Berlusconi et les transformations du post-fordisme en Italie

La victoire électorale de la coalition ” Forza Italia”, lors des dernières élections législatives, a surpris la plupart des observateurs. Le pôle de centre-gauche conduit par l’ancien parti communiste, donné comme favori, a été balayé par la coalition lancée par Silvio Berlusconi deux mois seulement avant l’échéance électorale. Au niveau électoral, la gauche misait sur une victoire par défaut d’adversaire. Paradoxalement, c’est la nouvelle droite qui a gagné pour cause d’abandon de la part d’une gauche incapable de proposer la moindre thématique sociale d’opposition. L’effondrement de la D.C.[[Démocratie Chrétienne. a laissé un vide politique que la “Lega Nord” ne pouvait pas remplir au niveau national. Son isolement lui avait déjà coûté une cuisante défaite, faute d’alliances, lors des premières élections directes des maires de certaines grandes villes du Nord telles que Gênes et Venise. Au plan économique, les progressistes prônaient la continuité des politiques d’assainissement et de restructuration du cycle de la dette publique déjà amorcées par les gouvernements Amato et Ciampi mis en place au lendemain de la crise monétaire qui avait secoué l’Italie en septembre 1992. Les groupes de pression liés aux grandes dynasties industrielles de la péninsule s’étaient déjà ralliés aux candidats progressistes. De la même manière, les instances internationales, notamment les alliés européens, voyaient dans la coalition de centre-gauche chapeautée par le PDS (Partito Democratico della Sinistra, à savoir l’ancien Parti Communiste) la meilleure garantie de continuité des politiques de rigueur destinées à ramener l’Italie sur le sentier des convergences définies par le Traité de Maastricht.

L’entrée en scène de Berlusconi a durablement bouleversé ce scénario. Les leaders de la gauche avaient attaqué la candidature de l’homme d’affaires comme une résurgence de l’ancien régime et pensaient qu’elle aurait été balayée par les affaires dont les juges ne cessaient de l’accabler. Mais la méprise de la gauche a été de taille, à la mesure de son incapacité de cerner les mutations sociales et économiques qui avaient permis l’action de la magistrature contre la corruption. C’est la gauche, et non Berlusconi, qui allait être perçue comme une manifestation de l’ancien régime ! Les attentes de victoire du pôle progressiste, loin de miser sur une quelconque poussée sociale, se basaient sur une grossière surévaluation de la portée politique de l’espace laissé vacant par l’effondrement des partis centristes. Tout en multipliant les attaques contre le système de la corruption, la gauche italienne s’est présentée comme le défenseur de ce mode de représentation. Elle a en effet interprété les symptômes de la crise institutionnelle comme s’ils en constituaient les causes. Ce faisant, elle n’a pas compris que la transformation des comportements de l’électorat (qui se manifestait surtout par la déstabilisation des partis centristes) était la manifestation d’un mouvement de protestation qui visait le système des partis dans son ensemble. Relativement épargné par les rebondissements de l’opération “mani pulite”[[Mains propres., le PDS pensait en effet ne pas être concerné par le refus du système des partis. Ses dirigeants n’avaient pas compris que ce refus ne dérivait pas de l’action de la magistrature, mais que cette dernière était devenue possible grâce à la délégitimation de ce système.

En face, “Forza Italia” est apparue avec une articulation tactique efficace, basée sur deux constats élémentaires. Le premier, de toute évidence, concernait l’envergure, déstabilisante mais en même temps limitée, du phénomène “leghista”. La “Lega Nord” souffrait en effet, au niveau des échéances électorales nationales, de son isolement politique et régional. D’autre part, l’effondrement des partis centristes (avec la quasi-disparition de la D.C.) avait poussé une bonne partie de l’électorat méridional, notamment les couches sociales qui craignent le plus le démantèlement des réseaux de clientèles et d’assistance étatique tissés par le pouvoir démocrate-chrétien dans le Midi, vers le parti néo-fasciste (la seule force de droite qui avait pu contrer les candidats progressistes dans les élections des maires de Rome et de Naples). “Forza Italia” s’est donc proposée nomme charnière politique nationale entre ces deux composantes nouvelles. Du même coup, en rouvrant le débat social et économique sur les conditions de vie et de travail, son discours s’est placé au-delà de la lutte anti-corruption.

Certes, Berlusconi a repris de vieux refrains néo-libéraux, mais il a tout de même ouvert le débat électoral à des attentes qui ne trouvaient de réponse ni du côté de la magistrature, ni de celui des déterminants économiques acceptés par la gauche comme autant de contraintes incontournables. Le marketing des clubs de “Forza Italia” a intelligemment occupé les créneaux de la rupture avec le passé : rupture avec les hommes qui incarnent (à gauche comme à droite) l’ancien système des partis ; rupture par rapport au langage technocratique et au pragmatisme adopté par une gauche qui, sans tenir compte des enseignements du “mouvement des boulons” (lorsque les dirigeants syndicaux s’étaient fait agresser par les ouvriers sur les places de toutes les grandes villes italiennes, en octobre 1992), était la proie d’un syndrome pathétique de réalisme économique aveugle et insensé. Quel décalage par rapport à Un Berlusconi qui, lors de la Convention nationale des clubs de “Forza Italia”, affirmait que “les décisions les plus justes, les plus importantes, la véritable sagesse, ne sont pas celles qui découlent du raisonnement, ou du cerveau, mais celles qui relèvent d’une folie visionnaire et prévoyante “.

Ceci dit, si Berlusconi est indéniablement l’acteur intelligent de ce marketing électoral gagnant, rien n’indique pour l’instant que sa victoire ait atteint un seuil politique et stratégique durable. En fait, “Forza Italia” a su placer son discours à la hauteur des transformations sociales et économiques qui remontent à la deuxième moitié des années 1980 et qui ont bouleversé le cadre politico-institutionnel italien au tournant des années 1990, mais les conflits et les contradictions propres à ces déplacements sont loin d’être résolus et la bataille politique est encore très ouverte. En même temps, il est certain que l’avance tactique de Berlusconi se confirme, par delà l’actuelle instabilité politique. Aujourd’hui, le véritable débat a lieu au sein des forces qui composent le gouvernement. Si l’on veut par contre évaluer les chances de consolidation à long terme de cette percée électorale, il faut alors sortir du cadre politico-institutionnel pour essayer de cerner les enjeux et les acteurs de ces conflits et donc placer la victoire de Berlusconi dans une perspective sociale et économique à plus long terme.

Le tournant de 1992 : l’explosion de la crise de la dette publique

La victoire de Berlusconi s’inscrit dans un processus de transformation et de recomposition du cadre politico-institutionnel italien qui s’est enclenché dans la deuxième moitié des années 1980 et qui s’est accéléré en 1992. C’est en effet en 1992 qu’éclate une crise de légitimité dont les différents symptômes ont été, dans l’ordre, le succès électoral de la “Lega Nord”, lors des élections municipales d’avril, l’explosion de la campagne judiciaire “tangentopoli” et enfin le déclassement international de l'”entreprise Italie” sanctionné par la dévaluation de la lire et la sortie du SME, à la veille de l’entrée en vigueur du Traité Maastricht.

Tout au long des années 1980, la rhétorique économique avait cru déceler en Italie l’essor d’un nouveau modèle économique, celui d’une économie diffuse[[La troisième Italie, ou bien le modèle de spécialisation flexible et des districts industriels. où la
faible présence de l’État aurait permis la construction sociale du marché. Au tournant des années 1990, face aux impératifs de convergence définis par le Traité de Maastricht, l’Italie s’est par contre trouvée dans une situation d’extrême faiblesse. Selon le Traité de Maastricht, “seuls accéderont à l’UEM les états membres qui auront satisfait à un certain nombre de critères économiques. Actuellement, l’Italie ne répond à aucun d’entre eux”. C’est ce qu’on pouvait lire dans Économie et Statistique[[N° 262-263, Paris 1993. où l’on se demandait si “après avoir participé à la construction de l’Europe” l’Italie serait “écartée de l’Union Économique et Monétaire”. De manière générale, tout indiquait que les déterminants micro et macro-économiques étaient bien loin d’avoir trouvé des axes stables d’harmonisation.

Au cours de la dernière décennie, ce n’est pas le modèle de spécialisation flexible, c’est-à-dire un nouveau paradigme industriel, qui s’est affirmé, mais une articulation spécifique au cas italien, du processus plus général de socialisation du régime d’accumulation. La véritable spécificité italienne a par contre été le fait d’un processus de financiarisation qui n’a pas pu dissimuler le poids et le rôle des pouvoirs publics dans la gestion des circuits monétaires des dépenses publiques, du crédit, de l’investissement et de l’épargne. Les modélisations normatives auxquelles se sont livrés bien des économistes dans le but d’expliquer le dynamisme des PME italiennes face aux difficultés des grandes entreprises tayloristes et aux faibles performances d’un État jugé parasitaire, apparaissent aujourd’hui bien inadaptées. Elles ont véhiculé les clichés d’une société civile séparée de l’État et d’une industrie privée performante face à une administration publique non efficace. Or, de toute évidence, la crise du fordisme n’a pas engendré, en Italie, l’essor d’un secteur informel “sans État”, mais la redéfinition du rôle du secteur et des finances publics, la particularité de l’économie diffuse italienne ne tenant pas tant à l’antagonisme entre des zones périphériques où les lois du marché auraient été prédominantes et un secteur public hors marché, qu’à l’omniprésence de son système de Welfare. La dette publique en a constitué à la fois le résultat et le moteur, et c’est justement la crise de la dette qui est à l’origine de l’effondrement du système des partis. Elle découle d’une amplification inertielle de son rôle[[Entre 1980 et 1992, la dette publique est passée de 30.000 à 130.000 milliards de lires, tandis que la pression fiscale est passée de 31,8 à 40% du PIB (46% en 1993). qui a fini par saper les mécanismes mêmes de légitimation de l’État. Le cycle politique de la dette a bien permis au système politique issu du fordisme de survivre à sa crise, mais il n’a pas pu empêcher la transformation des bases sociales du régime d’accumulation. Au lieu de fonctionner comme un élément de médiation, la dette a fini par amplifier les contradictions entre un mode de financement de plus en plus socialisé (par le recours massif et de plus en plus coûteux à l’épargne des ménages) et un régime de distribution des transferts encore finalisé à des compromis sociaux désormais dépassés (les dépenses pour la Cassa Integrazione pour les ouvriers du Nord et celles pour les retraites d’invalidité pour les chômeurs du Sud).

La victoire électorale de Berlusconi s’inscrit dans ce contexte de crise ouverte et irréversible de la dette et c’est d’elle que découlent les formes très contradictoires qui caractérisent à la fois la composition interne de “Forza Italia” et la coalition de gouvernement (“Forza Italia”, “Lega” et “Alleanza Nazionale”) issue des élections législatives de 1994. Ce sont ces éléments qu’il faut alors rappeler pour placer la défaite du pôle progressiste dans la perspective de l’affirmation (encore instable) d’un mode de représentation politique qui tâche de se situer au-delà des configurations institutionnelles propres aux formes de légitimation issues de la période fordiste.

L’anti-étatisme fédéraliste contre la forteresse du système des partis

L’irruption des ligues dans le paysage politique italien date des élections municipales des 5 et 6 avril 1992. La “Lega lombarda” et sa version fédérative, la “Lega Nord”, ont acquis à ce moment une place de tout premier plan dans le contexte électoral transalpin en bouleversant définitivement les équilibres institutionnels et politiques qui l’avaient figé au cours de l’après-guerre. Plusieurs études ont montré qu’il y a eu une corrélation évidente entre le niveau de développement économique d’un territoire et la puissance du phénomène “leghista” le concernant. La percée a été plus forte dans les territoires qui, tout en étant des fiefs démocrates-chrétiens, constituaient les bassins industriels les plus dynamiques au cours des années 1970 et de la première moitié des années 1980. Le succès des “leghe” était dû à leur capacité de proposer un message répondant au mouvement rampant de protestation de couches de producteurs qui se sentaient menacées par l’intervention étatique et tout particulièrement par le pouvoir du système des partis, intimement lié aux formes de centralisation étatique dont il se nourrit.

En fait, dans un pays où les partis ont occupé et “phagocyté” l’État, l’anti-étatisme et le fédéralisme ne sont que les deux faces d’une seule lame de fond, dirigée contre ce même système des partis traditionnels. L’intuition des “leghe” a été de proposer un discours anti-système des partis qui était d’autant plus crédible qu’il visait directement la forme État et donc les modes mêmes de reproduction des partis. En donnant une voix au rejet des partis traditionnels exprimé par les nouveaux sujets productifs, la Lega Nord a su catalyser une demande politique inorganisée tout en biaisant, par le truchement du régionalisme, ses contenus innovant, d’où le caractère très contradictoire du phénomène des “leghe “. D’une part, elles ont véhiculé la version régressive et poujadiste du rejet des partis. D’autre part, elles ont catalysé les demandes de participation formulées de manière très embryonnaire par des sujets productifs de type nouveau tels que les petits entrepreneurs, les travailleurs précaires et les travailleurs indépendants. De cette manière, ces derniers exprimaient leur besoin d’accéder à un espace public dont dépendent les niveaux de compétitivité des réseaux de coopération sociale productive. Sous cet angle visuel, le succès électoral des “leghe” a constitué le phénomène le plus déstabilisateur de l’inévitable dislocation d’un système des partis qui, s’il avait survécu à la période fordiste, n’en était pas moins inadapté aux nouvelles conditions économiques et sociales de l’agir productif.

L’effondrement de la base électorale de la D.C. a ainsi ouvert la voie aux opérations de la magistrature et déterminé en même temps un processus sans précédent de polarisation régionale de l’électorat. Il a éclairé d’une nouvelle lumière la crise des mécanismes de gestion du système italien de Welfare. Du coup, les coûts de reproduction d’un système des partis devenaient non rentables (et par conséquent “insupportables”) tandis que le bouclage des politiques industrielles (directes et indirectes) de soutien de la grande industrie fordiste et des réseaux des PME se montrait de plus en plus aléatoire, alimenté par la pompe d’un endettement public que le contexte international allait faire exploser. Le système généralisé de corruption n’a pas été inventé dans les années 80, mais c’est au cours de cette décennie qu’il a perdu son rôle régulateur pour se réduire à la forme insupportable d’une ponction de la richesse du pays. La vaste campagne judiciaire contre la corruption n’a fait qu’expliciter la dimension exogène d’un système de régulation politique qui a été la cible de la magistrature non pas parce que l’on aurait enfin découvert les “dessous de table”, mais parce que ces “dessous de table” n’assuraient plus les services dont ils étaient censés être les coûts. Les partis traditionnels ont été congédiés car ils ont été marginalisés en tant que figures productives et donc en tant que figures politiques.

La décomposition de la base industrielle de la première république italienne

L’économie diffuse italienne que bien des économistes avaient érigée au rang de nouveau paradigme n’affiche pas une compétitivité à toute épreuve. La débâcle a été évitée de justesse par la poussée des exportations que la dévaluation de la lire a rendue possible. Pour les réseaux de PME innovantes, le système des partis et le marché politique dont il -s’alimente ne constituaient plus que des mécanismes régulateurs exogènes, contraignants et finalement inutiles, et ce parce que leur reproduction institutionnelle et sociale (autour des clientèles politiques, corporatistes et “mafiose”) ne faisait que tarir les ressources fondamentales de la compétitivité (la mobilité et la flexibilité des forces de travail, un territoire maillé de services performants aptes à assurer les économies d’échelle nécessaires). Les réseaux de PME traversent en effet une phase critique de perte de Compétitivité. Leur avenir se décide au niveau des nouvelles formes de gouvernement des territoires (en tant que bassins de coopération sociale, d’agir communicationnel).

Si la base sociale de l’économie diffuse a certainement été à l’origine de l’émergence électorale des “leghe”, l’ébranlement du système des partis qui s’en est suivi n’est pas tant le fait de l’hégémonie de ces nouveaux acteurs productifs (néo-industriels) que de leur crise. La protestation contre la pression fiscale, contre le parasitisme de l’administration et l’insuffisance des services publics est un peu une attaque contre les conditions mêmes qui avaient permis l’essor des réseaux de PME. La “troisième Italie” n’aurait pas eu de chances si la “première” (et la “deuxième”) ne lui avait assuré les leviers d’un système de crédit adapté, une moindre pression fiscale et la flexibilisation des règles d’un marché du travail étroitement lié soit, aux marchés politiques locaux soit au niveau national, à l’emprise mafieuse des partis sur les finances publiques. A la sortie des années 1980, l’économie diffuse n’apparaît pas comme un paradigme alternatif et moins encore comme le berceau d’une nouvelle forme de démocratie économique. Au contraire elle se montre comme une des formes nouvelles de hiérarchisation d’un régime d’accumulation qui par contre se caractérise par un besoin irréductible d’horizontalisation (à savoir de circulation libre, non-hiérarchisée) des flux informationnels et communicationnels et par une transformation qualitative du contenu du travail.

Les grandes firmes italiennes ont traversé la période à la traîne des performances des systèmes locaux de PME et des subventions publiques directes et indirectes. Elles se posent aujourd’hui un problème crucial, asseoir socialement un contrôle de l’organisation du travail par définition insuffisant à générer les gains de productivité nécessaires pour se maintenir sur les marchés internationaux. Elles ont un besoin impérieux de rendre la circulation financière fonctionnelle au mouvement d’hyper-accumulation par lequel les grands groupes multinationaux organisent leur présence sur les marchés mondiaux. Elles doivent en effet relancer le processus de concentration et, en même temps, accéder à l’épargne des ménages, aujourd’hui entièrement absorbée par le cercle vicieux de la dette publique. Les grandes firmes se sont attaquées à la classe politique pour mieux s’attaquer à l’épargne des ménages.

La crise du cycle politique de la dette

Le système des partis avait pu se reproduire au prix de la dérive d’un interventionnisme étatique auto-référentiel et incohérent. La seule forme de légitimation dont il disposait était celle, résiduelle, d’un double mécanisme d’échange fraude fiscale contre corruption (au nord), corruption contre dépenses publiques exceptionnelles (au sud). La spirale de la dette publique est l’indicateur le plus parlant de l’incohérence déstructurante d’une politique économique dont le seul ressort est la recherche du niveau maximum de corporatisation et de hiérarchisation de la composition sociale. L’impératif de la maîtrise du cercle vicieux de la dette est la conséquence, quasi naturelle, de son inutilité face à l’apparition de conflits dont elle ne peut plus être la médiation. En d’autres termes, ce qui rend irréversible la rupture de l’ancien contrat social n’est pas tant la crise ou la fin des rentes que l’incapacité de la machine publique à les rétablir. Aujourd’hui, tout exécutif italien doit compter avec un impératif essentiel, à savoir la restructuration d’une dette publique dont le stock a atteint 120 % du PIB. “L’Italie n’a pas su discipliner ses finances publiques”, déclarait M. Aglietta à propos de la sortie de l’Italie du SME, en septembre 1922. “Les moyens usuels de politique économique, continuait-il, sont inopérants devant l’ampleur des dettes accumulées. Il faudrait une réforme drastique des budgets sociaux, du secteur et des entreprises publics”. Le décrochage a eu lieu et il a emporté le système institutionnel. C’est d’une crise du cycle politique de la dette qu’il s’agit. “Seul un gouvernement de guerre économique, disait Aglietta, fondé sur une coalition des producteurs serait en mesure d’entreprendre les réformes nécessaires”. Or, l’on voit bien que pour l’instant personne ne détient la clé d’un nouveau pacte social. Cette clé manque, de la même manière que la clé de la productivité. Elle manque tout simplement parce que la maîtrise des circuits financiers et monétaires ne peut plus trouver, du côté des normes productives (matérielles) ni une source de légitimité, ni un vecteur de rationalisation, ni un levier de croissance économique. C’est que, derrière les abstractions financières et leurs hiérarchies arbitraires et erratiques, se cachent de nouvelles contradictions et de nouvelles significations. La dérive de la dette publique n’est que l’enregistrement “comptable” du cumul des déficits publics, à savoir de la perte d’efficacité macro-économique des dépenses et donc de toute tentative de régulation et d’harmonisation de la croissance. L’impact de la globalisation des marchés est ici secondaire. C’est l’obsolescence des formes institutionnelles propres au Welfare State qui est l’élément essentiel, une obsolescence qui n’est ni technique ni strictement économique. Elle est structurale, le résultat de la perte de sens des médiations et des compromis que l’État Providence continue à produire selon une pure logique de survie auto-référentielle. En d’autres termes, par le monopole du système de Welfare (c’est-à-dire par le contrôle des dépenses publiques), le système des partis se reproduisait sans produire les conventions, les médiations nécessaires à l’harmonisation de l’activité économique, et ce non pas parce qu’il était corrompu (il l’a toujours été !), mais parce que, dans le post-fordisme, l’objectivation des comportements sociaux dans des formes de représentation stables est de plus en plus difficile et, à terme, impossible. Si les nouveaux et surtout les anciens sujets productifs ont alors senti la nécessité d’éliminer les coûts non-rentables de reproduction de ce système, ce n’est pas pour autant qu’ils ont défini un nouveau cadre d’harmonisation institutionnelle et macro-économique. Tous les problèmes liés à la dette restent ouverts et ce ne sont certainement pas les réductions des dépenses que Berlusconi a annoncées à la fin de l’été qui y changeront quoi que ce soit. C’est pour cela que l’Italie est encore aujourd’hui dans une phase de transition vers la deuxième république.

C’est une transition dont les issues sont loin d’être déterminées. Elle ne peut aboutir sans la mise en place de formes adéquates de financement “politique” de la dette. Dans les années 1980, ce ne sont pas les politiques budgétaires qui se sont adaptées aux objectifs désinflationnistes, mais les politiques monétaires qui se sont adaptées à une gestion irréversible du budget (des dépenses). L’idéologie néo-libérale, hier comme aujourd’hui, était anticipée par l’ampleur et la profondeur des processus d’autovalorisation. L’axe stratégique des politiques économiques est devenu, dans ce contexte, non pas celui de la maîtrise du déficit public, mais celui de son financement, l’enjeu de l’affrontement étant celui du contrôle politique des dynamiques sociales de l’agir productif que le Welfare State alimentait malgré lui.

Or, il est intéressant de rappeler que, en Italie, les déficits qui ont alimenté (et alimentent) le stock de la dette sont constitués, pour plus de 50 %, par le service de la dette. Cela signifie que l’État italien, depuis dix ans, paye les détenteurs des titres de la dette tout en augmentant la pression fiscale sur le travail indépendant et en baissant les investissements en infrastructures et services. Le recours à l’épargne par le marché des titres d’État, outre sa contribution à la dérive de la dette, constitue une contrainte politique incontournable pour les politiques monétaires par son impact mécanique sur les taux d’intérêt. Ceux-ci ne peuvent pas évoluer sans tenir compte de la nécessité d’assurer aux titres un attrait suffisant pour leur permettre de faire face à leurs échéances, c’est-à-dire pour les rembourser par l’émission de nouveaux titres.

Coopération sociale productive et financiarisation

Le cycle politique de la dette et de son mode de financement absorbe une part importante de l’épargne privée et crée un décalage artificiel des taux de rentabilité entre les investissements industriels et les placements financiers (les titres ont assuré entre 1980 et 1990 des rendements annuels moyens, réels, de 6 %). Il détermine en outre une distribution de revenus (les intérêts payés sur les titres) complètement et définitivement décrochée d’une quelconque forme de rapport de travail normé. À ce niveau, le financement de la dette par l’épargne ne peut plus être réduit à un détournement parasitaire des ressources pouvant alimenter les investissements productifs. La circulation monétaire et financière, les systèmes bancaires et les marchés boursiers jouent désormais un rôle nouveau et incontournable car ce sont ces flux qui innervent les réseaux de production sociale et donc qu’ils rendent possibles des rapports de coopération productive grâce à la mobilisation de la dimension générale des rapports sociaux. En d’autres termes, ils ôtent aux sujets productifs la nécessité d’être garantis par le cadre normé (faussement universel) des surfaces financières et des méthodes organisationnelles dont dispose l’accumulation capitaliste. Le cas de la dette italienne et de son financement social par des millions de ménages montre bien le clivage irréversible qui sépare une accumulation capitaliste déclinante d’une accumulation sociale (celle qui est déterminée par la richesse des rapports de coopération sociale productive : formation, assurances chômage, école, sécurité sociale…) dont dépendent les performances des territoires productifs.

Or, le caractère vicieux du circuit épargne-déficit public n’est certainement pas une donnée immanente. Il a deux origines bien déterminées. L’une, relativement secondaire à notre sens, est d’ordre international : “l’économie italienne aurait pu supporter quelques années encore ces déséquilibres si le traité de Maastricht et la crise de change de septembre 1992 n’avaient servi de catalyseur pour engager de véritables réformes”[[Économie et Statistique, Op cit.

. Cela signifie que cette situation aurait pu continuer face à la puissance des ressources qui peuvent être mobilisées par des mécanismes de socialisation de l’endettement public. L’autre, bien plus importante, est de type national, c’est-à-dire endogène au modèle italien. Elle dérive du décalage irréversible qui s’est ouvert entre la dimension sociale, postindustrielle, du financement de la dette et, en face, les formes désuètes, néo-industrielles, corporatistes et clientélistes d’allocation des dépenses publiques. Si cette contradiction n’a pas explosé plus tôt, c’est qu’elle était atténuée par une distribution de rentes financières croissantes aux détenteurs de titres. Ceci a déterminé la constitution de véritables couches de “rentiers” de la dette dont le profil et les comportements sont proches des couches d’actionnariat populaire que les privatisations ont créé ont France (et vont créer en Italie). Écartelé entre l’envie de séduire ces nouvelles classes moyennes et la dénonciation moralisatrice des risques d’effondrement des bases universelles de l’État face à l’essor de la “République des actionnaires”, le discours de la gauche passe à côté de la dimension sociale du post-fordisme. La question n’est pas tant de maîtriser la dette que de rendre égalitaires et participatifs (et donc rentables pour l’accumulation sociale) ses puissants mécanismes de redistribution de la richesse socialement produite.

Au cours des années 1980, à la segmentation sociale corporative (tardo-fordiste) basée sur la hiérarchisation des salaires et des revenus à partir des rapports de forces internes au Welfare State s’est substituée une segmentation du revenu externe à l’État Providence, une hiérarchisation de type nouveau, dont la légitimation découle de l’accumulation de pouvoir au-dehors et au-dessus de la coopération productive (de manière verticale). Le financement du Welfare State résiduel ne s’alimente plus sur la base d’un impossible calcul des ressources et des emplois, mais sur des mécanismes de socialisation et d’accumulation du pouvoir dont le moteur fondamental est l’abstraction des marchés financiers et monétaires.

Crise du cycle de la dette, nouveaux fascismes et alternatives démocratiques

L’accumulation sociale apparaît comme capital lisse, machine de capture des flux grâce aux agencements techniques qui lui permettent de s’approcher d’une vitesse absolue. Le contrôle des composantes machiniques des réseaux informatiques et télématiques permet au capital de multiplier ses capacités de coller aux formes de coopération horizontale, non hiérarchisée qu’un agir productif toujours plus ancré sur l’agir communicationnel implique. Mais le capital lisse existe comme détermination du capital strié, comme réarticulation mondiale, par le biais de
l’hyperaccumulation, de formes nouvelles de hiérarchisation et de segmentation sociale et productive. En creux de la crise du cycle politique de la dette, peut-on faire apparaître un cercle vertueux virtuel ? Il relierait la participation générale (par l’épargne) au financement de la coopération sociale, c’est-à-dire aux conditions générales de l’activité productive. Il impliquerait qu’on ouvre des voies, transparentes et non hiérarchiques, à de nouvelles formes de participation à la production de l’espace public. Les thèmes du fédéralisme et de la démocratie participative nous apparaissent pourtant comme deux axes incontournables pour tout effort de construction d’une alternative politique.

En face, la poussée de la nouvelle droite se présente comme le couronnement de la course autoritaire vers la deuxième république, c’est-à-dire vers un pouvoir “plus fort” dont les premiers jalons ont été jetés par la loi électorale (majoritaire) et par l’attribution de pouvoirs exceptionnels à la magistrature.

L’accumulation apparaît d’abord comme une accumulation de pouvoir, pouvoir comme force de striage. Il s’agit d’une poussée par une recomposition autoritaire dont le principal acteur est une magistrature qui, tout en étant applaudie par une gauche obnubilée par toutes sortes d’acharnement répressif, creuse le lit des anciens et des nouveaux fascismes.

Cocco Giuseppe

Politologue, professeur à l’université fédérale de Rio de Janeiro, membre du réseau Universidade Nômade Brasil, a publié, avec Antonio Negri, GlobAL (Éditions Amsterdam, 2007). Membre du collectif de rédaction de Multitudes.