Après le référendum francais, la politique par la crise

Inutile de rappeler ici la faible marge qui, au soir du référendum français sur Maastricht, séparait les oui des non : toute la vie politique, nationale et européenne, vit, depuis le 20 septembre, les contre-coups de ce vote étriqué. Il n’est pas nécessaire non plus de souligner l’état de division et d’incertitude de l’opinion quant à l’avenir à moyen terme : le phénomène n’est pas nouveau ; il a seulement été amplifié par la nature même de la consultation qui, en une question unique, mêlait le principe de l’unité européenne à la lettre d’un traité, difficilement assimilable, mal ficelé, plus discutable dans nombre de ses dispositions.
Mais l’important n’est pas là. L’important est que l’intégration européenne n’a pas été remise en question et qu’au contraire, elle est devenue objet de débats et source de préoccupation pour une partie importante de la population. En même temps, le grand nombre de votes défavorables oblige les dirigeants de tous les pays européens à se tenir sur leurs gardes : ils n’ont plus les mains totalement libres pour poursuivre une action limitée aux sommets du Conseil et de la Commission.
Une victoire des “non” aurait ouvert une crise dont la droite la plus douteuse aurait été la bénéficiaire principale. Le non de gauche a été statistiquement important. Mais, au niveau politique, il n’avait pas de force consistante : les dirigeants du Parti Communiste comme les partisans de Jean-Pierre Chevènement, qui en constituaient les bataillons principaux, ont mené une campagne à forts relents nationalistes ; par là même, ils s’interdisaient de répondre efficacement aux Pasqua et autres De Villiers, et autres du non-cocorico, qui auraient mené l’offensive pour un repli national, en soi absurde et porteur de crises internationales graves.
Mais, par ailleurs, un succès écrasant du oui aurait eu des conséquences très négatives. Il aurait accentué l’écart immense qui existe déjà entre l’Europe des salariés, des régions – l’Europe qui seule peut donner un sens à tous les projets d’union – et les lieux calfeutrés où se prennent les décisions essentielles. Ce “déficit démocratique”, pour reprendre le terme approximatif qui a eu cours dans le débat, constitue, de fait, la plus sérieuse des menaces que symbolisait Maastricht. L’absence de contrôle sur les démarches d’unification économique et politique est, bien plus que le poids des quinze mille fonctionnaires de la “technocratie bruxelloise”, une menace pour l’avenir, un obstacle à ce que l’Europe joue un rôle pleinement positif dans la réalisation d’un nouvel ordre mondial.
Il est donc en soi opportun que, chahuté par 49% de votants, les gouvernants en tous genres soient amenés à reprendre l’antienne que Pierre Bérégovoy a ramonné sur les écrans, dès le 20 septembre : il faut agir différemment. La promesse ne pèse sans doute pas lourd ; du moins indique-t-elle qu’un espace se découpe pour une action différente – reste à savoir si existent des forces à la hauteur de cet enjeu.

La charpie française

En France, rien n’est assuré. L’analyse des résultats du référendum fait ressortir une extrême dispersion, tant sociologique que politique. Les commentateurs ont, à juste titre, souligné qu’une forte majorité d’ouvriers, de paysans et d’employés avaient dit non à Maastricht, alors que, du côté des couches nouvelles de salariés, des enseignants, le plus grand nombre émettait un vote favorable. Il n’y a pas lieu de tirer ce constat des conclusions excessives : l’Europe ne divise pas les Français entre une base plébéienne et fruste et des “cadres” plus évolués. Mais il convient de tenir compte de ce que les couches sociales – et les régions – les plus touchées par la crise et le chômage ont exprimé par le non un désarroi qui peut avoir des conséquences dangereuses.
Les votes hostiles des ouvriers sont bien autre chose qu’un “vote de classe”, un refus délibéré de l’Europe du capital. Certes, la carte des résultats montre que dans les zones où le Parti Communiste a une implantation ancienne, le non l’emporte en général largement. Mais cette corrélation n’implique nullement que, pour autant, le PCF soit en mesure de mobiliser, comme autrefois, cet électorat du refus. Au contraire, on doit se demander, en s’inspirant d’exemples tels que celui de feue la “banlieue rouge” de Seine Saint-Denis, si une bonne partie de la clientèle populaire communiste ne subit pas, en même temps, l’influence des thèmes populistes du Front national, lui aussi partisan du non.
La persistance des influences électorales joue aussi pour le centre et la droite. Ainsi, la Bretagne, pourtant touchée aussi par la crise, a-t-elle majoritairement suivi les consignes en faveur du oui que diffusaient les élus du Centre Démocratique et Social (CDS), héritiers de la tradition démocrate-chrétienne de la région. Mais, dans ce cas comme dans la plupart des autres, le vote ne signifie plus l’adhésion à la politique du parti choisi – ce qui laisse une grande marge d’incertitude quant aux comportements des électeurs en dehors des consultations électorales.
Notons enfin l’invraisemblable situation des deux partis les plus influents jusqu’ici : le RPR et le Parti Socialiste. Le premier a vu son dirigeant historique, Jacques Chirac, favorable au oui, être mis proprement en minorité par sa base et son électorat, qui ont suivi dans le non Charles Pasqua et Philippe Seguin, héraults d’un nationalisme populaire qui est une des composantes du gaullisme. Du coup le blason, ci-devant racorni, de Valéry Giscard d’Estaing, promoteur du oui libéral, s’est trouvé quelque peu redoré. Ces péripéties n’auraient que peu d’importance si elles ne plongeaient la droite qui, en dépit de son absence de perspectives, a d’excellentes chances de remporter les élections législatives de 1993, dans une confusion frisant la débilité. Sombre avenir !
Quant au Parti Socialiste, on est en droit de se demander jusqu’à quel point il existe encore comme force nationale distincte du gouvernement en place. Dans des régions où son implantation remonte aux grandes heures du mouvement ouvrier français (le Nord et le Pas-de-Calais tout particulièrement) ses consignes en faveur du oui n’ont pas été suivies par son propre électorat. Lors des élections à l Assemblée nationale, son groupe parlementaire risque d’être réduit à une portion ultra-congrue. Mais, surtout, il semble peu capable de retrouver un dynamisme qui lui permette de peser sur les événements.
Si l’on complète ce tableau sommaire par le constat de la faiblesse politique des écologistes (Verts et Génération Écologie) qui ont pourtant le vent en poupe ; si l’on ajoute l’immaturité actuelle des tentatives de recomposition d’une gauche nouvelle, on est amené à une conclusion quelque peu pessimiste. Même si elle n’atteint pas l’ampleur de celle de l’Italie, la crise de la représentation politique et la crise des partis du système est profonde dans la France de 1992. Il n’est pas excessif d’affirmer qu’aucune majorité, qu’aucun gouvernement ne sera en mesure d’assurer une stabilité politique durable. Même si aucune rupture majeure ne se produit, une telle situation risque de favoriser le développement de larges courants populistes et nationalistes. On sait que ce que cela peut signifier.

Maladies européennes

La situation française n’est singulière que parce que la France est, avec le Danemark et l’Irlande, le seul pays où était organisé un référendum à propos de Maastricht. Partout ailleurs, la crise est identique et, du niveau de chaque nation, se porte aux étages des institutions européennes elles-mêmes. Pas en avant en direction de l’unité européenne, Maastricht en révèle toutes les faiblesses du processus. La contradiction la plus importante s’exprime, à l’heure du ralentissement généralisé de l’économie mondiale, par les disparités entre les États des douze. Les perturbations monétaires sont la traduction la plus immédiate de ces inégalités.
Il en résulte une incertitude à propos de la configuration de l’union qui va se réaliser dans les prochaines années. Si il est probable que les ruptures majeures soient évitées, nul ne sait exactement quel sera le “noyau dur” de l’après Maastricht (même si le tandem franco-allemand semble devoir se maintenir). Quelle place y tiendront la Grande-Bretagne, l’Italie, l’Espagne ? Dans quelle mesure la monnaie unique qui, quoiqu’on en pense, est l’axe indispensable de l’union telle qu’elle se fait, pourra-t-elle être réalisée ? Quel équilibre sera trouvé entre les diverses instances de décision européenne ? Quels rapports s’établiront avec l’Est ?
Autant de questions qui ne trouveront que difficilement une réponse rapide ? Ce qui, pratiquement, signifie que la crise des Etats de l’Europe occidentale – à laquelle Maastricht tente de fournir une issue – ne trouvera pas des solutions à moyen terme. Bien plus, les embarras de la construction européenne auront un effet en retour sur les situations nationales. Les difficultés économiques, le chômage, l’impression de despotisme de sommet qui risquent de donner les décisions prises par les conseils et comités renforceront l’incertitude, la crainte, le recours au nationalisme, voire au régionalisme comme protection illusoire contre un changement jugé obscur. Il y a, hélas, encore de tristes jours pour l’Europe que le populisme risque de grignoter.
Souligner ces risques de turbulences politiques et sociales n’équivaut pas à barrer l’avenir. La crise, les crises actuelles sont un passage inévitable dès lors que la nécessité indiscutable d’une unification européenne s’exprime dans un cadre où jusqu’ici la démocratie la plus élémentaire a tenu peu de place. On ne peut réagir à ces dangers qu’en les affrontant. Le nationalisme, la démagogie ne sont pas inscrits dans le registre de la nécessité. Mais pour les stopper, il faut donner à la réflexion et à la lutte une dimension renouvelée. Ni sur le plan économique ni au niveau politique, des solutions ne peuvent être trouvées dans le seul cadre national.
Une culture politique européenne émancipatrice est à créer. Dire, le plus concrètement possible, quelles pratiques sont possibles au niveau européen (en matière de lutte contre le chômage, de coordination des politiques monétaires ou industrielles, dans les relations avec l’Est, etc.). Trouver les formes d’organisation qui permettent une coopération, à l’échelle du continent, entre les forces de lutte. Il est grand temps de réfléchir à ces urgences.

Berger Denis

Militant politique et essayiste . Enseigne la science politique à l'Université Paris VIII. Porteur de valise à 26 ans, il fait partie des réseaux de soutien au FLN pendant la guerre d'Algérie. Communiste oppositionnel il anime avec Félix Guattari et Gérard Spitzer, le groupe la "Voie Communiste" ( 1955-65) qui pratique l'entrisme au PCF. Aprés Mai 68 il collabore au mensuel "Les cahiers de Mai", puis participe activement à la rédaction de "Futur Antérieur " . Il est actuellement directeur de la revue "Variations ". dans la mouvance des " Communistes critiques ". Avec Henri Maler il est l'auteur d'"Une certaine idée du communisme " aux éditions Felin