’est pour cette raison qu’Adorno affirme que le problème de la phénoménologie ne consiste pas à vérifier si la science est possible, mais seulement comment elle est possible. Ce qui intéresse Husserl ce n’est pas d’attester la vérité de la science, mais plutôt la scientificité de la vérité[[Ibid., p. 63. ; c’est celle-ci qui doit être « décrite » scientifiquement. La tâche de la philosophie est d’assumer, à travers la perception intentionnelle, l’évidence d’un être-en-soi logique, irréductible et fondé dans son absoluité. La logique devient un présupposé ontologique, abstrait et isolé de tout mouvement capable de lui donner une impulsion productive ; son caractère formel est le résultat de sa réification. Cette réification « renvoie à la forme de la marchandise dont l’identité consiste dans l’équivalence de la valeur d’échange »[[Ibid., p. 80., c’est-à-dire que la logique travaille sur ses objets en dépit de leur contenu et de leur genèse, en les considérant comme de pures identités équivalentes et interchangeables, dont il ne faut retenir que la forme. L’absolutisme logique est le résultat de la réification opérée sur le moment constitutif de la subjectivité, de telle façon que « la vérité apparaît à cette: pensée comme ce qui ” reste ” après qu’on a déduit les frais de son procédé de fabrication, pour ainsi dire le salaire de son travail »[[Ibid., p. 81. ; la logique qui soutient la phénoménologie ne considère nullement l’interaction productive qui est la base, selon Adorno, de toute forme de connaissance.

La détermination de la vérité philosophique advient toujours à partir de la connexion synthétique entre l’objet et le sujet, entre le mouvement ouvert et différentiel de l’objet et l’acte institutif du jugement. Il n’est pas possible d’isoler d’une manière abstraite les deux moments constitutifs de la vérité, car « la vérité est un champ de forces, une constellation (die Wahrheit ist ein Krafssfeld, eine Konstellation)[[Ibid., p. 82., et la logique n’est pas un être-en-soi, mais un processus interactif axé sur la dialectique sujet/objet. Le jugement philosophique est inséparable d’une genèse et d’une tension ” immanentes “, d’une dynamique réelle entre moments différents. Adorno peut ainsi affirmer que la genèse implicite de la logique n’est pas une motivation psychologique. Elle est un comportement social (gesellschaftliches Verhalten) »[[Ibid., p. 86.. Dans la logique nous retrouvons toujours les conditions objectives de la réalité sociale, réalité que la phénoménologie hypostasie dans ses catégories idéales, sans la pénétrer ; cela signifie que l’être social est immédiatement transformé en vérité et « son objectivité transfigurée en objectivité spirituelle, dans l’être idéal des propositions en soi »[[Ibid., p. 87..

En annulant l’interaction sujet/objet, la phénoménologie renonce à la connaissance de la réalité sociale, et ses idées ne deviennent rien d’autre que des simulacres, privés de force et de tension spéculative. Le monde est considéré d’un point de vue désintéressé et aseptique, « scientifique », sans prendre en charge l’origine sociale et contradictoire des actes cognitifs. Par conséquent, les contenus de la conscience sont acceptés dans leur instantanéité, tels qu’ils sont donnés par l’ordre social existant. Mais, affirme Adorno, « la pensée requiert un sujet et, du concept de sujet, nous ne pouvons pas expulser (austreiben) un substrat factuel (faktisches Substrat) »[[Ibid., p. 97., ce qui signifie que la connaissance doit toujours s’appuyer sur le moment productif et déterminant de la subjectivité, qui ne se réduit pas à l’Ego intentionnel de la phénoménologie, à l’Ego identique et transparent à lui-même, mais qui est au contraire une synthèse productive entre la proposition spéculative et la différence irréductible de l’objet. Dans l’acte qui « connaît » le monde, il n’y a rien de neutre et d’immédiat ; penser l’objet signifie avant tout le « déterminer » et donc le « transformer » en autre. L’acte de connaissance est un acte qui modifie le donné, qui instaure une médiation dialectique entre l’objet saisi immédiatement et le concept qui le pense[[II est évident que cette conception adornienne de la vérité doit être lue en relation étroite avec l’expérience spéculative hégélienne, à laquelle d’ailleurs Adorno se réfère explicitement. Sur le rapport Adorno-Hegel, voir Adorno, Trois études sur Hegel, Paris, Payot, 1979, en particulier p. 66-99.. Contrairement à ce qui se passe dans la phénoménologie, où la logique a pris la place de la gnoséologie, dans la dialectique, telle qu’Adorno la conçoit, nous avons toujours affaire à un processus synthétique d’enrichissement de l’expérience ; la structure statique de la logique husserlienne révèle en effet ce manque de subjectivité. L’Ego phénoménologique est un sujet philosophiquement « improductif », totalement séparé des médiations réelles de l’être social, de la socialisation des rapports de production. Tandis que la dialectique s’approprie les contradictions sociales dans le but de les transformer, la phénoménologie s’arrête devant elles comme devant une fatalité, une nécessité inéluctable imposée par le monde réifié. Les rapports sociaux ne donnent pas lieu chez Husserl à une modification de la démarche philosophique, mais, au contraire, c’est la méthode qui confirme l’état de fait de l’exploitation capitaliste.

IV.
Le noyau critique de l’argumentation adornienne dirigée contre la phénoménologie est donc le suivant: « la tendance à la réification du donné chez Husserl est liée à la destruction de l’Erfahrung dans la société bourgeoise avancée et à son remplacement par des concepts sans vie, asservis ou ” administrés “. La disparition de la véritable expérience… correspond à l’impuissance croissante de l’homme moderne. Pour Adorno, la phénoménologie représente un ultime et vain effort de la pensée bourgeoise pour échapper elle-même à cette impuissance. Mais il y a pire : le postulat de l’identité et de l’immédiation absolue peut tout aussi bien mener à la domination politique d’une idéologie absolue. Il y a un obscur lien entre la phénoménologie et le fascisme : ils sont tous deux l’expression de la crise finale de la société bourgeoise »[[M. Jay, L’imagination dialectique. L’École de Francfort 1923-1950, Paris, Payot, 1989, p. 91..

L’appareil logico-formel de la phénoménologie constitue la dernière grande tentative de la pensée contemporaine de construire une « image du monde » systématique et cohérente, de mettre en place un dispositif universel de connaissance ; mais ce dispositif non seulement se révèle incapable de « produire » des connaissances, il offre aussi aux idéologies totalitaires l’opportunité d’une justification philosophique[[Celle-ci est d’ailleurs la critique qu’Adorno adressera, avec une remarquable vis polemica, contre Heidegger et son ontologie existentielle. Cf. Adorno, Le jargon de l’authenticité, Paris, Payot, 1989.. Or, quelle est l’antithèse possible pour sortir du modèle phénoménologique et instaurer une théorie aboutissant à une « praxis modifiante » ? Telle est, nous l’avons vu, la question qu’Adorno se pose en écrivant la Metakritik. La réponse est celle d’une « dialectique non idéaliste » autrement dit, d’une dialectique qui détermine le contenu de son expérience dans la médiation productive entre le sujet et l’être social – comme objet en effet « la société est immanente à l’expérience, ce n’est pas un allo genos. Seule l’auto-réflexion sociale de la connaissance confère à celle-ci l’objectivité, qu’elle n’atteint pas tant qu’elle se plie aux contraintes sociales agissant en elle sans les inclure dans sa réflexion. La critique de la société est une critique de la connaissance et inversement »[[Adorno, « Sujet et Objet », dans Modèles critiques, Paris, Payot, 1984, p. 267. ; en même temps, « le contenu de l’expérience individuelle ne s’établit pas à l’aide de la méthode de généralisation comparative, mais en dissolvant ce qui empêche cette expérience – elle-même inhibée – de s’abandonner à l’objet sans réserve ; la position clé du sujet dans la connaissance est l’expérience, non pas la forme ; ce que Kant qualifiait de formation est essentiellement déformation. Dans son travail, la connaissance est essentiellement destruction de son travail habituel, destruction de la violence qu’elle exerce envers l’objet. L’acte par lequel le sujet déchire le voile dont il enveloppe l’objet se rapproche de sa connaissance. Le sujet n’est capable de cet acte que lorsqu’il s’abandonne passivement et sans crainte à sa propre expérience »[[Ibid., p. 270..

C’est dans le travail accompli par le sujet dans l’être-social qu’on peut construire une tension spéculative apte à déterminer une connaissance philosophiquement productive. L’objet n’est pas l’être-statique de la tradition gnosélogique moderne, il est au contraire l’être-en-mouvement se constituant dans l’immanence des relations sociales. Cet objet est déchiré par l’acte cognitif du sujet dialectique, qui l’ouvre dans la multiplicité des compositions et de ses développements ; il se forme ainsi un « champ de forces » ne visant pas l’identité abstraite du binôme sujet/objet, mais plutôt la création perpétuelle et différenciée de concepts, l’interaction immatérielle des langages, la production sociale du savoir. « Si l’on pouvait imaginer un état au-delà de la réconciliation, on n’y verrait ni l’unité indifférenciée du sujet et de l’objet, ni son antithèse radicale : on y percevrait plutôt le jeu des différences. C’est alors seulement que la notion de communication, en tant qu’objective, trouverait sa place. La communication actuelle doit son indigence au fait qu’elle sacrifie le meilleur – le potentiel d’entente entre les hommes et les choses – à la communication entre sujets obéissant aux impératifs de leur raison subjective. La relation du sujet et de l’objet trouverait sa vraie place, même épistémologiquement, dans une paix réelle aussi bien entre les hommes qu’entre eux et leur autre. La paix est l’état de la différence sans domination dans laquelle les différences communiquent[[Ibid., p. 263.. »

Ansaldi Saverio

Maître de conférences à l’université de Montpellier III – Paul Valéry. Il a publié La Tentative schellingienne. Un système de la liberté est-il possible ? (L’Harmattan, 1993) ; Spinoza et le baroque. Infini, désir, multitude (Kimé, 2001) ; Nature et puissance. Giordano Bruno et Spinoza (Kimé, 2006). Membre du comité de rédaction de Multitudes.