Chronique du dinosaure : le cartel des “Non”

En cette fin d’année 1991 où certains veulent voir s’annoncer la fin de l’histoire, on parle assez dans la république parisienne des Lettres d’un ouvrage dont le titre cinglant claque comme un drapeau : Pourquoi nous ne sommes pas nietzschéens[[Par A. Boyer, A. Comte-Sponville, V. Descombes, L. Ferry, R. Legros, P. Raynaud, A. Renaud, P.A. Taguieff (Le Collège de philosophie, Grasset, 1991).. Sont manifestées à ce propos, selon les bords et les tempéraments, gêne, perplexité, irritation, consternation…, dont chacun sait qu’elles sont des passions fort tristes. Ne faudrait-il pas plutôt se réjouir, ou au moins s’amuser, la philosophie étant devenue spectacle, du témoignage, on n’ose dire du symptôme, ainsi offert comme sur un plateau, en vue d’une meilleure connaissance de l’état de la philosophie en France ?

Donc, “ils” ne sont pas nietzschéens. Mais qui sont-ils au juste ? “Ils” le déclarent eux-mêmes dans une formule qui revient comme un refrain au long de leur manifeste : “nous qui ne sommes pas”. Dans une sorte d’inversion diabolique de la parole divine (Je suis Celui qui suis), ils “sont” ceux qui ne sont pas, et de ce fait s’autorisent à dire “Nous”, d’un pluriel qui n’est pas seulement celui de la majesté ou de la politesse académique, pour lequel “nous” ce pourrait être vous ou moi, sans l’inélégance pataude du “on”. Non, pour eux, “nous, c’est nous”, et pas vous, ni moi certainement. On pourrait rêver sans fin au sujet de cette synthèse négative, et manifestement réactive, par laquelle s’effectue la nouvelle alliance, le pacte publiquement passé entre ceux qui ne sont pas, et le font savoir.

Ils ne sont pas, il faudrait dire aussi : ils ne sont plus. Car “ils” rappellent avec une discrète nostalgie le temps où ils “étaient”, avant de s’être délivrés par la force de leur bonne volonté de l’influence néfaste des maîtres à penser qui, dans leur lointaine et proche jeunesse (car ils sont encore jeunes !), avaient entrepris de les détourner de la voie droite, en les infectant de leur nietzschéisme. Fantômes des sixties, disparaissez ! Ici, on commence à y voir un peu plus clair : “nous”, comme l’indique blanc sur rouge la bande annonce de l’ouvrage, c’est “une génération philosophique”, “notre génération philosophique”, qui prend rang pour assurer la relève d’une autre génération; De quoi s’agit-il donc ? Du conflit des générations bien et mal pensantes : les fils qui ne sont pas s’entendent pour tuer les pères qui sont. Air connu.

Mais l’alliance scellée par ceux qui se reconnaissent comme les membres d’une génération n’est-elle pas aussi celle de la carpe et du lapin ? Pour s’en rendre compte, il faut essayer d’écouter ce qu’ils disent : bien peu de choses en vérité, comme il convient à de (jeunes) gens qui ne sont pas (ou ne sont plus). A. Boyer gronde gentiment Nietzsche et ses partisans d’être aussi peu raisonnables : il découvre la lune. Avec de grands effets de manche, et un étalage impressionnant de très bons sentiments, A. Comte-Sponville, qui semble sérieusement penser que si les nietzschéens étaient cohérents avec eux-mêmes ils devraient tuer père et mère, s’exaspère, au nom de la morale, de trouver Nietzsche si méchant. Plus finement, V. Descombes reproche au nietzschéisme français ses confusions de langage et ses paralogismes, sans se rendre compte que cette analyse philologique est bien dans la manière de Nietzsche : serait-il nietzschéen sans le savoir ? L. Ferry et A. Renaut démontrent sur un ton fort compassé que Nietzsche, adversaire de Platon, l’était aussi de la démocratie : et l’on a la surprise de découvrir, en suivant les leçons de ces nouveaux professeurs, la figure effectivement nouvelle d’un Platon fondateur de la pensée démocratique. Passons sur la plate dissertation de R. Legros, d’où nulle idée ne se dégage nettement : celui-là a poussé à l’absolu l’exigence de n’être pas. On s’étonne de trouver ensuite un exposé fort mesuré de P. Raynaud, qui formule le projet d’une réévaluation de la pensée de Nietzsche dans des termes que tout le monde, et non seulement un “nous” réactif, pourrait accepter : qu’allait-il faire dans cette galère ? Enfin, en queue du défilé, P.A. Taguieff aligne références et citations, pour prouver que Nietzsche, comme Bonald et Maurras, est un fasciste notoire : pauvre Taguieff !

Ces propos, anodins ou franchement ineptes, ne se soutenant guère par eux-mêmes, on est enclin à se demander : mais est-ce que cela ne cache pas autre chose ? Qu y a-t-il derrière tout cela ? Et une réponse vient immédiatement : la nouvelle alliance de ces vieux jeunes philosophes obéit à des motivations qui sont davantage pratiques que théoriques. Il s’agit bien sûr de la conquête du pouvoir philosophique, qui est, depuis deux siècles, la grande affaire de la philosophie en France. Or le plus modeste tacticien sait cela : pour accéder au pouvoir, il faut passer des alliances, quitte à les dénoncer au moment où il s’agit de le partager. C’est dans ces conditions qu’est aujourd’hui réalisée l’union des bien-pensants : spiritualistes bon teint et analystes du langage, disciples de V. Cousin et de Wittgenstein, membres des partis français et anglo-saxons, au nom de la défense des valeurs fondamentales du vrai et du bien – avec sa candeur habituelle, c’est A. Comte-Sponville qui crache le morceau : “Tout se tient, logique et morale” (p. 80) ; on aimerait savoir ce qu’en pensent A. Boyer et V. Descombes -, même combat !

Un mot sur Nietzsche, quand même, pour terminer. Ce que tendrait à établir l’entreprise dont on vient de parler, c’est qu’il est absolument irrécupérable. Il est possible de publier un livre intitulé “Nous qui ne sommes pas nietzschéens”. Il ne serait pas possible d’en écrire un qui s’appellerait “Nous qui sommes nietzschéens”. De tous les philosophes, Nietzsche est sans doute celui qui sollicite le moins l’adhésion, l’allégeance, voire même la reconnaissance. Nietzsche est impossible, injustifiable, (et la présente démarche de ceux qui ne sont pas en apporte une nouvelle preuve) définitivement intempestif et importun : tout simplement, il dérange, du fait même que sa singularité dénonce toute velléité de connivence. Rions de voir “une génération philosophique” se définir par le fait de n’être pas nietzschéenne, et portons au crédit de Nietzsche de n’avoir pas su au moins se faire aimer de ces gens-là. Et plaignons ceux qui pourraient avoir la tentation inverse de se reconnaître et de se faire reconnaître et de se faire reconnaître comme nietzschéens ! (P. M.)