Au fil des nouveautés critiques

LABICA Georges (sous la direction de), Les nouveaux espaces politiques, L’Harmattan, coll. «L’Homme et la Société », Paris, 1995, 267p. Les treize textes réunis par Nicole Beaurain dans le présent volume sont les Actes de la table ronde de l’URA 1394 du CNRS (année 1990-1991). L’expression « nouveaux espaces politiques » (NEP) renvoie à une nouvelle topologie où se déploie et se circonscrit l’activité des mouvements et des acteurs. Elle désigne également une extension, voire un déplacement de la matière politique, traditionnellement assignée à la résidence de l’institué. Les NEP représentent, comme le suggère Georges Labica dans sa préface, autant de surgissements protestataires de différents groupes d’agents qui cherchent à réinventer l’action citoyenne. Leurs expériences multiformes, même si elles paraissent éclatées, confinées au particularisme, ou dérisoires, traduisent la volonté de résister par le biais d’une « créativité démocratique chaude » à la confiscation du politique par les pratiques officielles. Yvan Jossen repère quelques-uns des obstacles qui entravent le développement d’initiatives citoyennes sur le terrain des médias et s’interroge sur la possibilité de mobilisations sur ces questions. Daniel Bensaïd analyse l’éclosion des coordinations et les nouvelles figures de la lutte ouvrière dans une conjoncture historique marquée par la crise du système de représentation syndical et politique. Si l’émergence des coordinations est liée à un puissant ressort « catégoriel », aux origines multiples, le sentiment de mener une lutte unitaire et démocratique sur des objectifs précis constitue une expérience, certes contradictoire, mais positive, « tant du point de vue de l’apprentissage collectif et démocratique de la lutte que de la reprise de confiance dans la capacité d’action » (p. 99). Jacques Bidet propose une approche « métastructurelle » de la théorie du système mondial telle qu’elle a été développée, en appui notamment sur l’ euvre de Fernand Braudel, par toute une école (Immanuel Wallerstein, Samir Amin, etc.). La thèse soutenue est celle de la lente émergence d’une ère nouvelle, qualifiée d’« ultramodernité », qui connote le dépassement sur-étatique du système-monde. Selon l’auteur, cette situation se caractérise par une contradiction spécifique entre les « possibilités métastructurelles au plan global » (formation d’un centre contractuel sur-étatique qui se constitue au-dessus des Etats tout en présentant la forme proprement étatique) et la « forme du système mondial », marquée par la domination des Etats du centre. De ce point de vue, le conflit du Golfe préfigure les conflits de l’ultramodernité. Parmi les autres contributions on trouvera : urbanité et citoyenneté ; nation politique et progrès historique ; Longo Mai, nomades et sédentaires du IIIe millénaire.

POLITIQUE, LA REVUE, n° 2, Dossier « Où en est le PCF ? », octobre-décembre 1996, l30p., 60FF. Une dizaine de contributions qui tentent de comprendre l’ampleur des transformations intervenues au sein de la « force communiste », ainsi que leurs limites : « mutation et ouverture », dynamique du vote communiste, héritage et projet politique en devenir du communisme municipal, rapports historiques entre parti et « Jeunesses », métamorphoses de la mouvance intellectuelle communiste, choix stratégiques et crise identitaire, traditions organisationnelles et destins post-léninistes de la forme parti, culture communiste et féminisme, « avant-garde de classe » et syndicalisme « cégétiste ». Dans la partie Hors champ de ce numéro, Serge Halimi rappelle, à travers une anthologie extraordinairement éloquente dans son austérité, les prises de positions hostiles au mouvement social exprimées par les journalistes « de marché » et autres commentateurs « de révérence ». Sophie Béroud examine le déroulement du mouvement social de décembre 1995 à Marseille en insistant sur les « spécificités » locales : un paysage socio-économique sinistré mais un contexte de lutte. En effet, entre 1982 et 1990, « un emploi industriel sur cinq a été perdu et début 1996, un actif sur quatre était à la recherche d’un emploi sur l’ensemble de la ville, avec des pointes de plus de 28% dans les quartiers Nord » (p. 103). Or, la force des mobilisations à Marseille (le cap symbolique des cent mille manifestants a été franchi par deux fois) s’inscrit dans la continuité des expériences de luttes syndicales qui ont précédé le mouvement. Cette période est marquée par deux longs conflits, le premier dans les centres de tri et la recette principale de La Poste (entre 15 mars et 26 juin 1995) et le deuxième à EDF-GDF (de mars à fin avril 1995). Au-delà des motivations spécifiques aux différents secteurs en lutte et de la diversité des registres d’action (cas de figure : la revendication des comités chômeurs d’une prime de Noël), l’aspiration unitaire était très forte parmi les catégories professionnelles mobilisées : cheminots, fonctionnaires des impôts, employés municipaux, agents de France-Télécom, agents hospitaliers, enseignants, et dans une moindre mesure, agents de La Poste et de l’EDF-GDF. Sans oublier les traminots qui ont mené victorieusement une grève exemplaire, entamée le 6 décembre 1995 et achevée temporairement le 9 janvier 1996. On trouvera également le compte rendu d’une table ronde sur les enjeux de l’école avec la participation de Hervé Baro (SE-FEN), Jean-Michel Boullier (SGENCFDT) et Michel Deschamps (FSU), ainsi qu’un entretien avec Madjiguène Cissé, porte-parole des « sans-papiers » de Saint-Bernard.

POUGET Émile et PATAUD Emile, Comment nous ferons la Révolution, Éditions Syllepse, coll. « Le Présent Avenir », Paris, 1995, XXXVI + 189p., 120FF. Publié pour la première fois en 1909, la réédition de ce texte présente un intérêt à la fois historiographique et politique. Comme l’expliquent dans leur préface informée et informative Pierre Cours-Salies et René Mouriaux – qui ont pris le soin d’établir un glossaire et un répertoire biographique et historique -, le roman de ces deux hommes de combat, dirigeants connus de la CGT et partisans de l’anarcho-syndicalisme, est un « mélange de fiction et de manuel populaire sur la révolution par la grève générale ». Il s’agit, pour reprendre la remarque de Georges Duveau, d’« une des très rares utopies ouvrières que nous possédons ». Émile Pataud (1869-1935), animateur de grèves et secrétaire du syndicat général des industries électriques, et Émile Pouget, fondateur du journal Le Père Peinard, secrétaire général adjoint de la CGT aux côtés de Victor Griffuelhes et « éminence grise » de la confédération publient leur « roman d’anticipation sociale » dans un contexte de profondes transformations sociales où l’élan du syndicalisme révolutionnaire est arrêté et « l’existence de la CGT est menacée par un conflit interne d’une rare violence » (p. 1V). Comment nous avons fait la Révolution (tel est le titre que le roman devait initialement porter) serait-il l’expression de la volonté de surmonter temporairement le découragement qui se dégage du paysage syndical dépressif ? Malgré les lacunes d’information sur les circonstances précises de la coopération littéraire du célèbre couple de l’anarcho-syndicalisme formé au contact d’anciens communards, il révèle non seulement l’état des idées révolutionnaires d’avant 1914 mais aussi une véritable orientation syndicale dans le mouvement socialiste. Sans être un ouvrage de théorie politique, ce roman contient une analyse politique à l’état pratique en rapport avec le rôle de Pataud et de Pouget dans le mouvement syndical (une sorte de « sténographie » disent les préfaciers). D’une part, il comporte une conception concrète du processus insurrectionnel qui renverse l’ordre capitaliste au moyen de la grève générale. La révolution n’y est pas envisagée comme un « acte de foi dans l’avenir » mais comme un processus qui tend à résoudre les divisions internes aux salariés et à entraîner une restructuration des opinions et des conduites. On arrive ainsi, vu la nouvelle configuration des forces, à des interactions possibles entre transformations de structures sociales et nouvelles sociabilités. D’autre part, l’accomplissement de la révolution marque les débuts d’un monde nouveau : le « communisme pur ». Il s’agit d’une forme de régulation sociale inédite, qui rend possible l’émancipation intégrale des individus sur la base de l’expropriation des possédants. Les rapports sociaux dominants cèdent la place à des relations d’entente et de coopération librement consenties. La libération des producteurs de la forme-valeur du travail devient le moteur d’une dynamique qui dilate la plasticité constitutive de l’être humain : « Un être humain sociable, – conséquence du milieu nouveau, de l’ambiance nouvelle, – s’est substitué à la bête humaine de la période capitaliste : l’homme est devenu bon, parce qu’il n’a plus d’intérêt à être mauvais ! » (p. 176). Entre mise en perspective des conditions immédiates de l’action politique et utopie, les limites de ce texte apparaissent rétrospectivement comme « évidentes » : analyse insuffisante de l’État, absence de projet de démocratie politique ou fantasme de la maîtrise absolue des échanges sociaux. Cependant, l’« actualité » des réflexions du roman, au-delà des exigences d’une réappropriation critique de l’histoire, réside dans sa capacité de se placer du point de vue de l’« impossible » pour mettre en cause le déjà-là, en décelant dans le présent des possibles qu’il est question de réaliser « afin de rendre contrôlables et démocratiques toutes les instances de décision et de pouvoir » (p. XXXVI).

TERRAIL Jean-Pierre, La dynamique des générations. Activité individuelle et changement social (1968-1993), L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », Paris, 1995, 190p., 1 10FF. Comment les rapports de génération, aux côtés des rapports de classe et de sexe, contribuent-elles à structurer la vie collective ? Pour Jean-Pierre Terrail, la pertinence sociologique de l’approche générationnelle proposée réside dans la prise en considération de l’historicité du social, tel qu’il est déterminé par l’« activité humaine concrète ». En effet, la notion de génération s’impose pour quatre raisons : comme concept d’articulation des biographies singulières et de l’histoire sociale, instrument de datation qui permet d’envisager la juxtaposition des changements sociaux les plus divers en termes de « communauté de capacités et de dispositions », orientation qui favorise l’exploration globale d’une conjoncture historique, enfin, procédé d’investigation qui autorise la constitution des rapports d’âge en rapports intergénératior.nels. L’objet des trois études qui composent la première partie du livre porte sur l’originalité sociologique du mouvement historique des cycles de vie intervenu entre les années 1960 et les années 1980. Selon l’hypothèse soutenue, « la rupture décisive (en termes de dispositions éthiques et culturelles) oppose la génération des années 60 à la précédente » (p. 12). L’inflexion du régime biographique qui se manifeste à l’orée de cette décennie marque un tournant dans l’histoire de la société française. La transformation sociale est, certes, inégale et plurielle. Elle affecte pourtant les conditions de l’existence salariale populaire (extension et amélioration de la protection sanitaire et sociale, stabilisation de l’emploi, développement du salariat féminin, accès à la consommation marchande de masse) ainsi que les comportements socioculturels des classes populaires (limitation de la fécondité des couples ouvriers, privatisation des biographies consécutive à la mobilisation familiale autour de l’enjeu scolaire et, par là, à l’ouverture du champ des destins professionnels possibles, affaiblissement du sentiment de l’exclusion sociale, réaménagement des rapports entre l’individuel et le collectif, contestation des formes sociales d’hétéronomie qui pèsent sur la vie collective). La période qui s’ouvre à partir du milieu des années 1970 est caractérisée par la montée rapide du chômage, la modernisation économique des entreprises et le ralentissement de la croissance des revenus salariaux, puis leur stagnation, voire leur baisse. La crise tend à réduire les écarts sociaux alors que, paradoxalement, le sentiment d’appartenance de classe décline. La nouvelle conjoncture favorise un brouillage « objectif » des frontières de classe, vu l’accentuation de la disparité des destins sociaux de la classe ouvrière et la multiplication des facteurs et critères de différenciation sociale interne au salariat. Dans un contexte dominé, d’une part, par la promotion historique d’une nouvelle culture de l’individu qui amplifie et banalise les comportements et aspirations les plus novateurs des années 1960, et d’autre part, par l’impact des restructurations économiques, la préoccupation scolaire (en particulier, l’investissement familial dans les scolarités féminines), la limitation de la fécondité, le modèle familial marqué par le travail féminin connaissent un « processus identique de transmutation du possible en nécessaire ». Les recompositions salariales qui opèrent à partir des processus de reconversion et de déclassement/reclassement de la main-d’oeuvre, avant tout industrielle, aboutissent à creuser sensiblement l’écart entre les deux fractions polaires de la classe ouvrière. Cette dynamique de la « inodernisation ouvrière » est irréductible à la logique de l’« exclusion » de la vie sociale « normale ». Au contraire, elle doit être analysée du point de vue de la logique d’ensemble du mouvement de l’accumulation capitaliste. Il en résulte un espace salarial complexe où les lignes de clivages tiennent au statut de l’emploi, au style de vie familial et consommatoire, au niveau et à la différenciation des avoirs, au capital des titres scolaires disponible et au type de qualification professionnelle, à la nationalité ou à la division sexuelle du travail. Ces différenciations sociologiques de la classe affectent aussi les stratégies résidentielles de ses membres : la modification des rapports sociaux entre fractions salariales s’exprime à travers la redistribution de l’espace résidentiel. On lira également dans la deuxième partie de l’ouvrage une réflexion d’ordre épistémologique qui interroge la thématique du « retour de l’individu » avec le souci méthodique de problématiser le concept de l’action humaine en vue d’une meilleure compréhension des modes pratiques d’individuation à l’oeuvre dans les sociétés contemporaines.

WEILL Claudie, Étudiants russes en Allemagne, 1900-1914. Quand la Russie frappait aux portes de l’Europe, L’Harmattan, coll. « Chemins de la mémoire », Paris, 1996, 270 p., 140 FF. Au début du vingtième siècle, la population multinationale des étudiants de Russie augmente considérablement dans les universités d’Europe occidentale. Par leur présence, ils posent la question du rattachement du « continent russe » à l’Europe. Qui sont-ils ? Que font-ils ? Comment vivent-ils à Berlin, Iéna, Munich, Heidelberg, Königsberg ou Strasbourg ? Dans l’Allemagne de Guillaume II, et dans un entrelacs de nationalismes et de socialismes, la négociation au quotidien de relations interethniques constitue un véritable parcours d’obstacles. L’auteur, chercheur à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales et spécialiste des relations entre nation et socialisme, nous fait revivre les expériences vécues en Allemagne par deux cohortes d’une même génération d’étudiants de Russie, et mesure ainsi l’impact du séjour à l’étranger sur des personnages qui ont laissé leur trace non seulement en URSS mais dans les nouveaux Etats d’Europe orientale et en émigration.