Cesare Battisti ce que les médias ne disent pas

8-9 Mars 2004 “Je ne peux cacher mon amertume en voyant resurgir certaines accusations
contre la magistrature italienne qui, comme le disait à l’époque Pertini,
contribua à arrêter le terrorisme tout en respectant la constitution et les
règles de procédure.”
Armando Spataro, La Repubblica, 8 mars 2004

“Face à une situation d’urgence [… Parlement et Gouvernement ont non
seulement le droit et le pouvoir, mais aussi le devoir précis et
indéclinable de prendre des mesures, en adoptant une législation d’urgence
appropriée.”
Sentence 15/1982 de la Cour Constitutionnelle

Après la mise en liberté surveillée de Cesare Battisti, les médias italiens
se sont déchaînés, déversant sur l’opinion publique tout le métal fondu
pendant des années dans les hauts fourneaux du ressentiment, de la
vengeance, de l’obsession sécuritaire.
Il est impossible de faire un compte rendu de tous les mensonges et les
aberrations écrits et transmis cette semaine. Il n’y a pas un seul article,
aussi bref soit-il, qui n’en contienne des dizaines. Même les détails
apparemment insignifiants sont erronés. Des faits et des personnages qui
n’ont rien à voir avec cette affaire sont jetés dans la marmite pour
troubler le bouillon, déchaîner la panique morale, empêcher à n’importe quel
prix l’usage de la raison.
Un lynchage médiatique comme on n’en avait plus vu depuis longtemps, auquel
il est très difficile d’opposer des arguments, des éléments concrets et des
reconstructions historiques un minimum approfondies.
Et pourtant on ne peut pas renoncer à exercer la raison, on ne peut pas
courber le dos et se cacher la tête dans les mains en attendant que passe la
bourrasque. Quand bien même il s’agirait d’une entreprise désespérée, il
faut opposer la raison au fanatisme.
On ne peut pas passer sous silence que, dans ce pays, celui qui continue à
s’opposer aux manipulations sécuritaires est destiné à se sentir seul: il
s’agit d’une de ces campagnes où l’on doit se garder des deux côtés, à
droite (cela va sans dire: -en français dans le texte, NDT) et à gauche. Des
deux côtés les arguments (même s’il est difficile de les appeler ainsi) sont
les mêmes.
Cela ne devrait pas nous surprendre: parler de l’alerte au terrorisme
signifie revenir sur les déformations juridiques, les entorses
constitutionnelles et les pratiques inquisitoriales que le Part Communiste
Italien de la fin des années Soixante-dix (celui du “compromis historique”
et de la “solidarité nationale”) soutint avec enthousiasme et abnégation.
Les mêmes personnes, aujourd’hui, dirigent le centre gauche. Ou plutôt
dirigent cette partie du centre gauche qui, comme les autruches, a récemment
mis la tête dans le sable irakien, en refusant de voter contre la
participation de l’Italie à l’occupation néo-coloniale de la Mésopotamie.
Ces mêmes personnes ont depuis longtemps délégué à une partie de la
magistrature debout les difficultés d’une opposition à Berlusconi qu’elles
n’étaient pas en mesure de conduire devant le Parlement (quand elles ne
refusent pas de le faire afin de continuer le “dialogue”, la “responsabilité
face aux institutions” et l’embrouille bipartite du moment).
Nombre de “Juges rouges” (comme les appelle Berlusconi) sont les mêmes qui
instruisirent et conduisirent les grands procès contre le terrorisme (vrai
ou présumé: les mouvements sociaux de l’époque furent passés dans la même
moulinette). La gauche est toujours guidée par la vision de l’histoire de
ceux qui écrivirent et approuvèrent les lois d’exception et de ceux qui
représentaient l’accusation aux procès qui en découlèrent.
Il n’est pas surprenant que ceux qui, à l’époque, prirent et défendirent des
positions si drastiques, soient peu disposés à y revenir aujourd’hui
pour se reconnaître des torts, ou au moins pour remettre leurs raisons en
perspective. Pour cette raison, aussi, qu’à droite, on donne sans pudeur
dans le Grand Guignol, on répand de la tripaille pour clabousser de sang
tout le champ de la discussion, on frotte les yeux des téléspectateurs avec
des oignons. Avec l’arme de l’émotions incontrôlée et du chantage moral, on
rappelle à l’ordre la gauche “réformiste”, on la pousse à condamner la
gauche “radicale”, à diviser le camp de l’opposition. Comme si les
“réformistes” avaient besoin d’être poussés…
Ainsi on condamne le Pays à l’éternelle peur des fantômes d’un passé, qui en
réalité ne passe pas, et n’est évoqué que pour des motifs de basse cuisine
politico-électorale.

1. Les lois spéciales 1974-82

“Ce livre, je l’ai écrit avec colère. Je l’ai écrit entre 1974 et 1978 en
contrepoint idéologique de la législation d’exception. Je voulais montrer à
quel point il est équivoque de feindre de sauver l’État de Droit en le
transformant en État Policier.” (les italiques sont de l’auteur de
l’article)
Italo Mereu, Préface de la deuxième édition de “Histoire de l’intolérance en
Europe”

Pour dire que le terrorisme fut combattu sans renoncer à la Constitution et
aux droits de la défense, il faut être mal informé ou menteur. La
Constitution et la civilisation juridique furent mises en lambeaux, décret
après décret, instruction après instruction.
Le décret-loi n.99 du 11-04-1974 porta à huit ans l’incarcération
préventive, véritable “peine anticipée” contraire à la présomption
d’innocence (article 27, alinéa 2, de la Constitution).
La loi n. 497 du 14-10-1974 réintroduisit l’interrogatoire de la personne
arrêtée par la police judiciaire, ce qui avait été aboli en 1969.
La loi n. 152 du 22-05-1975 (“Loi Réale”). L’article 8 rend possible la
fouille individuelle des gens sur place sans l’autorisation d’un magistrat,
bien que la Constitution (article 13, alinéa 2) n’admette “aucune forme de
détention, d’inspection, ou de fouille individuelle, ni aucune autre
restriction à la liberté personnelle, sans un acte signé par l’autorité
judiciaire et dans les seuls cas et modalités prévus par la loi.”
Dès lors, les forces de l’ordre purent (et peuvent toujours) fouiller des
personnes dont l’attitude ou la simple présence dans un lieu donné ne
lui paraissaient “pas justifiables”, même si la Constitution (article 16)
précise que tout citoyen est libre de “circuler librement” où il veut.
La “Loi Reale” contenait plusieurs autres innovations liberticides, mais ce
n’est pas ici le lieu de l’examiner.
Un décret interministériel du 04-05-1977 créa les “prisons spéciales”. Ceux
qui y entraient ne bénéficiaient pas de la réforme carcérale mise en place
deux ans auparavant. Le transfert dans une de ces structures était
entièrement laissé à la discrétion de l’administration carcérale sans
qu’elle ait besoin de demander l’avis du juge de surveillance. Il s’agissait
réellement d’un durcissement du règlement pénitentiaire fasciste de 1931: à
cette époque, seul le juge de surveillance pouvait envoyer un détenu en
“prison de haute surveillance”. Le réseau des prisons spéciales devint vite
une zone franche, d’arbitraire et de négation des droits des détenus
éloignement du lieu de résidence des familles ; visites et entretiens
laissés à la discrétion de la direction; transferts à l’improviste afin
d’empêcher toute socialisation; interdiction de posséder des timbres (prison
de l’Asinara); isolement total en cellules insonorisées dotées chacune d’une
petite cour, séparée des autres, pour prendre l’air (prison de Fossombrone);
quatre minutes pour prendre la douche (prison de l’Asinara); surveillance
continuelle et fouilles corporelles quotidiennes; privation de tout contact
humain et même visuels par les interphones et la totale automatisation des
portes et des grilles etc.
Tels étaient les lieux où les prévenus, selon la loi encore présumés
innocents, passaient leur incarcération préventive. La Constitution, article
27, alinéa 3, dit “Les peines contraires au respect humain ne peuvent être
infligées aux condamnés et doivent tendre à la rééducation”.
Vers quelle rééducation tendait le traitement décrit ci-dessus?
La loi n.534 du 08-08-1977, article 6, limita la possibilité pour la
défense de déclarer nul un procès pour violation des droits d’un accusé et
rendit encore plus expéditif le système des notifications, facilitant ainsi
le début des procès par contumace (contrairement au droit de la défense et
contre la Convention européenne des droits de l’homme de 1954).
Le “décret Moro” du 21-03-1978 non seulement autorisa la garde à vue de
vingt-quatre heures pour vérification d’identité, mais il supprima la limite
de la durée des écoutes téléphoniques, légalisa les écoutes même sans mandat
écrit, les admit comme preuves dans d’autres procès que ceux pour lesquels
on les avait autorisées, enfin il permit les “écoutes téléphoniques
préventives” même en l’absence du moindre délit. Inutile de rappeler que la
Constitution (article 15) définit comme inviolable la correspondance et tout
autre moyen de communication, sauf dans le cas d’un acte motivé émis par
l’autorité judiciaire et “avec les garanties établies par la loi”.
Le 30-08-1978 le gouvernement (en violation de l’article 77 de la
Constitution) promulgua un décret secret qui ne fut pas transmis au
Parlement et ne fut publié dans le “Journal Officiel” qu’un an plus tard. Ce
décret donnait au général Carlo Arberto della Chiesa – sans pour autant le
décharger du maintient de l’ordre dans les prisons – des pouvoirs spéciaux
pour lutter contre le terrorisme.
Le décret du 15-12-1979 (devenu ensuite la “Loi Cossiga”, n. 15 du
06-02-1980), non seulement introduisit dans le code pénal le fameux article
270 bis (1), mais il autorisa aussi la police, dans le cas de délits de
“conspiration politique par le biais d’associations” et de délits
“d’associations de malfaiteurs”, à procéder à des arrestations préventive
d’une durée de 48 heures, plus quarante-huit heures supplémentaires de garde
à vue afin de justifier les mesures prises. Pendant quatre longues journées
un citoyen soupçonné d’être sur le point de conspirer pouvait rester à la
merci de la police judiciaire sans avoir le droit d’en informer son avocat.
Durant cette période il pouvait être interrogé et fouillé et dans de
nombreux cas on a parlé de violences physiques et psychologiques (Amnesty
International protesta à plusieurs reprises). Tout cela grâce à l’article 6,
une mesure extraordinaire qui a durée un an.
L’article 9 de la loi permettait les perquisitions pour “raison d’urgence”
même sans mandat. La Constitution, article 14, dit: “Le domicile est
inviolable. On ne peut pas y effectuer d’inspections, de perquisitions ni
d’arrestations, sauf dans les cas et les modalités prévus par la loi et
selon les garanties prescrites par la protection des libertés personnelles”
(c’est moi qui souligne). En quoi consiste cette protection des libertés
dans un système où sont légalisés l’arbitraire, les lubies du policier, la
faculté de décider à vue s’il est nécessaire d’avoir ou non un mandat pour
perquisitionner?
Dans l’article 10, la fin de l’incarcération préventive pour délits de
terrorisme était prolongée d’un tiers par échelon judiciaire. De cette
manière, jusqu’à la Cassation, on pouvait atteindre dix ans et huit mois de
détention en attendant le jugement! Avec l’article 11, on introduisit un
grave élément de rétroactivité de la loi, permettant d’appliquer ces
nouveaux délais aux procédures déjà en cours. Le but était clair: repousser
les dates butoirs afin d’éviter que des centaines d’enterrés vivants
attendent leur jugement à l’air libre.
La “loi sur les repentis” (n. 304 du 29-05-1982) couronna la législation
d’exception en concédant des remises de peine aux “repentis”. Le texte
parlait explicitement de “repentir”. Dans un livre qui, ces derniers jours,
a été souvent cité (sur le Net mais certainement pas dans les médias
traditionnels), Giorgio Bocca se demandait qui pouvait bien être ce
“repenti”. “Une personne qui, par convictions politiques, a adhéré à un
parti armé et qui ensuite, après un revirement d’opinion, s’en est dissocié
au point de le combattre, ou encore quelque aventuriste qui s’est amusé à
tuer son prochain et qui, une fois capturé, essaye d’échapper à la punition
en dénonçant tout et n’importe qui?”
Je cite le groupe musical “Elio e le storie tese”: “Je pencherais pour la
seconde hypothèse / parce qu’elle exhale une odeur nauséabonde” (chanson de
“Urna”, 1992).
Bocca poursuivait: “Sont-ils des terroristes repentis ces petits chefs
terroristes qui ont commencé par envoûter les collégiens, les ont convaincus
de s’enrôler et les ont dénoncés pour jouir de la clémence des juges?
Sont-ils des repentis sincères ceux qui, en l’absence de dénonciations
sérieuses, les ont inventées? L’état de droit, ce n’est pas la morale
absolue ni l’observance rigoureuse des lois en toutes circonstances, mais
bien la distinction et le contrôle des fonctions. Dans un état de droit, la
police peut se laisser aller à des méthodes inquisitoriales, mais le citoyen
peut raisonnablement compter sur le contrôle de la police par la justice.
Cependant si l’on accepte, avec la loi sur les repentis et assimilés, que
juges et policiers jouent le même rôle, quel contrôle sera alors possible?
Toutefois on dit que la loi sur les repentis a été efficace, qu’elle a
permis des centaines d’arrestations et la fin du terrorisme. C’est confondre
la cause et les effets: ce ne sont pas les repentis qui ont vaincu le
terrorisme mais c’est la défaite du terrorisme qui a créé les repentis. On
devrait se demander si la loi a été ou non bénéfique à ce bien suprême d’une
société démocratique qu’est le système des garanties juridiques. La réponse
est que les dommages l’ont emporté sur les avantages, même si une opinion
publique, indifférente au thème des garanties jusqu’au jour où elle est
directement et personnellement touchée, fait semblant de ne pas s’en rendre
compte. Le fait est qu’une bonne partie de la magistrature debout s’est
laissée séduire par les résultats faciles et éclatants du système des
repentis, qu’elle a pris pour argent comptant les déclarations des repentis
jusqu’à renverser les fondements du droit, que les rumeurs ont remplacé les
preuves. De grand procès ont été bâtis sur les déclarations de repentis, on
a effectué des centaines d’arrestations avant de rassembler les preuves. Un
magistrat italien a pu déclarer à une radio française, à propos de l’affaire
Hyperion… ‘Je n’ai pas de preuves mais j’en trouverai’. Les hommes
politiques, les enseignants, les moralistes ne se sont pas préoccupés des
conséquences inquisitoriales de la loi, de la chaîne infernale des délations
incontrôlables qu’elle mettait en mouvement. La réaction des victimes de la
délation a été, comme on pouvait le prévoir, féroce, une série de cadavres
de ‘balances’ ont été ramassés après coup par les gardiens de prison, selon
la loi barbare de nos prisons. Dans la fosse aux serpents tout est possible
et rien n’est contrôlable.”
Je vous demande pardon pour la longueur de cette citation, mais je crois
qu’elle en valait la peine.
La Cour Constitutionnelle ne put nier que toutes ces lois étaient
constitutives d’un état d’exception elle décida tout simplement que, “vu
l’urgence”, c’était bien comme ça. Ponce Pilate a encore les mains dans la
cuvette.
Il n’y a pas de mauvaise mémoire publique qui puisse écarter cette réalité,
il n’y a pas d’ex PM (ministère public) qui puisse arriver à me faire
accepter cette barbarie au nom de la “Raison d’État”, aucune gauche
respectueuse de la loi ne pourra jamais me convaincre du bien fondé de tout
cela.

2 – Terrorisme, conscience, “guerre préventive”

“C’est justement l’état d’âme, la pensée cachée et non dite, la
désobéissance intérieure, qui deviennent l’objet des enquêtes, puisque c’est
ce que les juges aspirent à vérifier… Dans les procès de ces dernières
années, on a soumis à l’évaluation du juge pénal des comportements tels que
la création d’un collectif de travailleurs opposé au syndicat,
l’organisation de séminaires autogérés, la collaboration à un périodique lié
à une structure associative considérée comme illicite par le biais d’un
article au contenu illicite, l’intervention devant une assemblée
universitaire, et, généralement, tout échange de documents politiques,
lettres, coups de fils, etc, dont le contenu n’est pas pénalement
punissable.”
Antonio Bevere, “Processo penale e delitto politico, ovvero della
moltiplicazione e dell’anticipazione delle pene”, (Procés pénal et délit
polique, ou de la multiplication et de l’anticipation des peines) dans
Critica del dritto (Critique du Droit). 29-30, Sapere 2000, Avril-Septembre
1983

La Constitution, article 27, alinéa 1, dit que “la responsabilité pénale est
personnelle”.
Pourtant notre code pénal (qui remonte au fascisme et qui fut durci sur
plusieurs points à l’époque des lois spéciales) pullule de délits comme le
“concours moral” ou l’ “adhésion psychologique” au délit, ainsi que de toute
forme de délits associatifs que l’on puisse imaginer sur la surface de la
terre.
Une grande partie des instruction sur le terrorisme travaillait surtout sur
ces éléments mais aussi sur les soupçons et les intentions (le fameux “être
sur le point de”) selon une idée extrêmement répandue du concours, du recel
et des contiguïtés.
On en arriva à théoriser les “intentions terroristes” comme existant
“au-delà du but immédiatement poursuivi par la personne agissante (meurtre,
dégâts, etc.)” et de le définir comme un “délit à forme libre” où le dol
spécifique “offre l’élément unificateur et l’essence des délits terroristes”
(c’est moi qui souligne) (2). Plus simplement c’est l’intention qui est
terroriste, la fin ultime, même s’il faut faire abstraction des faits
concrets. Ce n’est pas étonnant si, dans de nombreuses affaires, on finit
par faire le procès de la personnalité et de l’idéologie des accusés,
n’hésitant pas à identifier cette dernière d’après leurs relation amicales
avec Pierre et Paul ou parce qu’ils ont hébergé Jacques.
On est terroriste, indépendamment même de ce qu’on fait. C’est l’intention
qui est terroriste, c’est contre elle qu’est menée une “guerre préventive”,
ce qui est typique de la société de contrôle. Il y a “conspiration”, même si
elle a abouti sur rien. On peut vous accuser de “insurrection” même si
l’insurrection n’a pas eu lieu. Comme dit Pietro Calogero, il s’agit d’un
“délit à consommation anticipée”, ce qui veut dire – plus simplement – que
le vrai délit est de vouloir l’insurrection. Tribunaux de la conscience.
Je ne suis pas juriste, pourtant il me semble que je peux saisir le noyau
idéologique; le “meme” de cette idée de “prévention” à la même époque, Outre
Atlantique, dans l’Anti-Riot Act – avril 1968, conçu et utilisé contre les
mouvements afro-américains et la mobilisation pour mettre fin à la guerre au
Viêt-nam. Cette loi punit ceux qui, au cours d’un déplacement sur le réseau
routier ou pendant l’utilisation des infrastructures du réseau routier,
commettent des actes destinés à “inciter, organiser, promouvoir, encourager,
participer et fomenter une émeute [riot ou aider quelqu’un dans ce sens”.
Selon la loi américaine, un riot est un rassemblement de cinq personnes ou
plus qui, en se comportant de manière violente ou en menaçant de le faire,
mettent en grand péril les personnes ou les biens.
Pour résumer, certains membres des mouvements américains furent soumis à des
enquêtes, jugés et condamnés pour avoir voyagé sur le réseau routier dans
l’intention d’aider quelqu’un à encourager le rassemblement de cinq
personnes risquant de se comporter de manière à causer des dommages à la
propriété d’autrui. J’espère avoir démontré clairement la grande distance
qui sépare la personne du délit présumé.
Qu’il soit bien clair que je ne suis pas en train de dire que tous les
accusés des procès contre le terrorisme étaient étrangers aux faits
reprochés, loin de là. Toutefois, beaucoup de gens furent jugés et condamnés
non pas pour des actes spécifiques mais plutôt au nom d’une idée abstraite
de “spécificité terroriste”. Le légendaire “procès d’intention” devint une
réalité grâce à la Raison d’État.
Les effets de cette déformation sur l’opinion publique perdurent encore
aujourd’hui.
Ce n’est pas un hasard si ce qu’on reproche le plus à Cesare Battisti, c’est
de “ne pas s’être repenti”.
Ce n’est pas un hasard si la croissante “monstrification” médiatique de
Cesare Battisti, fait désormais abstraction des délits pour lesquels il a
été condamné et se concentre sur son style de vie d’aujourd’hui, on l’accuse
d’être “lâche” parce qu’il a fuit, d’être “fourbe” parce que le “lobby des
écrivains de gauche” le protège, on l’agresse avec des flashes à bout
portant à sa sorti de prison afin d’obtenir des images étranges, de figer la
grimace fugace et de le balancer à la une des journaux pour montrer à quel
point il est “affreux, sale et méchant”.
Un journaliste de l’Unità [journal d’une courant des Democrates de Gauche,
l’ex-Parti Communiste Italien se demande: “Battisti est-il toujours
convaincu que tuer le boucher Lino Sabbadin ou le bijoutier Pierluigi
Torregiani fut un acte révolutionnaire?”
Dans un pays laïc, réellement dominé par une culture du droit et des
garanties, la “conviction” de Battisti, la “pseudo-enquête psychologique”
sur son repentir, seraient hors sujet et n’auraient aucune influence.

3 – Censures et erreurs de la presse sur l’affaire Battisti

Mon objectif n’est pas de démontrer que Cesare Battisti est innocent. Ce
n’est ni à moi ni à l’opinion publique d’en juger. Ce que je tiens à faire
comprendre, c’est qu’en général la manière d’aborder cette affaire souffre
de toutes les distorsions, vices de procédure et imbroglio non résolus de la
période de l’état d’urgence. Ce sont ces éléments, dont on ne veut pas faire
table rase, qui empêchent une analyse rationnelle, laïque et constructive.
Les reconstitutions hâtives du cas judiciaire de Cesare Battisti, éditées
dans la presse italienne, sont très éloignées de la réalité des
faits et même en contradiction avec les actes de l’instruction et des
procès. Si même un des PM (Ministère Public) de l’époque glisse des erreurs
grossières dans sa lettre ouverte, écrivant par exemple que le bijoutier
Torregiani avait tué un cambrioleur dans son propre magasin alors que ça
s’est passé au restaurant Transatlantico (3), que penser des simples
commentateurs de versions de quatrième main?
Tous, vraiment tous, répètent que Battisti a tiré sur Torregiani et sur son
fils de treize ans, condamnant ce dernier au fauteuil roulant. Alberto
Torregiani a même été interviewé par les chaînes télévisées qui l’ont
présenté comme “victime de Cesare Battisti”. Pourtant, selon les dires du
même ex-P.M, Battisti ne faisait pas partie du commando qui a tué Torregiani
(4). Battisti a été condamné pour avoir “conçu” et/ou “organisé” ce crime,
conclusion très difficile à démontrer, entièrement basée sur des
présomptions et des témoignages de “repentis”. C’est une des choses qui, de
l’autre côté des Alpes, fait tiquer aussi bien la justice que l’opinion
publique. Battisti est également dénoncé par des “repentis” en tant que
responsable de deux meurtres perpétrés le même jour à la même heure. Face à
cette évidente impossibilité logique, le tableau se modifie, il serait
exécuteur matériel de l’un (meurtre de Sabbadin) et “concepteur” de l’autre
(crime Torregiani). De plus il serait également responsable de dizaines et
dizaines de braquages et, en général, de tous les délits commis par
l’organisation dont il faisait partie, les Prolétaires Armés pour le
Communisme (groupe qui eut une existence assez brève).
Ceux qui ignorent à quel point notre droit (surtout celui des lois spéciales
anti- terrorisme) est entaché de contiguïtés, de complicités et de
“co-participations” de toutes sortes, ne peuvent que s’étonner et trouver
des contradictions dans le tableau dépeint par la sentence.
Je ne suis pas en train de mener une contre-enquête, ce qui m’importe de
comprendre c’est pourquoi, devant les énormes idioties relatées dans les
médias sur le rôle de Battisti dans le meurtre de Torregiani, monsieur
Spataro n’a pas agi dans l’intérêt d’une information juste et d’une
meilleure compréhension de l’affaire, en prenant papier et stylo pour
expliquer ‘Attention, ceci n’est pas vrai?’ ” Pourquoi, bien que sachant
parfaitement que Battisti n’a jamais tiré sur un petit garçon sans défense,
Spataro n’a-t-il pas démenti le hurlement des chiens de l’information?
Pense-t-il avoir fait honneur à la fonction publique qu’il exerce en se
comportant de manière si hésitante?
Le directeur d’un journal raciste, lors d’une émission télé, a crié, sur le
registre de l’hystérie, que Cesare Battisti “a tiré dans le dos du bijoutier
Torregiani”, décrivant le guet-apens de manière encore plus ignoble que ce
qu’on peut imaginer. Mais Battisti n’y était pas, comme nous l’a confirmé Mr
Spataro. En outre, Torregiani – qui portait un gilet pare balles – affronta
le commando et répliqua aux tirs. Ce qui rend la tragédie plus amère, c’est
que ce fut une de ses balles qui frappa son fils Alberto.
La veille, Torregiani dînait au Transatlantico avec un de ses clients, M. Lo
Cascio. À un moment donné deux hommes entrèrent dans le restaurant et, sous
la menace de leurs armes, dérobèrent portefeuilles, bijoux, montres etc. Se
comportant de manière pour le moins “imprudente”, Torregiani et Lo Cascio
dégainèrent leurs pistolets et déclenchèrent une fusillade au cours de
laquelle un des braqueurs et un client furent tués, ce dernier serait encore
vivant si tout les monde avait gardé son sang froid au lieu d’essayer de se
faire justice soi-même.
Ce fait divers ne justifie en rien la justice sommaire des P.A.C., d’autant
plus que si Torregiani s’est rendu coupable lui même de justice sommaire, en
le tuant et en blessant un innocent cette organisation ne fit que répéter
l’histoire de la veille.
Mais justement, comme il est hors de question de justifier cet attentat,
pourquoi soustraire cet épisode de toutes les reconstitutions de l’affaire?
Pourquoi cacher ce premier maillon de la chaîne? Peut-être parce que
Pierluigi Torregiani ne peut être décrit comme un être humain, avec ses
contradictions et ses tragiques erreurs, mais seulement comme une “héros
bourgeois”, un saint défenseur des biens, un chevalier blanc, pour que
Battisti apparaisse encore plus sanguinaire et monstrueux?
Et encore pourquoi omettre de citer les protestations d’Amnesty
International pour la manière dont ont été traités les suspects pendant leur
garde à vue, utilisant le terme sans équivoque de “torture”? Vrai ou faux?
Ce n’est pas en se taisant qu’on trouvera la réponse.

4 – Le “mal français”

“Mais comment se permettent-ils ces Français ? Pensent-ils pouvoir nous
donner des leçons?” Voilà un des leitmotivs de ces derniers jours.
Ressentiment envers l’opinion publique française qui ne veut pas nous rendre
un “boucher”, un “monstre”. Comme ils sont arrogants, nos “cousins”! “Ils
sont fous ces Gaulois!”.
Au lieu d’essayer de comprendre le point de vue des autres, nous considérons
que c’est “nous” qui avons raison de manière évidente et indiscutable. Et on
ne se rend pas compte que, pendant que nous les accusons de se mêler de nos
affaires, c’est nous qui nous mêlons des leurs. Pourquoi les Français
devraient-ils renier une pratique juridique vieille de plusieurs dizaines
d’années, la dénommée “Doctrine Mitterrand”, respectée par tous les
gouvernements de gauche comme de droite qui se sont succédés depuis,
simplement parce que leur ministre Perben a passé des accords avec notre
ministre Castelli?
Si le ministre de la justice chinois, ou birman, au nez et à la barbe des
lois italiennes qui interdit l’arrestation et l’extradition des personnes
condamnées à mort dans leurs pays d’origine, obtenait de Castelli
l’arrestation et l’extradition d’un réfugié (appelons-le Chèsàré Xiliren),
ne réagirions-nous pasavecforce?
Etsinous apprenions qu’un tribunal italien a déjà examiné le cas de ce
Xiliren en 1991, prononçant un avis défavorable à son extradition, et qu’il
revient sur cette décision alors qu’aucun élément nouveau ne justifie une
nouvelle arrestation et un réexamen de l’affaire treize ans après?
Et si, pour couronner le tout, Chèsàré Xiliren n’avait jamais commis aucun
délit dans notre pays, se comportant, au contraire, de manière exemplaire et
contribuant de surcroît à la culture nationale?
Cet exemple présente un défaut: la Chine et la Birmanie ne font pas partie
de l’Union Européenne. En fait ce ressentiment à l’égard des Français se
fonde sur l’idée que nos “cousins” sont en train de faire obstacle à
“l’espace juridique européen”. Cette critique vient d’un pays, le nôtre, qui
a été critiqué et condamné plusieurs fois par la cour de Strasbourg; d’un
pays qui pendant plus de quarante ans, n’a pas respecté la Convention
européenne en ce qui concerne la condamnation par contumace; d’un pays qui,
pendant et après le G8 a gardé en détention des citoyens européens sur la
base d’accusations invraisemblables, s’attirant même la protestation
officielle du gouvernement autrichien. En outre l’Italie détient
actuellement la première place parmi les gouvernements les plus
“anti-européens” et a été la risée de tout le monde pendant le semestre où
elle a présidé l’UE . Pouvons-nous vraiment nous permettre de critiquer qui
que ce soit sur ces sujets?
Ensuite il y a ceux qui disent que les Français ne sont tendres qu’avec les
terroristes des autres, traitant très mal les leurs. Sans aucun doute.
Contrairement aux affirmations de nos médias, la France n’est pas un pays
qui félicite les militants de la lutte armée en leur tapant amicalement sur
l’épaule. On les met en taule, comme dans le reste du monde. Nous pouvons
donc simplement conclure que la gauche française ne défend pas Battisti
parce qu’il a été un terroriste, mais malgré le fait qu’il l’ait été.
L’opposition à l’extradition dépasse largement Battisti et son parcours
personnel, bien qu’il soit opportun de noter qu’il n’a commis aucun délit
depuis trente ans et qu’il n’a aucun lien avec les nouveaux groupes armés.
La campagne va bien au-delà, pour les Français, il s’agit de défendre un
principe, celui du droit d’asile, et un point d’honneur, celui de la parole
donnée par Mitterrand à nos compatriotes réfugiés dans l’Hexagone.
5 – Solution politique et amnistie
Il aura fallu un écrivain français, Daniel Pennac, pour réussir à parler
d’amnistie dans les pages d’un quotidien italien. Un de nos compatriotes
n’aurait probablement jamais réussi à passer certains “filtrages”. Pennac,
interviewé par un quidam, a dit: “Avec la République l’amnistie est devenue
quelque chose de nécessaire à la conception républicaine de la paix sociale.
Il y a l’exemple de la Commune mais, plus près de nous, celui de l’amnistie
des membres de l’OAS, qui se sont battus avec bombes et violence contre
l’indépendance de l’Algérie. Pourtant, quatre ans après la fin de la guerre,
ils ont été amnistiés. Ils étaient d’extrême droite, ils ont tué, je ne
cautionne pas le fait qu’ils aient tué, mais il fallait les amnistier […
L’amnistie est le contraire de l’amnésie. Il s’agit de fermer une porte pour
permettre aux historiens d’analyser une période de manière moins
passionnelle. Il m’est difficile de l’admettre sentimentalement, surtout
quand on pense aux victimes. Toutefois il ne faut pas considérer le problème
d’un point de vue affectif.”
C’est un souhait qui tombe dans l’oreille d’un sourd, dans ce pays on ne
peut affronter certaines choses qu’à coups d’émotions et de psychologie des
foules. On est encore hystérique sur les années Quarante, sur les “foibe”,
sur l’épuration sauvage des fascistes exécutée par les Volante Rossa et les
groupes similaires, alors comment imaginer que l’on puisse entamer un débat
sur l’état d’urgence sans remuer tout ce qui est exposé plus haut. Surtout
aujourd’hui, avec l’opposition à Berlusconi planquée derrière les sacs de
sable des tranchées judiciaires (un beau cadeau, avec beaucoup de rubans,
d’un certain leadership “girotondiste”(6)).

Et pourtant il faut essayer. Je ne crois pas exagérer en affirmant que ce
pays ne pourra jamais s’améliorer sans réfléchir à ce qui s’est passé dans
les années Soixante-dix. Et ce n’est qu’après l’amnistie des derniers
prisonniers et réfugiés de ce que la culture dominante appelle “les années
de plomb”, après la solution politique d’un problème qui fut et reste
politique et pas seulement criminel, que l’on pourra espérer comprendre ce
qui s’est passé et comment ces événements ont conditionné la vie publique
italienne.

(Traduction Arlette Raynal, Serge Quadruppani)

Notes

1 – “Quiconque encourage, constitue, organise et dirige des associations
dont le but est de renverser l’ordre démocratique par la violence, encourt
une réclusion de 7 à 15 ans. Quiconque participe à de telles associations
sera puni d’une réclusion de 4 à 8 ans”.
Dans le code pénal, l’article 270 existait déjà. “Quiconque, sur le
territoire de l’État, encourage, constitue, organise ou dirige des
associations destinées à instituer par la violence la dictature d’une classe
sociale sur les autres, ou à supprimer violemment une classe sociale, ou
encore à bouleverser les violemment l’ordre économique et social constitués
dans l’État, encourt une réclusion de 5 à 12 ans. Est soumis à la même peine
quiconque, sur le territoire de l’État, encourage, constitue, organise et
dirige des associations dont le but est la suppression par la violence de
tout ordre politique et juridique de la société. Quiconque participe à de
telles associations encourt une réclusion de 1 à 3 ans.”
Il est évident qu’il s’agit du même délit. Dans ce cas pourquoi ce “double
emploi”, si ce n’est pour isoler et amplifier la “spécificité terroriste” et
ainsi rallonger les peines ?

2 – Citation de ce qu’on nomme “Carte de Cadenabbia”, document qui conclue
le colloque de magistrats en charge des principales enquêtes sur le
terrorisme, cit. R. Canosa – A. Santosuosso, Il processo politico in Italia,
Critica del Dritto (Le procès politique en Italie, Critique du Droit)N°
23-24, Nuove Edizioni Operaie, Rome, Octobre ’98’ – mars 1982, page 17.

3 – La reconstitution détaillée des événements qui suivent est tirée du
“Processo all’instruttoria. Storia di un’inquisizione politica” (Procès de
l’instruction. Histoire d’une inquisition politique) de Laura Grimaldi, Ed.
Milano Libri, 1981.

4 – D’après un texte d’Armando Spataro, repris intégralement dans “Se a
Parigi pari sono Battisti e Victor Hugo” de Mario Pirani, La Repubblica, 8
mars 2004, page 14.

5 -De girotondi: mouvement de citoyens qui forment des “rondes” en se tenant
par la main autour de bâtiments (dont les palais de justice) incarnant les
institutions menacées par Berlusconi.

Wu Ming

Roberto Bui appartient à Wu Ming. Écrivain, il vit à Bologne. Il a participé à l'expérience d'écriture collective et d'agitation politique « Luther Blissett Project » (voir leur roman L'œil de Carafa, Le Seuil, 2000) qui s'est transformée en l'entreprise autonome Wu Ming. Atelier de production de services narratifs, gérée par un collectif d'agitateurs de l'écriture ; Wu-Ming signifie « anonyme » en chinois. Pour une présentation : http://www.wumingfoundation.com/italiano/presentazione.htm