Chroniques du dinosaure IV : Faut-il avoir peur des philosophes anglo-saxons?

La philosophie anglo-saxonne, principalement celle du XXè siècle, suscite en France une relative curiosité et énormément d’inquiétude, les deux faces complémentaires d’une fascination qui apparaît foncièrement ambivalente. Mais elle est peut-être aussi l’occasion de beaucoup d’illusions et de malentendus : et la raison en serait que, perçue comme radicalement étrangère, elle est simultanément ramenée dans la perspective qui nous semble la plus familière, et ceci de manière à ce que son étrangeté puisse être exorcisée, sinon apprivoisée ou domestiquée. On feint en effet le plus souvent d’y voir un système de pensée alternatif au nôtre, et susceptible en tant que tel de s’y substituer, de prendre le pouvoir dans l’ordre théorique, suivant un modèle qui serait celui de la conquête impérialiste. Or c’est vouloir ne pas voir que ce système de pensée n’existe pas comme tel, sinon au titre d’une fiction véhiculée à la fois par les adversaires et les partisans français ou continentaux de ce courant qu’ils exploitent chacun à leur manière, à l’intérieur d’un jeu de forces qui est politique avant d’être théorique. En effet, il n’est pas nécessaire d’être un grand spécialiste de cette littérature philosophique anglo-saxonne pour voir que les auteurs qu’elle rassemble sont entre eux en état de discussion permanente, et qu’ils ne développent pas une ligne de pensée cohérente, pouvant être ramenée dans les limbes d’une théorie homogène, unitaire dans ses principes et ses méthodes argumentatives : pas plus que ne l’étaient au fond les tenants du rationalisme classique ou de l’idéalisme allemand. La philosophie anglo-saxonne est un Kampfplatz, un champ de débat traversé par d’insolubles confits ; pour n’évoquer que les principaux : celui du scientisme et du pragmatisme, celui du formalisme et de l’empirisme, celui de l’objectivisme et de l’herméneutique phénoménologique, etc., c’est-à-dire au fond des interrogations de même type que celles qui travaillent également la pensée philosophique sur le continent.

Est-ce à dire qu’il faudrait plutôt banaliser cette forme de pensée et renoncer à la diaboliser ? Mais nier son irréductible originalité ce serait encore céder au fantasme de la menace, dans l’espoir de mieux s’en protéger. Sans doute, il n’y a pas plus une philosophie anglo-saxonne qu’il n’y a une philosophie continentale, ou une philosophie française : mais il y a incontestablement, en Angleterre et en Amérique, une façon différente de faire de la philosophie, ou si l’on veut un style, qui ne se ramène pas à une manière de dire ou d’écrire, mais qui est, plutôt qu’un système de pensée, avec le contenu doctrinal qui lui serait attaché, une sorte de système pratique, un mode d’intervention et de communication fixant ses règles au travail philosophique, moins en l’orientant vers telle ou telle conclusion qu’en déterminant la perspective selon laquelle il découpe ses objets et choisit la manière de les traiter. Et c’est là qu’il y a pour nous quelque chose qui paraît effectivement très étrange : non que nous n’ayons nous aussi un style, un système pratique de la philosophie. Simplement ce style n’est pas le même, et entre le leur et le nôtre, il y a comme la largeur d’un océan.

Essayons de préciser cette différence : les philosophes anglais et américains, au lieu de chercher à construire ou à reconstruire des théories philosophiques, dans une perspective historique ou systématique, entreprennent de traiter des questions ou des problèmes, abordés pour eux-mêmes, de manière en principe isolée, et comme à neuf, en adoptant à l’égard de chacun une manière d’argumenter spécifique. Il y a là quelque chose qui relèverait en dernière instance des formes d’une rhétorique, au sens fort de ce terme qui désigne une authentique pratique théorique, une certaine façon collective défaire et de penser, liée à des institutions et à l’existence d’une communauté intellectuelle, avec ses usages et ses normes, c’est-à-dire aussi ses conformismes. Or il est clair que cette pratique théorique, et les orientations qu’elle induit, dépendent d’enjeux qui ne sont pas simplement formels mais réels : le travail philosophique en porte la marque, non seulement dans ses modes d’exposition, mais dans son contenu, par lequel il s’inscrit dans une certaine réalité historique et sociale.

Ceci est une occasion de s’interroger sur les enjeux réels du travail philosophique, et plus radicalement encore de poser le problème suivant : qu’est-ce pour le travail philosophique qu’avoir des enjeux réels ? S’agit-il de buts pragmatiques, comme l’élaboration d’un monde humain solidaire, à travers des formes de rationalisation qui seraient d’abord politiques ? Sont-ce des enjeux conformes à des exigences qui sont données dans le réel, c’est-à-dire dans la nature des choses, objectivement appréhendée indépendamment de toute référence à un ordre humain ? Se ramènent-ils à des schèmes d’action dont le bien-fondé est déterminé en fonction de leur aptitude à réussir dans le réel, et quels sont alors les critères d’une telle réussite ? Sont-ils liés à des prises de position théoriques, elles-mêmes formulées à travers des énoncés dont la signification est inséparable des transformations qu’ils apportent dans le monde ? Ces questions sont évidemment cruciales, et elles engagent le statut de la philosophie, ici comme ailleurs : elles dessinent un horizon de choix qu’on peut dire commun à tous les philosophes de tous les pays et de tous les temps, pour autant que ceux-ci prennent quelque peu au sérieux leur activité, et ne l’exercent pas seulement comme une profession salariée.

Le dilemme serait finalement le suivant : la philosophie est-elle une démarche purement théorique, bénéficiant du fait de son rapport privilégié à la vérité d’une complète autonomie ? Ou bien n’est-elle qu’une activité culturelle à côté d’autres, sans privilège particulier aussi bien du côté du savoir que de celui du pouvoir ? Le débat ici esquissé est celui qui oppose une conception faible et une conception forte de la pensée philosophique. Les philosophes doivent-ils renoncer à changer le monde, et se contenter d’en donner des interprétations plus ou moins crédibles ? On ne voit pas en quoi cette question, à laquelle il est difficile d’échapper, serait nationalement connotée et permettrait de tracer une ligne de démarcation définitive entre philosophie continentale et philosophie non continentale. Ouvriers de l’analyse ou prophètes de la synthèse, les philosophes, quel que soit leur style de travail, n’ont aucune raison d’avoir peur les uns des autres, car le monde dont ils font partie et auquel ils s’attaquent, que ce soit celui du langage ou celui des choses, même s’ils l’abordent sous des angles différents et selon des procédures distinctes, reste finalement déterminé et limité par les mêmes conditions : il est le même monde, car celui-ci est nécessairement seul et unique.