Care domestique : des histoires sans début, sans milieu et sans fin

Les réflexions sur le care sont aujourd’hui plus – sinon mieux- connues en France par le biais des débats théoriques engagés avec les théoriciens de la justice. Pourtant, elles ont été initiées à partir d’enquêtes de terrain[1] qui ont montré comment l’expérience morale ne pouvait être saisie à partir des seuls dilemmes moraux définis dans les termes de l’éthique de la justice. En introduisant une réflexion sur la nature de la morale à partir des récits comparés de jeunes garçons et jeunes filles, Carol Gilligan a montré comment certaines préoccupations portées notamment par des jeunes filles étaient réduites au silence ou moralement disqualifiées quand elles étaient interprétées dans le langage de la justice. Or ces préoccupations manifestent une conception différente de la morale qui s’exprime selon Gilligan, d’une voix différente. L’éthique du care, on le comprend, est aussi affaire de langage et de voix. C’est ce que nous avons voulu explorer dans notre enquête sur l’organisation des activités de care dans les familles. Partir de l’expérience qu’en ont les différents protagonistes, en particulier ceux qui sont amenés à endosser la responsabilité du care domestique, tel est le défi d’une ethnographie morale attentive aux formes d’expression et d’engagement dans les activités de care. C’est en s’attachant aux formulations et expressions des agents eux-mêmes que cette expérience sociale et morale peut être appréhendée. Il ne s’agissait donc pas pour nous de poser d’emblée la question de la morale, ni surtout en termes de dilemmes, mais plutôt de voir comment elle surgissait de l’expérience des activités de care, à travers les pratiques, les relations, les motivations telles qu’elles se déploient dans la description qu’en donnent les agents.

Comment ce souci peut-il être verbalisé par les responsables de care ? La question n’est pas rhétorique puisqu’il s’agit de parler de choses perçues comme banales et quotidiennes et qui en même temps informent un type de rapport au monde marqué par un déficit de termes communs par comparaison avec la perspective de la justice. Ces récits fournissent-ils une description et une compréhension alternative de situations habituellement définies en termes d’obligations et de devoirs face à des problèmes « privés », « personnels » ou « familiaux » ? Comment affectent-ils celui/celle qui les écoute ?

Les éléments de réponse à ces questions sont apparus après coup, lorsque revenant sur l’ensemble des évènements qui nous avaient permis de tisser des liens avec les principaux protagonistes de cette histoire, il devenait de plus en plus évident qu’il était impossible de contenir la parole sur le care domestique dans un cadre préformaté. Les récits du care au quotidien sont des histoires longues, des histoires de cycles de vie, de relations qui ne s’arrêtent pas ni ne se laissent aisément interrompre pour suivre des plans de vie « rationnels ». L’expérience morale du care se fait comprendre en termes de temps[2].

Perspective sur le care et les familles

Le travail du care implique une pluralité d’acteurs, y compris dans la famille. Notre enquête met au jour le rôle pivot du responsable principal du care dans la famille. En effet, ce rôle est assez peu connu puisqu’il est le plus souvent présupposé par les politiques publiques et discours des professionnels[3]. De ce fait, on ne sait pas grand’chose de la nature des tâches qu’il implique, de la fonction qu’il remplit, la diversité des activités qu’il assume. Nous avons analysé cette position à partir de huit situations qui n’avaient entre elles qu’un point commun : à un moment ou autre, un proche est identifié par une « dépendance » saillante, liée à l’âge, au handicap, soit physique ou mental, ou à une maladie et requérant à ce titre un déploiement d’aide spécifique.

Notre approche nous rendait sensible au contenu indissociablement matériel et éthique du care, à la différence des analyses qui l’envisagent uniquement sous l’angle de ses contraintes. C’est pourquoi la définition des pratiques de care que propose Nakano Glenn[4] permet de mieux circonscrire ses enjeux sociaux et moraux. Elle énonce trois caractéristiques principales du care :

  1. Tout le monde a besoin de care, et pas seulement les vieux, les enfants, les personnes en incapacité. La différence avec la situation des adultes indépendants se situe dans le fait qu’ils peuvent préserver leur sens de l’indépendance s’ils ont assez de ressources, économiques et sociales, pour « commander » le care des autres, et ne pas devoir être soutenus par la parenté et/ou la charité.
  2. le care est vu comme créant une relation. Le travail de care est « constitué dans et par la relation avec ceux qui donnent et reçoivent le care », l’éclairage portant sur la relation d’interdépendance et pas seulement sur le pouvoir du caregiver dans la relation. Le carereceiver a aussi une capacité d’agir (agency) dans la relation.
  3. la définition du care comme pratique reconnaît que le care peut être organisé d’une multitude de façons. Ainsi, le care est à la fois particulier et universel. C’est-à-dire que nos manières de concevoir le care le plus adéquat sont façonnées par nos ancrages culturels, sociaux et qu’elles sont donc variées (d’où l’importance de recueillir une diversité de points de vue sur les pratiques du care). En même temps, le care est un aspect universel de la vie humaine. Nous avons généralement rencontré les personnes plusieurs fois sur une période de 2 à 3 ans. Cela nous a aidé à rester attentives aux formes d’expression changeantes, selon les modifications des contextes de la prise en charge, l’évolution des maladies le cas échéant, à ne pas figer la parole des enquêtés en s’en tenant par exemple au contenu de leur premier récit.

Nous avons également organisé une réunion de restitution collective, où cinq des huit enquêtés ont pu venir. Cette réunion, inspirée par les méthodes de la psychodynamique du travail, a été très importante pour faire apparaître d’autres formulations des questions de care, permises par le déploiement d’un contexte de parole différent du face à face entre enquêteur/enquêté. Elle a ainsi fait émerger de manière plus saillante la question de la distribution inégale du care selon le genre mais aussi d’autres formes d’inégalité, telles que celles liées à la classe sociale, et également aux politiques territoriales (les budgets alloués et le type d’institutions variant selon les départements et les types de dépendance).

Prendre la mesure du temps donné

Les entretiens rendent compte des différentes manifestations que peut prendre cette sensibilité aux besoins du (ou des) destinataire de soins. Ce sont ces récits qui permettent d’appuyer l’affirmation que le care est mieux saisi comme un processus[5], et ne peut simplement être décrit comme un ensemble de tâches[6]. Si l’identification de ces activités est nécessaire à la visibilité du care, elle ne peut s’y réduire. Car dans ce cas, ne serait pas prise en compte la visée de mise en cohérence des activités engagées par les différents protagonistes, qui spécifie cette position de principale responsable du care domestique. Et en effet, le travail du care est décrit comme un travail de coordination des temporalités, et aussi de mise en relation de différents protagonistes (professionnels et différents membres de la famille) qui ont généralement des logiques et des points de vue différents. Les responsables de care domestique manifestent leur gratitude à l’égard des professionnels, notamment dans les institutions médicales ou sociales, qui ont pu assurer une partie de cette coordination et faciliter l’interface. C’est pourquoi cette activité/façon de « faire lien » dans les pratiques des responsables de soins est si importante à repérer. Christine, par exemple, se réjouit de la mise à disposition par l’Association des Paralysés de France d’un ordinateur doté de fonctionnalités spécifiques qui ont permis à son frère atteint d’une sclérose en plaque de continuer à communiquer lorsqu’il a perdu l’usage de la parole. Mais le pourvoyeur de care peut aussi faire part de son ressentiment à l’égard du destinataire des soins qui formule des attentes qui s’avèrent difficiles à respecter. Rosie explique ainsi comment sa mère voulait à tout prix rester chez elle en proposant à ses enfants de venir vivre avec elle. Or il leur était impossible de prendre la décision de cohabiter de façon permanente ; ils ont donc cherché à mettre en place des formes de maintien à domicile qui se sont révélées difficilement tenables : leur mère chutait de plus en plus fréquemment la nuit se retrouvant sans aide jusqu’au lendemain matin, et par ailleurs, se montrait particulièrement désagréable avec l’aide à domicile, ce que supportait mal Rosie.

Le type d’engagement que requiert le travail du care est perceptible à travers les évocations des temporalités en jeu dans ces processus. Tout d’abord, la référence au temps est omniprésente pour expliquer l’organisation du care au quotidien, et rendre compte de cette activité de coordination qui incombe au responsable du care domestique. Les outils informatiques sont d’ailleurs mobilisés par plusieurs responsables du care pour formaliser cet exercice de coordination des temporalités entre proches qui se sentent concernés. Pourtant, malgré ces efforts d’organisation, le temps du care est difficile à appréhender, à saisir, car il est fractionné, élastique, et en même temps largement contingent, dépendant du temps des destinataires du care (Legaretta, ici-même). Ce temps mis à disposition du care doit également parvenir à s’ajuster en permanence aux autres temps sociaux. Or ceux-ci tendent également à être grignotés par un temps de travail qui s’étire, notamment pour les postes de cadres, de telle sorte qu’il rend particulièrement délicates les organisations du care familial lorsque les couples sont tous les deux salariés[7]. Par exemple, Christine, qui s’est occupée de son frère souffrant d’une sclérose en plaque, rend compte de ces tensions de temps exacerbées par la responsabilité du care : « Alors, en fait, pendant un an, un an et demi, j’ai aidé B. tout en étant à temps complet au boulot. Un temps plus que complet puisque j’avais beaucoup, beaucoup, beaucoup, de travail. » C’est pour remédier à ce manque chronique de temps qu’elle réduit ensuite son temps de travail. Ces pressions temporelles sont en réalité très fortes car le temps consacré à la personne identifiée comme « dépendante » vient s’ajouter à celui qui est déjà requis par le care pour d’autres membres de la famille, ceux qui officiellement ne sont pas dépendants. Ce qui rend difficile sa visibilisation, sa mesure et sa valorisation à son juste niveau. Les tensions autour des difficultés de distribution du care s’expriment dans les rencontres en face à face, mais la discussion devient plus vive lorsque plusieurs des responsables se retrouvent lors d’une réunion collective : les femmes évoquent la moindre implication des pères. Et le seul homme présent cherche alors à faire valoir un autre point de vue, nourri par ses observations de l’engagement des hommes dans une association de parents d’enfants polyhandicapés. Les hommes (quand ils sont présents) s’engageraient de manière plus forte dans les activités en relation avec les institutions.

La réflexion sur les temporalités permet de mieux rendre compte des enjeux politiques et moraux des arrangements pratiques de care : elle s’avère également particulièrement heuristique pour restituer le déploiement du care sur le temps long, et notamment dans les relations parents-enfants.

Le care au long cours

Le temps est la problématique centrale des parents d’enfants souffrant d’un handicap mental ou physique important. Les responsables de soins s’expriment de manière plus ou moins appuyée sur la difficulté à « tenir » sur le temps long. Car cette position met le pourvoyeur principal devant la nécessité d’assurer la continuité du processus impliquant les autres protagonistes de la sphère domestique et les professionnels. Le début du récit de Françoise, qui s’occupe de ses frères mais également de sa mère atteinte de troubles psychiatriques importants, est assez explicite sur la manière dont le care s’étend dans le temps. À une question concernant l’aide qu’elle fournit à ses frères, elle répond ainsi :

10

« Eh bien, grosso modo, depuis plusieurs années, depuis ma majorité, on va dire ça comme ça, ce qui commence à faire un petit moment, au moins un bon quinze ans, je prends en charge, donc je prends en charge en fait la situation liée au placement de mes frères, donc mes deux petits frères qui sont placés à l’Aide Sociale à l’Enfance et donc qui vont bientôt avoir 18 ans cette année. »

Un peu plus loin, Françoise explicite les conséquences de cette responsabilité sur sa vie personnelle. L’extrait suivant atteste des difficultés de qualification et d’expression visant à rendre compte de la manière dont elle se retrouve engagée dans des relations de care : c’est en se référant à une certaine conception de la vie qu’elle peut faire comprendre la teneur de cet engagement sur le temps long.

Aurélie : « Ca veut dire que depuis ta majorité, tu as dû aussi t’organiser différemment en fonction de tout ça. »

Françoise : « Dans la vie privée. Ouais, je résumerais ça en ce sens que, oui, j’ai dû faire un choix de vie un petit peu involontairement. Au départ inconsciemment ou involontairement, enfin inconsciemment tu fais un choix. Après ça dépend de ton implication parce qu’il y a peut-être des enfants, par rapport à des membres de leur famille, qui font le choix de penser à eux et qui partent par exemple, qui, géographiquement, changent de lieu de vie et autres. Moi je me suis dit que si… Au moment où mes frères ont été placés à l’ASE, donc ils avaient 4 ans, là ils en ont 18 en août, donc il y a 14 ans. Moi j’avais 14 ans de moins, donc j’avais 22 ans, 22 ans et ils étaient déjà suivis. Ils sont nés, j’avais 18 ans. Donc déjà, elle (la mère de Françoise) mettait en place, enfin elle allait pas bien du tout au moment de la grossesse. Ça n’a pas été suivi. J’avais contacté, moi à l’époque, des organismes, les organismes : la mairie, le service social PMI et autres. Et en fait, il a fallu attendre qu’il y ait vraiment un signalement extérieur au mien pour que, ben voilà, placement des enfants, brigade des mineurs.

Du coup, moi je me suis dit que si je partais, parce qu’à un moment donné j’avais l’intention de partir à l’étranger, j’avais envie de partir, par exemple, un an, deux ans pour apprendre l’anglais, déjà un choix de vie personnel. Et puis ce que j’ai pas fait par exemple et ça t’oriente un petit peu quand même sur le plan personnel. Et puis ça implique que t’es obligé d’aménager ton temps. C’est-à-dire qu’il y a des choses que tu pourrais avoir fait depuis longtemps, c’est-à-dire je sais pas moi, fonder une famille, avoir des enfants. Du coup, je pense que tu diffères. Enfin, moi, pour ma part, c’est aussi peut-être lié à mon caractère, mais je voyais pas comment. Enfin j’avais du mal à concilier les deux, c’est-à-dire que j’avais pas le temps, j’étais préoccupée par cette situation qui était plutôt un peu dramatique puisque les gamins étaient tout petits, placés à 4 ans en banlieue parisienne assez éloignée. »

Ici pas de justification de son implication par une évocation de sentiments, de l’amour ou de principes de justice. Pour rendre compte de son « concernement » qui a effectivement modifié le cours de ses projets, elle livre ce constat d’une situation concrète, (« cette situation un peu dramatique ») qui à un moment donné fait qu’elle ne peut pas « ne pas »[8].

En même temps, la préoccupation constante de suivre la situation de ses frères entre dans la définition de son soi (« je voyais pas comment, moi, mon caractère »). Le récit de Françoise rend manifeste la difficulté croissante qu’il y a à s’extraire de la responsabilité à partir du moment où on est « embarqué ». Car le coût de sortie devient exorbitant[9]. Plus loin dans l’entretien elle explique comment elle avait décidé de moins s’impliquer lorsqu’elle aurait 30 ans. On saisit alors dans ce regard rétrospectif qui revient sur l’absence de maîtrise du temps consacré à ses proches (elle est âgée de 36 ans au moment du premier entretien), un trait crucial de la position de principal responsable quand il/elle se trouve dépourvu/e de relais sur lesquels s’appuyer.

Care et besoins : l’ambivalence des positions

Le récit de Françoise témoigne de la « dépendance secondaire » du pourvoyeur principal de care, générée par la situation de prise en charge de « dépendances »[10]. Ainsi, plutôt qu’une lecture en termes de pouvoir du caregiver sur la vie du destinataire de care, les expériences morales des pourvoyeurs de care rendent manifestes les difficultés substantielles que leur engagement suscite dans leur vie professionnelle et affective.

Le care n’est pas dépourvu d’ambiguïtés sur la nature des relations entre le pourvoyeur et le destinataire, il est traversé de relations de pouvoir (et notamment de genre, de classe et liée à l’appartenance racialisée), mais il serait inadéquat de le rabattre sur une relation de domination ou une relation entre domestiques et maîtres. En effet, même s’il peut y avoir du care dans ces relations, elles n’ont pas cette finalité première et elles ne sont pas des réponses obligées à des besoins vitaux « qui engagent plus directement la responsabilité »[11]. Comme de nombreux auteurs le rappellent (comme Tronto, Nakano), une des contraintes les plus fortes de la relation de care est de faire face à l’asymétrie des positions : donner des soins à une personne qui n’est pas en capacité de le faire. Le risque d’abus de pouvoir que recèle cette situation affleure dans les récits ; et il est plus flagrant quand le bénéficiaire lui-même peut difficilement exprimer ses propres besoins. En outre, le responsable de soins dans les familles se heurte à la difficulté d’expression de problèmes, qui sont généralement vus comme des problèmes individuels et non des questions sociales qui interrogeraient plus largement nos modes d’organisation sociaux et politiques[12].

Les récits rendent parfois compte des impossibilités à faire face aux relations de care, particulièrement lorsqu’elles se déploient sur le temps long, et pourquoi certaines personnes de l’entourage « craquent » et se retirent de manière plus ou moins durable de l’organisation du care. Par exemple, Marie, mère d’une fille avec un handicap mental, explique sa difficulté à communiquer avec sa fille, à lui proposer des activités qui soient adaptées à ses besoins. Eprouvant le besoin de prendre de la distance vis-à-vis de cette situation, elle a changé d’activité professionnelle, car son activité d’enseignante faisait trop écho aux types de questions qu’elle se posait autour de la gestion du care pour sa fille. Cette continuité entre un travail centré sur l’éducation de jeunes en lycée professionnel et celui qui lui incombait en tant que mère lui paraissait insupportable[13]. En particulier lorsque certains jeunes « jouaient à faire les débiles » alors qu’elle-même se retrouvait confrontée aux difficultés causées dans l’échange par la présence effective du handicap mental de sa fille.

Enfin, le destinataire de care est généralement confronté à la difficulté de reconnaître ses propres besoins de care. Il est alors souvent sujet à des réactions de ressentiment à l’égard des individus et des institutions sociales qui fournissent de l’aide (Tronto, 1993). Cette difficulté est particulièrement saillante dans la situation de Bertrand, qui est un « handicapé autonome » -il travaille, se déplace seul- mais qui, du fait de cette affirmation d’autonomie, ne semble pas nécessairement reconnaître le travail de care domestique endossé par sa compagne Claude, surtout depuis la naissance de leur fils. Claude laisse apparaître ses doutes quant à la capacité qu’aurait Bertrand de réaliser l’ampleur des tâches qu’elle assume au quotidien, cette absence de reconnaissance renforçant alors la dépendance « dérivée » ou « secondaire » de Claude. En effet, comme l’accroissement de l’implication de Claude s’est construite au fur et à mesure, par l’ajout de tâches toujours plus nombreuses, elle n’exprime pas de façon directe ses difficultés et son « ras-le-bol ». Elle saisit néanmoins l’occasion d’une incapacité temporaire à la suite d’un poignet cassé pour renégocier le partage de certaines tâches domestiques.

Les difficultés du care au quotidien ne sont pas éludées dans ces récits et ce sont elles qui font aussi entendre les formes concrètes de cette dimension morale du souci des autres telle qu’elle se traduit dans la vie pratique. Elles rendent manifeste « la sensibilité » du responsable principal à tout ce qu’il faut faire pour tenter de prendre soin dans les meilleures conditions possibles. Christine dira aussi pour qualifier sa relation avec son frère atteint de la sclérose en plaque :

« Il faut, en fait, je crois, beaucoup connaître la personne, surtout là quand la parole disparaît. La tête est là. En fait, c’est ça, la tête est là, mais tout le reste disparaît et il a fallu trouver un moyen de rester en communication. C’est une maladie où il faut absolument trouver par mille manières de rester en liaison avec la personne qui ne peut plus parler et qui ne peut plus bouger pour se faire comprendre . »

Elle explique alors comment elle a monté des dossiers financiers avec son frère, notamment pour obtenir les financements de l’ordinateur évoqué précédemment.

L’attention au travail de care domestique met en évidence la centralité de la dimension temporelle des activités et des préoccupations pour le maintien et l’entretien de vies humaines. La responsabilité du pourvoyeur de care familial est généralement engagée sur des portions de vie importantes, particulièrement lorsqu’il s’agit de s’occuper d’un enfant avec un handicap. Cette implication sur le temps long peut fournir une compréhension des situations rencontrées par le destinataire de care et s’avère déterminante dans le travail d’articulation avec les autres protagonistes, notamment professionnels. Cette connaissance des situations ne laisse pas indifférente l’enquêtrice qui rend compte de ces expériences morales. La rencontre avec ces personnes et les situations qu’elles vivent ne transforme pas seulement la connaissance des réalités du care. Même quand l’enquêtrice connaît la personne interrogée, les entretiens rendent perceptible un type de réalité généralement obscurcie et minimisée par les pourvoyeurs de care eux-mêmes. La restitution publique de la voix des pourvoyeurs de care peut être l’occasion d’émotions partagées, et à travers elles, d’une perception aiguisée de la texture de ces vies infléchies par le care. L’enquêtrice aux prises avec ces situations envisage alors différemment ce que veut dire la relégation des pourvoyeurs principaux de care (les femmes et les servants principalement) hors de la pleine citoyenneté[14].

Notes

[ 1] Carol Gilligan, Une voix différente, Pour une éthique du care, Traduction revue par Vanessa Nurock, Paris, Champs Flammarion, 2008.Retour

[ 2] A.Damamme, P.Paperman, Temps du care et organisation sociale du travail en famille, Temporalités n° 9, à paraître.2009.Retour

[ 3] A. Damamme, « El cuidado en las familias : perspectiva temporal versus radiografía », in Pascale Molinier, Luz Gabriela Arango (dir.), El trabajo y la Etica del cuidado, Université Nationale de Colombie, Bogota, à paraître en juin 2009.Retour

[ 4] G. E.Nakano, « Creating a Caring Society », Contemporary Sociology, 29, p. 84-94.2000Retour

[ 5] J. Tronto, Moral Boundaries. A Political Argument for an Ethic of Care, London and New York, Routledge, 1993. Traduit par hervé Maury, Un monde vulnérable. Pour une politique du care. Paris, La Découverte, 2009Retour

[ 6] Le care n’est pas non plus qu’une disposition ou une sensibilité. C’est cette intrication des deux dimensions morale et pratique qui justifient l’usage du concept de care et le distinguent du sentiment de responsabilité.Retour

[ 7] A.R. Hochschild, The Time Bind : When Work Becomes Home and Home Becomes Work, New York, Henri Holt and Co.,1997.Retour

[ 8] P. Paperman, 2005, « Les gens vulnérables n’ont rien d’exceptionnel », in. Paperman P., Laugier S (sous la dir. de), Le Souci des autres. Éthique et politique du care, éditions de l’EHESS, « Raisons pratiques », 2005.Retour

[ 9] A. O.Hirschman, Exit, Voice and Loyalty: Responses to decline in firms, organizations and states, Harvard University Press, 1970.Retour

[ 10] F. Kittay, « When Caring is Just and Justice Is Caring : Justice and Mental Retardation », in Feder Kittay E. et Feder E.K., The Subject of Care. Feminist Perspectives on Dependency, New York, Rowman and Littlefield, 2002, p. 257-276.Retour

[ 11] Paperman, op. cit., 2005Retour

[ 12] Tronto, op. cit. ; S. Sevenhuijsen, Citizenship and the Ethics of Care. Feminist Considerations on Justice, Morality and Politics, London and New York, Routledge, 1998.Retour

[ 13] P. Molinier, « Temps professionnel et temps personnel des travailleuses du care : perméabilité ou clivage ? Les aléas de la « bonne distance », Temporalités n° 9, à paraître, 2009.Retour

[ 14] G. E. Nakano « Le travail forcé : citoyenneté, obligation statutaire et assignation des femmes au care », dans Molinier P., Laugier S., Paperman P. Qu’est-ce que le care ? Payot 2009.Retour

Paperman Patricia

Sociologue à l’université Paris 8 et membre du Groupe de sociologie politique et morale (Institut Marcel Mauss/EHESS), a coordonné avec Sandra Laugier Le souci des autres. Éthique et Politique du care (2005). Ses travaux actuels portent sur l’organisation sociale du processus de care et la portée politique de l’éthique du care. Sur ce thème : « D’une voix discordante : désentimentaliser le care, démoraliser l’éthique » ; (avec Aurélie Damamme) « Care domestique : transformations et délimitations », in Molinier, Laugier, Paperman, Qu’est-ce que le care ? à paraître Payot 2009 ; « La voix différente et la portée politique de l’éthique du care », in Carol Gilligan et l’éthique du care sous la direction de Vanessa Nurock à paraître début 2010 aux PUF, collection « Débats philosophiques ».