Chez Sens & Tonka : L’indemne Heidegger et la destruction du monde

Frédéric Neyrat, L’indemne. Heidegger et la destruction du monde, Sens & Tonka éditeurs, coll. Collège International de Philosophie, 2008. ISBN : 978-2845341753, 17 Eur.

Une hypothèse traverse cette recherche : la pensée, et plus précisément ici l’ontologie, peut être évaluée à partir de la place qu’elle accorde, ou non, à l’indemne. Par l’indemne, entendons une région de l’être affranchie de tous dommages, de toute atteinte, de toute destruction. C’est contre le domaine d’extension de la destruction, contre la mort, contre le « mal », que cette part bénite de l’être est élevée, construite, assurant ainsi la fonction de ce qu’il nous faudrait nommer un fantasme d’indemnité. Le problème, c’est que ce fantasme ne protège pas contre la destruction réelle ; il peut même, d’une certaine façon, participer à ce processus.

D’allure générale, cette hypothèse prend pour nous une portée singulière une fois rapportée à la situation contemporaine. Une certaine forme de destructivité touche aujourd’hui les formes de vie – sociales, humaines et non-humaines – qui peuplent le monde. Heidegger peut nous permettre d’éclairer les causes de cette destructivité. Non pas d’un point de vue immédiatement économique, social ou politique, mais ontologique. Ce qui, d’abord et avant tout, est atteint, c’est la présence, la forme de la présence – son intensité, sa durée, sa qualité. La présence, dirons-nous, est consommée. Nous suivrons ainsi Michel Haar lorsqu’il traduit le terme de Gestell par celui de « con-sommation », où il nous faut entendre trois significations : fin, utilisation de type économique, et consumation. L’« arraisonnement », pour reprendre une traduction plus convenue du concept de Gestell, n’est autre que la façon dont le Capital s’avance, pour finir, dans la Technique.

Ce faisant, il nous faudra découvrir que le sombre constat heideggerien trouve sa limite dans un optimisme ontologique sans faille. Heidegger nous avertit, un « danger » fondamental guette le monde et l’essence de l’homme, il nous dit qu’il n’y a plus de monde, qu’il y a l’« errance planétaire », le « déracinement », les « subsistances » au lieu de la substance. Il faut, nous dit-il, « sauver » la terre, sauver l’« essence de l’homme ». Mais il y a aussi, et toujours, quelque chose qui échappe au désert, qui échappe à la mort des dieux, qui échappe au calcul. « L’assombrissement du monde n’atteint jamais la lumière de l’être » nous dit Heidegger. Voilà qui nous pose un problème, le problème sur lequel cette recherche bute, et revient sans cesse : pourquoi vouloir sauver ce qui est, de toujours et pour toujours, indemne ? Et pourquoi dès lors nous inquiéter, pourquoi sonner le tocsin ? Nous allons faire travailler ces questions à chaque étape de notre recherche, afin de montrer le fonctionnement de la machine à produire de l’indemne. Car c’en est une, on peut relever certaines opérations de pensée qui permettent de mettre de l’être à l’abri. La plus fondamentale est sans doute, pour Heidegger, celle qui consiste à séparer le possible, le toujours possible, du réalisé, de l’actualisé.

S’agirait-il dès lors d’effectuer simplement une critique de la philosophie heideggerienne, de montrer son point fantasmatique ? Certainement pas. Car chaque trajet, chacune des études consacrées au Gestell, à la présence et à l’absence de l’être, au danger, au « sacré » et au sauf, au possible, au monde et à la terre, aux vivants, à l’humanisme, chaque étude montre aussi à quel point la pensée heideggerienne contient les ressources pour penser à hauteur de notre temps. Bien sûr, Heidegger voudrait « sauver » la présence de sa disponibilité éco-technique – mais pour ce faire, et avant de la sauver, il lui faut montrer que la présence, c’est plus que ce qu’on croit, que ce qu’on voit, et qu’il nous faut parvenir à voir la présence en grand format. Bien sûr, la parole poétique, en son « mot le plus haut », sauve la présence – mais l’être jamais ne se fixe, l’être est d’abord et avant tout métamorphoses et transitions. Bien sûr, un « abîme » sépare le Dasein humain des animaux, et le place « hors d’atteinte », dans ce « possible » qu’il a « à être », sans nécessaire passage à l’acte – mais avant de montrer cet abîme, il aura fallu comparer les pierres, les animaux et les hommes, il aura fallu montrer que le monde ne se réduit pas à l’homme, que la mondialisation de l’humanisme conduit au non-monde, et qu’il faut donc élargir le domaine de la communauté au-delà des hommes pour qu’il y ait un monde digne de ce nom.

Ainsi se dévoile le rapport que cette recherche entretient avec la philosophie heideggerienne. Il s’agira pour nous bien évidemment de comprendre sa pensée, et de la commenter. Mais au final de chercher les ressources pour combattre la destruction du monde sans pour autant se cacher dans un fantasme d’indemnité, dont le propre est de rendre impossible toute politique. L’aspect expérimental de ce livre tient peut-être à cette tentative : est-il possible de constituer quelque chose comme une politique heideggerienne, capable de répondre aux torts contemporains ? Notre réponse est la suivante : s’il y en avait une, elle pourrait se nommer politique du laisser-être. Une politique qui n’aurait rien à voir avec le laisser-faire, mais rien non plus avec le forçage éco-technique. En un mot, une politique du laisser-être aurait pour ambition d’empêcher ce qui empêche d’exister. Telles seraient les prémisses d’une écologie politique à hauteur de monde.

Neyrat Frédéric

ancien Directeur de programme au Collège international de philosophie, et membre du comité de rédaction de la revue Multitudes. Il travaille sur les notions de destruction et d’indestructibilité, de mouvement et d’inertie, de relation et d’absolu. Il a publié récemment sur Artaud (Instructions pour une prise d’âmes, 2009), Heidegger (L’indemne, 2008), et la politique contemporaine (Biopolitique des catastrophes, 2008). Son dernier ouvrage en date s’intitule Clinamen (2011)