Bassesse et discrédit

Il n’y a pas à se bercer d’illusions. La situation en France est en train de se dégrader à très grande vitesse. Chacun à sa façon, le gouvernement et le front national font tout leur possible pour restreindre les libertés et pousser encore plus loin les politiques de ségrégation et de précarisation sociale. Dans les municipalités tenues par le Front National, on fait la chasse aux « mauvais auteurs » et publications. A Châteauvallon, le représentant du pouvoir, le préfet du Var, appuie les actions du maire lepéniste de Toulon pour se débarrasser de Gérard Paquet, initiateur de festivals non conformistes. C’est pourquoi il n’y a pas à s’étonner de voir une partie non négligeable de la droite voter pour le front national lors du deuxième tour de l’élection municipale de Vitrolles. A droite et à l’extrême droite beaucoup se retrouvent dans la haine et la peur de ceux qui se révoltent ou pourraient se révolter contre un ordre social de plus en plus inhumain. Dans l’électorat du front national, il y a bien sûr, des hommes et des femmes issus des couches populaires qui protestent contre la condition qui leur est faite, mais ce ne sont pas eux qui donnent le ton et déterminent la politique, véritable synthèse de tous les courants réactionnaires de l’histoire du vingtième siècle, Vichy et sa révolution nationale, la collaboration pro-nazie de Paris, l’activisme de type OAS, le catholicisme intégriste.
Dans ce contexte, la volonté du gouvernement de faire passer le projet de loi Debré sur le séjour des étrangers qui aggrave la loi Pasqua de 1993 n’est pas une simple manœuvre électorale pour ratisser sur les terres du front national, mais une véritable capitulation devant la xénophobie, la preuve concrète que la lepénisation des esprits fait des ravages dans le RPR et l’UDF Quand Alain Juppé déclare que la loi Debré est une loi équilibrée, il avoue crûment que la délation devient une méthode « normale » de gouvernement. Quand Eric Raoult, ministre de la ville, invite les artistes à venir dans les banlieues déshéritées, il dit à mots couverts que la loi Debré doit servir à intimider et à faire tenir tranquilles tous les immigrés. En même temps il invite tous les Français à se faire policiers bénévoles, à traquer inlassablement le « clandestin », triste privilège pour « petits blancs » qu’on cherche à transformer en artisans d’une apartheid hypocrite. La lutte contre « l’exclusion » dans les banlieues n’est à l’évidence plus une priorité, même si elle n’est pas formellement abandonnée. Pour le pouvoir en place, il s’agit surtout de mener une véritable lutte idéologique contre tous ceux qui trouvent que les effets de la mondialisation des économies sont insupportables et réclament autre chose que la flexibilisation et la précarisation du travail.

Dans tout cela il y a beaucoup de faiblesse masquée derrière des déclarations de fermeté et d’incapacité à faire face aux problèmes actuels. Le pouvoir en place n’a pas de stratégie pour assurer la transition entre l’État Providence et l’État d’adaptation à la dictature des marchés financiers et des firmes multinationales. En conséquence, il se contente au jour le jour de rogner la protection sociale et de colmater les brèches les plus criantes (pour les chômeurs enfin de droit, les familles monoparentales , etc.). Il n’y a plus de politique (la dernière tentative étant la réforme Juppé de la Sécurité Sociale) et recourt à l’anti-politique de la xénophobie et du racisme qui ne se dit pas. Dans cette orientation, la bassesse le dispute au cynisme et le mépris des masses et des défavorisés s’y étale de plus en plus ouvertement.

Le pouvoir a toutefois mal mesuré le discrédit dans lequel il est tombé et la méfiance qui accompagne ses faits et gestes. Malgré l’atonie de la gauche officielle (essentiellement du PS), un soulèvement aussi massif qu’inattendu s’est produit dans les milieux les plus divers contre la loi Debré. Fait significatif le mouvement n’a pas voulu conserver la méthode pétitionnaire habituelle. Il a appelé directement à la désobéissance civile contre une loi inique en se mettant au dessus de la piteuse légalité d’un gouvernement et d’un parlement qui piétinent, les droits qu’ils prétendent défendre. Une hirondelle ne fait pas le printemps, comme dirait Le Pen, mais il), a là nettement l’amorce d’une autre politique, d’une politique qui pourrait être efficace contre la peste lepéniste. Cette nouvelle donne n’est, en effet, pas affectée par les considérations d’opportunité ou de prudence d’appareils enlisés dans des jeux politiques surannés. C’est une nouvelle façon de réclamer plus de liberté, plus de droit à la participation et une société qui ne soit pas la foire d’empoigne.

Vincent Jean-Marie

Jean-Marie Vincent est mort, mardi 6 avril 2004, à l'âge de 70 ans. Avec lui disparaît un universitaire (il a fondé et dirigé le département de sciences politiques de Paris-VIII), un chercheur qui a publié des ouvrages importants (notamment Critique du travail. Le faire et l'agir, PUF, 1987 ; Un autre Marx. Après les marxismes, ed. Page Deux, 2001). Mais limiter l'apport de Jean-Marie Vincent aux dimensions d'un catalogue de publications réduirait son rôle auprès de tant d'étudiants, d'enseignants et de militants. Son travail n'avait de sens à ses yeux que s'il contribuait à une meilleure compréhension des formes de l'exploitation capitaliste : on retiendra en particulier ses analyses du "fétichisme de la marchandise" et de tous les mécanismes qui font obstacle à la compréhension de la société par les êtres humains. Une telle analyse critique (Jean-Marie Vincent se passionnait pour l'étude de l'école de Francfort, à laquelle il a consacré un livre), prend tout son sens quand on la replace dans la perspective d'une transformation globale de la société par la mise en œuvre d'une démocratie, fondée sur l'auto-organisation des producteurs : tel est l'éclairage qui permet de comprendre au mieux ce qu'a toujours dit notre ami - et, par conséquent, de rendre manifestes les causes de son engagement personnel. Car Jean-Marie Vincent, né en mars 1934, arrivé de province membre de la JEC, rejoint vite une des organisations trotskistes de l'époque. Cette adhésion au trotskisme avait, à ses yeux, le mérite d'unir à une critique radicale du stalinisme une fidélité aux principes du communisme. Mais la marge est grande entre les principes et la pratique. Jean-Marie Vincent quitte bientôt le groupe "bolchevik-léniniste" et se lance dans la construction de ce qui va devenir le PSU. Il en sera un des dirigeants, animateur de la gauche du parti, ferme sur les luttes anticoloniales. Mai 1968 modifie le paysage militant. Refusant la perspective sociale-démocrate qu'implique l'adhésion au Parti socialiste, même modernisé par les soins de François Mitterrand, Jean-Marie Vincent milite un temps à la LCR mais s'en écarte finalement, hostile au léninisme des trotskistes (il a formulé théoriquement ses critiques dans un article à paraître dans la revue Critique communiste). Dès lors, Jean-Marie Vincent peut consacrer ses loisirs à la pensée critique. Directeur de la revue Futur antérieur, fondée avec Toni Negri, il animait, ces dernières années, Variations. Depuis moins de deux ans, il était en retraite. Ce fut pour lui l'occasion d'une "mobilisation militante", pour employer ses termes : comprendre les nouveaux aspects de la crise de la société pour mieux dégager des perspectives de lutte était devenu indispensable. Il publie donc avec Pierre Zarka et Michel Vakaloulis : Vers un nouvel anticapitalisme. Pour une politique d'émancipation (Le Félin, 2003). Mais Jean-Marie Vincent était aussi un grand amateur et connaisseur de musique classique, ce qui lui permettait de s'évader des difficultés présentes. La déconfiture de la droite aux élections régionales le ravit particulièrement. Il imaginait joyeusement, hier encore, le moment où la rue crierait : "Chirac démission !" La mort a mis fin à cette expérience d'intellectuel révolutionnaire. Denis Berger