Après le putsch : l’union soviétique à l’heure du vide

Des comploteurs incompétents qui noient leur irresponsabilité dans l’alcool, des victimes dont la plupart semble avoir été au courant de ce qui les menaçait, une mobilisation populaire réelle mais limitée en nombre, une population dont la majorité demeure atone : tous ces ingrédients composent le putsch survenu à Moscou en août dernier. “Quatre jours qui ébranlèrent le monde”, nous invite à penser la presse internationale, qui voit dans cette tragi-comédie le contrepoint tant attendu de la Révolution d’Octobre.

Laissons l’imagination au vestiaire et abstenons-nous de comparer Eltsine à Lénine, même si l’un et l’autre sont montés sur un char pour haranguer la foule. Au milieu de cet imbroglio sans gloire, une chose est pourtant certaine : les événements de l’été marquent, en Union Soviétique comme dans le monde, la fin d’une époque. L’idéal communiste cesse d’être incarné dans un système d’États, qui, en fait, en étaient la négation ; du même coup – les propagandes intéressées aidant – toute idée de rupture de l’ordre établi semble désormais condamnée et le capitalisme peut passer, aux yeux de Yorge Semprun, et de tant d’autres, pour l’horizon indépassable des générations futures. La planète cesse de s’organiser autour de l’antagonisme entre deux “camps”. Quant à l’URSS elle-même (et, déjà ou sous peu, la Chine et Cuba), elle est entrée dans la phase d’une crise permanente, dont les conséquences se feront ressentir dans le monde entier.

Irréformables

Cette crise, dont il importe, pour envisager l’avenir, de comprendre la dynamique, est en fait double. Elle est d’abord faillite d’un système bureaucratique, pan-étatique qui, en prétendant enfermer la société tout entière dans sa réglementation, se vouait à l’effondrement : sa survie ne pouvait être assurée que par une hiérarchisation de plus en plus poussée, au bénéfice d’une couche dominante qui, parce qu’elle ne croyait plus à son utilité publique, se repliait sur la défense de privilèges privés et détruisait ainsi les bases mêmes de son existence (les “années de stagnation” sous le règne des vieillards Brejnev ou Tchernenko, n’ont pas d’autre signification).

Mais cet échec fondamental en entraîne un autre, plus conjoncturel mais non moins significatif – celui de la politique de réformes du sommet prôné par Michaël Gorbatchev. Produit de la classe dominante soviétique, ce dernier en incarnait la fraction lucide, consciente de la nécessité de transformations radicales pour éviter la catastrophe vers laquelle se dirigeait le pays. La perestroïka visait à éliminer les malfaçons les plus dangereuses du système en utilisant les structures politiques existantes que, par à-coups successifs, on adapterait aux tâches nouvelles. Rationnelle dans sa conception, cette orientation ne pouvait réussir que si elle bénéficiait d’un soutien populaire. Ce ne fut le cas que pendant quelques années, voire quelques mois. Ensuite, Gorbatchev fut contraint, face à un jeu politique de plus en plus incontrôlable, de pratiquer une suite de compromis et de jeux d’équilibre, que certains marxistes classiques auraient facilement qualifiés de “bonapartistes”.

S’il faut tirer une leçon de cet enlisement, c’est sans doute que le système dit soviétique n’est pas réformable de l’intérieur de la nomenklature, encore moins de l’en-haut de plus en plus fragile et isolé que représente le pouvoir central. Le divorce est trop grand entre ce qui fut la société politique née de la période stalinienne et l’ensemble diversifié, fluide, qu’est la société civile soviétique. Aucune solution globale n’est envisageable qui n’apparaisse comme la négation de ce qui fut auparavant.

Régression et déstructuration

Il y a dans ce constat un élément rassurant : ni la terreur, ni la puissance de l’appareil n’ont pu empêcher l’évolution des peuples soviétiques. En définitive, contrairement à ce que prédisaient ceux qui faisaient du totalitarisme l’explication totale de la réalité de l’URSS, la société l’a emporté sur le monstre froid du parti-État. C’est là une leçon qui permet d’envisager le long terme sans trop de pessimisme.

Dans l’immédiat, les raisons de se réjouir sont moins évidentes. Seuls peuvent sombrer dans la béatitude les commentateurs qui, convertis à un spontanéisme new-look, nous expliquent que la masse des Soviétiques ont fait un choix clair en faveur de la démocratie. En réalité, nous n’assistons qu’à un rejet massif d’un passé qui demeure encore vivant : déboulonner les statues de Lénine c’est, dans le cadre d’un symbolisme qui n’est pas sans rapport avec la magie, se prémunir contre le retour offensif de dangers contre lesquels on se trouve dépourvu d’arguments fondés en raison. La société a vaincu l’ordre bureaucratique, mais celui-ci a laissé ses marques en profondeur. La société soviétique est déstructurée ; elle est, de ce fait, en proie à la régression.

Les Soviétiques ont vécu, depuis une éternité relative, prisonniers d’un discours officiel auquel personne ne s’identifiait – pas même ceux qui en tiraient leur légitimité. Mais ce discours organisait la vie publique à laquelle il servait de référence, positive ou négative. La dislocation est à l’origine d’une série de béances que ne vient combler, pour le moment, aucune proposition cohérente, capable de rassembler une majorité de la population. L’idéologie que, partout à l’Ouest, on enterre à grands cris, règne absolument de Moscou à Vladivostock : c’est ainsi que le choix de l’économie de marché traduit moins une réflexion mûrie qu’une volonté de changement passablement abstraite : la multiplication des plans pour la transition du “socialisme” à la liberté d’entreprise reflète ce flou de l’opinion : même lorsqu’ils sont accompagnés d’arguments techniques sensés, les divers plans proposés expriment d’abord la volonté politique de ceux qui les défendent, à savoir prouver à l’opinion publique que l’on est on ne peut plus résolu à devancer ses vœux, aussi imprécis qu’acharnés.

Et si l’on est en droit de parler de régression à propos de ce qui se passe en URSS, ce n’est pas en fonction d’un jugement de valeur: serait-il moins “progressif’ de souhaiter un régime de démocratie parlementaire plutôt que le “socialisme” à visage de tiroirs, de barbelés et de pénurie ? Ce dont il s’agit ici, c’est de l’obligation dans laquelle se trouvent les Soviétiques, transis par les conséquences d’une dictature qui atteignait tous les mouvements de la vie, de faire retour aux formes de pensée politique antérieures au grand bouleversement introduit par la révolution de 1917. Par hostilité au régime existant, on choisit le système que lui-même désignait comme son contraire : le capitalisme ; et ce choix ramène aux valeurs anciennes, la religion ou la patrie et, pourquoi pas, la monarchie. Cette réhabilitation du passé, qui est rendue plus nécessaire encore aux yeux de beaucoup par les incertitudes qu’entraîne le délabrement de l’économie, est un obstacle majeur à la pensée créative ; elle entrave l’esprit d’innovation face à une situation qui n’entre dans aucun schéma d’autrefois.

Tout cela rend extrêmement difficile une traditionnelle analyse en termes de classes. Non que les classes sociales n’existent pas, la classe ouvrière tout particulièrement ! Mais la régression qu’entraîne la faillite du “communisme bureaucratique” empêche l’expression unifiée des travailleurs soviétiques. Des grèves, comme celles des mineurs, la création de plusieurs organisations syndicales indépendantes ont montré les potentialités ouvrières et sont prometteuses d’un avenir autre. Mais, dans l’immédiat, l’opinion des salariés est sujette aux fluctuations des rivalités.

On comprend mieux, dès lors, les incertitudes de la vie publique de l’URSS. Dépourvus de références, anciennes ou nouvelles, les gens sont en quête de cadres rassurants. Face à la confusion dominante, ils affirment passionnément leurs particularités et font confiance à ceux qui font appel à leur foi en un avenir, terrestre ou céleste. Réprimés pendant des décennies, le nationalisme et la religion apparaissent comme les seuls terrains solides où se réfugier. 11 faut pourtant différencier ici ce qui se passe en bas et l’utilisation qu’en font des leaders qui se veulent charismatiques. Le processus de démocratisation, dont la dissolution du PCUS est le symbole le plus fort, aboutit à un éclatement des formes de représentation politique. C’est pain bénit pour tous les démagogues qui, par exemple, se servant, en Georgie ou en Russie, du sentiment national pour occuper les allées du pouvoir. Les rapports qui s’établissent entre eux et leurs partisans relèvent du passionnel plus que du rationnel. L’Union Soviétique vit à l’heure des foules plus que des masses, de conflits de pouvoir qui se déroulent dans les sommets. La classe ouvrière peut être manipulée et, dans le grand vide agité de l’URSS, elle peut peser par sa masse et par la force de ses revendications quotidiennes. Elle n’est pas (pas encore ?) une force politique autonome.

Il faut rapprocher cette carence de celle de l’intelligentsia, dont on sait le poids spécifique qu’elle exerçait dans le système soviétique. Par l’intermédiaire de ses éléments les plus audacieux, elle a contribué à la délégitimisation du pouvoir existant. C’est sur elle que Gorbatchev s’est appuyé dans les premiers temps de la perestroïka. Aujourd’hui, elle semble frappée d’atonie. Certains de ses représentants les plus éminents figurent parmi les conseillers des princes dont ils élaborent, avec plus ou moins de bonheur, les plans de passage à l’économie de marché. Mais, collectivement, les intellectuels ne remplissent plus (pour le moment ?) le rôle d’analyseurs des maux de la société et de formulateurs de propositions d’avenir – qui justifie leurs positions dans le monde. L’esprit critique perdure sans trouver les voies d’une expression politique efficace. C’est là un manque à gagner profond.

Menaces…

Il est difficile d’envisager l’avenir avec optimisme. L’économie va à vau-l’eau et ceux qui, à droite ou à gauche, parlent de rétablissement du capitalisme pratiquent l’art du raccourci. Certes, les forces existent qui veulent faire de la privatisation l’instrument d’un renforcement de l’exploitation. A coup sûr, les composantes de l’Union Soviétique n’ont chacune d’autre perspective que l’intégration au marché mondial, ce qui pour la plupart d’entre elles équivaudra à une dépendance. Mais il y a loin du modèle théorique de l’économie de marché à la réalité future de l’URSS. Cette réalité, c’est le délabrement général, en particulier celui de beaucoup de grandes usines, ces kombinat tant vantés à l’époque stalinienne. Les investissements étrangers, sur lesquels comptent les faiseurs de projets, s’opéreront de manière sélective. Et l’hypothèse la plus probable est la coexistence très peu pacifique entre des secteurs à peu près modernisés, des petites et moyennes entreprises privatisées ou gérées par des coopératives et des zones entières piétinant dans la stagnation. Autant dire que la crise a des chances de durer et que la redoutable mixité de l’économie s’accompagnera de chômage massif et de ruine sociale.

Dans ce désordre, l’État ne peut qu’être présent. Quel État ? C’est tout le problème, en fonction duquel s’accumulent les contradictions. Le maintien de l’Union, nécessaire pour éviter l’émiettement de l’économie et de la société, se heurte aux opérations des nationalismes innombrables : chaque leader, actuel ou potentiel, d’un groupe ethnique ou d’un État régional veut d’abord être en position déforce avant d’envisager une coordination. Une diaspora généralisée de l’ancienne Union Soviétique est devenue une possibilité concrète. Et ce danger implique un autre péril : pour sortir de l’impasse, le recours à un pouvoir dictatorial peut apparaître le seul moyen.

On parle couramment des risques d’un nouveau putsch, sérieux celui-ci. Et l’on insiste volontiers sur le maintien en force des “conservateurs”, ces apparatchiks qui ont tout à perdre d’une libéralisation. Le risque est sans doute réel mais la vision, purement idéologique, qui oppose “bureaucrates” à “démocrates” ne doit pas estomper d’autres menaces, tout aussi effectives. La couche sociale qui dominait l’Union Soviétique était structurée par rapport à l’État. L’exercice du pouvoir – et les privilèges qu’il garantit -faisait sa cohésion. Ce qui signifie qu’une très grande partie de ces membres est susceptible, pour conserver sa position, de s’adapter à la nouveauté d’une économie fondée sur le profit et d’une société désadministrée. Déjà, tel chef d’entreprise, tel maire de grande ville, il y a peu intégrés à la nomenklatura, se retrouvent en position dominante. Comme si rien n’avait changé.

Tous ces nouveaux convertis à l’économie de marché peuvent fort bien considérer que leur objectif ne sera atteint qu’avec l’instauration d’un pouvoir fort (ne parlait-on pas avec admiration, il y a plusieurs mois déjà, de la “solution Pinochet” qui avait permis le rétablissement de l’économie chilienne ?). Renforcement illimité de l’exécutif, alliance avec certains secteurs de l’armée… la tentative peut, en fonction des rapports de forces, prendre des formes multiples. Le seul fait d’en évoquer la possibilité montre les dangers que court la démocratie qu’on nous dit en voie de restauration. Ne nous y trompons pas : toute solution autoritaire peut rencontrer, un temps au moins une certaine audience populaire : pour sortir de la misère, pour émerger de la confusion, tout espoir de stabilité peut ne pas apparaître vain. Malgré les différences, le cours actuel des événements en Pologne, en Roumanie ou en Slovaquie indique ce qui peut aussi se passer en URSS. D’autant qu’il ne faut pas sous-estimer l’apparition de courants d’extrême droite qui, s’ils sont très minoritaires, n’en révèlent pas moins les tendances inquiétantes d’une société, à peine issue du “socialisme réellement existent”.

L’heure du possible

Faut-il renoncer à toute perspective de progrès pour ce qui fut l’Union Soviétique ? L’extrême faiblesse de toutes les forces de gauche authentique semblerait, à première vue, aller dans le sens du pessimisme absolu. Toutes sont victimes du mot “socialisme” qui, pendant plus de soixante ans, a servi d’étiquette à l’objection bureaucratique (de ce point de vue, il n’est pas sans intérêt de noter que Gorbatchev a quelque mérite à se dire encore socialiste, quand bien même le modèle “social démoàcrate” qu’il a proposé au printemps dernier demeure plus que ténu).

S’il ne reste qu’une “loi de l’histoire”, elle peut être formulée ainsi : les défaites que la propagande et l’idéologie présentent comme des victoires ont des conséquences accablantes. L’Union Soviétique paie – nous payons – le stalinisme, ses crimes et ses mascarades. Il faut en accepter la note, tout en sachant que la fin de cette illusion sanglante ouvre aussi des possibilités nouvelles.

La destruction de l’encadrement bureaucratique qui musclait la société et plus encore la mise à mort des symboles par lesquels le discours totalitaire structurait la vie publique créent un espace inédit que ne peuvent occuper durablement les réminiscences du terrorisme, non plus que les mythes libéraux. Aussi limités qu’ils soient encore, les mouvements sociaux existent en Union Soviétique ; ici ou là, des tentatives autogestionnaires se mettent en place ; l’idéologie devient une préoccupation active pour des millions de gens ; les mobilisations contre le putsch, pour partielles quelles aient été, montrent que la volonté de démocratie est ancrée dans de nombreuses couches de la population.

C’est là un aspect essentiel de la situation. Société en crise, l’Union Soviétique va au-devant de convulsions nombreuses, qui seront autant d’occasions d’une redistribution des cartes politiques. Une des batailles essentielles se déroulera à propos du contenu de la démocratie: sera-t-elle limitée au simple fonctionnement électoral (avec, à la clé, les risques, déjà évoqués, de solution autoritaire) ou prendra-t-elle une dimension sociale, sous une forme directe, qui laisse une large place à l’autonomie de la base, au contrôle sur les décisions prises d’en haut ? La majorité des Soviétiques peut rejeter le “socialisme” qu’on lui a administré comme une purge. Elle peut fluctuer dans ses choix politiques globaux. Elle ne peut rester indifférente sur une large période à la difficile mise en place d’un système nouveau qui, de fait, refusera à chacun de ceux qui la composent le droit d’être sujet de son existence sociale.

Il est exclu d’envisager l’avenir de l’Union Soviétique en termes de certitude, ni même de probabilité. Aucune loi, aucun déterminisme ne peuvent jouer, qui amèneraient immanquablement une intervention positive du peuple, rassemblé autour d’un projet collectif. Mais le champ du possible reste ouvert. Les effondrements qui sont inscrits à l’ordre du jour feront surgir des problèmes, renforça la contradiction entre la dimension sociale des événements – cette dimension, travestie, bafouée, mais néanmoins toujours présente en URSS – et les réalités sordides de la lutte pour le pouvoir et pour le profit.

Les décombres du passé bouchent encore l’horizon. Ils peuvent être déblayés, au prix d’une réorientation qui joigne la théorie à la pratique sociale. Le problème ne concerne pas les seuls rescapés du “socialisme réellement existant”. Il est nôtre aussi. La mort du stalinisme parachève l’intégration des pays de l’Est dans la réalité mondiale. Là-bas comme ici, eux et nous avons en commun un possible qu’il nous appartient de concrétiser. (D. B.)

Berger Denis

Militant politique et essayiste . Enseigne la science politique à l'Université Paris VIII. Porteur de valise à 26 ans, il fait partie des réseaux de soutien au FLN pendant la guerre d'Algérie. Communiste oppositionnel il anime avec Félix Guattari et Gérard Spitzer, le groupe la "Voie Communiste" ( 1955-65) qui pratique l'entrisme au PCF. Aprés Mai 68 il collabore au mensuel "Les cahiers de Mai", puis participe activement à la rédaction de "Futur Antérieur " . Il est actuellement directeur de la revue "Variations ". dans la mouvance des " Communistes critiques ". Avec Henri Maler il est l'auteur d'"Une certaine idée du communisme " aux éditions Felin