Après les élections : l’Allemagne comme une force encore tranquille

Helmut Kohl a remporté de justesse les élections législatives allemandes le 16 octobre 1994. Jusqu’au printemps 94 son parti obtenait de mauvais scores dans les sondages, parce qu’il apparaissait comme usé et sans dynamisme. On reprochait à Helmut Kohl et à son équipe les difficultés de l’unité, la croissance vertigineuse de l’endettement public, la montée du chômage et l’atonie de l’économie. Les choses ont commencé à changer au mois de mai quand la conjoncture économique est devenue meilleure et surtout quand il est apparu que la social-démocratie faisait dans l’immobilisme et n’avait pas de solutions novatrices à proposer. Scharping, le candidat social-démocrate à la chancellerie promettait de combattre le chômage et de défendre la protection sociale, mais il ne disait pas les moyens qu’il comptait utiliser. Beaucoup d’électeurs potentiels du parti social-démocrate (SPD), particulièrement dans les classes moyennes salariées se sont alors détournés de lui et ont apporté un soutien hésitant et peu enthousiaste à la démocratie chrétienne.

Au cours de l’été, l’affaire semblait réglée et on s’attendait à une large victoire de la coalition au pouvoir à Bonn. Pourtant les derniers mois de la campagne électorale ont montré que les choses n’étaient pas si simples. En se faisant plus combative, la social-démocratie a regagné quelques points et fait la démonstration par là que les gains de la démocratie-chrétienne étaient fragiles. Par ailleurs, les élections régionales ont toutes été catastrophiques pour le parti libéral (FDP), partenaire de la démocratie chrétienne au gouvernement. Son élimination du “Bundestag” (assemblée fédérale) devenait une probabilité à prendre en compte et on ne pouvait plus écarter la possibilité d’une démocratie chrétienne minoritaire à Bonn. Dans le camp de Helmut Kohl, on commençait aussi à s’apercevoir que la montée en puissance des “verts” à l’ouest et surtout du PDS (ex-communiste) dans l’ancienne RDA ne gênait pas seulement le parti social-démocrate, confronté à la croissance de forces non négligeables à sa gauche, mais aussi les forces conservatrices obligées d’entrer dans de nouveaux débats. Aussi la démocratie-chrétienne lança-t-elle des attaques furibondes contre le PDS traité par le chancelier Kohl de parti de “fascistes teints en rouge” et par la presse conservatrice de parti héritier de Staline.

Fait significatif, la violence des attaques n’a pas eu les effets escomptés. En Allemagne de l’est, de très nombreuses couches de la population avaient pu se rendre compte depuis longtemps que le PDS avait beaucoup changé par rapport au SED : ses dirigeants ont été complètement renouvelés et ses bases doctrinales n’ont plus rien à voir avec le “marxisme-léninisme” de la période Honecker. Le PDS aujourd’hui ne se présente plus comme un parti d’encadrement ou comme un parti postulant à l’hégémonie sur la société, mais comme un parti qui aide des mouvements de protestation et de résistance à l’oppression. Dans une société troublée par la marchandisation de la vie économique et des relations sociales, il apparaît comme le parti qui défend la solidarité et les valeurs non marchandes. C’est pourquoi les attaques venant de la démocratie chrétienne ont encore un peu plus soudé les rangs des partisans du PDS, très critiques à l’encontre du processus d’unification du pays. Contrairement à ce que croyaient les dirigeants de l’ouest en 1990 et qu’ils voulaient encore croire il y a quelques mois, le PDS n’est pas simplement un reliquat du passé.

Si l’on observe de plus près le comportement des électeurs (grâce aux sondages faits à la sortie des urnes), certaines évolutions ont de quoi inquiéter la démocratie chrétienne et le parti libéral. Leur électorat est de plus en plus vieux (les deux partis obtiennent leurs meilleurs résultats chez les plus de soixante ans) alors que les “verts” et le PDS ont un électorat jeune, avec de très bons résultats chez les femmes de moins de 35 ans. La majorité démocrate-chrétienne et libérale du 16 octobre 94 n’est pas seulement faible arithmétiquement (10 sièges de majorité au “Bundestag “), elle est de moins en moins représentative des secteurs les plus dynamiques de la société allemande. Elle va en outre être confrontée à une situation très inconfortable sur le plan institutionnel. Il n’y a plus que deux Länder (la Bavière et la Saxe) à être dirigés par les chrétiens-démocrates, ce qui veut dire que la coalition au pouvoir à Bonn en tant que gouvernement, n’a plus de contrôle sur l’immense majorité des régions. Elle aura par suite une position encore plus minoritaire dans la deuxième chambre le “Bundesrat” (le conseil fédéral) et, comme le signale l’hebdomadaire “Die Zeit” du 20 octobre 94 une grande partie de l’activité législative va se concentrer dans le comité de conciliation entre le Bundestag et le Budesrat, ce qui va considérablement diminuer la capacité d’initiative du gouvernement dans ce domaine.

En fait, le nouveau gouvernement Kohl est menacé de paralysie. C’est d’autant plus vrai que le parti libéral, pour se donner un profil propre, peut être tenté de s’opposer à certaines orientations droitières préconisées par la CSU bavaroises (immigration, sécurité, etc.). On ne peut non plus exclure que des députés libéraux jouent les francs tireurs et contribuent à mettre le gouvernement en minorité. C’est pourquoi on ne peut écarter qu’à terme se forme une grande coalition (chrétiens démocrates – social-démocrates) qui disposerait effectivement d’une confortable majorité à Bonn comme dans les régions. Cette solution qui a la faveur d’un certain nombre de dirigeants dans les deux partis rencontre toutefois de nombreuses oppositions. Helmut Kohl y est hostile pour le moment, parce que dans le cadre d’une telle alliance son pouvoir serait sérieusement diminué et son prestige atteint. Dans la social-démocratie beaucoup la voient d’un mauvais oeil, parce qu’ils craignent la réaction défavorable d’une grande partie de l’électorat très désireuse de voir une alliance se conclure avec les verts (voire avec le PDS pour les électeurs de l’est). Ils se demandent également si une grande coalition ne laisserait pas trop de champ libre à gauche aux verts et au PDS et n’aboutirait pas à un affaiblissement durable du SPD. Aussi bien, les partisans social-démocrates d’une telle alliance de gouvernement préfèrent-ils prendre une position d’attente, escomptant une usure rapide de la coalition CDU/FDP (à l’horizon de quelques mois) et le renforcement de la capacité de négociation de leur parti.

Il peut donc y avoir blocage pendant un certain temps et le nouveau gouvernement Kohl peut être réduit à la gestion des affaires courantes, malgré sa volonté de ne pas en rester là. Il ne faut toutefois pas prévoir une crise majeure des institutions allemandes dans un avenir rapproché. Malgré la désaffection qui les atteint de plein fouet (crise de militantisme, recul des adhésions, rapport problématique avec les jeunes), les trois piliers politiques de l’État du capitalisme rhénan (la démocratie chrétienne, la social-démocratie et les syndicats) sont encore solides, surtout si on les compare avec leurs homologues français. Il ne faut donc pas s’étonner si les dirigeants démocrates chrétiens et les dirigeants du patronat se sentent en mesure de formuler une politique à moyen terme pour l’Europe et pour leur pays dans l’Europe. L’Europe qui les intéresse, c’est celle du “noyau dur”, celle qui est capable de constituer un bloc économique solide et soudé contre les secousses venues de l’Europe instable. Le biographe d’Adenauer, Hans Peter Schwarz, le dit très ouvertement, l’Allemagne d’aujourd’hui est une grande puissance qui doit entraîner une France incertaine et indécise vers une nouvelle organisation de l’espace européen, en lui faisant comprendre qu’elle n’a rien à gagner à rechercher l’alliance de l’Europe du sud contre l’Europe du nord, mais tout à gagner à redéfinir clairement ses rapports avec un partenaire allemand de plus en plus puissant.

La social-démocratie a fait savoir son opposition à cette politique impériale qui s’inscrit aussi dans les affrontements du triangle États-Unis, Japon, Europe de l’Ouest et qui cherche à stabiliser les rapports avec l’Europe de l’est et la nouvelle Russie. Mais si elle accepte une grande coalition, il faut s’attendre à ce quelle s’adapte à cette orientation. De ce point de vue, les élections allemandes marquées par la défaite des nationalistes extrêmes et des partisans de l’Allemagne seule, ont ouvert la voie à l’Europe à plusieurs vitesses.

Vincent Jean-Marie

Jean-Marie Vincent est mort, mardi 6 avril 2004, à l'âge de 70 ans. Avec lui disparaît un universitaire (il a fondé et dirigé le département de sciences politiques de Paris-VIII), un chercheur qui a publié des ouvrages importants (notamment Critique du travail. Le faire et l'agir, PUF, 1987 ; Un autre Marx. Après les marxismes, ed. Page Deux, 2001). Mais limiter l'apport de Jean-Marie Vincent aux dimensions d'un catalogue de publications réduirait son rôle auprès de tant d'étudiants, d'enseignants et de militants. Son travail n'avait de sens à ses yeux que s'il contribuait à une meilleure compréhension des formes de l'exploitation capitaliste : on retiendra en particulier ses analyses du "fétichisme de la marchandise" et de tous les mécanismes qui font obstacle à la compréhension de la société par les êtres humains. Une telle analyse critique (Jean-Marie Vincent se passionnait pour l'étude de l'école de Francfort, à laquelle il a consacré un livre), prend tout son sens quand on la replace dans la perspective d'une transformation globale de la société par la mise en œuvre d'une démocratie, fondée sur l'auto-organisation des producteurs : tel est l'éclairage qui permet de comprendre au mieux ce qu'a toujours dit notre ami - et, par conséquent, de rendre manifestes les causes de son engagement personnel. Car Jean-Marie Vincent, né en mars 1934, arrivé de province membre de la JEC, rejoint vite une des organisations trotskistes de l'époque. Cette adhésion au trotskisme avait, à ses yeux, le mérite d'unir à une critique radicale du stalinisme une fidélité aux principes du communisme. Mais la marge est grande entre les principes et la pratique. Jean-Marie Vincent quitte bientôt le groupe "bolchevik-léniniste" et se lance dans la construction de ce qui va devenir le PSU. Il en sera un des dirigeants, animateur de la gauche du parti, ferme sur les luttes anticoloniales. Mai 1968 modifie le paysage militant. Refusant la perspective sociale-démocrate qu'implique l'adhésion au Parti socialiste, même modernisé par les soins de François Mitterrand, Jean-Marie Vincent milite un temps à la LCR mais s'en écarte finalement, hostile au léninisme des trotskistes (il a formulé théoriquement ses critiques dans un article à paraître dans la revue Critique communiste). Dès lors, Jean-Marie Vincent peut consacrer ses loisirs à la pensée critique. Directeur de la revue Futur antérieur, fondée avec Toni Negri, il animait, ces dernières années, Variations. Depuis moins de deux ans, il était en retraite. Ce fut pour lui l'occasion d'une "mobilisation militante", pour employer ses termes : comprendre les nouveaux aspects de la crise de la société pour mieux dégager des perspectives de lutte était devenu indispensable. Il publie donc avec Pierre Zarka et Michel Vakaloulis : Vers un nouvel anticapitalisme. Pour une politique d'émancipation (Le Félin, 2003). Mais Jean-Marie Vincent était aussi un grand amateur et connaisseur de musique classique, ce qui lui permettait de s'évader des difficultés présentes. La déconfiture de la droite aux élections régionales le ravit particulièrement. Il imaginait joyeusement, hier encore, le moment où la rue crierait : "Chirac démission !" La mort a mis fin à cette expérience d'intellectuel révolutionnaire. Denis Berger