Bienvenue au pays joyeux des enfants joyeux

Entretien avec Albert et Albertine, membres d’Ubifree, réalisé par Aris Papathéodorou et Carlo Vercellone
Alice – Comment est née l’idée de créer Ubi Free ? Et d’ailleurs pourquoi ce choix de faire un « syndicat virtuel », comme l’a défini quelqu’un de votre direction ?

Albert – A l’origine, il y a la parution d’un article dans Libération, en septembre 1998, consacré à l’entreprise Ubi Sotf et qui moi m’a fait bondir, en laissant la très nette impression d’être franchement pris pour des cons. C’était vraiment le discours « attendu » sur la réussite de l’entreprise, le modèle de la PME française qui marche, etc.

Ce qui m’a semblé en effet assez scandaleux c’était le fait que la parole soit uniquement donnée aux responsables de l’entreprise et la façon dont ces derniers parlait des choses. Par exemple la façon dont, d’une manière très décontractée et arrogante, ils racontaient que les 35 heures c’est « un truc de vieux », etc. Non seulement les employés n’ont pas la parole dans la presse, mais ils ne peuvent pas s’exprimer dans la boîte puisqu’il n’y a pas de dialogue social. Cette exclusion, à l’échelle de la communication, reproduisait en quelque sorte la situation interne à l’entreprise.

à ce moment, l’idée sublime a été de prendre contact avec la journaliste qui avait signé cet article, pour voir comment elle avait mené son enquête, et peut-être essayer de lui fournir une image différente de ce qui se passait à Ubi Soft. Je l’ai rencontrés et, contre toute attente, elle a fait preuve d’une grande disponibilité et elle a répondu favorablement à l’idée de faire un autre papier si on lui apportait des témoignages, des récits, des éléments…

Albertine – Il faut dire que jusqu’alors les différents articles sur Ubi Soft publiés dans la presse avaient eu plutôt tendance à exalter la réussite du groupe, qui est réelle, la fantastique évolution de son chiffre d’affaires, etc. Cette attitude de la presse c’est aussi un pilier fondamental de la politique de Ubi Soft, qui assigne un rôle très important à la communication.

Albert – Le point de départ pour nous a été ainsi très simple : nous nous sommes dit que s’il y avait un petit article qui pouvait mettre un bémol sur tout cela ce ne serait pas mal. Il faut noter que cette ébauche de travail d’information avait une importance d’autant plus grande que justement Ubi Soft est une « entreprise communicante », pour qui le rapport avec la presse, tant généraliste que spécialisé, a un rôle essentiel pour « l’image de marque ». Ainsi lorsque la journaliste de Libération nous a promis que, s’il y avait des documents et des témoignages alternatifs à ceux de la direction, elle était disponible à en rendre compte, nous avons commencé à nous mobiliser, à chercher des gens susceptibles de raconter et d’écrire des lettres pour une sorte de « droit de réponse » au premier article. C’est comme ça que s’est constitué peu a peu l’équipe d’Ubi Free.

Cette tache était d’autant plus difficile que chez Ubi Soft il y a une absente de toute tradition syndicale et politique de quelque sorte. Nous n’avions pas non plus aucune « connaissance théorique » spécialisée concernant l’économie et le fonctionnement d’une entreprise. Donc il fallait utiliser une espèce de conscience individuelle, d’homme, de femme, de citoyens, pour parler des choses que nous vivions même si nous n’en connaissions pas forcement tous les aspects. Ainsi nous avons commencé par réunir et confronter des témoignages qui étaient très personnels. C’est au cours de ce débat que la nécessité et l’envie d’aller plus loin a émergé.

Albertine – Au cours d’une réunion, l’une des personnes qui était en train d’écrire son témoignage a dit : « j’en ai un peu marre de passer deux soirs par semaine sur mon ordinateur à essayer de pondre un article sur Ubi Soft et à chialer sur mes souvenirs pourris de tel directeur qui terrorisait tout le monde. Il faut aller plus loin ! Si notre but est seulement de faire sortir un article sur Libération, cela en vaut pas la peine ! Il faut faire quelque chose sur l’Internet ».

Albert – Nous nous sommes ainsi investis dans cette perspective de construction d’un site Internet. Elle nous est apparue, de fil en aiguille, comme l’instrument le plus approprié pour contrer la direction d’Ubi Soft sur un terrain décisif comme celui de la communication. Il nous a semblé en particulier fondamental de remettre en cause une certaine image de la jeunesse distillée par Ubi Soft, à savoir ce stéréotype horrible d’un troupeau de crétins individualistes qui ne pense chacun qu’à sa gueule. Dans ce stéréotype il y a certes quelque chose d’un peu vrai. Ou plutôt, dans l’ambiance qui règne à Ubi Soft, il y a quelque chose qui peut évoquer ce stéréotype : il y a une sorte de système de valeurs qui est aussi celui d’une génération un peu gâtée, issue du baby boom des années soixante-dix, etc.

Alice : Vous étiez, personnellement, déjà des « internautes », avant de vous lancer dans cette aventure ?

Albert – Non, pas du tout. Une seule personne avait chez elle une machine connectée. Mais c’était aussi un peu évident. Tout Ubi Sotf est déjà connecté en interne. On a beaucoup travaillé et débattu sur le contenu, mais par contre le choix du support ne s’est pas vraiment posé. à propos du contenu, les fameuses « Vingt-sept bonnes raisons… » étaient la seule partie qui était une adresse directe aux salariés…

Alice – Ces « Vingt-sept bonnes raisons » sonnent aussi un peu comme la confirmation du fait qu’il n’existe pas de « culture syndicale » a Ubi Sotf. Des syndicalistes auraient du mal à faire ce genre de texte. Il y a une part d’autodérision, aucune solennité dans le propos. Et pourtant, cette forme n’affecte pas le contenu, au contraire.

Albert – Si les choses avaient été dites de façon grave, nous n’aurions intéressé personne. Certains se disaient choqués par la forme, mais d’autres répondaient « c’est normal, c’est dans la rubrique Chronique du site ».

Alice – Il serait intéressant que ceux qui liront cet entretien lisent aussi certains textes du site pour restituer le ton et le parti pris communicationnel tout à fait particulier…

Albert – Sur l’aspect communication, nous n’avons pas eu beaucoup à réfléchir. à Ubi Sotf, les gens ont tellement l’habitude de regarder la télé. Toutes les musiques de notre enfance de la fin des années 70 sont sur un serveur, tout le monde les écoute. Il faut en vouloir pour devenir adulte là-bas. Tout est fait pour qu’on ne grandisse pas. Chacun construit sa banque de données, se crée un espace à lui. Dos-à-dos dans un même lieu de travail, on s’envoyait des messages. Les gens communiquaient beaucoup par e-mails internes, notamment on était prévenu de l’arrivée tous les mercredis de fruits de Rungis, pour qu’on « ait des vitamines » pour mieux travailler (cela a été tel quel présenté comme çà)…

Alice – Justement, vous pouvez nous parler un peu plus de la composition de l’entreprise Ubi Soft ? Plus particulièrement quelle est la part du personnel consacrée à des tâches administratives et commerciales et celle qui l’est à des tâches de programmation ou de création ?

Albert – Dans l’établissement principal d’Ubi Soft, à Montreuil, il y a quatre départements, pratiquement un par étage : programmation, graphisme, commercial et marketing. Ces deux derniers départements ont un rôle très important puisque Ubi Soft est essentiellement un distributeur et cette activité de commercialisation, et d’adaptation au marché français, de produits américains est la source principale des profits de la société.

Alice – Les contrats de travail sont-ils les mêmes dans tous les départements ?

Albert – Non puisque ce n’est pas « statutairement » la même boite. Ubi Soft c’est une imbrication de filiales, chacune de moins de 49 salariés, ce qui fait que lorsque tu bosse chez Ubi soft, pratiquement, t’as pas le même employeur, le même contrat, le même salaire que la plupart des autres. Cependant, exception faite pour les programmeurs, qui bénéficient souvent de contrats à durée indéterminée, on peut dire que la plupart des gens sont en contrat à durée déterminée. Il y a d’ailleurs une rotation importante du personnel.

Albertine – Généralement les gens ne restent pas chez Ubi Soft. On sait pas pourquoi on reste, on ne sait pas pourquoi on part.

Albert – Il faut dire qu’il y a une absence totale de gestion des « ressources humaines. » C’est assez aberrant. Il y avait quelqu’un par exemple une personne qui était embauchée pour faire une adaptation de CD-Rom, et qui au bout d’un moment se retrouvait à faire des factures. C’est un métier comme un autre, mais c’est pas la même chose.

Alice – Les gens arrivent avec une certaine expérience professionnelle ou c’est un premier emploi ?

Albertine – Pour une majorité des gens c’est leur premier emploi.

Albert – Pour ceux qui ont fait Ubi Free, par contre, c’est dans l’ensemble un peu différent. Moi j’ai commencé à travailler très jeune par exemple. ça a sans doute joué un peu…

Alice – Pour ceux qui avaient travaillé par le passé, vous êtiez-vous déjà posé la question de votre rapport au travail et à l’entreprise dans la dimension et l’organisation de votre temps de vie ?

Albert – Les gens qui ont participé à Ubi Free ne mettent pas forcément le travail à la même place que lui attribue l’idéologie d’entreprise d’Ubi Sotf. Moi, je ne travaille pas n’importe comment et à n’importe quel prix. Pour moi le travail, c’est une nécessité avant d’être un apostolat. Certes, on a la conscience d’avoir de la chance, d’être un « élu » par le simple fait d’avoir un emploi. On ne peut pas envisager une seule seconde d’aller cracher dans la soupe. Cependant des tas de gens nous ont envoyé sur le site des messages de ce type : ce n’est pas votre beau jouet, vous êtes des paresseux, travaillez plus !

Albertine – Avec une sorte de réhabilitation de la notion de travail …on peut rire la bouche pleine. En fait, moi, ma carrière était faite dans l’administration. J’ai voulu voir ailleurs comment c’est… J’ai vu ! Ubi Sotf, ça a été significatif. Je suis arrivée à Ubi Sotf dans des conditions particulières puisque la personne qui m’a embauchée a été virée deux semaines après. Tout de suite, j’ai su comment ça marchait. ça m’a préservé en quelque sorte. Ce n’était pas la peine de s’investir ni de se laisser prendre par les illusions. J’avais donc une espèce de distance, un peu désinvolte, qui fait que je m’en suis bien sortie. Je pense que pour ceux qui y croient, cela peut être terriblement destructeur. Il y a des personnes qui sont à Ubi Soft depuis cinq ans et n’envisagent pas partir.

Alice – Chez les personnes qui ont constitué Ubi Free par contre vous étiez indifférents à cet appel constant à l’idéologie du travail …

Albertine – Non… Je ne sais pas.

Albert – Certains d’entre nous sont impliqués à fond dans le travail.

Alice – C’est peut-être une question que vous n’avez pas débattue, puisque vous avez l’air d’hésiter ?

Albert – De ce sujet, nous n’avons pas parlé tous ensemble. à la limite, nous l’avons fait de manière informelle à deux ou à trois, sans un véritable débat de fond. Dans les réunions d’Ubi Free, nous avons plutôt eu des discussions sur les questions organisationnelles, de contenu, de stratégie sur l’action en elle-même. Mais pour ce qui concerne ses implications, sa signification, nous n’avons pas approfondi tous ensemble. J’en ai parlé avec une ou deux personne, au niveau personnel.

Alice : Donc le noyau d’Ubi Free n’était pas spécialement à la base une bande de potes ?

Albert – On n’est pas un groupe d’amis, on s’est rencontré pour faire Ubi Free.

Albertine – On se connaissait avant, par « fragments ». Ce qui nous a réunis c’est la même indignation, mais on n’est pas entré dans une discussion allant véritablement au-delà de cette révolte initiale.

Albert – Cette limite me touche beaucoup car je trouve que ce qu’on a fait a soulevé de tas de choses qui sont passionnantes, qui méritent d’être approfondie et j’aimerais bien le faire par la suite autrement. Mais c’est vrai que cette espèce de « guéguerre factuelle », « qu’est-ce qu’on obtient, qu’est ce qu’on demande à la direction », nous a complètement absorbé. De toute façon, c’est terminé et l’on a obtenu tout ce qu’on pouvait. à cet égard, on peut dire que si l’on fait un bilan de notre expérience elle est à la fois une réussite et un échec. Une réussite totale et un échec total. à la fois une réussite complète au niveau de l’effet produit (au niveau revendicatif) dans les promesses du patron : c’est vrai par exemple qu’à la suite de notre action la direction a dû supprimer le temps de travail du week-end et du soir (ce qui avant était la norme) ; de nommer des responsables de l’organisation du personnel ; d’établir des échelles de salaires et des organigrammes à même d’instaurer un minimum de cohérence dans la distribution des rôles et des hiérarchies. Tous ces objectifs au départ semblaient presque irréalisables. En effet, de toutes ces questions, les frères Guillemot au début ne voulaient même pas en entendre parler, leur réaction était « au secours les Russes veulent nous envahir ! » En somme, de ce point de vue Ubi Free a vraiment atteint son but d’une façon inespérée.

Par contre pour toute la partie qui est d’essayer de faire prendre conscience à des gens intelligents, cultivés, qui ne sont pas des crétins, qu’ils pourraient être des gens « très bien » s’ils le désiraient, de les aider à « grandir » en quelque sorte cela a été un échec. L’une des motivations principales, voire stratégiques, de notre action était de rompre l’ambiance d’infantilisation instaurée par la direction. Pourtant force est de constater que si la politique paternaliste des frères Guillemot et aggrave sensiblement cette attitude infantile, le problème principal c’est l’effectif de travail lui-même, le personnel, qui n’est pas mûr, qui n’est pas adulte du tout.

Alice – Vous disiez tout à l’heure qu’aucun d’entre vous n’avait d’expérience militante, politique sous syndicale, mais vous aviez participé à des mouvements, étudiants ou lycéens par exemple, comme 1986 ?

Albertine – Pas vraiment, on était trop jeunes.

Albert – Moi j’ai participé à des manifs, j’ai défilé, comme ça, sans trop avoir conscience de ce que je faisant, sans avoir un rôle actif.

Alice – Vous êtes vraiment la génération spontané !

(Rires)

Albert – C’est rigolo parce que nous en travaillant sur Ubi Free on a découvert plein de choses à travers l’action collective, des relations humaines inédites, et c’est terrifiant de s’apercevoir qu’elles sont inédites. C’est-à-dire la capacité de travailler ensemble pour quelque chose qui n’a rien de personnel, en cherchant ensemble une éthique, en cherchant ensemble que chacun prend l’espace qui lui revient. Ce qui impliquait aussi de faire de concessions parce que on était pas forcement d’accord sur toutes les choses. En somme, il s’est agi de travailler en groupe, vraiment, sur quelque chose d’important, sur quelque chose compte, sur quelque chose qui a un impact, ce que pour nous était une expérience inédite. On apprenait en vivant.

Albertine – Cette expérience était un véritable rupture avec l’esprit des relations de travail à Ubi Sotf, selon un modèle « chacun pour soi » qui nous rappelle celui vécu au lycée.

Alice – Cette dimension d’investissement collectif a donc été un aspect motivant dans la poursuite de l’aventure …

Albert – Oui, l’attrait pour des réunions dans lesquelles on discutait de questions collectives qui primaient en quelque sorte sur nos individualités a été pour nous très important. Il a correspondu à l’ouverture sur un vécu et des échanges communicationnels quasiment méconnus à Paris lorsqu’on est des jeunes de 25 ans, qu’on travaille, qu’on gagne de quoi aller au cinoche et s’acheter de bouquins.

Alice – Le caractère motivant de votre forme d’action collective reposait aussi peut-être sur le fait de découvrir une forme de coopération complètement alternative par rapport à celle expérimentée dans l’entreprise. C’était peut-être comprendre également que vous auriez pu coopérer sans la direction de l’entreprise.

Albertine – Oui, c’est vrai. J’ai eu l’impression d’avoir beaucoup plus avancé en quelques mois dans le cadre d’Ubi Free que pendant des années de travail chez Ubi Soft.

Albert – ça c’est évident.

Alice – Ce qui semble très intéressant est que dans un secteur productif, comme celui où opère Ubi Sotf, dans la mesure où les rémunérations sont assez élevées et la question des salaires apparaît annexe, l’accent est beaucoup plus mis sur les relations entre le patron et salariés et les conditions mêmes de l’exécution du travail. Toute la question syndicale traditionnelle relative à la revendication salariale ainsi que celle du revenu garanti, par exemple centrale pour les chômeurs, devient en quelque sorte secondaire. Dans un contexte où la pression exercée par le marché du travail et la précarité des formes d’emploi et de revenu est relativement affaiblie, l’extrême d’Ubi Sotf et de l’expérience d’Ubi Free est de montrer comment dans une entreprise très avancée du point de vue des formes modernes de développement du travail immatériel et d’organisation en réseau de la firme, la principale source de conflits est directement liée à la nature, à l’organisation et aux finalités du travail. Par ailleurs, Ubi Sotf incarne en effet un modèle de firme déjà pleinement affirmé dans le textile, par exemple, et dans lequel l’autonomie des différents départements productifs de l’entreprise et des rapports de sous-traitance très poussés, vont de pair avec le renforcement d’une structure très hiérarchique.

Albert – Cette description correspond assez bien au fonctionnement d’Ubi Soft, dans laquelle, face à une revendication, la responsabilité de la prise de décision était toujours renvoyée à un autre niveau, hiérarchiquement supérieur. Par exemple, lorsqu’on demandait une augmentation, le chef de projet nous disait : je vais demander à untel (l’un des frères Guillemot en général), avec un petit air complice en disant « je ne sais pas si il voudra bien. » Puis la fois suivante c’était « il a dit non. » Alors, qu’est-ce qu’on peut faire ? Tu te fou de ma gueule ? C’est à devenir fou. En fait, ce qui stimulait à bouger là-dessus chaque jour est cette espèce de scandale total de ces cinq frères qui avaient un pouvoir énorme, qui étaient des tyrans sans le savoir — dans les faits, de par le fonctionnement de la boîte — et qui en plus avaient envie qu’on les aime. Alors ils faisaient des soirées et des grandes surprises parties. On dansait toute la nuit ensemble… Non seulement il fallait se faire enculer à sec, mais en plus il fallait qu’on soit copains… C’est une situation où on est bloqués, immobilisés.

Alice : Vous vous attendiez à plus d’écho au niveau des gens ?

Albert – Absolument, et notre déception a été totale lorsqu’on a dû constater qu’au bout de trois ou quatre jours, les gens ne parlaient presque plus de notre initiative. Ou plus précisément, ils en parlaient encore ici ou là parce qu’il y avait des rumeurs qui couraient. Mais l’effet positif de notre action sur la réflexion des gens s’est épuisé en l’espace de deux jours. Durant cette courte période, les gens discutaient entre eux de la manière dont fonctionnait la boîte, de quelle place (qu’ils y occupaient) y avaient dedans etc. Mais une sorte de lassitude a rapidement étouffé cet élan initial. J’ai vraiment eu l’impression qu’il y a (avait) une espèce de fatigue énorme, que dans la société actuelle se positionner comme adulte responsable, ayant le droit de penser quelque chose à propos du monde dans lequel il est, le droit de le dire et d’en assumer les conséquences, est devenue une tâche épuisante. Et nous aussi (les membres d’Ubi Free), au bout d’une semaine, quinze jours d’Ubi Free, nous avons ressenti cette sensation d’épuisement et il y avait des moments dans lesquels on se disait « on en n’a rien à foutre de cette boîte de cons ». Ainsi, grâce à l’expérience d’Ubi Free, nous avons aussi beaucoup appris sur nous-mêmes en aboutissant à un constat assez dur. Voilà le bilan que nous faisons, après avoir pris la décision de fermer le site, après trois mois de vie.

Alice – Vous avez donc pris la décision d’arrêter Ubi Free ?

Albert – Nous allons arrêter après le résultat des élections des délégués du personnel parce que nous ne pouvons rien obtenir de plus et par ailleurs il est mieux de fermer le site lorsqu’il parvient encore à provoquer un débat plutôt que de le laisser mourir… Le sentiment que nous avons à la fin de cette expérience est imprégné d’un certain pessimisme. J’ai l’impression qu’il faudrait vraiment soulever des montagnes pour qu’un débat comme celui que nous avons (essayé) de développer sur le site puisse être mis sur la table, impliquer vraiment les gens et devenir en ce sens « débat d’actualité ». Il faudrait vraiment se demander pourquoi la jeunesse d’aujourd’hui est tellement morte, n’est pas une jeunesse. Les gens ont des tee-shirts en assortiments couleurs mais ils ont quarante-cinq ans. Il arrivent le matin au boulot c’est « ça vas ? », « Oui »…

Alice – Nous, nous avons justement la quarantaine !

Albert – Vous ne les faites pas du tout…

(Rires)

Alice – La question de la « passivité » de la plupart des salariés d’Ubi Soft semble revenir souvent : c’est un point important du regard que vous portez sur votre expérience ?

Albert – En réalité, la raison principale qui explique pourquoi personne ne râle contre le mode de fonctionnement de Ubi Soft se trouve dans un « défaitisme total » (ça fonctionne un peu comme un lycée). Même les membres d’Ubi Free qui enfin ont pourtant pris l’initiative pendant de mois et des mois s’étaient contentés, comme tout le monde, de râler dans leur coin sans jamais oser rien dire et encore moins agir. Il y a une véritable emprise de la hiérarchie qui, bien qu’elle soit assez souple, est terrifiante. C’est comme les parents ! On les critique comme on critique Chirac parce qu’on a regardé « Les Guignols de l’info » la veille sur Canal +. Mais ce n’est pas du tout des gens avec lesquels on travaille ou même on parle La hiérarchie chez Ubi Sotf n’a même pas le statut d’un interlocuteur pour les salariés. Personne ne peut mettre en doute le caractère absolu de leur pouvoir. Notre action en agissant essentiellement sur le volet de la communication n’a secoué que très partiellement cette situation.

Certes, la direction d’Ubi Sotf, dans la mesure où elle était atteinte dans son image de marque d’entreprise modèle a dû, pour s’en sortir, prendre l’initiative d’envoyer un message au personnel dans lequel elle acceptait quasiment l’ensemble de nos revendications et annonçait un changement radical dans la gestion des ressources humaines. Cependant, s’il n’y avait pas eu ce niveau médiatique rien n’aurait changé. Notre initiative n’a en effet déclenché aucune mobilisation parmi les salariés de l’entreprise, pire, après quinze jours, la plupart d’entre eux ont même arrêté de consulter le site

Par ailleurs, lorsque après le lancement d’Ubi Free nous écoutions, en faisant semblant de rien — en clandestins — les commentaires des employés de l’entreprise sur notre initiative, nous nous sommes aperçus qu’ils parlaient de Ubi Free comme d’un spectacle, d’un truc vachement rigolo qui faisait chier les patrons, mais très rares étaient les gens qui se sentaient concernés personnellement par ce qui se passait, responsabilisé. Cette attitude nous a déçu parce que l’objectif de notre action était justement celui d’encourager la prise de parole et l’initiative collective.

Alice – En effet, c’est étonnant car l’initiative une des choses frappantes sur le site d’Ubi Free c’est que vous avez visiblement — au-delà des seuls salariés d’Ubi Soft — un peu servi à libérer la parole pour tout un tas de gens qui bossent dans ce secteur. Il y a un nombre impressionnant de gens qui vous ont écrit pour témoigner, raconter leurs conditions de travail, et ces choses qu’ils avaient peut-être déjà dites, voire publiées, en les mettant sur le site, en créant le phénomène attractif Ubi Free, vous les avez rendus visibles. C’est un peu contradictoire avec ce manque de réaction des salariés d’Ubi Soft que vous venez de décrire.

(Silence)

Alice – L’existence d’un « revenu garanti » pourrait-elle changer les rapports au travail à l’intérieur de l’entreprise ? Ou bien la précarité est-elle une situation qui prime sur toute autre chose ?

Albert – A Ubi Soft, nous ne sommes pas dans la dépendance, nous vivons une précarité de luxe. La peur de perdre son travail est culturelle. C’est la « peur culturelle », la culture de la peur, mais complète. à Ubi Sotf, les gens ne s’affrontent jamais, même sur des sujets tout à fait hors travail. Quand ils ne sont pas d’accord, il n’y a pas de discussion. C’est un peu la raison qui nous a poussé à faire un site, non pas un site où l’on discute, mais où l’on annonce la couleur directe « vous prenez ou vous ne prenez pas » ; on accueille la critique, mais on n’y répond pas. Mais on n’est pas sorti de ce problème-là. On a passé trois mois à demander, à protester, parce qu’il n’y avait pas de dialogue et qu’il n’y avait pas de parole. La parole, on l’a prise, on l’a donnée, mais on ne l’a pas suscitée.

Alice – Dans les messages que vous avez reçus, il y a eu aussi des messages de salariés actuels de Ubi Soft ?

Albert – Peu. Un sur dix.

Albertine – Ceux d’Ubi Sotf qui nous écrivent sont un peu toujours les mêmes, en général ils ont écrit plusieurs fois.

Albert – Certains sont même en quelque sorte des abonnés à Ubi Free. Ils écrivent régulièrement pour nous parler de la situation, de leur état d’âme du moment, pour nous encourager. Pour dire qu’il ne fallait pas qu’on se dénonce, suite à l’interview donnée au Monde par exemple où je disais que je ne savais pas si j’allais pas aller trouver la direction.

Alice : Lorsque vous affirmez vouloir aller « plus loin », vous faites référence à des projets précis ?

Albert – L’idée c’est de reproduire dans d’autres domaines et espaces de la société française ce qui a bien marché, c’est-à-dire ce côté « Zorro » sur l’Internet. Si on pouvait réutiliser cette façon d’intervenir à l’improviste, de temps en temps, pour soulever des problèmes. Il y a des tas de sujets sur lesquels il y a des choses à dire. Ce qui est intéressant c’est de créer des tribunes.

Albertine – C’est quelque chose qui n’est pas encore formalisé du tout.

Alice : Dans le cadre du bilan que vous tirez, avez-vous réfléchi justement à la dimension de l’anonymat qui a eu un rôle déterminant dans l’expérience du « syndicat virtuel » ?

Albert – C’est à double tranchant. L’anonymat est utile dans la mesure où l’on ne sait pas qui dit quelque chose, on ne peut pas déduire de l’image que l’on se fait de la personne, des préjugées que l’on a sur elle, le sens caché de son message, lui coller une étiquette « gaucho », ou je sais pas quoi d’autre. On a que sa parole ! Il n’y a que le propos qui existe. ça c’est vachement intéressant. D’autre part, ce qui est pénible, c’est de passer un temps fou à élaborer un discours et de ne pas pouvoir l’assumer et le défendre publiquement.

Alice : Cela vous a pesé ?

Albert – Il y a un côté facile consistant dans le fait que l’on ne se confronte pas à l’autre. Ce n’est pas un dialogue, c’est un peu facile quelque part. On aurait lancé un site Intranet dans la boîte, on aurait été moins soucieux de garder l’anonymat. Mais comme on faisait un mauvais coup à la boîte en prévenant la presse avant elle, Libération était dans le coup, ils ont préparé leur article trois jours avant que le site sorte, on n’avait pas vraiment le choix.

(Entretien réalisé en avril 1999).