Capital et technoscience

Dans son livre « Die Wissenschaftsgesellschaft » (la société de la Science)[[Suhrkamp verlag, Frankfurt/Main 1986, Rolf Kreibich, un des meilleurs connaisseurs de la scientisation des processus économiques et sociaux actuels affirme que les sociétés contemporaines sont dominées par la science comme force productive directe. Cela signifie selon lui que l’économie obéit à une logique de la valorisation de la science et de la technologie et que la société est en conséquence dominée par un paradigme « Science-Technologie-Applications sur une échelle industrielle ». Entre la recherche scientifique, la mise en oeuvre technologique et la transformation des méthodes de production, il n’y a plus de solution de continuité, mars au contraire apparition de processus continus et intégrés de mise en valeur des connaissances scientifiques, quasi-simultanéité de la production des connaissances, des applications technologiques et productives sous le signe de l’innovation. La production dos connaissances est devenue une industrie qui s’étend à tous les domaines de la production matérielle et devient en quelque sorte une production scientifique de savoirs et de savoir-faire et une technologie opérante de la progression scientifique La science ne se tient plus en réserve de l’économie et de la société, elle se dynamise de plus en plus et devient un des mécanismes fondamentaux de la reproduction élargie des rapports économiques et sociaux. Pour Rolf Kreibich, il ne fait pas de doute que le facteur de production « Science-technologie » tend à prendre de plus en plus d’importance par rapport au facteur de production Capital et surtout par rapport au facteur de production Travail. La société de la science qui joue de plus en plus sur des systèmes productifs complexes où la hart de l’intelligence artificielle est croissante (par exemple les systèmes experts) a de moins en moins besoin de travail vivant. Tout se passe comme si le seul obstacle à la science qui se reproduit de façon élargie (selon une croissance exponentielle) et à la technologie qui s’alimente d’elle-même, se réduisait au facteur de production ” Nature ” comme ressource limitée et dégradable.

Pour R. Kreibich, aujourd’hui la véritable puissance réside dans le contrôle et la conduite de la production de connaissances et de technologie. Comme l’avait prévu R. Bacon le savoir est pouvoir, mais un pouvoir qui ne s’exerce qu’à condition de se soumettre à une dynamique plus forte que lui : l’auto-valorisation de la science à travers une compétition qui embrasse maintenant – directement ou indirectement – la totalité de la planète. De façon significative, le déploiement de la production scientifique est presque partout inextricablement lié à des complexes industrielsmilitaires devenus des buts en eux-mêmes. La société de la science n’est pas dotée de capacités réflexives, en fait n’est pas capable de véritables retours sur elle-même, parce qu’elle obéit à des automatismes qui la transcendent. Pour les hommes qui la composent, le paradigme ” Science-Technologie-Industrie scientifique ” est un mythe dont ils ne peuvent se détacher et auquel ils succombent en pensant sacrifier à la rationalité par excellence. Certes, dans les circonstances actuelles, peu nombreux sont ceux qui croient encore que la progression de la science et de la technologie est synonyme de progrès en général, mais très nombreux par contre sont ceux qui sont persuadés que la marche en avant de la science est inévitable et irréversible. L’innovation (scientifique et technologique) peut être définie comme une transformation planifiée et contrôlée d’un système de relations fonctionnelles dans le but de réaliser des possibilités jusqu’alors non actualisées, quand elle est considérée comme innovation ponctuelle. Il n’en va pas de même, quand on l’envisage sous un angle global, c’est-à-dire comme ensemble d’innovations cumulées : direction et orientation sont du domaine de l’imprévisible. Rolf Kreibich ne se sent donc pas autorisé à faire l’apologie de la ” société de la science ” dont il cherche à faire l’anatomie. Comme beaucoup d’autres, il n’exclut pas que des catastrophes majeures puissent se produire dans un avenir plus ou moins rapproché (catastrophes écologiques, destructions massives par suite de conflits, etc.). En ce sens, il n’est pas si éloigné qu’on ne pourrait le penser du Heidegger qui affirmait que seul un dieu peut nous sauver et redonner à l’humanité une certaine maîtrise de son destin. L’humanité va vers des problèmes majeurs, il reste à espérer qu’elle saura se ressaisir à l’occasion de certaines catastrophes.

Ce fatalisme peut toutefois être contesté en poussant l’analyse plus loin. On peut d’abord faire remarquer que le facteur de production ” travail ” ne connaît pas la régression que croit pouvoir diagnostiquer Rolf Kreibich. Le travail industriel classique est certes en recul considérable, mais le travail intellectuel dépendant (résultat de la complexification de la division intellectuelle du travail ) est en constante progression. Autrement dit, le travail vivant est entré dans une période de profondes mutations qui lui enlèvent la relative homogénéité qu ‘il avait semblé acquérir dans les années cinquante et soixante. Le travail se présente en fait comme une réalité éclatée en de multiples types de travaux : le travail innovateur des centres de recherche, le travail de surveillance et d’entretien dans les usines automatisées automatisées, la télé-travail à domicile, le travail au service de la bureautique, le travail dans les services, etc. Il y a du travail permanent, du travail temporaire, du travail garanti, du travail précaire, et chaque jour fait apparaître de nouvelles modalités d’insertion (complète ou partielle) dans la production. Le travail éclaté est aussi un travail déstabilisé qui n’a plus les mêmes effets de socialisation et de sociabilité qu’il y a quelques décennies. Dans le même cadre formel du salariat, il y a peu de points communs entre ceux qui travaillent dans des secteurs à technologie avancée et ceux qui travaillent dans la restauration rapide à bon marché. Mais les uns et les autres ne peuvent être certains qu’ils n’auront pas à un moment ou à un autre à changer d’occupation. C’est pourquoi il faut avoir une forte dose d’optimisme ou d’aveuglement pour affirmer qu’un nouvel artisanat est en train de naître dans les secteurs les plus dynamiques de la production. On peut sans doute constater que le niveau des connaissances exigé tend à être de plus en plus élevé et que recyclages et reconversions deviennent de plus en plus fréquents, mais ce rapport plus dynamique aux processus d’apprentissage et à la transmission des connaissances, n’implique pas du tout que les salariés redeviennent possesseurs de leur métier ou de leur qualification. Seuls ceux qui exercent des fonctions d’autorité dans la production scientifique comme dans la production de biens et services échappent à des formes renouvelées de dépendance et de soumission aux processus très différenciés de la production sociale.

Le système économique dynamisé par la science n’assure, certes, plus le plein emploi comme il le fit au cours de la période des ” trente glorieuses “, mais il n’est pas pour autant moins assoiffé de travail vivant. Il lui faut sans cesse de nouvelles qualités de travail pour relancer l’accumulation sur de nouvelles bases techniques, tout en renouvelant la force de travail de secteurs beaucoup plus routiniers, mais indispensables. Si l’on essaye de cerner la réalité au plus près, on ne se trompera guère en affirmant que la production dominée par la science est traversée à la fois par des processus massifs d’inclusion et d’exclusion qui se croisent, se contredisent, la pénurie de certaines forces de travail pouvant coexister avec la surabondance de certaines autres (et donc avec un chômage croissant pour certaines catégories de travailleurs). On est ainsi confronté à une situation où le travail apparaît à la fois rare et superflu, c’est-à-dire comme une réalité aussi bien nécessaire que contingente, repérable et fuyante. Si l’on tient compte des tendances à la réduction du temps de travail pour une grande partie des salariés, il ne faut donc guère s’étonner que le travail n’ait plus le même rôle pilote pour la vie des individus et laisse la voie libre à beaucoup d’interrogations sur le sens de la vie. Le travail, en ce sens, reste une réalité très prégnante, mais il ne va plus de soi pour ceux qui doivent le pratiquer. Il devient une réalité à bien des égards problématique pour cceux qui n’exercent pas des fonctions dirigeantes, et doivent l’assumer comme quelque chose qui leur est plus ou moins extérieur. Il n’est plus l’objectivation essentielle d’une vie, sa cristallisation dans une activité où les individus se trouvent ou se retrouvent, mais un ensemble de moments parmi d’autres, et pas forcément les plus significatifs du point de vue du vécu.

On peut alors se demander pourquoi le facteur travail – pour reprendre la terminologie utilisée par Rolf Kreibich – accepte cette situation de déstabilisation permanente et de soumission à des processus de scientisation qui, en dernière analyse, dépendent des capacités intellectuelles de ceux qui les mettent en oeuvre. La réponse, un peu courte,de Rolf Kreibich est d’insister sur la mystification de la science, un peu dans la veine de la ” Dialectique de la raison ” de Horkheimer et Adorno qui diagnostiquait le renversement de la rationalité en mythe. Mais une telle mystification n’est possible que si la science se dépouille de toute capacité critique ou auto-critique, c’est-à-dire accepte de se subordonner à autre chose qu’à la recherche désintéressée des connaissances. Autrement dit, il faut que la science se fasse essentiellement opératoire et puisse être extéro-conditionnée par des objectifs, de maîtrise des processus naturels en vue de les rendre productifs c’est-à-dire devienne essentiellement techno-science[[Terme utilisé par Gilbert Hottois, Le signe et la technique, Paris 1984.. Comme le disait déjà Jacques Ellul en 1954[[Cf Jacques Ellul, La technique ou l’enjeu du siècle, Paris 1954., la science est soumise à la technique, mais une technique qui n’est pas simplement instrumentation, mais instrumentation pour une mise en valeur (Verwertung) comme l’admet Rolf Kreibich. Or, cette mise en valeur ne peut être assimilée à la seule utilisation optimale des moyens et ressources enjeu, car elle implique la rénumération de capitaux eux-mêmes très profondément transformés par rapport à ce qu’ils étaient, il y a quelques décennies. La partie la plus décisive du capital fixe est maintenant ce qu’on peut appeler le capital cognitif-onformationnel, c’est-à-dire un capital à très haute technicité qui détruit et innove avec une très grande rapidité et ne connaît pratiquement plus de frontières à l’échelle de la planète. Localisation et délocalisation des sites de production semblent faire partie d’un seul mouvement et rendent caduques les vues habituellement admises sur les, entreprises comme réalités fixes, délimitées une fois pour toutes par rapport à leur environnement. Le capital argent lui-même a considéra-blement accéléré ses mutations dans ce contexte, passant très vite d’un conglomérat à un autre, d’une place financière à une autre, multipliant les raids dévastateurs chez les concurrents, très aidé en cela par le flottement quasi généralisé des monnaies et les politiques monétaristes pratiquées dans de nombreux pays du monde. Les États nationaux sont pris dans cette danse, dans ce mouvement critique qui se subordonne tous les particularismes, toutes les spécificités pour les transformer à la mesure du Capital, en déstabilisant toutes les relations économiques et sociales. On est entait très loin de ce que Marx appelait l’emploi ou l’usage capitaliste des machines. Le règne de la technique est devenu quelque chose de beaucoup plus étendu et de beaucoup plus profond, c’est en fait un ensemble de processus complexes de codification, d’inscription dans le contexte économique et social et de matérialisation des différents mouvements et phases de l’accumulation du Capital.

Cette présence massive de la technique (et de la technoscience) qui déborde bien au-delà des processus productifs proprement dits fait entrer la société dans une nouvelle phase de la subsomption réelle sous le capital. À ce dernier, il ne faut plus seulement les puissances intellectuelles et sociales de la production matérielle, il faut aussi le contrôle des processus de production et de transmission des connaissances. Certes, le Capital ne contrôle pas directement tous les centres de recherche, tous les systèmes de formation, mais il peut jouer sur beaucoup de mécanismes à effets indirects, notamment sur la marchandisation et la valorisation des connaissances et des technologies. Il faut vendre les connaissances il faut rentabiliser les formations, c’est-à-dire respecter les contraintes dictées par le capital cognitif-informationnel. Les techniques doivent être opératoires non seulement du point de vue de leur effectivité matérielle ou informationnelle, mais aussi du point de vue de leurs effets sur la reproduction élargie du capital et des relations de valorisation elles-mêmes. La production et la transmission des connaissances tendent aussi à devenir athéoriques, c’est-à-dire à ne pas poser de questions sur elles-mêmes et sur ce qu’elles font. C’est cela qui donne son automaticité et sa non-réflexivité au développement scientifique et à la prolifération des techniques. Mais il faut ajouter que le caractère apparemment irrésistible de la scientisation-valorisation de la société a beaucoup à voir avec les nouvelles formes de valorisation des individus d’auiourd’hui. La vente de la force de travail est maintenant un processus beaucoup plus complexe qu’il y a cinquante ou soixante ans : elle est moins spontanée, moins ” naturelle “. D’abord la constitution de la force de travail exige beaucoup plus de prestations (allongement tendanciel de la scolarité, complexification des systèmes de formation, recherche de carrières dites personnalisées, étalées sur des durées beaucoup plus longues), c’est-à-dire des investissements personnels beaucoup plus systématiquement préparés. Les formes immédiates de la valorisation de la force de travail (engagement, contrat, etc.) sont largement conditionnées par des stratégies d’utilisation raisonnée des possibilités de formation initiale et continue ou des différentes formules de reconversion. La valorisation devient en quelque sorte une inquiétude permanente, une suite d’interrogations sur les capacités que l’on a à se vendre. Le travail déstabilisé par rapport auquel les individus ont de plus en plus de distances peut se présenter comme un moment nécessaire, comme un moment de réussite dans la course d’obstacles pour ne pas faire partie des laissés pour compte de la société duale.

L’augmentation du temps libre permet évidemment de s’éloigner du vécu du travail et de se dé-centrer par rapport à lui, mais cela ne signifie pas forcément le rejet de la valorisation comme procès social de relation au monde. L’individu qui vend sa force de travail se valorise aussi en consommant; il cherche à se justifier à ses propres yeux en peuplant son monde personnel d’objets sociaux gratifiants, en luttant contre ses propres sentiments d’impuissance en faisant jouer le sentiment de puissance que confèrent certains produits du monde de la marchandise. Il se laisse d’autant plus facilement étourdir par le miroitement des marchandises que le combat permanent pour se vendre l’isole des autres. Il essaye d’alimenter son individualité problématique par la richesse kaléidoscopique de la consommation et il tente de retrouver une socialité qui le fuit en se noyant dans les flux des substituts médiatiques de la communication. Les paroles et les images électroniques qui n’ont en réalité besoin locuteurs, ni d’interlocuteurs au sens fort du terme sont là pour servir de prothèses à une vie qui se vit trop peu. Les valeurs culturelles elles-mêmes deviennent des marchandises, destinées à créer des panthéons artificiels, où les figures sont facilement substituables les unes aux autres en fonction de l’offre et de la demande. Le désenchantement du monde va bien au-delà du polythéisme des valeurs décrit par Max Weber, il devient circulation dérisoire de valeurs dégradées et triomphe de la valeur qui se valorise. Chacun court, par conséquent, le risque de n’avoir plus que des relations pauvres à l’nvironnement et aux autres, malgré la multiplication des connexions formelles au monde, la diversité des horizons praticables, la vatiété des rythmes temporels. Paradoxalement, la multilatéralité peut devenir atrophiante et se lier à une véritable restriction de l’expérience et des pratiques. Les individus ou les groupes humains qui se laissent entraîner par la technicisation du quotidien et ses aspects labyrinthiques, perdent largement la capacité de produire du sens. Ils sont en conséquence conduits à consommer les substituts de sens que produisent les dispositifs médiatiques et à investir de sens les objets et processus techniques qu’on met à leur disposition.

Une certaine forme de clôture du temps libre et de la vie quotidienne vient ajouter ses effets à ceux de la clôture du travail qui se valorise. La subsomption réelle sous les techniques valorisées par le capital peut en ce sens être dite subsomption hyperréelle, parce qu’elle crée une sorte de réalité seconde qui déréalise la première (les relations effectives au monde et à la société). Tout semble se passer comme si la subsomption hyperréelle avait le pouvoir d’empêcher de penser, comme si l’ensemble des procédures et des dispositifs techniques (de l’énergétique à l’informationnel) fascinait et fixait les esprits. Même ceux qui veulent résister à la puissance suggestive du monde complexe de la technique cèdent souvent à la tentation de la dénonciation vertueuse et du mépris hautain. Ils insistent sur l’attente de la technique par rapport au symbolisme humain, sur sa radicale étrangeté par rapport au Iangage naturel, puisqu’elle est faite d’opérationalisation et de formalisation. Mais, en ne dépassant pas ce constat, en ne cherchant pas à pénétrer les relations entre monde vécu et système technique, c’est-à-dire en cherchant pas à savoir comment dans la symbiose homme/milieu technique des rapports de pouvoir s’articulent dans la domination technologique, ils rendent la réalité technoscientifique inassignable, pour reprendre un terme de Gilbert Hottois. En renonçant à penser jusqu’au bout l’entrelacement de l’humain et du technique, ils s’exposent en fait à subir sans le savoir l’influence de ce qu’ils condamnent et ignorent à la fois. Ils ne peuvent en particulier penser la place du théorique dans la société actuelle, c’est-à-dire les différentes formes de sa relégation dans les marges laissées libres par la technoscience, ni non plus la place qu’ils occupent dans la division du travail intellectuel et partant dans la division du travail social. Certains courants post-modernes sont assez caractéristiques de ces renoncements qui se croient immunisés contre les illusions de la pensée captive, parce qu’ils ont jeté aux orties les théodicées laïques et les grands récits mythologiques. Leur pensée a beau virevolter, se faire primesautière pour sauter d’une sollicitation à une autre, pour se connecter d’une intensité à une autre, elle obéit à des pesanteurs qu’elle ne veut pas voir. Plus grave est sans doute le cas de ces libéraux démocrates de nouvelle facture qui croient que l’on peut faire abstraction de la circulation très limitée du pouvoir, de sa cristallisation à un pôle de la société, quand on proclame son attachement à la démocratie. La politique ne peut donc être une entreprise collective qui s’intéresse aux relations de pouvoir concrètes, aux processus de soumission des groupes et des individus en commandement social du Capital médiatisé par l'”objectivité” des techniques. Il suffit qu’il ya ait pluralisme, ce pluralisme que la confrontation des marchandises produit à peu de frais.

Mais le monde et la société sont-ils vraiment unidimensionnels ? L’effondrement des régimes du ” socialisme réel ” et le triomphe apparemment total du capitalisme portent beaucoup à le croire et à se raccrocher à l’espoir désespéré qu’une illumination subite des consciences endormies viendra un jour transpercer le voile technologique qui obscurcit tout. En réalité, le système apparemment fermé du capitalisme technicisé produit sans cesse de nouveaux déséquilibres, bouscule les situations établies et surtout n’arrive pas à stabiliser la symbiose hommes/systèmes techniques. Il faut, certes, reconnaître que les systèmes techniques et les ensembles technologiques se présentent comme des faisceaux de contraintes organisées pour les hommes qui y sont intégrés. Mais on n’a pas le droit d’en tirer la conclusion que les processus techniques relèvent de l’inhumain ou de l’a-humain et sont complètement auto-suffisants du point de vue de leur ” modus operandi “. Comme Gilbert Simondon l’a déjà montré il y a plusieurs années[[Gilbert Simondon, Du monde d’existence des objets techniques, Paris 1969., les systèmes techniques ne peuvent fonctionner de façon régulière et permanente que s’ils sont soutenus par “un milieu associé”, c’est-à-dire par un ensemble humain développant des compétences cognitives, pratiques, capables d’anticiper les problèmes qui peuvent se poser. Les hommes au travail en tant qu’intellectualité complexe en action ne sont jamais totalement incorporés aux processus techniques qu’ils ont mis en branle, ils peuvent au contraire les penser collectivement, même s’ils sont incapables de le faire individuellement. Bien entendu, le ” milieu associé ” n’est pas forcément un milieu structuré démocratiquement, prêt à la confrontation sur la place que les uns et les autres occupent par rapport au système technique, et surtout sur la position que milieu associé et système technique doivent avoir l’un par rapport à l’autre. Ce que l’on peut constater toutefois, c’est que le progrès technique accéléré de ces dernières années remet en question avec une très grande rapidité milieux associés et systèmes techniques, c’est-à-dire des relations de pouvoir et des procédures d’accumulation (quel type de recours à des techniques particulièrement valorisantes !). La fermeture des systèmes intégrés de production est continuellement niée en pratique tant par la déstabilisation de la technique que par celle des hommes. Or, il n’est pas du tout certain que la vie hors travail ait forcément un effet anesthésiant à tous égards et en toutes circonstances, de façon à compenser les effets déroutants du progrès technique. Pour qu’il en soit ainsi, il faudrait admettre que la relation aux objets sociaux et les pseudo-communications redondantes produites par les industries culturelles déstructurent de façon définitive la temporalité[[Voir à ce sujet le livre collectif dirigé par Rainer Zoll, Zerstörung und Wiederaneignung von Zeit, Frankfurt/Main 1988. de la plupart des individus, c’est-à-dire interdisent un rapport critique fécond au passé, détruisent le présent en le vouant aux contraintes de répétition et rendent quasiment impossible les changements d’horizon. Or, on peut constater que les perspectives temporelles ne disparaissent pas du champ social, même si les projets apparaissent plus difficilement et même si les communications interindividuelles doivent vaincre bien des obstacles (les malentendus, les réticences à s’exposer, les refus de reconnaissance, etc.) au-delà des dispositifs de séparation que constituent les marchés et la compétititon. C’est qu’en effet, dans une phase où les anciennes certitudes et les anciennes identités sont remises en question par la marche de la technoscience et la révolution de l’informatique industrielle, beaucoup d’individus cherchent à construire de nouvelles identités sans rigidités et ouvertes en dialoguant avec les autres pour retrouver un passé véritable, un présent qui ne soit pas unilatéralement orienté vers sa propre reproduction élargie et un futur qui ne soit pas seulement celui des systèmes techniques. Ils développent par conséquent une activité théorique qui peut permettre des expériences communes et de s’engager sur la voie de l’action collective, d’une action collective qui intégrerait les tentatives de construction subjective, leurs convergences dialogiques au niveau quotidien, leur réunion en perspectives réorganisatrices de la socialité (en s’opposant aux dispositifs de séparation et de clôture) et des pouvoirs à l’œuvre dans la société. L’apparition de telles formes d’action collective (que l’on perçoit en germes dans les coordinations de ces dernières années) pourrait certainement jouer sur les milieux associés et les formes d’organisation du travail et des relations hommes-automatismes qui président aux changements technologiques dans les entreprises[[Cf. Benjamin Coriat, L’Atelier et le Robot, Paris, 1990..

Ces considérations sont importantes, parce qu’elles invitent à se reposer le problème de ceux qui travaillent dans les complexes scientifiques et techniques ou participent aux poussées de la technoscience en portant sa dynamique à un niveau supérieur. Pris isolément, ils sont de plus en plus impuissants devant les processus qu’ils programment ou qu’ils assistent. Lorsqu’on saisit qu’ils sont partie prenante des rapports très différenciés, mais complémentaires qui exigent un très haut niveau de coopération et d’intégration, on se rend compte que les technostructures ne les dépouillent pas de tout pouvoir sur la marche des choses. L’ère de l’intellectuel total susceptible de dominer le savoir de son temps est, certes, à jamais révolue, mais il y a virtuellement un intellectuel collectif, dépassant la simple sommation des intellectuels parcellaires. De plus en plus de lieux de production des connaissances sont soumis directement ou indirectement (par l’intermédiaire de l’État) au commandement du Capital, que l’on se tourne vers les centres de recherche ou vers les universités, mais en même temps les scientifiques produisent toujours des excédents de connaissances, c’est-à-dire des connaissances qui ne sont pas valorisables parce qu’elles interrogent la technoscience sur ses limites et sur sa capacité à maîtriser ses propres effets. Les procédures survies pour déterminer les orientations, les restrictions que la valorisation des connaissances apporte à la communication, le caractère bureaucratique de l’organisation du travail scientifique n’empêchent pas que beaucoup de milieux intellectuels se rebellent contre des interdits affichés ou implicites, ou contre des refus de prendre en considération certains champs du savoir. À cet égard, il est significatif que le mouvement étudiant de 1988 ait protesté contre la part congrue, décroissante, faite aux sciences sociales dans les universités de RFA. La théorie et les luttes autour des processus de théorisation ne peuvent pas disparaître parce que les développements scientifiques sont des enjeux sociaux et cognitifs qui concernent de plus en plus de monde. Les sciences telles qu’elles sont pratiquées à l’heure actuelle ne ferment pas les champs du possible, font encore moins entrer l’humanité dans on ne sait quelle post-histoire : elles remettent sans cesse à l’ordre du jour les risques qu’un développement capitaliste incontrôlé et incontrôlable fait courir à la planète.

En cette fin de siècle, le capitalisme connaît en effet une expansion qui n’a pour but qu’elle-même (c’est-à-dire ses propres mécanismes de valorisation) et se retrouve dominée par la rivalité des pays du triangle (États-Unis, Europe de l’Ouest, Japon). Dans ce contexte, les problèmes des trois quarts de l’humanité deviennent secondaires. Le capitalisme est prospère, mais il avance comme un homme ivre qui sème les ruines sur son passage en Afrique, en Amérique Latine, en Asie et chez les laissés-pour-compte du développement dans les pays occidentaux. Toutefois dans sa réussite apparente, il montre ses propres limites. À l’échelle internationale, les relations de marché se dévoilent de plus en plus comme des confrontations stratégiques entre grandes firmes, dans le cadre de relations hiérarchisées et instables entre des espaces économiques inégaux et en voie d’inter-pénétration. En même temps, le niveau de coopération et d’intégration exigé dans un nombre grandissant d’unités économiques et dans les relations entre beaucoup d’unités économiques met à l’ordre du jour la concertation et la coordination entre les agents collectifs de la production. La crise des planifications nationales autoritaires et de la division du travail internationale ratée des pays de l’Est ne sonnent pas le glas des transformations sociales, elles leur ouvrent de nouvelles voies.

Vincent Jean-Marie

Jean-Marie Vincent est mort, mardi 6 avril 2004, à l'âge de 70 ans. Avec lui disparaît un universitaire (il a fondé et dirigé le département de sciences politiques de Paris-VIII), un chercheur qui a publié des ouvrages importants (notamment Critique du travail. Le faire et l'agir, PUF, 1987 ; Un autre Marx. Après les marxismes, ed. Page Deux, 2001). Mais limiter l'apport de Jean-Marie Vincent aux dimensions d'un catalogue de publications réduirait son rôle auprès de tant d'étudiants, d'enseignants et de militants. Son travail n'avait de sens à ses yeux que s'il contribuait à une meilleure compréhension des formes de l'exploitation capitaliste : on retiendra en particulier ses analyses du "fétichisme de la marchandise" et de tous les mécanismes qui font obstacle à la compréhension de la société par les êtres humains. Une telle analyse critique (Jean-Marie Vincent se passionnait pour l'étude de l'école de Francfort, à laquelle il a consacré un livre), prend tout son sens quand on la replace dans la perspective d'une transformation globale de la société par la mise en œuvre d'une démocratie, fondée sur l'auto-organisation des producteurs : tel est l'éclairage qui permet de comprendre au mieux ce qu'a toujours dit notre ami - et, par conséquent, de rendre manifestes les causes de son engagement personnel. Car Jean-Marie Vincent, né en mars 1934, arrivé de province membre de la JEC, rejoint vite une des organisations trotskistes de l'époque. Cette adhésion au trotskisme avait, à ses yeux, le mérite d'unir à une critique radicale du stalinisme une fidélité aux principes du communisme. Mais la marge est grande entre les principes et la pratique. Jean-Marie Vincent quitte bientôt le groupe "bolchevik-léniniste" et se lance dans la construction de ce qui va devenir le PSU. Il en sera un des dirigeants, animateur de la gauche du parti, ferme sur les luttes anticoloniales. Mai 1968 modifie le paysage militant. Refusant la perspective sociale-démocrate qu'implique l'adhésion au Parti socialiste, même modernisé par les soins de François Mitterrand, Jean-Marie Vincent milite un temps à la LCR mais s'en écarte finalement, hostile au léninisme des trotskistes (il a formulé théoriquement ses critiques dans un article à paraître dans la revue Critique communiste). Dès lors, Jean-Marie Vincent peut consacrer ses loisirs à la pensée critique. Directeur de la revue Futur antérieur, fondée avec Toni Negri, il animait, ces dernières années, Variations. Depuis moins de deux ans, il était en retraite. Ce fut pour lui l'occasion d'une "mobilisation militante", pour employer ses termes : comprendre les nouveaux aspects de la crise de la société pour mieux dégager des perspectives de lutte était devenu indispensable. Il publie donc avec Pierre Zarka et Michel Vakaloulis : Vers un nouvel anticapitalisme. Pour une politique d'émancipation (Le Félin, 2003). Mais Jean-Marie Vincent était aussi un grand amateur et connaisseur de musique classique, ce qui lui permettait de s'évader des difficultés présentes. La déconfiture de la droite aux élections régionales le ravit particulièrement. Il imaginait joyeusement, hier encore, le moment où la rue crierait : "Chirac démission !" La mort a mis fin à cette expérience d'intellectuel révolutionnaire. Denis Berger