Au-delà de Gorz Travail et revenu garanti

En guise d’introduction : mort et résurrection du débat sur le revenu minimum et le revenu de citoyenneté

Depuis l’essor du capitalisme, le débat sur la thématique du revenu garanti a traversé la dynamique de la lutte de classes, en donnant forme à des propositions dont la nature reflète cet antagonisme. En guise d’introduction, une brève mise en perspective historique nous permettra d’établir une grille de lecture utile afin de nous orienter et de clarifier les termes des controverses actuelles.

En fait, les premières formes de RMG[[RMG : Revenu minimum garanti. furent conçues par le capital durant la phase dite de l’ « accumulation primitive », dans le cadre d’une configuration du rapport capital/travail qui peut, sur bien des points, être significativement rapprochée de celle ouverte par la crise du fordisme, marquée, selon une thèse au centre du débat de la revue Futur Antérieur, par une rupture progressive de la mauvaise dialectique luttes-développement. Et en fait, comme nous allons le voir, les propositions néolibérales actuelles d’un RMG substitutif au Welfare, présentent une étonnante similitude, voire parfois font explicitement référence, à la conception du revenu minimum de subsistance qui avait été mis en place en Grande-Bretagne au XVIIIè siècle, dans le cadre des « Poor Laws » : un instrument de régulation sociale de la dynamique d’expropriation de la population rurale qui, notamment avec les « enclosures », se trouve à l’origine de la constitution du salariat (Marx, Polanyi).

C’est avec l’essor de la « révolution industrielle » que l’on assiste aux premières tentatives de reformulation de la thématique du Revenu Minimum d’un « point de vue opposé, celui ouvrier d’émancipation du rapport salarial et de réappropriation des conditions sociales de la production », selon une élaboration dont témoigne déjà le « socialisme utopique ».

Dans cette deuxième perspective, le sens de la proposition du revenu minimum change radicalement. En opposition au revenu minimum de subsistance capitaliste/néo-libéral, elle désigne ce que l’on peut qualifier de revenu universel de citoyenneté selon une distinction conceptuelle qui garde encore toute sa pertinence.

De ce point de vue, on peut encore trouver la formulation la plus articulée du revenu de citoyenneté chez Marx, notamment dans deux textes d’une étonnante actualité, par rapport au débat actuel sur la crise du post-fordisme et du Welfare.

– Dans les « Grundrisse » (K. Marx, Œuvres, volume II, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1968), ou notamment dans le « Fragment sur les machines », dégage cette idée, en la situant dans un horizon du développement tendanciel du capital, dans laquelle le caractère de plus en plus social de la productivité ouvre une perspective de libération articulée à l’épuisement irréversible de la rationalité économique, fondée sur la loi de valeur comme mesure de la richesse et norme de sa distribution. Il parle à ce propos de « general intellect ». Ce dernier est défini, non seulement comme capital fixe, mais aussi du point de vue de la subjectivité du travail vivant, dans les termes d’une intellectualité de masse et d’une perspective de réappropriation des conditions sociales de la production « … où le revenu distribué cesse d’être fonction de la quantité de travail fournie, pour devenir fonction de la quantité de richesse que la société décide de produire… ». Dans ce cadre, « … en fait, ce ne sont plus le travail et les travailleurs mais la vie et les citoyens qui se trouvent devoir être rémunérés », comme le fait remarquer Gorz qui structure sa proposition de revenu de citoyenneté et son interprétation du « sens » de l’actuelle crise du post-fordisme à la réalisation historique de cette tendance, même si c’est à travers une lecture réductrice qui, comme nous le verrons, l’enferme dans un projet de société du temps libéré du travail coupé de son volet indissociable : celui de la reconquête et libération dans le travail.

– Dans la « Critique du programme de Gotha », dont l’intérêt est d’autant plus grand qu’il s’agit d’une critique articulée qui touche d’une part, la stratégie du parti social-démocrate qui, avec la formation de l’État-social en Allemagne, sera l’une des variantes à l’origine des systèmes actuels de Welfare, et d’autre part, cette conception de la neutralité de la science et de la technologie qui fait de l’exploitation un problème inhérent uniquement à la distribution, selon un modèle qui constituera le noyau dur commun de l’idéologie économiciste du Mouvement ouvrier officiel.

De ce point de vue, le thème du « revenu de citoyenneté » émerge, dès ce moment historique, comme l’expression du point de vue de l’ « autre mouvement ouvrier .». Il s’inscrit dans un projet de réappropriation des conditions sociales de la production et de l’administration où le « social ne sera plus extérieur à l’économique », définissant un modèle opposé à celui étatique, bureaucratique qui structurera aussi bien les « socialismes réels » que les Partis Ouvriers du compromis social-démocrate fordiste.

Entre les deux guerres, c’est en fait à la suite du débat ouvert par la Révolution d’Octobre que le Revenu de Citoyenneté sera, par exemple, théorisé significativement, par B. Russel (1921), comme l’axe d’une synthèse entre anarchisme et socialisme. Celle-ci trouvera sa formulation pré-fordiste la plus articulée durant la grande crise des années 1930, notamment avec Lange (1936), qui l’explicitera comme un droit universel fondé sur la reconnaissance : « le capital et le progrès de la productivité sont un produit de la coopération sociale… appartiennent à tous et fondent donc le droit à un dividende social pour tous les membres de la collectivité ».

Par cette définition, Lange, qui fut aussi le théoricien marxiste hétérodoxe d’une planification décentralisée articulée à l’autogestion, exprimait déjà l’instance d’une socialisation ouvrière alternative à la logique du Welfare State, issue de la dynamique des luttes sociales qui, aux États-Unis, après avoir conduit à la mise en place du New Deal, ont porté le conflit à l’intérieur même du point le plus élevé du réformisme du capital.

Plus en général, notons que dans la controverse sur la nature du chômage qui se développe durant les années 1930, Lange allait déjà bien au-delà du simple renversement de la thèse néo-classique du « chômage volontaire » par la mise en avant de son caractère keynésien « involontaire ». Sa proposition de revenu de citoyenneté correspond en fait à un déplacement radical qui conduit à la remise en-cause de la « notion même de chômage » en dévoilant la manière dont seule l’existence du rapport salarial peut expliquer le paradoxe de la « misère au sein de l’abondance ». Selon un enseignement majeur dont la pertinence est encore plus valable et actuelle aujourd’hui, il renverse le postulat commun à toutes les politiques de lutte contre « le fléau du chômage » en les réorientant sur le plan de la remise en cause du statut social même de « force-travail » à la base de l’ « invention » du chômage.

Du compromis fordiste à la crise du post fordisme, du Welfare comme « substitut » de société au revenu de citoyenneté

Dans le cadre de la mauvaise dialectique luttes/développement qui conduit de la grande crise des années 1930 au « cercle vertueux de la croissance fordiste, la mise en place de l’Etat keynésien représen tera à la fois l’intégration et le renversement de cette instance de la socialisation et de la solidarité ouvrière comme « … figure paradigmatique de l’extériorité sociale ». En fait, le Welfare, de la même manière que le taylorisme sur le plan de l’organisation du travail, constituera la tentative d’incarner, sous la forme du socialisme du capital, une rationalité technocratique de l’organisation de la coopération sociale comme étant une nécessité objective et non appropriable par la société des producteurs.

Dans ce cadre, bien qu’étouffé dans les mailles de la régulation fordiste, l’ « idéal » du revenu de citoyenneté continuera à traverser les luttes sociales à innerver le contenu implicite d’une demande croissante et assise sur des niveaux de besoins de plus en plus incompressibles, portant sur l’ensemble des volets des « Welfare policies ». Cette dynamique a progressivement déstabilisé le système du Welfare State en imposant une évolution quantitative et qualitative des dépenses sociales et des mécanismes de redistribution de plus en plus hétéronome par rapport à son articulation fonctionnelle au rapport salarial fordiste. En particulier, dès le début des année ’60, elle ouvre une contradiction entre la fonction du salaire indirect comme support à la consommation de masse et le développement des moyens collectifs de reproduction de la force de travail, dont l’État devait garantir la socialisation et assumer les coûts en dehors de la logique fordiste de l’accumulation.

La tendance à la réduction des coûts de reproduction de la force de travail liés à la production de, masse de valeurs d’échange se trouve ainsi ébranlée par celle des valeurs d’usage liée à ses coûts collectifs. Dans ce contexte, le phénomène de scolarisation de masse joue un rôle clé dans le passage vers la crise ouverte. Il s’est agi du début de la constitution et de la formation de l’acteur social des luttes qui émerge depuis « Mai », celui des ouvriers et des étudiants en 1968. Il s’est agi d’une nouvelle subjectivité, celle de l’intellectualité de masse et du refus du travail qui sera au centre du cycle de luttes, et déterminera une crise de légitimité sociale irréversible qui investi, en même temps, le modèle fordien d’organisation du travail et la logique bureaucratique de l’État-Providence.

Les mouvements sociaux qui traversent l’Europe durant les années 1970 ébaucheront les termes d’un projet social de réappropriation des institutions du Welfare, en le situant au centre d’une rationalité socio-économique alternative à celle du libéral-productivisme, et ce, tant du point de vue du recentrage des finalités sociales de la production sur la valeur d’usage et les « productions culturelles », que de celui de l’affirmation du droit inaliénable de chaque citoyen à un revenu social ainsi que de l’égalité face à un ensemble de valeurs universelles telles que le droit à la santé, à la formation, etc.

Cependant, en raison de son immaturité même, la nouvelle subjectivité du refus du travail et de l’intellectualité de masse, faute d’une élaboration capable d’articuler la revendication du revenu de citoyenneté sur le plan d’une refonte globale de l’État-Providence, restera exclusivement cantonnée sur le seul terrain de l’expansion du système des garanties liées aux diverses « welfare policies ».

L’État, prisonnier de deux fonctions devenues contradictoires, celle du soutien à l’accumulation du capital et celle de sa légitimation sociale, afin de garantir la stabilité des compromis sera contraint à l’institutionnalisation des conflits à travers leur monétarisation.

Cette dilatation des dépenses sociales contribuera à ouvrir la crise fiscale de l’État-Providence sans pour autant parvenir à remettre en cause le principe à la base de son mécanisme de financement, celui structuré comme un système d’assurance-travail centré autour de la norme du rapport salarial fordiste à plein temps et à vie. La légitimité des conquêtes liées aux institutions du Welfare restera ainsi politiquement prisonnière de cette structure archaïque, d’une équation comptable arbitraire et périmée de mesure de la richesse sociale et de sa redistribution. L’offensive néo-libérale pourra s’en servir, pour brouiller les cartes et prétendre que le nouveau « paradoxe de la pauvreté au sein de l’abondance » est le fait d’une rareté réelle de ressources économiques et que la crise de l’État-Providence keynésien représente un « luxe » désormais insupportable pour le postfordisme.

De la crise du fordisme à la première grande crise du post fordisme

Depuis les années ’70, le débat sur la crise du Welfare State se trouvera ainsi étroitement associé à celui sur la montée et la nature du chômage, et reproduira essentiellement la controverse qui, durant les années trente, avait opposé keynésiens et néo-classiques, à cette différence près que les positions néolibérales prendront une sorte de « revanche » historique tant sur le plan de la théorie que des politiques économiques, grâce à la fonctionnalité idéologique de leur approche pour légitimer l’attaque frontale à la composition de classe qui est à l’origine de la crise du fordisme.

Dans ce cadre, le système de garanties et le poids financier du Welfare seront désignés comme l’une des causes principales du « chômage volontaire » et comme l’obstacle principal au marché du travail, l’empêchant de retrouver la flexibilité nécessaire au retour du plein emploi.

Plus en général, depuis le milieu des années 1970, le schéma directeur des politiques économiques renverse la séquence keynésienne demande/production/emploi par celle selon laquelle ce sont les profits d’aujourd’hui qui font les investissements de demain et l’emploi d’après-demain. C’est la logique qui a été à la base des politiques dites de désinflation compétitive, tant dans leur version de droite que dans celle social-libérale, à cette nuance près que ce qui pour l’une constitue une condition stratégique pour rétablir les mécanismes flexibles de la régulation concurrentielle du rapport salarial, ne représente pour l’autre qu’une médecine nécessaire et transitoire, dictée par les contraintes objectives de la mondialisation. En particulier, la conversion du gouvernement socialiste, après l’échec d’une relance keynésienne dans un seul pays, à l’optique des politiques néo-libérales sera justifiée comme la conséquence d’une rupture structurelle du modèle autocentré du fordisme et le passage à un modèle extraverti où le salaire se présente essentiellement comme un coût alors que le niveau d’emploi devient une fonction liée, non plus à la demande interne, mais à la capacité de dégager un solde positif des exportations sur les importations. Le social-libéralisme considère, en tout cas, cette politique comme une phase intermédiaire pour le retour à une configuration keynésienne à travers une stratégie capable de retrouver, en économie ouverte, le niveau de compétitivité compatible avec une croissance forte, le plein emploi et la sauvegarde de l’État-Providence.

L’autre face de la crise du Welfare, celle de la notion de chômage

Malgré la réalisation des objectifs de maîtrise de l’inflation, de stabilité du taux de change, les politiques de désinflation compétitive se sont révélées incapables de maintenir leurs promesses. La séquence vertueuse rentabilité/compétitivité/emploi s’écroule face à la montée en flèche d’un chômage qui dépasse aujourd’hui le seuil officiel de 3 millions.

La phase actuelle qui marque ainsi l’impasse irréversible des stratégies néo-libérales correspond, sans doute, à l’ouverture de celle que l’on peut définir comme la première grande crise du post fordisme.

C’est dans ce sens que semble aller le plaidoyer de J. Delors lui-même lorsque, au nom de la communauté des douze, il a récemment affirmé la nécessité de reconnaître le caractère structurel de la crise actuelle liée notamment aux effets pervers des critères de convergence structurant la constitution de l’Europe de Maastricht. D’après cette analyse, son mécanisme principal serait le résultat même du succès des politiques néo-libérales dont la poursuite, après avoir permis de dépasser la crise de rentabilité des années ’70, serait en train de conduire, à travers une compression excessive des salaires, à une crise de la demande à la 29. Cette thèse s’inscrit dans la tentative de renverser la grande vague néo-libérale des années ’80 par la réaffirmation d’une coopération keynésienne au niveau supra-national, qui seule permettrait de reconstituer les conditions d’une solidarité macro-économique entre salaires et profit.

Transformation de la nature des gains de productivité et crise de la notion de chômage

La mise en place d’un nouveau New Deal pour l’Europe représenterait indiscutablement un formidable progrès face au défi de la reconstitution d’un espace cohérent de transformation sociale, ce qui ne représente sans doute pas, parmi maintes difficultés, un obstacle mineur qui pourrait s’interposer à la réalisation d’un tel projet politique. L’une des fonctions clé jouées, aux yeux du grand capital financier international, par la réaffirmation des lois incontournables du marché sous la forme d’une mondialisation qui, comme en France par exemple, a pris à revers les illusions de la gauche étatiste en 1981, est justement celle « d’empêcher un contrôle politique de l’économie » et de faire apparaître la logique de la société duale comme le résultat d’une force objective majeure située au-dessus du pouvoir des hommes (Gorz).

Par delà l’incontournable problème lié à la contrainte extérieure, notons que si cette position néo-keynésienne identifie sans doute certains processus significatifs qui ont conduit à la crise actuelle, elle n’est pas cependant en mesure d’offrir une issue et de rendre compte de la montée irrésistible du chômage. La nature de ce dernier apparaît en fait irréductible aux critères de caractérisation et de différenciation de deux cas de figure principaux censés pouvoir apparaître dans une économie capitaliste développée et qui ont été utilisés jusqu’ici, dans le but d’orienter les choix des politiques économiques. Il s’agit notamment de la distinction, au sens de Malinvaud, entre d’une part, un « chômage classique » dont l’origine se situe du côté des mécanismes d’extraction de la plus-value, c’est-à-dire d’un surplus approprié par le capital dont la rentabilité est insuffisante pour développer la production et d’autre part, un « chômage keynésien » issu, en revanche, des mécanismes de sa réalisation conduisant à une crise de sous-consommation.

Notons que, dans chacun de ces deux cas de figure, la « notion de chômage » et donc de « crise » repose sur un postulat implicite commun structurant son sens, qui peut se résumer ainsi : quelle que soit leur origine, ces déséquilibres ne remettent en tout cas pas en question la rationalité économique du capital, sa capacité à dépasser ces « déséquilibres », voire à en faire, en dernière instance, le moteur même de son développement. Ou, ce qui revient au même : l’alternance historique et les enchaînements conduisant d’une configuration de chômage à l’autre reposent sur une conception des lois de fonctionnement de l’économie où l’antagonisme capital/travail, en dernière instance, ne peut jamais dépasser la sphère de la distribution, aller au-delà d’une reconnaissance des déséquilibres que les basculements des rapports de force peuvent produire sur le rôle du salaire, dans son double aspect de coût et de demande. C’est-à-dire, y compris lorsque, comme dans le cas du fordisme, les conflits ont investi les fondements mêmes de l’organisation capitaliste du travail, le capital maintient en tout cas la maîtrise des savoirs capables de réactiver, de la même manière que l’avaient fait le taylorisme et la chaîne de montage, un nouveau paradigme technologique de domination sur le travail.

Autrement dit, la notion de chômage est indissociable de celle de force de travail, au double sens qui structure son statut de subordination au capital : celui de l’expropriation des moyens collectifs de subsistance et celui des « puissances intellectuelles de la production ». Elle ne peut, en revanche, concevoir une crise de la rationalité de la loi de la valeur/plus-value liée à une rupture de la « mauvaise dialectique lutte/développement ».

C’est vers une telle conclusion que nous semble pourtant conduire l’analyse de la crise actuelle et de son sens. Au risque d’être quelque peu caricaturaux, nous formulerons une hypothèse qui peut être soutenue à travers l’observation de quatre dynamiques principales qui montrent que le retour au plein emploi tient du mythe et, plus en général, remettent en cause les termes d’une politique classique de lutte contre le chômage.

1) Compte tenu des tendances actuelles, même dans l’hypothèse invraisemblable d’une croissance du PIB à des rythmes de 5 % l’an, il serait en tout cas impossible de créer, avant quinze-vingt ans, le nombre d’emplois nécessaire à un taux de chômage proche de celui de 1973 ! Alors qu’au nom des impératifs de la compétitivité extérieure et de l’équilibre budgétaire on cherche à imposer partout l’extension du nombre d’années de travail nécessaires au droit à la retraite, le jeune chômeur devra attendre d’avoir atteint justement l’âge de la retraite pour être certain de trouver un emploi.

2) La poursuite d’une telle perspective de croissance impliquerait une logique hyper-productiviste, incompatible avec le respect d’équilibres écologiques déjà sérieusement mis en péril par trente ans de fordisme.

3) L’économie du facteur travail liée à l’introduction des nouvelles technologies dépasse désormais les rythmes possibles et souhaitables de création de nouveaux emplois que l’on peut obtenir par la croissance de la production et l’apparition de nouveaux produits. Ainsi, nous sommes face à l’épuisement des effets dits de compensation du progrès technique qui découle non seulement d’une inadéquation de la demande, mais aussi et surtout, d’un point de vue qualitatif, de l’épuisement des nouvelles valeurs d’usage correspondant à l’émergence de nouveaux besoins réels que l’on peut satisfaire par la croissance de la production marchande des valeurs d’échange.

4) Enfin, l’élément central de la transformation actuelle concerne la mutation des sources mêmes des gains de productivité, leur caractère de plus en plus social. En d’autres termes, tant au niveau micro que macro-économique, « on pourrait résumer ta mutation moderne… à une formule : nous passons de la gestion statique des ressources à la gestion dynamique des savoirs… La science productive n’est plus encapsulée dans la conception figée par les machines. Elle réside de plus en plus dans les savoir-faire des individus et des groupes seuls capables de prendre en compte une dynamique de changement accéléré ». Il s’agit d’une transformation paradigmatique de l’antagonisme traditionnel « ” capital mort “/” travail vivant “… qui cède la place à une nouvelle opposition entre savoir mort et savoir vivant ».

Malgré son épuisement, le contenu du cycle des luttes des années ’70 s’est en quelque sorte sédimenté dans les nouvelles caractéristiques du travail et dans la formation d’un nouveau modèle culturel, reconnaissable au niveau européen (Vincent 89), fondé sur une « intellectualité de masse » pour laquelle le modèle disciplinaire de l’usine apparaît de plus en plus comme un horizon limité et limitant de la vie. Cette nouvelle subjectivité, de la même manière qu’elle a rendu impossible toute tentative de réorganisation du travail fondée sur un modèle néo-tayloriste, a constitué le principe d’irréversibilité sur lequel butera systématiquement l’offensive néo-libérale contre les institutions du Welfare.

En somme, au-delà de l’incontournable question de l’internationalisation, l’impasse qui est à la base de la persistance de la crise depuis vingt ans semble traduire justement cette incapacité du capital à réactiver la dialectique luttes-développement.

Un rapport où, comme à l’époque de l’accumulation primitive, le capital s’approprie de façon purement parasitaire des conditions sociales de la production et de la reproduction qui lui préexistent. C’est dire que la légitimité du rapport salarial ne peut reposer sur aucune rationalité économique qui ne soit celle de la violence de la monnaie, à une différence près, et fondamentale, que cette violence ne peut plus aujourd’hui retrouver historiquement une justification matérielle dans l’expropriation de la science et du savoir.

En dépit de l’échec avéré de la voie néolibérale de flexibilité défensive, cela explique pourquoi le capital préfère, probablement, poursuivre la voie néo-tayloriste d’automatisation et de substitution du capital au travail au prix d’un énorme gâchis de productivité sociale et d’une dualisation croissante de la société, par la nouvelle misère liée au chômage de masse qui n’a d’autre « rationalité économique » que celle de contraindre, sous « l’aiguillon de la faim », le travail à désirer et regretter le rapport salarial.

C’est dans ce cadre que se situe l’enjeu lié à la « crise fiscale » de l’État-Providence et les tentatives répétées de son démantèlement. Sa crise n’est pourtant que celle du mécanisme de financement fordiste centré sur la norme du plein emploi et la montée du chômage ; elle ne fait que traduire, de façon déformée, la réduction généralisée du temps de travail « nécessaire » lié au caractère de plus en plus social de la productivité du travail post-fordiste.

En somme, la conjoncture actuelle indique une bifurcation déterminante de l’histoire. Face à la crise de la rationalité économique du capital, jamais l’alternative entre « barbarie » et un projet de société situé au-delà du rapport salarial n’a eu autant de sens.

Ce n’est pas un hasard si, dans ce cadre, la crise prend à revers les schémas classiques des politiques de l’emploi propres aussi bien à la droite qu’à la gauche sociale-libérale et relance un débat sur l’urgence d’une autre politique mettant en exergue les questions des formes de partage du travail (ou du chômage), du revenu garanti et la refonte du Welfare.

Crise du Welfare, crise des politiques du plein emploi et débat sur: revenu minimum et revenu de citoyenneté

Nous allons donc procéder à une revue critique des principales positions qui émergent à travers la controverse sur le RMG (complétif ou substitutif) et le revenu de citoyenneté. Plutôt que de présenter les thèses des différents auteurs, nous tenterons, au risque de schématiser quelque peu la réalité, de montrer la manière dont cette thématique s’inscrit dans la cohérence propre à quatre logiques principales du dépassement de l’impasse actuelle du néo-libéralisme. De ce point de vue nous nous pencherons en premier lieu sur les approches d’un RMG substitutif, en distinguant entre celles qui se situent délibérément dans la droite ligne d’un projet néo-libéral, et celles qui, même si c’est à partir d’une approche idéalement opposée finissent, en tout cas, par en accepter la logique comme une contrainte incontournable. Sur cette base, après avoir ainsi montré les risques inhérents à toute proposition d’une allocation (universelle) purement monétaire, nous présenterons une autre position, d’obédience régulationniste, qui allie une « autre conception de la productivité » à la proposition d’un nouveau compromis post-fordiste, comme axe d’une perspective du retour au plein emploi, où l’idée de RMG n’est appréhendée que sous une forme complétive.

Enfin nous présenterons la version écologiste du compromis de l’implication collective, qui constitue, en quelque sorte, une position intermédiaire entre celle du modèle japonais et celle de la révolution du temps libéré à la Gorz. L’analyse critique de son approche du revenu de citoyenneté conclura cette revue au terme de laquelle on tâchera de proposer quelques thèses qui nous semblent déterminantes pour sa formulation.

I) Les versions néo-libérales du RMG substitutifs au Welfare

L’idée d’un revenu minimum traverse de plus en plus la réflexion néo-libérale, comme instrument d’une politique qui considère résistance des institutions du Welfare comme la cause principale de l’impasse actuelle. Dans cette perspective, la théorie de l’État minimum intègre le principe selon lequel, une fois rétablies les lois de la concurrence pure et parfaite, la politique fiscale de l’État du « laisser-faire » doit corriger certaines inégalités provoquées par le libre jeu des forces du marché, octroyant un RMG substitutif aux exclus et marginaux, « incapables » de s’adapter aux lois darwiniennes de sélection naturelle du marché.

Dans cette approche, le RMG s’inscrit dans un programme ultralibéral de démantèlement du Welfare, comme une allocation dont la vocation serait de remplacer l’ensemble des prestations sociales, selon une logique qui va jusqu’à théoriser la remise en cause du principe même du droit à la santé par la privatisation et l’intégration dans la logique marchande des piliers du système sanitaire et ceux de l’enseignement secondaire et universitaire. En somme, l’attaque frontale à l’intellectualité va ici jusqu’à la tentative d’aboutir, à travers la « violence de la monnaie », au rétablissement d’un monopole capitaliste d’accès et de maîtrise des savoirs, au désir de provoquer, artificiellement, la misère d’un nouvel « analphabétisme de masse » sur lequel justifier les privilèges des nantis de la société duale.

A l’extrême droite, la théorie de l’impôt négatif

L’expression la plus radicale et « utopiste » de cette conception a été théorisée dès les années 1960 par le grand prophète du monétarisme M. Friedman et reprise, sous une forme édulcorée, par J. Rawls. Il s’agit de la technique de « l’impôt négatif sur le revenu ». Elle consiste à fixer un revenu minimum de pauvreté, et à verser une allocation compensatoire à toute personne dont le revenu est inférieur à ce seuil au-delà duquel s’opère le prélèvement fiscal habituel, (Milano, 89). La technique de l’impôt négatif pourrait être comparée, en théorie, à un RMG indépendant du travail. En réalité, sa formulation prévoit le plus souvent que cette dotation financière intégrative soit modulée en fonction de l’incitation au travail, voire qu’elle envisage l’exclusion explicite des chômeurs selon une philosophie qui rappelle bien celle qui, à l’aube du capitalisme, avait conduit aux work-houses et à la législation sanguinaire contre le vagabondage.

Enfin, la logique à la base de cette proposition se réfère, parfois explicitement, au modèle reaganien, celui d’un retour au plein-emploi, où 60 % des emplois créés durant les années 1980 avaient correspondu à des salaires inférieurs au seuil de pauvreté. La dynamique qui a abouti à la révolte des ghettos de Los Angeles a cependant rendue évidente la défaite irréversible de cette stratégie qui, avant d’être sanctionnée par la victoire de B. Clinton, était encore citée comme cas exemplaire par la droite néo-libérale européenne.

2) Au centre-droit : le RMG substitutif indépendant du travail, ou allocation universelle, dans les versions néo-libérales

Une autre version de RMG d’empreinte libérale a été développée par certains auteurs tels, par exemple, les Britanniques K. Roberts et H. Parker.

Le point de départ de cette proposition découle de la thèse selon laquelle la dynamique de la productivité impulsée par les nouvelles technologies et la flexibilité du travail sont désormais à l’origine d’un chômage structurel et d’une précarité de masse conduisant à la marginalisation d’une partie croissante de la population. En particulier, selon une considération proche de celle du rapport du Commissariat au Plan en 1993, la tentative d’empêcher l’éclatement de sa crise fiscale par une hausse des prélèvements obligatoires serait un remède pire que le mal car « … Il ne servirait plus à rien pour un pays d’avoir des entreprises très compétitives si ensuite elles devaient être écrasées, directement ou indirectement, par les charges sociales correspondant aux inactifs et aux exclus. »

C’est sur cette base qu’est développée la thèse d’un RMG dissociant le lien revenu/travail, conçu à la fois en fonction de la régulation sociale des effets du dualisme et d’une refonte du système de protection sociale fonctionnelle à la compétitivité des entreprises, selon une stratégie néo-tayloriste de flexibilité défensive.

Remarquons que cette proposition se différencie d’emblée de celle qui est formulée en termes « d’impôts négatifs », sur deux points essentiels :

a) d’une part, la vocation du RMG à remplacer les institutions du Welfare a ici, du moins en théorie, une moindre envergure. Son financement reposerait essentiellement sur le redéploiement et la réunification en une unique allocation des différentes prestations sociales (ainsi que des services correspondants) actuellement consacrées au chômage et aux autres formez d’inactivité et de soutien intégratif d’une insuffisance de revenus du travail ;

b) d’autre part, il s’agit de l’institution d’un revenu minimum social attribué sans condition de façon inconditionnelle à chaque citoyen, et pour toute la vie.

Deux arguments principaux sont développés pour justifier cette proposition de RMG dissocié du travail, sur le plan de la « rationalité économique du capital » :

– du point de vue du dépassement de la crise fiscale du Welfare. La réunification des différents organismes de protection sociale en un seul organisme dévolu au subside universel correspondrait à une simplification et une rationalisation du système permettant une réduction drastique des coûts de gestion ;

– du point de vue de la flexibilité du marché du travail. La garantie d’un revenu indépendant du travail et suffisant pour vivre permettrait à chaque individu d’optimiser la répartition entre temps de travail et temps libre et de faciliter l’élimination des rigidités subjectives et institutionnelles au développement du travail à temps partiel, des horaires flexibles ou réduits avec réduction proportionnelle des salaires.

Enfin, pour les néo-libéraux comme K. Roberts, l’instauration du RMG, de la même manière que le revenu minimum des « Poor Laws » avait été étroitement associée aux lois réglementant le maximum du salaire, devrait être la mesure d’accompagnement permettant enfin la suppression du Smic, ce qui, conjointement aux autres effets du RMG sur les comportements de l’offre de main-d’œuvre, y compris, bien entendu, une sortie massive du marché du travail des femmes, devrait enfin conduire à une réduction sensible du chômage.

La théorie de la synthèse socio-libérale

Une argumentation en tout point semblable à celle de K. Roberts émerge de l’élaboration du RMG proposée par des auteurs comme P. Van Parjiys et J.-M. Ferry, à cette différence près que ces derniers ne craignent pas de la présenter comme l’« utopie » d’un nouvel ordre social. Le second, en particulier, dans un récent article (Le Monde des débats, 1993), théorise explicitement le RMG comme l’instrument qui, par excellence, « … supprimerait dans nos sociétés le mauvais côté du capitalisme pour leur rendre le bon côté du libéralisme, réalisant une vraie synthèse socio-libérale… ». En fait, nous dit-il, « … cette allocation est primaire et non secondaire. Le schéma de l’État social s’en trouverait inversé : c’est la répartition primaire qui serait sociale, tandis que la répartition secondaire deviendrait libérale… ».

En réalité, même si la formule de J. M. Ferry semble suggérer le contraire, lorsqu’il parle ici de répartition secondaire, il faut, bien entendu, comprendre : la primauté du commandement du capital sur la production de la richesse sociale et donc sa distribution. Sur cette base, le sens de la notion de répartition primaire d’un revenu social universel, dissociée de toute forme de contrôle sur la production sociale, ne saurait en fait être autre chose que le salaire assistanciel de l’expropriation concédé aux exclus de la troisième révolution industrielle.

Deux versions socio-libérales d’inspiration libertaire et keynésienne

Certaines différenciations significatives séparent pourtant l’analyse néo-libérale de l’analyse socio-libérale. Ainsi, par exemple, dans l’approche du collectif Fourier, l’instauration d’un RMG substitutif n’aurait pas comme contrepartie l’abolition du SMIC. Mieux, son instauration devrait même porter à une augmentation du salaire moyen réel car la garantie d’un revenu dissocié du travail, selon une dynamique classique conflit/innovation le RMG devrait contraindre le patronat à la modernisation productive et à la « … revalorisation des travaux socialement plus déqualifiés et répétitifs ». Plus fondamentalement, le RMG devrait favoriser l’émergence d’une dynamique socio-économique située en dehors de la logique du travail salarié notamment à travers le développement d’un tiers-secteur de petites entreprises proudhoniennes et d’activités conviviales et associatives « à but non lucratif ».

On se trouve ici sur le terrain de la reprise de certains thèmes privilégiés de l’approche de la « révolution du temps libéré de Gorz », même si c’est à travers une lecture fort réductrice, qui caractérise également la problématique récemment développée par un autre auteur : A. Gauron. Ce dernier, selon une réflexion dont l’intérêt est d’autant plus grand qu’elle reflète le débat actuel au sein du Parti Socialiste, après avoir revendiqué un satisfecit général sur le bilan d’une expérience socio-libérale qui aurait permis à la gauche la conquête fondamentale de la « crédibilité dans l’exercice des fonctions gouvernementales », proclame enfin qu’il faut revenir « aux questions formulées à la fin des années 1960, plus que jamais porteuses d’avenir ».

C’est dire que face au sous-emploi il s’agit « … de penser autrement le rapport travail/non-travail. Nous vivons dans une construction héritée de l’ère industrielle, dans laquelle le rapport entre travail et non-travail répond au tout ou rien…. La question est désormais de fonder une garantie générale de revenu qui puisse permettre d’organiser une souplesse d’activité sur la vie tout entière ». Dans cette perspective, A. Gauron développe un argument supplémentaire, consistant en la nécessité de lier le RMG au retour à Keynes, c’est-à-dire « … qu’il ne peut y avoir de croissance de l’activité donc d’emploi, sans croissance de la demande ». Or, les facteurs qui dans la crise actuelle brident la demande ne découlent pas uniquement du clivage entre la dynamique de la productivité et celle du salaire. « … Le fait nouveau par rapport aux années 1930 » consiste en la nature des nouvelles normes de consommation qui sont fondées sur l’utilisation des biens qui consomment du temps au lieu d’en épargner et demandent donc du temps libre de travail. « … c’est pourquoi on ne peut revenir au plein emploi sans compléter la leçon de Keynes, en liant demande et temps ».

Une utilisation réductrice et déformante de la problématique de Gorz se combine ici à une redécouverte de la problématique keynésienne de la demande effective qui reste pourtant extrêmement réductrice par rapport à la pensée de Keynes qui, encore une fois, se montre sans doute aucun plus radical que ses émules actuels. S’il faut vraiment effectuer un retour à Keynes, c’est plutôt à celui des Perspectives économiques pour nos petits-enfants lorsque, au cœur de la crise des années trente, en extrapolant à partir de la dynamique de longue période de la productivité, il définissait une tendance qui « … en cette fin de siècle nous aurait conduits à la solution du problème économique de l’humanité… en mettant en même temps fin à la légitimité historique de la logique d’accumulation du capital ». (Voir encadré p. 111).

|Et j’en arrive maintenant à ma conclusion qui va vous paraître, j’imagine, de plus en plus saisissante à mesure que vous y réfléchirez… Cette conclusion est que… le problème économique peut être résolu, ou que sa solution peut au moins être en vue, d’ici à cent ans, ce qui veut dire que le problème économique n’est point, pour le regard tourné vers l’avenir, le problème permanent de l’espèce humaine… Ainsi, pour la première fois depuis sa création, l’homme fera face à son problème véritable et permanent : comment employer la liberté arrachée aux contraintes économiques ? Comment occuper les loisirs que la science et les intérêts composés auront conquis pour lui, de manière agréable, sage et bonne ?… Ce seront ceux, capables de préserver l’art de vivre et de le cultiver de manière plus intense, capables aussi de ne pas se vendre pour assurer leur subsistance, qui seront en mesure de jouir de l’abondance le jour où elle sera là… J’ai la certitude qu’avec un peu plus d’expérience nous emploierons tout autrement que les riches cette munificence de la nature qui vient d’être découverte, et que nous nous tracerons un plan de vie tout différent du leur…
Trop heureux d’avoir encore de petites tâches, obligations et routines, nous ferons par nous-mêmes beaucoup plus de choses que ce n’est généralement le cas aujourd’hui chez les riches… Trois heures de travail chaque jour par roulement ou une semaine de quinze heures peuvent ajourner le problème pour un bon moment.
Il y aura des changements dans d’autres domaines également qu’il nous faudra nous attendre à voir venir. Quand l’accumulation de la richesse ne sera plus d’une grande importance sociale, de profondes modifications se produiront dans notre système de moralité… Nous pourrons nous permettre de juger la motivation pécuniaire à sa vraie valeur. L’amour de l’argent… sera reconnu pour ce qu’il est : un état morbide plutôt répugnant, l’une de ces inclinations à demi-criminelles et à demi-pathologiques dont on confie le soin en frissonnant aux spécialistes des maladies mentales. Nous serons enfin libres de rejeter toutes sortes d’usages sociaux et de pratiques économiques touchant à la répétition de la richesse et des récompenses et pénalités économiques, et que nous maintenons à tout prix actuellement malgré leur caractère intrinsèquement dégoûtant et injuste parce qu’ils jouent un rôle énorme dans l’accumulation du capital… (J.-M. Keynes, 1931).|

Renverser la logique d’un RMG socio-libéral

En somme, le critère de conception de toutes ces versions du RMG reste entièrement défini dans la logique d’une rationalité économique qui considère l’approfondissement du dualisme comme une contrainte nécessaire et inévitable de l’efficience compétitive. Au-delà du projet de société qui inspire ces propositions, le problème central soulevé, d’un point de vue de l’intellectualité de masse, est celui des risques inscrits dans une proposition de RMG en termes purement monétaires. Certes, son caractère inconditionnel permettrait de rompre (il suffit de penser à la situation dans le sud de l’Italie) certains des mécanismes les plus pervers de contrôle social du Welfare clientélaire. Cependant, un RGM défini en termes uniquement monétaires resterait une forme de socialisation contrôlée verticalement par l’État et donc un droit susceptible d’être remis continuellement en cause tant en ce qui concerne sa valeur nominale que son caractère inconditionnel. Par ailleurs, un RMG qui ne serait pas fondé sur la reconnaissance complémentaire et inaliénable du droit à l’accès à un ensemble de services et consommations collectifs laisserait la voie ouverte à une stratégie qui pourrait étendre progressivement sa logique substitutive à l’ensemble des prestations de la protection sociale. Cela est d’autant plus vrai qu’un RMG qui ne serait pas articulé à un programme fondé sur une réduction généralisée du temps de travail resterait prisonnier d’un processus de segmentation politique et fiscale de la composition de classe entre une aristocratie ouvrière et un secteur marginalisé dans le circuit de la seconde société, celle de l’économie précaire et du temps libre.

3) L’école de la régulation et le modèle japonais

Le refus de cette logique dualiste est l’argument utilisé par plusieurs auteurs régulationnistes pour refuser la proposition de RMG. A cette dernière est opposé, dans le cadre d’une reproposition substantielle de l’approche beverdgiano-keynésienne, un programme de politique économique capable de retrouver la puissance du mécanisme d’accumulation fordiste. Sur cette base, depuis la deuxième moitié des années 1970, la théorie de la régulation a développé une critique articulée de l’inadéquation théorique de la stratégie néo-libérale. En particulier, selon l’approche en terme de régulation (ATR), le modèle néo-tayloriste de « flexibilité défensive » constituait une variable déjà perdante par rapport à un modèle de « flexibilité offensive » qui devait être édifié à travers un nouveau compromis capital/travail, fondé sur l’implication collective des travailleurs dans la bataille pour la productivité et la qualité. Si ce programme anticipait sur plusieurs points du débat qui, durant les années 1980, concernera l’hégémonie du modèle japonais, le projet régulationniste échouera tant sur la crise irréversible de la représentativité des syndicats qui auraient dû en être les vecteurs institutionnels que sur l’évaluation des contraintes imposées par l’internationalisation. Une partie de l’école de la régulation adhérera, au nom de l’Europe, à l’impératif des équilibres monétaires qui sont à la base des politiques de désinflation compétitive même si elle en critiquera l’insuffisance par rapport à la restructuration des relations industrielles. De ce point de vue, B. Coriat et D. Taddei, par exemple, dans un récent ouvrage, proposaient substantiellement une stratégie de dépassement de l’impasse de la politique social-libérale du gouvernement Bérégovoy, centrée sur l’accouplement de la politique du « Franc Fort » et une politique industrielle capable d’imposer, à la Colbert, le passage au modèle japonais, malgré l’absence d’un interlocuteur syndical crédible et la défiance du patronat. La thèse de fond à la base de cette apologie d’un État capable de se substituer à la disparition des partenaires sociaux est que, en attendant une configuration européenne cohérente, seul l’impératif de « démocratie salariale » peut permettre de relancer un processus de développement virtuel. Le capital doit, en d’autres termes, reconnaître que « … Il ne peut donc plus s’agir seulement de choisir une organisation du travail – comme celle que Taylor prétendait scientifique – mais de mettre en place une organisation générale de la production dont le travail humain constitue, suivant son degré d’implication, la condition générale. »

La version écologiste du compromis de l’implication collective

Dans ce cadre, la réflexion de A. Lipietz nous semble particulièrement significative. A. Lipietz, même s’il partage l’interprétation du sens de la crise du modèle néo-tayloriste, critique la logique de la version « fabriquiste »/productiviste du modèle japonais. En effet, il redéfinit les termes des contreparties du compromis car : « …utiliser les gains de productivité retrouvés grâce à la mobilisation de la ressource humaine pour relancer la croissance inconditionnelle de la consommation matérielle, ce serait oublier les conséquences écologiques. Mieux vaut donc promouvoir une croissance immatérielle dont l’index serait la croissance du temps libre… Pour sortir de la crise du fordisme et de la crise écologique, recentrer la production sur les valeurs d’usage est également indispensable. La valeur d’usage fondamentale, c’est la possibilité matérielle d’utiliser ce qu’on extrait de la nature ». Dans ce cadre, la recomposition de la société duale se réalise à travers : « … un passage immédiat aux 35 heures hebdomadaires, puis un mouvement régulier des répartitions des gains de productivité sous forme de temps libre menant vers les 30 heures au début du siècle prochain ». Tout en partageant son esprit, A. Lipietz considère irréaliste la proposition d’une allocation universelle à la Gorz. « … Je ne suis pas opposé à l’idée qui l’inspire : la société reconnaît à chacun le droit de vivre dignement et en contrepartie attend de chacun des services, qui peuvent très bien prendre la forme de la création artistique, de la critique, de la dérision… Mais il ne faut pas rêver ! Le salariat restera, dans les décennies à venir, la forme dominante de l’insertion sociale, et l’on doit donc lutter contre le chômage en tant que tel ».

Gorz : le revenu garanti comme réalisation d’un projet de société du temps libre

A la version d’un RMG comme nouvel avatar d’une stratégie libérale de régulation du dualisme ainsi qu’à son rejet de la part de certaines positions de l’école de la régulation, s’oppose, au nom d’un nouveau compromis capital/travail, la problématique développée par Gorz, selon une démarche qui vise la remise en cause de la logique à la base de la notion de chômage : celle qui définit le statut de travail dans une économie capitaliste (J. Freyssinet, éd. 1993). Dans ce but son point de départ consiste dans l’identification de deux éléments centraux de crise de la rationalité économique.

La rupture du rapport positif entre productivité, économie du temps du travail et emploi

La progressivité historique du capital, d’après Gorz, fut liée à la capacité d’impulser une croissance constante de la productivité, tout en employant la réduction du temps de travail dans la production industrielle de nouveaux produits qui avaient permis de satisfaire à la fois une masse croissante de besoins et d’assurer un principe de cohésion sociale structuré sur la norme du travail à temps plein et pour toute la vie.

La production/consommation de masse avait représenté l’aboutissement historique de cette tendance. A l’opposé des tendances actuelles, l’intégration même de la reproduction de la force de travail à l’accumulation du capital avait en fait essentiellement reposé sur une nouvelle génération de biens de consommation durables, visant « la substitution productive » et l’automatisation des tâches traditionnelles les plus pénibles et répétitives de l’autoproduction domestique, tout en rendant compatible cette réduction du temps de travail nécessaire avec une croissance proche du plein emploi.

La crise du fordisme correspond à la rupture de cette rationalité structurée autour du « … lien entre plus et mieux ; car pour beaucoup de produits ou services nos besoins sont largement couverts, tandis que beaucoup de nos besoins insatisfaits seront comblés non pas en produisant plus, mais en produisant autrement, autre chose, voire en produisant moins » (Gorz, 1988).

Face à cette rupture des enchaînements canoniques du modèle fordiste-keynésien, la tendance dominante, au sein même de l’économie politique du Mouvement ouvrier, reste pourtant incapable d’envisager l’horizon ouvert par la « présente révolution technique » sous le seul angle des contraintes nouvelles qu’elle impose à la vie sociale.

Plutôt que de s’interroger sur les espaces de liberté rendus possibles par la dynamique de la productivité, les économistes, au sein même de l’économie politique du mouvement ouvrier, prisonnier de la « rationalité économique », posent le problème à l’inverse, en se demandant de quelle façon cet énorme réduction de la quantité de travail nécessaire à la société peut être encore canalisée à l’intérieur de la norme fordiste du travail professionnel à plein temps, toute l’année et la vie durant.

Or, dans le cadre de l’acceptation des tendances actuelles de la société néo-libérale, le seul gisement d’emplois exploitable est celui des services aux personnes. Cette logique, qui nourrit tous les discours autour « d’une nouvelle croissance plus riche en emplois », sur le nouveau tertiaire ne peut avoir comme conséquence que l’approfondissement de la logique perverse de la coupure en deux sociétés, selon un modèle dont le reaganisme a constitué le cas exemplaire : à côté d’une minorité de salariés privilégiés assurés d’un emploi stable et de hauts revenus, un nombre croissant d’exclus contraints par la paupérisation à accepter la logique des petits boulots, voire à se transformer en nouveaux valets de la société salariale duale.

Autrement dit, la création d’emplois dépend principalement non pas de l’activité économique mais de l’activité anti-économique ; non pas de la substitution productive du travail salarié au travail d’auto production privée, mais de sa substitution contre-productive…, elle n’est pas fonctionnelle à la maximisation de la productivité sociale, mais à la maximisation et au gaspillage du temps de travail par le développement d’un tertiaire sans utilité sociale.

Cette extension du rapport salarial à une sphère du travail « improductif » non seulement n’a plus aucune légitimité au sens même de la rationalité économique, mais constitue une logique régressive, déterminant l’involution même du rapport salarial en un rapport servile de dépendance personnelle.

En somme, cette façon de vouloir sauver la société salariale signifie recréer à l’ère post-industrielle et de la scolarisation de masse des conditions qui prévalaient au début de l’ère industrielle. « A cette époque aussi, alors que le marché se libérait de toutes les entraves, le seizième de la population en était réduit à s’embaucher comme « serviteurs »… chez les riches, un quart subsistait de petits « boulots ». Mais il s’agissait alors de ruraux illettrés et d’artisans ruinés ; ni la République ni la démocratie n’existaient…, pas plus que le droit à l’éducation et l’égalité des chances. »

En somme, on croirait que Gorz est ici en train d’identifier à partir de ce paradoxe explosif de la société duale certaines des caractéristiques principales de la nouvelle qualité sociale de la subjectivité productive de l’intellectualité de masse. Cette supposition serait par ailleurs d’autant plus fondée que Gorz fait explicitement appel « aux pages prophétiques » des « Grundrisse », comme nous l’avons déjà dit, afin de caractériser un deuxième élément de crise de la rationalité économique :

– Celle constituée par le clivage entre la nouvelle dynamique de la productivité et la persistance du « temps de travail comme étalon de la richesse ». En fait, « … dès lors que le travail des individus cesse d’être la source principale de richesse, leurs besoins ne peuvent être solvabilisés et les produits distribués que si la production donne lieu à une distribution de paiement indépendante de la quantité de travail qu’elle exige. Les notions du droit au travail et du droit au salaire doivent le céder à celles du droit au revenu et du droit du citoyen à sa quête-part de richesses produites », (Gorz, 1983).

Pourtant, cet espoir est vite déçu. Gorz reste prisonnier d’une interprétation traditionnelle « du progrès technique ». Il attribue de façon mécanique le changement de la nature des gains de productivité
à un processus d’automatisation où la nature du capital fixe reste entièrement confondue avec sa détermination capitaliste. Il est par contre incapable de voir la manière dont cette même transformation se présente indissociablement du côté du travail vivant, comme renversement paradigmatique de l’antagonisme traditionnel travail vivant/travail mort en celui entre savoir vivant et savoir mort. En abandonnant ses positions précédentes sur la critique de la division capitaliste du travail, voire en raison même des limites d’une problématique de son dépassement centré sur une approche naturaliste du travail à la Ivan Illitch en termes de « small is beautiful », Gorz définit les postulats théoriques principaux qui semblent fonder le passage à sa conception actuelle :

– « … L’inapropriabilité de la masse de savoir nécessairement spécialisée qui combine la ” production sociale ” » (Gorz).

– La coupure entre temps de travail et de non-travail, considérée comme un antagonisme irréductible entre une sphère économique de la pénibilité et de la nécessité et une sphère de la reproduction du travail privé non rémunéré qui serait celle de la liberté et de la jouissance.

Sur cette base, Gorz développe en fait la thèse selon laquelle « la quête du sens » de la métamorphose actuelle du travail qui correspond essentiellement au renversement de la rationalité économique de la société duale, c’est-à-dire dans un projet de société du temps libéré capable de subordonner la sphère régie par la rationalité économique à l’expansion de sphères d’activité sans nécessité ni but économique.

Malgré cette limite, Gorz articule sa proposition de revenu de citoyenneté sur la base d’une critique principale d’une grande pertinence qu’il adresse à deux positions de gauche qui émergent dans le débat actuel.

D’une part, Gorz montre une limite majeure qui affecte aussi bien la proposition régulationniste du compromis de « démocratie salariale » que les positions qui voient dans la recomposition actuelle du travail industriel l’émergence « … d’un nouvel artisanat », capable de prendre la relève du vieux rêve du Mouvement des Conseils. En particulier, la critique que Gorz développe dans un récent article vis-à-vis de cette position est d’autant plus intéressante que là, il semble reconnaître que du point de vue de la nouvelle qualité du travail social, cette transformation peut bien fonder un projet de réappropriation où, « … les producteurs détiennent le pouvoir sur le lieu de production et organisent souverainement leur travail » (Gorz, 1993). Son désaccord avec une telle perspective consiste alors à en dégager les contradictions politiques internes. C’est dire l’incongruité d’une telle perspective sur la base d’un projet enfermé dans les enceintes de l’usine. Dans la poursuite des tendances actuelles, si une réduction drastique du temps de travail n’intervient pas, y compris dans l’hypothèse où une telle figure ouvrière devient effectivement hégémonique au sein de l’industrie, elle ne pourrait tout au plus que correspondre à la formation d’une nouvelle « aristocratie ouvrière », une minorité privilégiée qui, au nom de ses intérêts corporatifs et d’une nouvelle « éthique du travail », s’opposerait inéluctablement aux instances de la société du non-travail.

– D’autre part, selon des considérations que l’on a en partie déjà évoquées précédemment à propos des risques inhérents à un RMG défini en termes monétaires, il montre comment, même lorsqu’il se présente sous la forme d’une allocation universelle inconditionnelle, une telle proposition soutenue par certains éco-libertaires (Deléage, 1993), ne pourrait tout au plus représenter qu’un simple « amortisseur » « … de la décomposition de la société salariale » incapable d’engendrer une dynamique sociale qui ouvre les portes d’une émancipation future.

En somme, la limite commune à chacune de ces positions se situe dans le fait d’accepter comme point de départ de leur analyse la scission entre travail et non-travail au lieu de considérer ces deux éléments comme une expression unique et interne de la composition de classe et de l’intellectualité de masse et de poser, sur cette base, le problème de leur recomposition politique.

Certes, à travers cette façon de formuler le problème, on force sans doute la conception « gorzienne » d’une société du temps libéré. Mais nous le faisons à partir de la même préoccupation centrée sur l’urgence d’une action politique qui « doit se concentrer sur l’élimination des causes de la dualisation et non sur la seule atténuation de ses conséquences».

C’est dans cette perspective que Gorz définit les termes de sa proposition de revenu de citoyenneté en l’articulant autour de deux piliers centraux qui marquent d’un point de vue politique et stratégique sa différence fondamentale du RMG.

– Il s’agit d’une part, de la nécessité de lier la garantie d’un revenu garanti à un programme de réduction progressive mais radicale de la durée du travail, sans réduction de salaire, pour arriver, pour chaque individu, à un nombre de 20 à 30 mille heures définies de façon modulable et réparties sur toute la vie. D’autre part, dans ce cadre, « … le droit au revenu et le droit, voire ” l’obligation “, de travailler sont indissolublement liés. Le revenu garanti représente la part de richesse à laquelle chacun(e) a droit en raison de sa participation au processus social de production… ».

Ce programme devrait, toujours d’après Gorz, répondre à l’instance de recomposition de la société salariale à travers le partage égalitaire du travail nécessaire, afin de poser les jalons d’un processus de transition conduisant au dépassement du rapport salarial à travers la marginalisation progressive du travail rémunéré à but économique. Il s’agit en somme d’une conception qui met en son centre la reconquête de la sphère de reproduction et d’autogestion du temps libre par rapport à la dimension de plus en plus envahissante de l’industrie des loisirs, de la réduction marchande et des dimensions même les plus intimes et inaliénables dans la vie de chaque individu.

Pour aller au-delà de Gorz : un revenu de citoyenneté lié au travail socialement nécessaire mais indépendant du travail salarié

L’approche de Gorz représente sans doute le point de vue le plus avancé dans le cadre de la réflexion actuelle sur le revenu de citoyenneté. L’articulation cohérente de son projet de renversement de la logique dualiste néo-libérale par l’affirmation de l’hégémonie de la société du non-travail sur celle du travail ne peut pourtant pas évacuer la problématique centrale de la libération/réappropriation du travail lui-même et ce, aussi bien au niveau de la sphère à « but économique » qu’à celui des activités de la reproduction sociale représentées par les institutions du Welfare State.

D’une part, la solution même du dualisme entre travail et non travail est, en fait, inconcevable sans la prise en compte du rapport indissociable entre sphère de la production et sphère de la reproduction, entre expansion du temps libre et temps consacré à la politique, à la réappropriation collective des mécanismes de l’administration et de la démocratie directe.

D’autre part, il est parfois difficile de comprendre clairement les poids respectifs de la politique et de la stratégie dans la pensée de Gon. C’est ainsi que, dans le cadre d’une réduction massive du temps de travail par exemple, sa critique des positions autogestionnaires perd de sa pertinence en raison même de la répartition égalitaire du travail. Cela est d’autant plus vrai que la perspective qu’il définit, malgré sa déclaration de principe, est incompatible avec la permanence du rapport salarial. Elle donnerait donc à la notion même de démocratie salariale sa signification véritable, incompressible dans l’étouffoir d’un compromis post-fordiste. En réalité, qui accepterait d’asservir son savoir au capital lorsqu’il aurait la possibilité de moduler son temps de travail et de le répartir comme il le désire ? Comment le capital pourrait-il résister, ou survivre à cette nouvelle et puissante forme de grève que constituerait la possibilité, pour l’ensemble de la société, de gérer dans le « non-travail » son revenu garanti comme fuite du travail salarié jusqu’à l’extinction du rapport salarial ? Qui, en vertu de l’assurance d’un revenu modulé sur l’ensemble de la vie, accepterait d’aliéner son savoir et son travail à des buts qui lui seraient, somme toute, étrangers ?

En somme, il s’agit de tirer toute les conséquences de l’analyse de Gorz en fonction d’un projet de l’au-delà du rapport salarial fondé sur la réappropriation du travail et du Welfare State. On peut à ce stade énumérer les cinq articulations fondamentales.

1) Le lien établi par Gorz entre droit à un revenu et obligation au travail doit être redéfini, d’emblée, au niveau d’une caractérisation et d’une définition de la production sociale en terme de valeur d’usage. Autrement dit il s’agit de maintenir le rapport entre revenu de citoyenneté et travail mais, à la différence de Gorz, de rompre en même temps et de façon explicite tout lien entre ce droit et contrainte au travail salarié. Cela est autant plus vrai que propriété et profits d’une part, travail et savoir vivant d’autre part, sont en fait à l’origine de deux sources de légitimité de pouvoir distinctes et antagonistes, irréductibles à un compromis et correspondant à des rationalités économiques inconciliables.

La définition du travail nécessaire liée au droit à un revenu ne peut donc être, même dans une perspective de transition, que liée à une définition des buts sociaux de la production indépendante de la production privée des marchandises.

2) Le lien établi par ce droit/devoir doit et peut être conçu en fonction du dépassement de la démocratie représentative et de la réappropriation de l’administration. Les tâches essentielles de la politique soustraites à la logique perverse du marché politique deviennent une partie des devoirs de chaque citoyen.

3) Le lien entre revenu garanti et droit/obligation au travail doit être articulé non seulement sur la réduction du temps de travail mais aussi, d’emblée, sur la définition d’un ensemble de services et de valeurs d’usage représentant un droit incompressible de citoyenneté (logements, santé, etc.).

4) Mieux : la garantie de ces valeurs d’usage et services collectifs doit constituer la priorité par rapport à laquelle doivent être définies les finalités sociales de la production et donc, elle doit être le moteur d’un processus de réappropriation des institutions du Welfare fondé sur l’expansion du travail social autogéré et coopératif dans la sphère de la reproduction.

5) Le caractère universel de cet ensemble incompressible de garanties à la base du revenu de citoyenneté doit évidemment englober l’idée d’une solidarité inaliénable entre régions riches et régions pauvres ainsi que celle de la gestion décentralisée des services et des ressources en fonction des besoins locaux, selon un modèle opposé à celui du Welfare bureaucratique (A. Lipietz). En réalité cette définition du revenu de citoyenneté ne pourrait avoir un sens véritable que dans l’optique de sa reconnaissance comme droit de citoyenneté à l’échelle mondiale.

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